‹ La paternité chrétienne (volume 3)Chapitre 9 sur 14 · Cette conférence était prèchée le lundi de Pâques 18C · texte numérisé non relu

Cette conférence était prèchée le lundi de Pâques 18C

vous y assure une participation, cherchons de plus en plus à porter dans notre vie, et en particulier dans notre vie de famille, les privilèges de cette résurrection glorieuse. Sous l'action constante delà grâce, une transfiguration progressive s'opérera; les scories disparaîtront, tout ce qui appartenait à la mort sera rejeté, comme ce linceul que les apôtres trouvèrent dans le sépulcre; tandis que l'homme rajeuni, l'homme nouveau , n'emportant avec lui qu'un vêtement de lumière, viendra reprendre place au milieu des siens, pour y faire refleurir la joie et y distribuer toute consolation.

De l'unité des affections dans la famille (suite). Le lieo qui unit les parties au centre.

Dans la dernière conférence, nous avons exposé les conditions fondamentales de l'unité des affections parmi les membres de la famille. Pour que cette unité existe, disions -nous, deux choses sont nécessaires. La première, c'est qu'il y ait au foyer domestique un centre vivant; et ce centre* avons-nous immédiatement ajouté, doit être un, il doit être' fixe, il doit être sympathique, c'est-à-dire exercer autour de lui une puissante attraction.

La seconde condition, corrélative à celle-ci, c'est qu'il existe un lien qui rattache les par-

ties à ce centre. Cette deuxième loi, qui découle de la précédente, nous n'avons pu que l'énoncer; le moment est venu, Messieurs, de l'étudier, à son tour, et de nous rendrecompte de ce qu'elle nous demande.

Le lien qui unit le chef de la famille à ceux qui en sont membres n'a pas besoin d'être cherché bien loin ; car la nature a pris soin de l'établir ; il a son point d'appui au fond des existences mêmes et se révèle dans leur origine; l'identité du sang, de la vie, cet ordre admirable de la génération, qui fait que chacun de nous est la substance et la continuation de ceux qui lui ont donné le jour : voilà le fait fondamental et providentiel, le nœud nécessaire, indissoluble. La perpétuité de notre race repose sur cette économie ; la famille est constituée par les rapports qui en dérivent et qui en sont la conséquence.

Sans doute, le Créateur aurait pu s'y prendre autrement. La succession des êtres raisonnables sur notre globe pouvait avoir une cause différente de cette filiation, qui les fait descendre les uns des autres. Mais alors l'humanité

n'aurait été qu'une série d'anneaux détachés ; elle n'aurait pas formé cette chaîne continue, où il est impossible de constater une interruption ou une lacune. Surtout ce qui n'aurait pas existé, c'est cette organisation, la plus belle de toutes, je yeux dire celle-là même dont nous sommes ici occupés.

Les harmonies morales, religieuses, qui se révèlent dans la famille, ont une racine cachée; et cette racine plonge tout entière dans un seul fait primordial, à savoir la dépendance où nous sommes de la parenté, quant à la transmission de la vie. Voyons aujourd'hui ce qui sort de là ; cherchons à mieux saisir le lien naturel qui existe entre le père et ses enfants ; car il s'agit de donner à ce lien une solidité à toute épreuve, et de lui assurer une immortelle durée.

La ressemblance : tel est le premier phénomène sensible qui résulte d'ordinaire de l'u-

loO SIXIÈME CONFÉRENCE.

nité substantielle entre un père et ses fils. C'est une sorte de cachet que la main de la nature imprime, comme si elle voulait marquer une propriété, comme si elle prétendait révéler à tous à quelle parenté chacun de nous se rattache. De même, en effet, que l'Auteur de toute vie a créé le premier homme à sa ressemblance, de même aussi chacun des coopérateurs qu'il s'associe engendre à son image ; chaque paternité grave son effigie sur ce qui vient d'elle; et ce caractère indélébile, qui traverse souvent plusieurs générations sans s'altérer, permet encore de reconnaître ceux qui appartiennent à une même souche, alors que les vicissitudes de l'existence auront creusé entre eux des abîmes. Sur les hauteurs d'une fortune inespérée ou dans le gouffre d'une déchéance absolue, on retrouvera toujours ces traits qui révèlent la condition originelle; on constatera cet air de famille qu'aucune élévation ou aucun malheur n'aura pu faire disparaître; sorte de stigmate divin, qui se dresse plus d'une fois contre le vice comme une honte et comme un remords ;

plus ordinairement simple signe de ralliement, qui permet aux rejetons d'uri£ même race de fraterniser, même à travers la distance des conditions les moins égales.

