Modestin, lib. I, D. de nuptiis
autrefois universellement, semble aujourd'hui de plus eu plus rare parmi nous. La loi est devenue l'exception ; et l'état normal nous paraît presque une merveille, tant il est difficile à rencontrer dans nos mœurs modernes. On dirait que nous prenons à tâche de le contredire, et que le système qui devra être en vogue désormais sera un véritable régime de séparation dans l'ordre moral.
Vous le voyez, je ne parle plus des idées, où nous avons trouvé tant d'oppositions et de dissidences; je ne parle pas non plus des affections, où l'on a malheureusement à regretter de fréquentes, de considérables déviations ; je parle des habitudes journalières, des occupations, des distractions qui remplissent la vie, des goûts auxquels on cède, des joies et des chagrins qu'on éprouve ; en un mot, de cette somme d'actes, d'impressions, de souffrances, de désirs, qui forment comme autant d'anneaux étroitement unis et dont se compose toute la chaîne de notre evistence. Et je dis : Rien de tout cela n'est commun. Autrefois la famille tissait une toile dont la trame était
unique, dont tous les fils se rattachaient les uns aux autres ; aujourd'hui chacun de ceux qui se rencontrent au même foyer, tisse sa vie isolément, sans se préoccuper de savoir si elle sera de même nature, de même couleur que celles qui l'avoisinent, ou si elle ne tranchera pas sur elles en formant un étrange disparate.
Voilà, Messieurs, un fait, un fait facile à constater, un fait qui vous envahit vousmêmes peut-être, malgré vos résistances, et qui menace de 'installer sous votre toit, comme il s'est déjà assis à tant d'autres foyers.
D'où vient-il? Qui nous l'amène ?
Assurément, parmi les causes que nous pou vons indiquer, toutes ne sont pas également personnelles, également volontaires. Les mœurs publiques, dont il faut toujours tenir grand compte, les habitudes, qui s'imposent bien souvent sans qu'on puisse secouer leur joug, s'arrangent aujourd'hui pour former une conspiration contre l'unité de vie dans la famille. Mais plus les principes du mal sont multiples, plus nous sommes mis en demeure
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de nous précautionner, de nous prémunir ; par conséquent aussi, plus nous avons l'obligation d'étudier de près ce sujet éminemment pratique et de l'envisager sous toutes ses faces.
Je ne vais maintenant qu'entamer la matière. Considérant surtout les chefs de la famille, j'indiquerai quelques causas qui se présentent tout d'abord à l'esprit, lorsqu'on cherche ce qui peut se mettre en travers de cette parfaite fusion, à laquelle leur vie devrait aboutir.
Les affaires : tel est, nous dit-on parfois, le premier motif de séparation. Elles sont naturellement la part de l'homme, le lot que la nature lui assigne et que la force des choses le contraint d'accepter. Car quelle que soit la position que le contrat matrimonial lui aura faite, il est, en vertu même de la loi, administrateur du bien de la communauté ; c'est lui qui tient en main ses intérêts, lui qui
gère son avoir, dispose de ses deniers, s'engage, répond pour elle, dans une mesure déterminée. Puis, avec ces obligations purement domestiques, il en a d'autres qui tiennent à sa place, à ses fonctions, à son commerce ou a sa profession libérale; occupations importantes, qui par un côté regardent le citoyen, l'homme public, mais qui par un autre se rapportent directement à l'honneur et au bien-être de la famille.
Tout cela devrait être un lien de plus, puisque dans les intentions de la Providence c'est le contingent de travail, c'est le tribut de dévoûment et d'efforts personnels qu'un frère, qu'un époux doivent verser dans le trésor commun. Que de ces labeurs jaillisse un Qot d'opulence, un flot de considération, ou bien simplement ce filet modeste d'aisance relative, qui coule, pour ainsi dire, goutte à goutte et suffit jour par jour aux besoins de la maison, aux exigences de la table commune, peu importe après tout; à travers des rôles inégaux, l'amour apparaîtra le même; et s'il y a une différence de mérite à établir,
ce sera seulement en faveur de l'homme qui pourra présenter, non pas des services plus éclatants, mais plus de fatigues endurées et plus de sacrifices accomplis. Mais, Messieurs, est-il si rare de nos jours que, même dans la question des intérêts matériels, le chef de la famille s'isole, qu'il sépare sa cause, qu'il prenne ses précautions et ses sûretés contre ceux-là mêmes qu'il devait couvrir de sa protection ; qu'au lieu d'avoir en vue le bien de tous, il travaille presque uniquement pour son bien personnel, se réservant l'avenir et détournant, en quelque sorte, à son profit la source à laquelle tous ensemble devaient venir se désaltérer? Est-il si rare qu'une partie considérable de ce revenu que la loi lui remet en mains, disparaisse dans des opérations équivoques, ou même. s'écoule à travers des conduits obscurs, dont je ne voudrais pas suivre de trop près les ténébreux débouchés? La ruse, le mensonge sont quelquefois appelés en aide pour voiler ce qui doit rester dans l'ombre ; il n'est pas sans exemple que le crédit soit mis à contribution, que des emprunts ruineux
soient appelés à dissimuler, pour un temps, les découverts où la fortune menace de s'engloutir ; heureux encore, si après avoir dissipé la rente , on n'en vient pas à entamer le capital ; et si après avoir engagé ce qui lui est propre, le protecteur -né des intérêts communs n'engage pas encore l'avenir de ses enfants et celui de son épouse !
Permettez-moi de glisser rapidement sur ces désordres d'administration ou de conduite, Ils font à un homme je ne sais quelle position fausse, embarrassée, honteuse ; ils l'obligent à se couvrir d'un manteau de duplicité, à jouer, pour ainsi dire, un double rôle, non pas, comme il arrive souvent, sur le théâtre du monde, où la dissimulation est plus tolérable, mais dans sa propre maison, en face des siens, dans un tête à tête où tout devrait être expansion et franchise, au milieu de ces mille incidents de la vie où le mensonge ne peut réussir s'il n'est organisé en système, et s'il ne se soutient jusqu'au bout avec une constance digne d'une meilleure cause. C'est à ce prix, par exemple, qu'on pourra laisser
s'écouler par les fissures inavouées du plaisir des sommes plus ou moins considérables, dont personne ne bénéficie et dont la famille n'est pas admise à demander compte.
Certes, nous flétrissons tous cet égoïsme inique, dans les classes ouvrières. Nous ne le voyons pas sans indignation arracher le pain de la bouche d'une mère ou de jeunes enfants, pour engloutir, dans un jour de débauche, les ressources qui auraient dû subvenir à leurs besoins.
