‹ La Pastorale italienne et l'"Aminta"Chapitre 8 sur 20 · ET SA COMÉDIE PASTORALE · texte numérisé non relu

ET SA COMÉDIE PASTORALE

Invité à la cour de Ferrare à la suite du succès de son Renaud, roman chevaleresque en douze chants, paru à la fin de 1562, lorsque l'auteur n'avait que dix-huit ans, et qui contient comme une ébauche du poème épique : la Jérusalem délivrée, Torquato Tasso avait assisté à la première représentation du Malheureux, de l'Argenti, et, par la puissance qui est le propre du génie, il avait reconnu, dans le spectacle qui se déroulait devant lui, des éléments susceptibles d'être employés, amplifiés ou perfectionnés. Torquato, alors âgé de vingt-deux ans, était depuis dixhuit mois au service du cardinal Louis d'Esté. A dater de la représentation du Malheureux, tout

ce monde gréco-latin qu'il étudiait sans cesse, vécut dans son esprit d'une existence nou velle. Lorsque, cinq ans plus tard, passé au ser vice du duc Alphonse II d'Esté, il chercha à donner une forme poétique à toutes les images qui tourbillonnaient dans sa pensée, et composa en deux mois YAminta, pendant l'hiver de 1573, ses souvenirs littéraires contribuèrent pour beaucoup à donner à sa pastorale ce goût, ce côté tout à fait arcadien, qui fit considérer cette œuvre comme un prodige, un « portento » par un grand poète : Giosue Carducci.

C'est avec Tasse que la Pastorale prit sa forme harmonieuse et vivante ; avec lui qu'elle devint véritablement une œuvre de théâtre. Comme le disait Manso, l'an 1629, Torquato, en composant une œuvre et en créant des personnages de pastorale, se soumit non moins aux coutumes de l'églogue qu'aux règles de la comédie et de la tragédie, pour faire des trois une merveilleuse et précise composition. Il emprunta la scène, les personnages et les coutumes à l'églogue ; à la tragédie, les personnages divins, la trame héroïque, les chœurs, les vers harmonieux, la gravité des

phrases ; à la comédie, enfin, les personnages du commun, les alertes propos de la conversation, l'heureuse issue des événements. Dès lors, la pastorale est constituée. Nous n'avons pas à nous occuper de savoir comment elle se transformera par la suite, se transportera d'Italie en Espagne et d'Espagne en France, pour aboutir aux compositions d'Alexandre Hardy, aux pages de YAstréc^ aux Bergeries de Racan, et, après être parvenue à son apogée, entre 1624 et 163 1, se terminer par l'entrée en scène de Lulli et les débuts de sa collaboration heureuse avec Philippe Quinault. Il faut ici nous restreindre à l'œuvre de Tasse et insister quelque peu sur le poète de YAminta.

Quel sera, dans l'œuvre de Tasse, le domaine de la Pastorale ? Ce domaiue comprendra un monde imaginaire où toute fantaisie est permise. Les personnages seront les héros pris en dehors des réalités... Par-dessus tout, la peinture de l'amour, — l'amour qui, dans le seizième siècle, est une si grande affaire, — formera l'unique objet du poème.

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Mais comment exécuter cette peinture ? Il s'agira d'accommoder, de mener à son point de perfection tout ce qui a été jusque là dit et composé sur l'amour ; de mélanger les mythes de Platon aux définitions d'Aristote; d'unir, dans des dialogues, les considérations philosophiques sur. le désir, et les débats sur les droits de la passion ; d'accommoder, en un mot, la tendresse et l'érudition, sous des dehors de naïveté et de simplicité.

Or, c'est à quoi Tasse aboutit d'une façon accomplie. UAminta a une aisance et une grâce si légères ; les emprunts prennent un tel charme de nouveauté; l'ensemble des épisodes se juxtapose et s'encadre avec tant de bonheur, que tout se fond et s'harmonise, se condense et se résume sans retour. Nulle invention superflue ou singulière, nulle étrangeté d'affabulation. La campagne du Pô, File du Belvédère où est situé son drame, ne sont choisis par le poète que pour se laisser aller au plaisir de célébrer un paysage de prédilection, comme aussi d'encadrer plus aimablement les flatteries à l'adresse du duc de Ferrare dont il émaille, ça et là, son récit... En composant

YAminta, Tasse n'a eu d'autre intention que de céder à sa propre fantaisie.