Le langage vulgaire, qui renferme fréquemment une si haute philosophie, exprime admirablement cette vérité. Demandez-lui de vous faire connaître une descendance, de vous dresser une généalogie; il répondra en vous montrant un arbre, c'est-à-dire un tronc unique, pourvu de branches qui se divisent et se subdivisent en nombreuses ramifications.

L'arbre, c'est la famille; ses feuilles, ses fleurs ne sont point comme celles du règne végétal. Là, quand la feuille est 'arrachée, quand le fruit est cueilli, il est difficile de dire à quel pied ils appartiennent. A mesure qu'on monte dans l'échelle des êtres, on voit le caractère de provenance s'affirmer de plus en plus, jusqu'à ce que, dans l'homme, il arrive à son expression la plus complète.

Ainsi la famille ressemble à un artiste habile qui peut reproduire indéfiniment le même modèle, sans se répéter; elle a aussi

son type qu'elle diversifie, mais qu'elle n'abandonne pas; toutes les physionomies le représentent, et pourtant toutes se distinguent entre elles; admirable unité dans la multiplicité, que Dieu n'a pas établie sans raison pour l'ordre physique, et qui doit avoir son pendant surtout dans l'ordre moral.

Il est de notoriété universelle que nous ne tenons pas seulement de nos pères tels ou tels linéaments principaux, telle ou telle coupe de notre visage ; l'héritage naturel qui nous échoit dès la naissance s'étend plus loin. Il contient des aptitudes, des instincts, des dispositions morales, à travers lesquels on retrouve la même loi de solidarité et de dissemblances-, ou, si vous voulez, de variations indéfinies exécutées sur le même thème. Mais ici intervient un nouvel élément qui peut tout changer et dont il nous faut tenir compte.

Dans les ressemblances extérieures, la nature a tout fait ; notre volonté même serait impuissante à détruire son ouvrage. La ressemblance morale, au contraire, doit être cultivée avec soin ; elle doit être ménagée avec

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art, si l'on ne veut qu'elle s'efface et qu'elle disparaisse. Ce serait peu de perpétuer dans ses enfants un nom, une race, un sang plus ou moins généreux, si l'on n'y perpétuait en même temps des traditions d'honneur, des tendances chrétiennes, des habitudes de vertu et de dévoûment. Les forts viennent des forts, s'écriait le poète: Fortes creantur fortibus. Ceci veut dire, sans doute, que le mérite des ancêtres a par lui-même son influence, que la valeur et l'intrépidité passent souvent du père au fils, que l'honneur une fois entré dans une maison s'y conserve plus aisément, et que la gloire acquise par la parenté devient un puisant stimulant pour tous ceux qu'elle recouvre de sa lumière ; mais, Messieurs, si la loi existe encore, que de tristes exceptions viennent tous les jours la démentir 1 Autrefois la ressemblance avec la paternité était un fait habituel ; aujourd'hui, ce qui domine, ce sont les contrastes. Parce qu'un homme a marché dans une voie, c'est souvent un motif pour que ceux qui naîtront de lui en prennent une autre. Vainement la nature a ménagé entre

loi SIXIÈME CONFÉRENCE.

eux une similitude d'humeur, de caractère, de dispositions ; la volonté en révolte réagit contre ces tendances, corrige cette œuvre, renverse et détruit ces harmonies. Nous l'avons vu, les idées se choquent, les doctrines se contrarient ; des aspirations tout opposées habitent sous le même toit ; on croirait voir des siècles différents obligés de vivre côte à côte; et plaise à Dieu que ces dissensions reléguées dans les régions delà théorie pure, n'en descendent jamais pour porter la division et la perturbation dans les cœurs !