Avec d'autres caractères et sous d'autres formes , une injustice presque semblable trouve moyen de s'établir dans des familles plus élevées. C'est alors que l'on voit, dans une seule et même maison, d'un côté la prodigalité, de l'autre la gêne, la souffrance; ici une abondance qui ne calcule jamais, là une pauvreté, au moins relative, qui n'arrive pas à couvrir les dépenses nécessaires. Nous entendons quelquefois sur ce point des confidences qui nous étonnent; le monde ne soupçonne pas ce qui se cache, je ne dirai point seulement de douleurs, mais encore de priva-
lions derrière ce luxe apparent, derrière ces dehors d'opulence trompeuse. Peut-être n'y a-t-il là qu'un vain orgueil, un besoin de représentation visant plus haut qu'on ne peut raisonnablement atteindre ; mais peut-être aussi l'embarras vient-il d'ailleurs. Qui sait si l'on n'a point à gémir sur un abus de confiance cruel? Ce chef que la loi a investi d'un pouvoir presque illimité, parce qu'elle comptait sur lui, parce qu'elle regardait comme impossible qu'il ne gérât pas avec intégrité les intérêts de siens, parce que l'amour conjugal et l'amour paternel semblaient une garantie assez forte pour que son administration n'eût pas besoin d'autre contrôle ; c'est celui-là même qui devient, pour la prospérité de la maison, l'ennemi le plus à craindre. Armé, en certains cas du moins, d'une sorte de toute-puissance, il en use pour la destruction de ce qu'il devait garder et accroître ; sorte d'économe infidèle, qui pourra bien échapper au jugement des hommes-car on n'a pas de prise sur ses actes — mais qui ne saurait échapper au jugement de Dieu. Or, si vous remontez à la
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racine du mal, vous trouverez qu'il a commencé par une séparation contre nature dans ce qui regarde les intérêts et les affaires.
Sans aller à beaucoup près jusque-là. nous voyons des hommes d'ailleurs honnêtes et vertueux, qui se couvrent d'un secret impénétrable même pour leurs proches. Le regard de Dieu est le seul qui puisse plonger dans le mystère de leur administration. Car si la loi exige pour certains actes l'intervention d'un officier public, celui-là même est loin de recevoir leurs confidences et d'avoir la clé de leur situation; personne qui y soit initié et peutêtre, moins que tout autre, ceux qui seraient le plus intéressés à avoir cette connaissance. Je sais. Messieurs, que plusieurs agissent ainsi par suite d'un plan arrêté. C'est prudence, pensent-ils. et en même temps, c'est bonté et tendresse. A quoi bon faire partager aux siens des soucis ou des travaux dont on peut leur épargner le poids ? A quoi bon aussi se créer des obstacles ? Exposer ses vues, ses projets, ce serait souvent admettre à délibérer des esprits incompétents ; ce serait se résigner
chez soi à tous les embarras du régime constitutionnel, alors que la concentration des pouvoirs est le privilège légal, et que le gouvernement personnel ne peut avoir que des avantages.
Je ne réponds pas directement à ces objections, et volontiers je reconnaîtrai avec vous que, dans certaines circonstances spéciales, elles seront à peu près sans réplique. Mais faudra-t-il pour cela généraliser le système et méconnaître ses trop réels inconvénients en beaucoup d'autres rencontres ?
Cette femme que vous tenez en dehors de tout ce qui concerne votre fortune, elle est comme une étrangère dans sa propre maison ; elle ne sait ni ce qu'est le présent, ni ce que sera l'avenir ; elle s'inquiète peut-être sans sujet ; plus probablement encore elle se berce de vaines illusions et se livre à des espérances chimériques ; certainement du moins elle vit dans une ignorance humiliante, dans une pénible incertitude, dont elle ne saurait que beaucoup souffrir.
En outre, vous-même vous manquez de con-
seil et vous portez une responsabilité trop lourde parce qu'elle n'est aucunement partagée. Voulant tout faire à vous seul, s'il arrive que vous soyez imprudent, s'il arrive que vous soyez malheureux, ne sentez-vous pas que votre position s'aggrave en vertu même de votre isolement ? On voit des époux, des pères à qui le dévoùmeut ne manque pas, et qui se trouvent livrés à des tortures morales qu'ils sont réduits à dévorer seuls sans pouvoir en faire part à personne. C'est un placement qu'on croyait sûr et qui n'a pas réussi ; c'est une rentrée sur laquelle on comptait et qui vient à faire défaut ; pour combler le déficit sans qu'il y paraisse, l'emprunt pratique une autre brèche ; on tente peut-être le jeu terrible du marché public ; on engage ce qu'on a: on vend ce que l'on n'a pas ; et parce qu'on se ruine soi-même, une dot inviolable peut se trouver tout à coup compromise. Le gouffre se creuse tandis qu'on le cache, comptant toujours sur un revirement de choses qu'on appelle sans cesse et qui n'arrive jamais. Durant ce temps, la famille repose, sans le
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savoir, sur un terrain miné ; à son insu, elle reste suspendue comme sur le vide. Quel réveil, si tout vient à crouler ! En attendant, pour celui qui seul possède le fatal secret, quelles angoisses à refouler au fond de l'âme I quelles craintes et quelles terreurs à dissimuler sous des souriresl Ah! si du moins on avait agi de concert! Si des confidences, si des consultations, remontant à l'origine des mesures prises, et des opérations accomplies, mettaient maintenant en droit de s'expliquer, d'épancher son cœur, de manifester ses appréhensions, de faire partager ses désirs et ses espérances ! On souffrirait, sans doute, mais on ne serait pas seul; on sentirait le poids de la responsabilité, mais elle s'allégerait d'autant qu'on la sentirait plus partagée. Pensons, Messieurs, à ces jours mauvais dont personne ne peut se dire exempt, et craignons de leur enlever une suprême consolation, une dernière ressource. Mais, quand tout ce que je viens de dire devrait être compté pour rien, il y a encore un inconvénient très-grave attaché aux réticences dont nous parlons ; et cet inconvénient
nous l'avons plus d'une fois déploré en compatissant à la situation qu'il faisait naître. Supposez que le chef de la famille vienne tout à coup à lui être enlevé ; qui prendra sa place ? qui saisira le fil d'affaires compliquées, embrouillées peut-être, dont jusqu'à présent on n'a pas eu la moindre connaissance ?
Si jamais, dans un navire qui traverse l'océan, personne, excepté le pilote, n'était instruit du but à atteindre et de la route à suivre pour y arriver, ce pilote venant à mourir, dans quel embarras, dans quel péril ne se trouverait pas soudain jeté l'équipage? Eh bien! voulez-vous que le vaisseau qui porte tout votre avoir ne soit point exposé à un pareil danger, n'aspirez pas au malencontreux honneur de tenir seul le gouvernail; apprenez aux autres à vous aider, à vous remplacer même, quand l'heure sera venue.
Vous me dites : Ne faut- il pas épargner à une épouse, à une mère des sollicitudes superflues? Ah! sans doute, prenez sur vousmêmes la grosse part du travail, adjugez-vous le lot principal des soucis et des tourments;
mais croyez-vous que ce soit soulager les autres que de les traiter ou comme des étrangers, ou comme des incapables? Quelque triste que soit la réalité, ils souffriront plus de ce silence obstiné que des révélations que vous auriez à leur faire.