Un des principaux mérites, un peu dangereux peut-être, est ce mélange d'espièglerie et d'ingénuité, de pudeur et de trouble passionnel, de langueur et de mobilité dont il émaille, ici et là, ses œuvres. Veut-on en avoir une preuve ? Qu'on lise le Paslor Ficio après YAminta. Certes, quelle que soit l'étendue du mérite de Guarini, Torquato le dépasse de beaucoup comme poète, en prenant le mot dans son acception la plus large. Pour produire un chef-d'œuvre, il n'a pas eu besoin de la complication romanesque des événements sur laquelle est bâtie la pastorale de Guarini.

Le sujet du Pastor Fido, emprunté à Pausanias, est l'histoire de Corésius et de Callirhoé, c'est-àdire d'un prêtre de Diane chargé de tuer celle qu'il aime et préférant se frapper de ses mains, exemple aussitôt suivi par la nymphe que touche un si fidèle amour.

h'Aminta, d'ailleurs, n'est pas un tableau de la vie. C'est un long dialogue entre jeunes gens sur le sentiment qui leur est cher : la volupté. Caractères, langue, passions, expressions, tout cela porte le cachet de la jeunesse.

Nul poète ne possède comme Tasse le sentiment de l'aurore et du matin de toute chose, lever de la vie ou du jour. Ses préférences vont à tout ce qui est jeune dans la nature comme dans l'homme. Lisez ses descriptions. En parcourant celles étalées tout au long de YAminta, vous trouverez comme un avant-goût des descriptions des jardins d'Armide dans la Gerusalemmc. VAminta est un tableau de la nature et de l'âme humaine à leur printemps. Une lumière tiède, blanche et radieuse éclaire une contrée où tout respire une mollesse sensuelle et une fraîche ardeur. Les voix de femmes et d'adolescents qui s'élèvent au milieu d'un aussi charmant paysage ne sauraient parler d'autre chose que d'amour. C'est bien une musique de l'àme que ces entretiens passionnés dont les uniques soucis tendent exclusivement au bonheur et à la volupté. Dans tout le poème circule un vent léger, toujours présent, dont le

souffle tiède et parfumé passe avec une lenteur délicieuse sur les belles journées de ces vies champêtres. Et que de gracieux tableaux au cours de ces poèmes! La nature n'est pas pour Torquato un accessoire. Mais ce qu'il préfère à tout c'est la lumière. On le sent vraiment fils du pays du soleil. Les splendeurs des nuits éclairées d'étoiles sous lesquelles Aminte promène sa tristesse ; les transparences de l'air au lever du jour, propices aux entretiens de Daphné et du triste amant de Sylvie; les tiédeurs des journées de printemps; l'étouffante atonie de l'atmosphère estivale ; l'instant mémorable où Aminte délivre Sylvie des mains du satyre éhonté : voilà ce que personne n'excelle à reproduire comme Tasse.

Les personnages de la pièce se nomment : Sylvie, servante de Diane, jeune fille pleine de

force et de vie, et réfractaire absolument à toute

idée amoureuse ;

Aminte, personnage principal de la pièce, et

qui lui a donné son nom. C'est un jeune homme

timide et bon que l'amour tient en ses chaînes, mais qui n'ose le dévoiler à celle qu'il aime : Sylvie. Nous verrons tout à l'heure qu'il cherchera à se tuer pour ne point survivre à Sylvie quand il la croira dévorée par une bête féroce ;

Daphné, amie de Sylvie : personne d'âge mûr déjà, mais à qui la vie a appris la divine indulgence ;

Tircis, berger lié avec Aminte depuis l'enfance. Il est, tout comme Daphné, indigné des rigueurs de Sylvie pour son soupirant ;

Xérine, bergère;

Le Satyre, épris de Sylvie et des entreprises duquel Aminte délivrera en temps opportun celle qu'il aime ;

Ergaste qui joue le rôle de messager ;

Et enfin le chœur.

UAminta comprend cinq actes qui peuvent se résumer de la façon suivante :

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