La garantie la plus certaine que puissent avoir les affections de famille, c'est ce rempart qu'élève autour d'elles la conformité des vues et des inclinations. Pourquoi ne pas cultiver la tendance que la nature s'est chargée de créer? Après qu'elle a monté, pour ainsi dire, l'âme de l'enfant au même ton que celle du père, comment se fait-il que les deux instruments se trouvent en dissonance, si ce n'est parce qu'on a négligé d'entretenir l'accord; et que l'un ou l'autre, peut-être tous les deux à la fois, rendent un son faux dont l'oreille est

DES AFFECTIONS DANS LA FAMILLE, loo

blessée? Messieurs, vous êtes maîtres d'orchestre ; ayez donc soin que votre diapason soit juste. Il devrait suffire que le luth de vos enfants se règle sur le vôtre ; mais pour cela il faut que vous-mêmes, vous ayez soin de vous tenir toujours dans la tonalité vraie et que vous n'en sortiez jamais par le caprice ou par l'arbitraire.

S'il arrive souvent aujourd'hui que la génération qui grandit marche au rebours de celle qui la précède ; si l'on trouve sous le même toit deux esprits tranchés, hostiles, qui ne peuvent à peu près s'entendre sur rien, n'estce point que la famille ne s'est pas préoccupée de compléter les ébauches que la nature lui apportait ; ou qu'en les retouchant, elle s'y sera mal prise ?

Plusieurs laissentchaque individualité se développer au hasard ; point de vues d'ensemble, point de plan arrêté, point d'efforts pour amener les idées et les tendances à former, dans leur rapprochement, comme un faisceau étroitement uni. Pourtant, sans courber violemment ces branches, on aurait pu douce-

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ment les incliner, les faire converger l'une ver3 l'autre, les marier, en un mot, et, par leur alliance même, leur communiquer une force nouvelle. Pour y arriver, il faudrait avant tout que l'unité existât parmi les chefs de la famille ; et peut-être sont- ils divisés. Il faudrait également que le milieu où l'adolescent va être transporté pour de longues années, fût homogène avec celui d'où il sort; et peut-être estce le contraire. A l'époque où la plante encore délicate est susceptible d'habitudes différentes, vous l'arrachez de la terre où elle est née, vous l'obligez à prendre racine sous un autre ciel, dans un autre climat ; force lui est de se faire tout à coup à une nouvelle température. Je parle, vous le voyez, de ces établissements qui sont comme la pépinière à laquelle vous confiez le jeune arbuste; au moment où on Ta déposé dans ce terrain, ce n'était encore qu'une tige frêle, flexible ; quand on vous le rendra, le tronc se sera affermi, et il aura pris déjà sa direction définitive. Et vous ne vous inquiétez pas de savoir de quels sucs il se nourrira pendant cette période!

Vous ne cherchez pas quelles eaux viendront l'arroser, quels souffles agiteront ses branches et son feuillage !

Trop souvent la famille laisse faire. Elle semble se désintéresser d'une œuvre dont elle sera la première à recueillir les résultats, d'un travail où elle devrait avoir la principale part. Comment expliquer cette insouciance? Est-ce qu'elle ne voit pas les périls, ou est-ce qu'elle les méprise? Le sceau dont elle avait marqué cette âme encore tendre lui paraît-il si profondément imprimé qu'elle juge impossible que rien l'efface? Ignore-t-elle que ce qui était fait à son image peut lui revenir revêtu d'une autre forme et portant une autre effigie ?

A voir Tincurie avec laquelle certains parents se débarrassent d'une responsabilité qui leur pèse et qu'ils regardent comme un fardeau; à voir comment ils se contentent de jeter ces natures encore molles et inconsistantes dans le moule d'un pensionnat, sans se demander si ce qui en sortira aura encore quelque ressemblance avec eux, ou si le moule n'aura point gâté, défiguré leur ouvrage; je ne

m'étonne plus d'entendre répéter partout que la famille s'en va , qu'elle n'a plus son esprit, son unité d'autrefois; qu'elle se compose souvent d'éléments incohérents, qui se sont trouvés pour un temps juxtaposés, sans lien solide, mais qui ne sauraient à l'avenir former un tout complet et homogène.

Tous me direz, Messieurs : Le moyen d'échapper à cet écueil ? Pouvons-nous soustraire nos fils aux influences du dehors? ne faut-il pas qu'ils reçoivent le baptême de l'éducation publique, et qu'ils traversent toutes les phases par lesquelles s'opère l'évolution du jeune homme ?