Ils ne sauraient vous être utiles, dites-vous. Mais n'y a-t-il point là une éducation à entreprendre, une initiation graduelle et progressive à essayer? Mieux vaux s'y prendre de bonne heure que d'attendre trop tard. Surtout, Messieurs, ne permettez pas qu'à l'ombre de cette ignorance, vos fils se livrent à des rêves menteurs, qu'ils se fassent à eux-mêmes, sur leur position et sur leur avenir, de ces illusions fatales qui empêcheront le travail, qui enchaîneront l'effort personnel. Montrezleur bien plutôt, par les faits, la nécessite de s'aider, d'avoir une valeur, d'embrasser une carrière, soit pour honorer leur fortune s'il y en a une qui les attend, soit pour y suppléer si celle qui va leur échoir paraît insuffisante.
Il est sans doute une mesure à garder. Seul,
un père sera juge compétent et de ce qu'il faut dire, et de ce qu'il convient de taire. Mais je ne puis que le plaindre si les graves intérêts remis entre ses mains deviennent pour lui une cause d'isolement, s'ils élèvent dans la famille comme une barrière et y occasionnent une véritable séparation des âmes.
Voici encore une seconde source du même mal. Les affaires absorbent parfois un homme au point de l'enlever à ses proches; il est bien plus ordinaire encore que les relations extérieures soient comme un glaive à deux tranchants, qui sépare, qui divise le corps auparavant compacte delà famille.
Chacun a ses amis à part. Ne supposons rien qui puisse aiguiser la médisance ; du moins il arrive souvent qu'on prend des directions différentes et que c'est à peine si Ton se retrouve.
La femme voit son monde, que le mari
peut-être ne connaît pas. Reçoit-elle dans la journée, les habitudes qui. nous sont faites ne permettent guère qu'il soit là; il ne l'accompagnera pas davantage lorsqu'elle sort pour aller rendre ses visites. Tandis qu'elle voltige de salon en salon, qu'elle papillonne de demeure en demeure, où est-il? A ses occupations, à ses relations particulières. Son cabinet le retient ou son cercle l'amuse. Les affaires dont il est chargé ou les plaisirs qu'il se donne ne lui laissent pas le loisir d'être chez lui. S'y trouvât-il par hasard, ce ne serait point au milieu des siens, car c'est à peine si on l'a vu de la matinée ; il a fait tout au plus une apparition rapide au premier repas de famille ; on a aperçu son ombre qui s'est aussitôt évanouie; et en voilà désormais pour le reste de la journée.
Le soir devrait être un temps sacré et inviolable pour la parenté. Puisqu'elle ne s'est pas appartenue, que dis-je? puisqu'elle ne s'est pas vue jusque-là, vous lui laisserez du moins ces heures plus calmes, plus recueillies, que la Providence semble avoir fait tout
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exprès, alors que le travail cesse, que les affaires se taisent et que tout parait inviter L'homme à se renfermer dans son intérieur, comme la nature elle-même se contient dans une méditation silencieuse. N 'est-ce pas le moment, pour ceux qui s'aiment, de se retrouver, de jouir d'eux-mêmes, de se concentrer dans les épanchements que la confiance mutuelle inspire et qui font le charme des relations domestiques?
Yaine illusion! Ce serait compter sans le monde; et il est là, frappant à cette porte, que dis-je? l'ouvrant de gré ou de force, afin de réclamer des heures qu'il regarde comme siennes. Ecoutez : Voici des invitations irrésistibles; c'est le bal, c'est le spectacle, peu importe. Il faut aller au dehors; il faut se montrer et faire bonne figure. Les préparations nécessaires à cette sortie tardive dévoreront le peu d'instants où l'on aurait pu. être ensemble. Déjà le moment est venu; quittons au plus vite ce seuil; Dieu sait à quelle heure avancée de la nuit, ou plutôt dujour, on y reviendra; et si le bruit de la fête, la fatigue,
l'enivrement produit ou l'ennui éprouvé— car c'est tout un — auront mieux disposé et les âmes, et les corps pour l'accomplissement des devoirs qui attendent le lendemain la famille.
Remarquez, je vous prie, que mon intention n'est pas de récriminer. Je signale seulement un envahissement dont vous êtes les premiers à vous plaindre, parce que, à Paris surtout, il devient pour plusieurs une fatalité presque quotidienne. Aussi, lorsque s'ouvrent les jours de l'hiver, certains hommes n'envisagent pas sans une véritable terreur cette longue série de dilapidations que le monde s'apprête à exercer dans leur vie; il y a là pour eux comme la perspective d'un immense ennui ou d'une fatigue non moins immense.
Ali ! s'il s'agissait seulement d'un cercle intime d'amis sérieux, si- l'on pouvait se maintenir dans les limites restreintes de relations sûres et depuis longtemps éprouvées! Mais ces sociétés factices, ces rendezvous officiels où le cœur n'entre à peu près pour rien ; ces rapprochements obligés, que
les bienséances commandent, où l'on se rencontre sans se voir, où l'on se fréquente sans se connaître, quels charmes peuvent-ils avoir et quelle consolation peuvent-ils procurer?
Il faut aller pourtant : l'usage le veut; la tyrannie des mœurs contemporaines l'exige. On partira donc ; et, en quelque lieu qu'on aille, tout me fait croire qu'on retrouvera encore les mêmes habitudes de séparation.
Autrefois nos salons avaient le privilège de grouper les esprits distingués, à peu près comme certains réflecteurs puissants rassemblent à leur foyer les rayons de la lumière. D'un mélange heureusement combiné d'hommes, de femmes spirituelles se formait une société aimable réunissant souvent les aptitudes les plus diverses, juxtaposant les opinions parfois les plus contraires. Loin d'être une source de conflits, ces associations contribuaient h l'harmonie générale; certaines nuances trop tranchées s'adoucissaient, en vertu de leur rapprochement; sans nuire à la franchise, une exquise politesse enlevait à la
liberté ce qu'elle aurait pu avoir de violence et d'aigreur; en un mot, avec la différence que les temps et les personnes ne peuvent manquer d'introduire, on trouvait là un échange intéressant d'idées, on y sentait un commerce fécond des intelligences. Le monde sans doute n'y perdait pas tous ses dangers, mais il y gardait du moins quelques-uns de ses avantages. Les réunions qu'il offrait étaient utiles pour polir l'esprit, pour aiguiser sa pointe et sa vivacité; il donnait à la personne tout entière ce vernis, cette mesure, cet à propos et ce je ne sais quoi de charmant qui forme comme le trait propre du caractère français.