Laissez-moi vous répondre tout d'abord : Tant qu'une eau est claire, limpide, celui qui s'y regarde ne manquera pas d'y voir la ressemblance parfaite de ses traits. Or, il est une heure dans la vie de vos enfants où cette limpidité de leur âme n'a point été troublée. Si vous y plongez un regard attentif, et si vous posez, en quelque sorte, constamment devant cette surface mobile, votre image fera plus que de s'y reproduire, elle s'y fixera; elle s'im-

primera elle-même et se dessinera dans sa propre lumière; dès lors des goûts pourront naître, qui seront en rapport avec vos goûts ; des pensées et des sentiments commenceront à poindre, qui répondront à vos sentiments et à vos pensées.

Cependant rien n'est encore affermi ; prenez garde de perdre de l'œil ces traits à peine .ébauchés que le moindre souffle altérerait. Le sculpteur qui a entrepris de modeler en argile ce qu'il doit plus tard exécuter sur le marbre ou sur la pierre, sait bien que sa pensée, tant qu'elle n'est contenue que dans cette fragile matière, n'a point encore de consistance ; aussi la préserve-t-il de tout choc, de tout contact dangereux. Messieurs, vos enfants sont votre pensée, la meilleure, la plus précieuse de toutes; mais au premier âge, cette pensée n'est encore écrite que sur l'argile, elle n'est modelée qu'avec le sable; comment donc pourriez-vous la jeter au hasard, loin de vous, sans prendre de précautions pour la conserver? Souvent, hélas i vous la confiez à des mains malhabiles ou peut-être malveillantes, qui

vont détruire ce que vous avez fait. Fussentelles exercées, fussiez-vous sûr de leurs intentions, pouvez-vous néanmoins yous désintéresser de leur travail ? Xe faut-il pas en surveiller, en aider l'exécution ; concourir, pour votre part, à ce que rien n'y manque, comme aussi à ce que rien ne soit capable d'en dénaturer le caractère ?

Certes, Messieurs, puisque vous devez vous prendre vous-mêmes comme modèles et comme patrons, votre premier devoir sera de chercher à être irréprochables ; mais, avec cet effort sur vous-mêmes, si généreux, si constant, un autre doit marcher de pqir. Ce n'est pas assez d'être bons pour votre propre compte, il faut que votre bonté rayonne autour de vous et se communique à vos enfants ; ce n'est pas assez que votre vie soit lumineuse, si sa lumière, en enveloppant ces jeunes satellites qui gravitent autour de leur-foyer, ne finit par les faire briller eux-mêmes d'un éclat qui leur soit propre. Les entraîner dans votre mouvement, leur imprimer une direction normale qui dépende de vous, et qui cepen-

dantait ses libres allures ; leur communiquer une action personnelle et qui pourtant s'encadre dans votre action générale, non-seulement sans la contrarier, mais plutôt en la secondant, en s'harmonisant avec elle: voilà, si je ne me trompe, le devoir du père; devoir difficile, j'en conviens; pour l'accomplissement duquel il lui faudra procéder avec un tact exquis et user de mille moyens ingénieux. Qu'il étudie le tempérament, le caractère de ses fils; qu'il reconnaisse la porte par laquelle il pourra entrer pour arriver jusqu'au sanctuaire intime où se conserve la clé de toutes choses. Cette clé, il ne la saisira pas de vive force, il attendra plutôt qu'on la lui remette en mains; et alors même qu'il la tiendra en sa possession, il s'en servira discrètement, avec une réserve qui ne nuira point à l'abandon, avec une mesure qui ne mettra point obstacle à une influence efficace; pénétrant doucement au sein de pensées parfois tumultueuses, il y portera le calme, et, comme le Sauveur, il pourra dire qu'il y laisse la paix. Les affections, à leur tour, seront

l'objet d'une visite plus attentive encore, mais toujours bienveillante, toujours paternelle. A force de passer et de repasser par ces voies qui lui sont ouvertes, le père finira par y imprimer si bien sa trace qu'elle ne saurait plus jamais en être effacée.

Ainsi se conservera, se complétera cette ressemblance si désirable, qui est la première garantie de l'unité dans les affections. La seconde consistera dans le développement d'un sentiment inné et universel, je veux dire la reconnaissance envers les parents.

Pourquoi cette gratitude? Parce que la vie est un bienfait; parce que ceux-là ont bien mérité de nous qui nous l'ont donnée ; car sans méconnaître le cortège d'infirmités, de souffrances, qui l'accompagne, nul ne peut nier néanmoins qu'elle soit le premier bien de l'homme. Moins que tout autre le chrétien pourrait lui contester ce titre, puisqu'elle est

comme le piédestal sur lequel reposent nos m ag a i fi qu es e s p é r a n e e s .

Jetons un regard au-dessous de nous ; à tous les degrés delà création animée, nous verrons également la vie communiquée et transmise. Chez les races inférieures, cette transmission n'est qu'une œuvre d'instinct, et pourtant elle nous touche ; la maternité que nous y trouvons, si aveugle qu'elle soit, nous paraît amirable dans ses tendresses, dans ses sollicitudes. Il est vrai qu'elle ne tardera pas à oublier ce qu'elle aimait; elle deviendra étrangère à ces jeunes êtres qu'elle élevait avec tant de soins, qu'elle aurait défendus au péril de sa vie ; un moment du moins elle aura eu l'honneur de représenter vivement la Providence de Dieu vis-à-vis des plus faibles et des plus petites de ses créatures.

Mais il est une autre maternité infinim eût plus belle ; il est une paternité qui, tout en ayant pour base la nature, monte jusqu'à la hauteur du plus sublime dévoûment. Cbez l'homme, la transmission de la vie est aussi une loi physique, mais c'est avant tout une

œuvre d'amour; aussi se présente -t-elle dans des conditions exceptionnelles qui lui donnent le mérite et la sanction du sacrifice.

Que de temps! que de souffrances ! que de périls! L'époux qui n'est pas encore père, ne peut concevoir ses premières espérances qu'en engageant ce qu'il a de plus cher au monde ; chaque jour d'attente lui apporte à la fois des perspectives de joie et des perspectives de tristesse ; il tremble autant qu'il désire ; et ses craintes s'augmentent à mesure qu'approche le moment qui doit combler ses vœux. Est-il enfin en possession de ce dépôt chéri que le ciel lui accorde, ne croyez'pas que ses appréhensions et ses terreurs soient arrivées à leur terme; tout au contraire, ce qui commence pour lui, c'est une tâche longue, pleine d'inquiétudes, où les années modifieront les préoccupations, mais ne les supprimeront pas. Cette vie de l'enfant, et plus tard du jeune homme, coûtera cher à la parenté ; elle ne sera point seulement le produit de son sang, mais celui de ses sueurs et bien souvent de ses larmes ; pour la défendre,

la développer, l'élever à son niveau et l'y maintenir, la famille dépensera et ses ressources matérielles et ses force morales; ce sera la création de sa tendresse, une conquête de ses labeurs et de ses immolations journalières.

La Providence a voulu qu'il en fût ainsi afin de serrer plus étroitement ce lien de solidarité mutuelle qui existe dans la famille. C'est ce qui explique la longue impuissance de l'enfant à se suffire et l'infériorité où il se trouve vis-à-vis de tous les autres êtres de la création. C'est peu que la parenté lui ait donné une première fois la vie; celle qui reste à développer ou plutôt à créer en lui, après son apparition en ce monde, est plus précieuse, et en même temps plus difficile à produire. Quelles que soient les souffrances qu'a coûtées le premier enfantement , le second sera plus douloureux encore ; il ne s'accomplira qu'au prix de fatigues incessantes, de veilles continues; il exigera une vigilance de tous les instants, des dévoûments prenant toutes les formes.

Faut-il donc s'étonner qu'un sentiment profond, instinctif, gravé au cœur de tous, nous apprenne qu'il n'est point de devoir plus sacré que celui de la reconnaissance filiale ?

Or, il y a une chose qui m'épouvante : c'est de voir ces idées si élémentaires décliner de jour en jour et menacer peu à peu de s'effacer parmi nous. La gratitude envers la parenté s'affaiblit ; non-seulement on oublie les obligations contractées vis-à-vis d'elle, on veut les remettre en question, on va parfois jusqu'à les nier.