Aujourd'hui, au contraire, qu'arrive-t-il ? Si j'en crois les relations les plus fidèles, une sorte de scission est à l'ordre du jour. Parce que nous ne savons plus converser, parce que nous ne voulons plus prendre la peine de nous imposer aucune gêne, l'unité se rompt et chacun court se ranger au plus vite dans le groupe où il aura le moins à se contraindre. Ici les hommes mûrs qui se retirent à part ;
ils sont censés parler politique et affaires; Dieu veuille que ce soient là les seuls objets qui les occupent! Ailleurs les jeunes gens qui se recherchent, se rassemblent; est-ce parce que leurs discours seront plus chastes, leur ton plus exquis, leurs sujets de conversations plus relevés, plus irréprochables? De leur côté, vos femmes et vos filles laissées à ellesmêmes n'auront plus ce que le contact de l'homme leur duime infailliblement, je veux dire un secours opportun pour échapper aux discours puérils et à mille préoccupations qui ne concernent que la bagatelle. Je ne crains pas de l'affirmer, tout le monde perd à ces divisions. Car ce n'est pas sans dessein que Dieu a mis au fond de nous-mêmes un attrait social; ce n'est pas sans dessein qu'il a réparti des dons dissemblables sur chacune de ses créatures. M un individu, ni un groupe ne se peut suffire à lui-même, c'est l'ensemble qui vit, l'ensemble qui est harmonieux; plus que partout ailleurs, dans Tordre moral, ces compensations sont nécessaires à l'équilibre; cette diversité d'éléments entre dans un
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plan providentiel qui ne peut être réalisé que par elle. Or, les mœurs de notre temps, loin de respecter ce plan, travaillent au contraire tous les jours à le détruire. Elles introduisent la séparation dans le monde; elles divisent, elles dispersent ce qui devait être uni. Fautil s'étonner que le contre-coup s'en fasse sentir jusque dans la société domestique ?
Je sais bien, Messieurs, que ce côte du tableau n'a rien de consolant. Oui, la vérité que nous constatons en ce moment est triste, et vous me direz peut-être : A quoi bon signaler un mal, sans nous indiquer comment on pourrait le guérir?
Patience, Messieurs, nous ne sommes encore qu'au début de ces études. Nous cherchons à nous rendre compte des causes de souffrance ; nous examinons les symptômes, et nous tâchons de nous former un diagnostic qui ne laisse pas place à l'illusion.
J'aurai encore peut-être bien d'autres principes morbides à faire passer sous vos yeux, avant que nous soyons en état de chercher ensemble le remède. Ne nous laissons point
rebuter par les lenteurs qu'apporte toujours avec elle une observation attentive. La méthode expérimentale est souvent loin d'être la plus courte ; elle est la plus sûre pour arriver au but. la plus efficace pour empêcher qu'on ne s'égare.
En attendant qu'elle achève de nous conduire, arrêtons-nous ici, pour le moment, et tirons déjà certaines conclusion? qui rassortent clairement des faits précédemment relatés.
Le double danger signalé aujourd'hui, c'est la séparation qui s'introduit dans la famille soit à l'occasion des affaires, soit par suite des relations qui ne sont point communes. Voulez-vous éviter autant que possible ces deux écueils? Faites que ce qui, de sa nature, aurait pu diviser, devienne au contraire un trait d'union qui rapproche et qui rallie.
Certes, encore une fois, je ne dis pas que les occupations qui sont le propre de l'homme doivent être rejetées, en tout ou en partie, sur des personnes plus faibles, souvent moins
aptes, si elles ne sont pas tout à fait incompétentes. Je ne prétends pas non plus que certains secrets intéressant des tiers puissent être imprudemment livrés, même au nom de l'amour conjugal, même sous prétexte de la confiance illimitée qui règne entre les proches. Parmi vous. Messieurs, plusieurs remplissent des fonctions qui constituent une sorte de sacerdoce ; et Le prêtre* vous le savez, reste vierge, non pas seulement afin d'être pur, mais aussi pour échapper à tout danger d'indiscrétion. Toutefois, en dehors de ces choses cachées, dont il ne nous est pas permis de disposer, parce qu'elles ne sont pas nôtres, en dehors de ce que la justice ou la sagesse nous font une loi de recouvrir du voile de notre silence, une juste et raisonnable initiation de la famille à nos pensées, à nos desseins, à la gestion des affaires et des intérêts qui la concernent, ne peut manquer d'avoir une grande influence sur l'unité même^de notre vie.
Ce qui fait que l'on a peine à demeurer ensemble, c'est souvent qu'on a peu de pen-
sées à mettre en commun. Les esprits habitant, pour ainsi dire, des régions étrangères n'en descendent pas sans violence pour se trouver sur le même terrain ; et parce que ce terrain est étroit, parce qu'il est aride, on a hâte de le quitter pour retourner à celui que l'on préfère.
De là un discours stérile, dont la source est intermittente ou semble à chaque instant près de tarir; de là des conversations sans intérêt, dont on ne tarde pas à se fatiguer, auxquelles on s'empresse d'échapper, pour aller chercher ailleurs d'autres interlocuteurs et d'autres distractions. Nouvelle cause qui s'ajoute à la première : le milieu ou nous vivons, en réagissant sur nous à son tour, ne fait qu'augmenter les oppositions et les différences.
Il résulte de tout cela une séparation progressive; nos relations nous entraînent, elles nous font à leur image: elles achèvent d'accentuer ces nuances si tranchées qui existaient déjà, et nous accoutument à placer nos satisfactions loin du foyer domestique.
K 'est-ce doue pas à la famille qu'il faudrait appliquer cette recommandation si importante de se prêter souvent, de ne se livrer jamais ? Immergée tout entière dans la grande société humaine, elle n'y peut se faire une existence entièrement à part, elle ne doit pas s'isoler, ni s'y comporter comme une étrangère. Mais en même temps qu'elle se lie au dehors, qu'elle prenne bien garde de se laisser diviser au dedans. Plus les attractions extérieures seront puissantes, plus la cohésion intérieure a besoin d'être forte, afin d'empêcher les diverses parties de se disjoindre et de se désagréger. Il est des biens d'un ordre secondaire que nous pouvons sacrifier au monde, mais il en est un plus élevé, plus indispensable, que rien ne doit nous décider à perdre ni même à risquer; l'unanimité des cœurs, l'étroite fusion des personnes et des vies, voilà le trésor supérieur qui passera dans notre estime avant la prospérité matérielle, avant les relations les plus honorables et les plus avantageuses. S'il fallait jamais opter, plutôt nous abandonnerions tout le reste pour nous assurer cette
richesse; car elle peut, à la rigueur, nous suffire ; sans elle toutes les autres que] nous pourrions amasser sont radicalement incapables de nous procurer le bonheur.
NEUVIEME COXFÉRENXE
De l'unité de vie dans la famille (suite). Obstacle : les deux familles des conjoints.
Messieurs,
J'aborde aujourd'hui un sujet assez délicat; tous me permettrez de l'attaquer de front, d'y entrer simplement, de le traiter sans réticences et avec une entière franchise. Quelques détails déjà donnés précédemment se représenteront probablement sur notre route ; nous ne les écarterons pas, car il importe d'envisager la question dans son ensemble. Je voudrais, -s'il m'est possible, montrer, telle qu'elle est, une difficulté qui se
dresse certainement devant un grand nombre d'entre vous, qui suffit bien souvent pour troubler l'harmonie, ou même pour rendre inefficaces et presque inutiles toutes les autres conditions du bonheur.
Si plusieurs ne la connaissent point par expérience, il les en faut féliciter et leur porter envie. Mais quand même ils n'auraient jamais rencontré cet obstacle au seuil de leur maison, il est impossible qu'ils ne l'aient pas vu, du moins qu'ils ne l'aient pas pressenti en d'autres demeures. Aussi nul ne sera tenté de regarder comme imaginaire le tableau que je vais tracer ; nul n'accusera mes paroles d'exagération ou de pessimisme*.
Toute famille, disions-nous, est un confluent ou se rencontrent deux courants parfois très-dissemblables. Le jeune homme et la jeune fille qui vont unir leur destinée, n'apportent pas seulement cette dot que la parenté leur accorde ; ils apportent aussi un contingent d'idées faites, de traditions sucées, pour ainsi dire, avec le lait: ce sont ces traditions, ces idées qu'il s'agit maintenant de fondre
ensemble, ou du moins de faire vivre paisiblement côte à côte. N'y eut-il que cette difficulté toute seule, elle serait grave, elle pourrait parfois sembler insurmontable, ainsi que nous avons eu à l'expliquer précédemment.
Mais en outre, les courants qui doivent se mêler et s'unir, demeurent en relation avec leur source. A côté de l'époux, de l'épouse, reste la famille qui les a formés, qui continue à exercer sur eux son action multiple, incessante.
A Dieu ne plaise que nous y trouvions un sujet de plainte ! Ceux-là sont trop malheureux qui de bonne heure ont vu le vide se faire autour d'eux, et n'ont plus personne à appeler de ces noms si doux de père, de mère, auxquels se rattachent nos plus vives émotions. Plus la parenté sera complète, plus il y aura de raisons de se féliciter, de se réjouir. Et pourtant il est nécessaire d'ajouter que si chère qu'elle soit, elle crée parfois un péril.
Les deux familles qui se trouvent en présence prennent souvent une attitude de rivalité, je dirais presque d'hostilité réciproque ;
elles s'observent, elles se jalousent, une lutte sourde ou même ouverte s'engage entre elles, soit sur le terrain des opinions, soit sur celui de l'affection et des influences. C'est cette guerre plus ou moins dissimulée que nous avons à surveiller, à notre tour, pour en connaître la marche, pour en prévenir les dangers.
L'antagonisme ne va-t-il point tout d'abord se trouver établi sur le terrain religieux ?
D'un côté, les principes se sont conservés, les habitudes chrétiennes existent; de l'autre, plus d'accomplissement de la loi du Christ et bien souvent peu ou point de foi. Qui sait même si les préjugés ne vont pas jusqu'à indisposer les esprits, à les rendre soupçonneux, méfiants à l'endroit des sacrements et des pratiques religieuses?
Si, dans les deux parentés, on a les mêmes croyances — ce qui arrive de plus en plus rarement — il est encore possible que ces
convictions communes deviennent un sujet de division, parce qu'on ne les interprète pas de la même manière. Assurément le catholicisme, quand il est bien entendu, élève les âmes et les élargit, il vise surtout à les unir à Dieu par amour, cherchant pour elles une sainte familiarité, les invitant à la communion fréquente et bannissant du respect dû à Dieu toutes les terreurs exagérées. Mais n'est-il pas vrai qu'on le trouve encore çà et là amoindri par un rigorisme étroit, transformé en une sorte de jansénisme pratique, qui fait consister la vertu dans l'abstention et met les appréhensions d'une crainte servile à la place des doux et tendres élans de la charité?
Ceux qui conçoivent ainsi la loi divine ne se contentent pas d'ordinaire de l'accepter pour eux-mêmes sous cette forme, ils veulent encore l'imposer aux autres telle qu'ils l'ont comprise. Au lieu de cette physionomie aimable, sympathique, qu'on était accoutumé à lui voir, la religion prend alors un front sévère, elle ouvre une voie aride, épineuse, qui
déconcerte les âme? habituées à marcher dans un autre chemin. Si l'on essaye de revendiquer sa liberté, de reprendre ses premières allures, Dieu sait que de critiques il faudra essuyer, à quelle impitoyable censure on s'expose. Chaque jour, dans des allusions transparentes, on entendra blâmer ce que des esprits austères appellent ironiquement une dévotion facile, une religion accommodante, et ce qui n'est en réalité que la conduite la plus autorisée, la plus conforme à l'esprit de l'Église ; on verra une femme, peut-être même un mari, contraints, pour avoir la pais, à dissimuler une partie des actes vertueux qu'ils pratiquent: et plus d'une fois la source des divines consolations se trouvera presque empoisonnée par ces amères réflexions auxquelles on doit s'exposer pour y recourir.
De grâce, Messieurs, tout en veillant, comme c'est notre devoir, à l'observation de la loi, sachons aussi respecter la liberté des âmes. Dieu lui-même a déclaré que ses voies ne sont pas les nôtres : Non sunt viœ meœ viœ vestrœ; et bien que ces voies sans exception soient
celles de la vérité : Universœ viœ Domini verilas, nous ne pouvons ignorer qu'il y en a plusieurs, que tous ne sont pas appelés à suivre la même. Qui nous a donné ce droit de rapetisser le cœur de Jésus-Christ, sur la mesure de nos appréciations mesquines ? Pourquoi usurper par rapport aux autres un droit de direction qui ne nous appartient pas, et pourquoi soumettre ceux qui nous entourent à une torture morale pleine d'injustice et de tyrannie?
Les chefs de la famille sortent de leur rôle quand ils prétendent à un autre sacerdoce qu'à celui dont nous avons parlé ; qu'ils se gardent de pénétrer dans une enceinte qui n'est pas faite pour eux, et qu'ils sachent que leur pouvoir expire, comme celui des princes, à la porte du sanctuaire où se nouent les rapports de l'âme avec Dieu.
Maintenant, si de la sphère religieuse nous descendons à celle des discussions politiques, nous y rencontrerons bien souvent encore des occasions de conflit et d'antagonisme. Les deux familles qu'une nouvelle alliance vieat
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de rapprocheront peut-être des drapeaux différents; leurs idées sont loin de s'accorder, leurs traditions et leurs antécédents marchent en sens inverse. Des journaux de couleurs opposées ravivent chaque jour ces opinions contraires et creusent do pli plus l'abîme
qui les sépare. Par suite, les sociétés qu'on fréquente de part et d'autre ne se ressemblent pas; elles forment comme deux mondes différents dont chacun à sa langue, correspondante à ses convictions et à ses sympathies. Quelle ligne vont suivre les jeunes époux? De quel coté se tourneront-ils? S'ils se déclarent ouvertement pour un parti, ils froissent l'autre et s'exposent à une pénible rupture. S'ils essayent de louvoyer, de se partager entre deux, je crains fort qu'ils mécontentent tout le monde et qu'ils ne satisfassent personne. Et ne me dites pas que c'est, là une situation chimérique, vu que d'ordinaire, quand on s'allie, on a plus d'égard à la nuance politique qu'aux sentiments religieux. Il est vrai que plusieurs y tiennent jusqu'à l'exagération, jusqu'à une sorte de fanatisme.
D'autres en font aisément le sacrifice, et il n'y aura pas grand inconvénient si l'on n'a vis-àvis de soi que des esprits sages, tolérants, modérés. Mais malheur au jeune homme que le seul prestige d'une brillante fortune décide à vivre côte à cote avec un de ces hommes emportés et fougueux, qui ont fait de leur système politique un dogme, et qui du haut de leur infaillibilité personnelle, tranchent souverainement, sans appel, les questions les plus épineuses ! Surtout quand ces questions auront à la fois un côté profane et un côté sacré, quand d'une part elles toucheront à ce que la société civile a de fondamental, d'autre part à ce que la vie de la société religieuse présente de plus délicat, il sera pénible de trouver près de soi et clans sa propre maison je ne sais quel dogmatisme hautain, qui ne supporte pas la contradiction, qui ne permet pas même le doute sur ses assertions les plus hasardées, les plus téméraires : foyer incessant d'hostilités sourdes ou de luttes ouvertes, qui finira par scinder l'unité de la famille ou par lui faire une situation à peu près impos-
Mi NEUVIEME CONFERENCE.
sible. Certes je ne dis pas qu'il faille toujours reculer devant ces éventualités aujourd'hui fréquentes; mais je dis encore moins qu'il faille toujours les braver imprudemment, et comme le prince malavisé dont parle l'Evangile, s'engager dans des conflits où Ton ne doit s'attendre qu'à des défaites.
Sur le terrain purement pratique il pourra se faire aussi que les deux influences se contredisent et se contrecarrent. Une des parentés voudrait plus de luxe, désirerait un train de maison plus considérable; l'autre prêchera la réserve, l'économie, la simplicité; ici on aime l'éclat, on demande la fréquentation d'un monde bruyant; là on préfère une vie plus à l'écart et plus retirée: d'un côté l'ambition fermente, on éprouve le besoin de se pousser et de parvenir; de l'autre l'amour du repos l'emporte et l'on se rappelle qu'en gravissant les hauteurs, on est souvent plus exposé aux coups de la tempête. Il n'est pas jusqu'aux relations d'intérieur et jusqu'aux simples contacts de la famille qui ne soient entendus différemment : les questions d'auto-
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rite, de respect, d'éducation, le système à adopter pour les répressions et les récompenses, pour le travail et les divertissements donnent lieu à des discussions qui montrent des points de départ tout opposés et des idées absolument contraires.
Entre ces deux forces permanentes, essentiellement actives, dont chacune veut prévaloir et qui cherchent tour à tour à s'imposer, est- il toujours si aisé de garder son propre mouvement, de conserver son indépendance et sa personnalité? Cet époux, au début de la vie conjugale, ce père qui doit faire comme tel ses premières armes, quelle conduite va-t-il adopter? quels conseils va-t-il entendre? Concilier des exigences qui se combattent, c'est tenter l'impossible. Ne tenir compte d'aucune observation, c'est s'exposer à être victime de son inexpérience ; et se laisser conduire par la main, c'est sacrifier son autonomie. Qui ne voit combien la situation sera souvent délicate, combien il faudra de tact, de prudence, de sens pratique et de modération pour s'en tirer avec bonheur, sans y laisser ni les égards
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qu'on doit aux autres, ni le soin qu'on ne saurait abdiquer, de sa propre liberté?
Par le fait même que les traditions opposées et le? influences rivales se rejoignent dans sa demeure, le chef de famille peut apercevoir, sous son propre toit, des germes de division plus ou moins menaçants pour l'unité et pour la paix. Des tiraillements se font sentir; lui-même y est soumis et il n'a pas de peine à les constater dans les autres. Sa parole est neutralisée par une parole justement vénérée jusqu'à ce jour; ses efforts viennent échouer devant une volonté plus accréditée encore et plus écoutée que la sienne. Mais, Messieurs, pour comprendre toute la puissance de l'obstacle dont je parle, il faut nécessairement pénétrer plus avant dans ce sujet; il nous faut faire l'analyse de ces mille petites passions qui se glissent même à travers les meilleurs sentiments. Ce n'est qu'en sondant ces replis secrets, que nous arriverons à nous faire une juste idée de cette armée de difficultés qui nous assiègent sans cesse ; armée vraiment formidable, dont nous
aurons à triompher non point par la violence, mais bien plutôt par une inaltérable douceur.
Les jalousies d'affection sont un écueil à peu près inévitable dans les relations de parenté; et cet écueil atteint parfois des proportions effrayantes.
Il est des mères qui ne pardonneront jamais à celui qu'elles ont elles-mêmes choisi pour devenir l'époux de leur fille. On dirait qu'en acceptant cette main, il les ait dépossédées. Ce bien précieux qu'elles pensent leur être ravi, cette propriété si chère qu'elles se croient enlevée, elles prétendent bien pourtant ne point s'en dessaisir; elles vont du moins s'efforcer de la reprendre par une suite de revendications qui s'étendent aux plus petits détails; guerre de surprises, d'embuscades, qui lasse la patience d'un homme et finit souvent par le décourager ou par lui faire lâcher prise.
Combien est ennemie d'elle-même la femme que sa tendresse maternelle aveugle au point de conspirer contre son repos, contre le bonheur de ses enfants; celle qui, par une contradiction étrange, travaille à détruire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre ; voulant que les jeunes époux se chérissent, et ne pouvant supporter le spectacle de leur affection ; s'imaginant être atteinte dans leurs épanchements mutuels, trahie dans leurs chastes embrassements ; par suite, soufflant la défiance, semant la zizanie, relâchant des liens sacrés, qui grâce à elle finiront peut-être par se rompre. Il faut avoir vu certains scandales aujourd'hui malheureusement trop communs, pour savoir à quels evcès peut se porter cette passion funeste, lorsqu'elle s'est emparée d'un cœur maternel.
Sans aller à ces extrémités, elle crée souvent une disposition sourde qu'on ne s'avoue pas à soi-même, mais qui agit d'une manière occulte et se fait sentir dans tout l'ensemble de la vie. A quoi attribuer cette susceptibilité exagérée ou encore ces inexplicables antipa-
tbies ? D'où viennent ces désolations, ces désespoirs que rien ne motive et dont aucune cause connue ne rend raison ? Toutes les démonstrations de respect, de déférence filiale n'arriveront pas à dissiper certains ombrages, ne réussiront pas à satisfaire certaines exigences. Placée entre deux devoirs sacrés, entre deux sentiments nécessaires, quoique peutêtre d'intensité inégale, une jeune femme ne sait plus comment s'y prendre, non pas pour les allier dans son cœur, où leur association est aisée, mais pour concilier au dehors et ce qu'elle doit à l'un, et ce qu'elle voudrait ne pas refuser à l'autre. Et tandis qu'elle se plaint, non sans sujet, des impossibilités de sa situation, celui qu'elle a pris pour époux se trouve, lui-même dans une gêne continuelle; ses paroles, ses actes sont mal interprétés ; sa vue même, sa vue seule devient en quelque sorte odieuse. Heureux du moins s'il a son foyer à lui ! Non pas que, même dans sa demeure, il ne soit exposé au contre-coup d'injustes soupçons, ou qu:il n'y entende l'écho affaibli de plaintes et de préventions illégitimes;
mais que sera-ce. si on habite sous le même toit, si un perpétuel tête-à-tête ravive à chaque instant une plaie toujours saignante et jamais entièrement fermée? Sans compter qu'un peu plus tard les mêmes dispositions jalouses s'étendront à la postérité qui va naître. Un aïeul, unegrand'mère voudront accaparer leurs petits enfants, en jouir comme s'ils n'appartenaient qu'à eux. régler à eux seuls le régime qu'il convient de suivre, l'éducation qu'il faut donner, bien qu'ils ne voient toutes ces choses qu'à travers le voile d'une affection aveugle et les préjugés d'une imprévoyante tendresse. Si on leur dispute ce qu'ils regardent comme un droit, c'est un tort qui leur est fait, c'est une injustice qu'ils subissent ; il n'en faudra pas davantage pour susciter de pénibles conflits, quelquefois, pour occasionner une définitive rupture.
A côté de ces jalousies dont le siège est surtout dans le cœur, il en est d'autres qui tiennent davantage à l'esprit. Celles-là établissent la rivalité au point de vue de l'influence. Car ce ne sont pas seulement les af-
feetions qui s'émeuvent, mais aussi certains •désirs de dominer qui les accompagnent souvent; elles-mêmes d'ailleurs, si elles n'y prennent garde, arrivent bientôt à vouloir exercer une sorte de tyrannie. Il s'élève ainsi, en dehors de votre intérieur, une ou plusieurs prétentions ambitieuses qui visent au commandement. Prétentions d'autant plus difficiles à écarter qu'elles ne manquent pas de titres à faire valoir. L âge, l'expérience, la position déjà faite, les liens étroits du sang, l'ascendant légitime que donne la parenté, tout semble se réunir en leur faveur, tout leur confère un droit certain à faire entendre au moins des conseils, peut-être, en certains cas, à intimer une volonté qui devra être obéie.
Cependant il pourrait arriver aussi qu'en laissant grandir outre mesure cette domination, on se vît bientôt confisquer une liberté précieuse, dont aucun chef de famille ne peut impunément se dessaisir. En m'exprimant ainsi, à Dieu ne plaise que je paraisse plaider devantvous la cause de l'insubordination, que je prêche l'oubli des égards, du respect ou
d'une soumission raisonnable envers la paternité ! Tout à l'heure nous chercherons la solution de ce problème pratique. Pour le moment, je me contente de vous en signaler les difficultés, et parmi elles il laut nécessairement tenir compte de cette rivalité ardente de cette sensibilité excessive que la famille rencontre dans son sein même. A chaque instant il peut naître de là des conflits de juridiction, qui se traduisent en froissements, en malaise, puis en disfussions, en explications pénibles ou, ce qui est pire encore, en un silence calculé et plein de ressentiments secrets , en une froideur progressive, qui arrive tut ou tard à la désaffection absolue.
Je ne crois pas, Messieurs, avoir chargé le tableau; bien au contraire, je reste à dessein au-dessous de la réalité, de peur que ma parole n'app >rie à quelques-uns le découragement. Nous ne pouvons nous dissimuler qu'après avoir passé par des degrés divers, la difficulté arrivera souvent à avoir une gravité immense. Comment nuus y prendre pour l'éviter? A
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quelle conduite recourir pour y faire face9 Telle est la question importante, décisive, qu'il nous faut résoudre pratiquement, sous peine de compromettre la paix de notre intérieur.
Mais ce problème a-t-il aussi une solution spéculative 9 Franchement, Messieurs, je ne le crois pas. Tout ce que nous pouvons faire ici, c'est d'établir quelques lois, c'est de poser quelques principes; tout le reste est tellement lié aux circonstances particulières et dépend à tel point de mille nuances diverses qu'il me paraît aussi téméraire qu'inutile de vouloir pénétrer dans ce labyrinthe de détails. Donc après qu'on nous aura mis en main le flambeau des règles générales, ce sera à chacun de nous à se frayer sa voie.
Quel est, Messieurs, le véritable chef de la famille? Où faut-il placer son foyer et son centre ?
Cette question nous avait déjà occupés l'année dernière. L'exposition des idées que nous avons échangées a donné lieu à quel ques doutes et à quelques observations
qui m'obligent d'y revenir. En ce moment , du reste . nous sommes au vrai point de vue pour envisager le sujet dans toute sa généralité, puisque nous nous mettons en présence des deux parentés qui peuvent l'une et l'autre avoir des droits à faire valoir.
Il s'agit surtout de décider si le centre de la famille est fixe ou s'il est mobile. Je m'explique. Les partisans de l'immutabilité affirment que le véritable foyer autour duquel tout doit graviter, c'est le grand-père, l'aïeul, en un mot, celui qui se trouve placé plus haut dans la ligne des ascendants, et qui depuis plus longtemps contribue à la propagation de la vie. N'est-ce pas en effet de lui que tout part ? N'est-il pas, relativement du moins, comme le tronc vigoureux auquel se rattachent toutes les branches nouvelles? En possession d'une autorité qui , de sa nature, est inamissible, il atteint à la fois les enfants et les pères; et par les degrés intermédiaires qui procèdent directement de lui, il plonge jusqu'aux extrémités les plus éloignées. Partout c'est son sang,
partout c'est sa chair; la famille tout entière n'étant, pour ainsi dire, que son prolongement, il est bien juste qu'on la regarde comme sienne et qu'on la voie s'ordonner suivant la loi qu'il impose.
A ces motifs dont il est facile de saisir la force, d'autres opposent des considérations qui ont bien aussi leur valeur. Quoique la famille soit une dans son principe, disent-ils, pourtant elle ne tarde pas à se subdiviser; des groupes se forment, une paternité nouvelle apparaît; or, c'est sur elle que repose la responsabilité immédiate de tout ce qui concerne les fils que Dieu lui donne; c'est elle qui est liée avec eux par le nœud le plus étroit; à elle de commander, de diriger; en un mot, de remplir toutes les fonctions qui appartiennent à un centre vivant, dont l'action doit être incessante.
Entre ces deux opinions laquelle faudra-t-il choisir? Si celui qui n'est encore qu'au début se sent porté pour la seconde, quand ses cheveux auront blanchi, quand deux générations successives salueront sa paternité, n'est-il pas
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à croire que volontiers il reviendrait à la première?
Messieurs, ne soyons point exclusifs. Il semble qu'il n'est poiot impossible de tout concilier, en faisant à chacun sa part, en attribuant à chaque degré hiérarchique ce qui lui revient d'autorité et de puissance.
Dans le monde des corps, il y a un centre absolu et il y a des centres relatifs. Pourquoi n'en serait-il "pas de même dans la famille ?
Le centre absolu, le noyau principal de toute cette constellation de vies liées entre elles et dépendantes les unes des autres, ce sera l'aïeul vénérable, celui que tous appellent du nom de père, tant que Dieu le conserve à l'amour des siens ; c'est vers lui que graviteront les cœurs, vers lui que convergeront les respects, à lui que, dans une certaine mesure du moins, ou rendra obéissance. Car vous ne l'ignorez pas, Messieurs, ce que vous êtes pour votre père, vos fils le seront à leur tour vis-à-vis de vous. Si vous ne voulez que leur soumission se relâche, il faut avant tout
que vous leur en donniez persévéramment l'exemple.
Mais au-dessous de ce noyau primitif, et, sans sortir de sa dépendance, il est clair que d'autres noyaux se sont formés, qui exercent aussi leur attraction; et cette attraction plus voisine est par là même plus puissante; et c'est elle qui commande immédiatement le mouvement ; et ce n'est qu'en suivant la direction qu'elle imprime, que tout s'ordonnera par rapport à l'ensemble et au foyer général. Ainsi en est-il dans notre système solaire. L'astre du jour est centre; il commande toute cette armée de globes errants auxquelsjl fournit la lumière; ce qui n'empêche pas que certains astres n'aient aussi leurs satellites, obéissant à l'impression qu'ils en reçoivent, se mouvant dans leur dépendance, les desservant en quelque sorte avec déférence et respect, sans cesser pour cela de se rattacher avec eux et par eux à l'harmonie universelle des mondes.
Yoilà à peu près le spectacle que présentera la famille. Le père y sera un centre particu-
lier; à lui se reliera tout le groupe où il occupe la première et la principale place; à lui de commander dans son intérieur, à lui de communiquer le mouvement, d'imprimer la direction à ceux dont il a la responsabilité immédiate. Mais lui-même à son tour n'oubliera pas qu'il est fils ; sans abdiquer l'autorité dont la Providence le revêt, il saura en reconnaître une autre à laquelle il a été longtemps soumis, et qui conserve encore des droits inaliénables à sa respectueuse déférence. S'il y avait parfois difficulté à concilier ces intérêts, l'amour accordera tout; il écartera les conflits, il désarmera les oppositions, il dénouera d'une main habile et suave le nœud des volontés qui se mêlent et se contrarient. Sans doute, il faut bien s'attendre à ce que ces juridictions voisines et superposées l'une à l'autre ne pourront éviter de se choquer quelquefois. Dans le mécanisme le mieux organisé les rouages ont leurs frottements, qui finiraient par user le métal même le plus dur. si l'huile qu'on a soin d'y répandre n'en adoucissait constamment l'ac-
tion et n'en rendait le mouvement plus facile.
Messieurs, le gouvernement de la famille a son mécanisme admirable dont Dieu même est l'organisateur et l'inventeur. Pour qu'il fonctionne avec précision et harmonie, la première condition, c'est que chacun des éléments dont il est formé demeure à sa place. Êtes-vous un rouage principal, accomplissez fidèlement votre rôle et communiquez votre impulsion aux rouages inférieurs que vous commandez; mais pourtant n'oubliez pas qu'à côté de vous, au-dessus de vous peut-être, il y en a d'autres que vous ne pouvez pas supplanter, et clans la dépendance desquels vous devez vous tenir. Surtout que l'huile d'une affection vraie, profonde, chrétienne circule de toutes parts au milieu de ces ressorts multiples. Que de choses qui paraissaient impossibles deviennent faciles avec elle!
Vous aurez affaire à certains caractères ombrageux, susceptibles, toujours prêts à croire que leurs droits sont méconnus, que leur autorité est compromise, ou bien encore
qu'on manque aux égards qui sont dus à leur personne. L'âge aura augmenté ces dispositions; un vieillard impressionnable se persuadera aisément qu'on le met de côté, qu'on ne tient plus aucun compte de ses avis ; une mère toujours adorée se figurera qu'on s'est refroidi vis-à-vis d'elle; et tous les raisonnements resteront impuissants vis-à-vis d'une nature que les émotions seules sont capables de conduire.
De grâce, Messieurs, un peu de compassion pour ces faiblesses. Vous en souffrez, je le sais, mais les premiers à en souffrir sont les personnes mêmes qui en sont affectées. Lorsque tous vos bons procédés auront échoué, lorsque la raison, la tendresse, interprétées avec cet accent filial que vous savez leur donner, auront été inefficaces pour faire tomber certaines préventions et dissiper certains ombrages, que le découragement n'en vienne pas, comme il arrive quelquefois, à vous faire quitter la partie ou à vous faire abandonner au hasard les graves intérêts dont vous êtes chargé. Il en est qui, de guerre lasse, se re-
tirent en quelque sorte de ce gouvernement intérieur de leur maison et laissent flotter les rênes qu'un amour-propre froissé leur dispute. Il en est qui, ne pouvant surmonter l'obstacle, brisent violemment avec tout ce qui le rappelle, et, pour éviter toute discussion, fuient les personnes qui les pourraient susciter.
De là, dans les familles, tant de malaise et si peu d'union. De là des catégories tranchées et des partis constamment en litige. De là enfin de significatives abstentions, qui vont souvent jusqu'à rendre impossible la rencontre des frères entre eux ou celle des fils avec leurs pères.
Le monde lui-même se scandalise de ces scissions, il les appelle, comme elles le méritent, un déplorable malheur. Or, s'il faut avouer qu'en certains cas, elles ne supposent aucune faute dans celui qui les subit sans avoir pu les prévenir, en combien d'autres circonstances n'auraient-elles pas été empêchées ayec plus de zèle pour la paix, plus d'amour de l'union et de la concorde!
Bienheureux les doux, a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce qu'ils posséderont la terre. S'il est vrai que la douceur peut conquérir le monde, ne pourra-t-elle pas. Messieurs, s'assurer l'empire des cœurs dans la famille? Cette douceur n'implique point la faiblesse, mais elle exclut l'aigreur; elle n'est point opposée à une juste fermeté, mais elle l'assaisonne toujours de bonté, de déférence; elle ne suppose point une démission donnée, mais elle montre à l'autorité sr-s limites, elle lui fait goûter les avantages de la modération, elle lui inspire les ménagements, les saintes industries par lesquelles le droit s'affirme sans offenser, et la personnalité se conserve tout en se rendant aimable. Tout le secret de notre bonheur domestique est là.
Aussi , Messieurs , je .vous laisse avec cette parole divine, que vous méditerez dans votre prière, que vous appliquerez dans vos relations et dont vous vous efforcerez de faire la devise, comme l'expression de votre vie : Beati miles .* bienheureux les doux. A eux le privilège de jeter dans les âmes qui
les entourent ces profondes racines que rien n'ébranle et que le Sauveur appelle la possession de la terre : Quoniam ipsi possidebunt terram1.