Nous avons entendu des fils qui osaient dire : Après tout, la paternité n'a fait que son devoir. Et peut-être ils ajoutaient : Elle n'a suivi que son instinct, elle n'a cherché que sa satisfaction et son plaisir. Et quand on venait à leur parler des amertumes dont ils abreuvaient la parenté, ils avaient parfois l'audace de répondre qu'eux aussi, ils obéissaient au vœu de la nature. Ainsi I'oq ne rougit pas de mettre, en quelque sorte, sur le même rang ce qu'il y a de plus sacré et ce qu'il y a de plus vil! Ce renversement des idées gagne

du terrain, Et nous rencontrons parfois des enfants, d'ailleurs respectueux, qui ont peine à comprendre que les auteurs de notre vie aient droit à une éternelle reconnaissance.

Messieurs, de tous les ennemis qui nous envahissent, il n'en est point de plus dangereux que ces funestes maximes. Si jamais elles venaient à prévaloir, nous pourrions dire que c'en est fait non-seulement de la famille, mais encore de l'humanité. Oui, si la propagation de notre race n'est plus considérée que comme un acte d'égoïsme ; si la mère qui donne la vie au péril de ses jours, si le père qui sacrifie son repos et ses joies, ne sont plus.censés que poursuivre leur satisfaction personnelle, obéir à un penchant inné, suivre un instinct semblable à tout autre ; ne me parlez plus de vertu, ni d'héroïsme ; il faudra effacer, d'un trait, au fond des âmes, tout ce que nous avons appelé jusqu'ici les sentiments élevés de la nature. A ce compte, que sera-ce que la patrie, sinon une terre où le hasard de ma naissance m'a placé, mais dont la maternité n'est rien pour moi, puisque je ne sais pas même

en respecter une autre qui devrait m'être plus chère? Que sera-ce que le foyer domestique, sinon l'abri de quelques années, une demeure froide, muette, qui ne parle plus à mon cœur, puisque je n'y vois pas de désintéressement; qui ne saurait garder mes meilleurs souvenirs, puisque les affections mêmes qui s'y rassemblent ne sont après tout que des affections égoïstes?

Ah ! Messieurs, n'insistons pas ; il est trop pénible de se placer, ne fût-ce que pour un moment, à ce point de vue étroit et abaissé, d'entrer dans ces idées dénaturées qui n'ont pu être mises en vogue que grâce à la corruption générale. Vous qui parlez ainsi, dironsnous à ces sophistes glacés, vous n'avez donc pas eu de famille; vous n'avez pas. connu de mère! Du moins, certainement, vous n'avez pas éprouvé les profondes et saintes émotions de la paternité; car alors vous eussiez reconnu qu'un père, c'est le dévouaient à sa plus haute puissance.

Sans doute, il trouve son bonheur dans ses labeurs mêmes et dans ses sacrifices; mais

cette joie que Dieu y a mise ne leur enlève rien de leur mérite ni de leur valeur ; elle ne diminue aucunement leur prix, ni le droit qu'ils ont d'être payés de retour. Reconnaissons-le donc, comblés des bienfaits de la parenté, enveloppés de toute part dans le réseau de ses soins et de ses tendresses, nous avons à remplir envers elle un devoir sacré, imprescriptible; ce n'est pas seulement celui de la reconnaissance, c'est encore celui de l'amour.

Quand on parle du lien qui rassemble et unit les membres de la famille, ce qui se présente tout d'abord à l'esprit, c'est l'affection mutuelle que la nature a établie au fond de leurs âmes. Et le premier caractère de cette affection est la spontanéité. Elle naît en effet d'elle-même, sans effort; elle semble préexister dans l'enfant, non-seulement à toute réflexion , mais même à toute connaissance,

car il ne comprend pas encore que déjà il aime. Ses yeux ne distinguent pas la Lumière du jour que déjà ses bras cherchent à presser un cœur ami, et que ses lèvres s'ouvrent d'elles-mêmes au baiser d'une mère. Ainsi, de toutes les facultés de l'âme naïve, celle-là s'éveille et se développe la première. Le cœur parait prendre les devants sur l'esprit; et celui-ci est encore enveloppé de sombres voiles, que déjà celui-là a conçu la chaleur de saintes affections qui ne s'éteindront qu'avec la vie.

Vous savez comme la raison grandit lentement. Quelle longue nuit elle traverse avant d'arriver à ce crépuscule encore faible et mêlé de brouillards, qu'on appelle l'âge du discernement ! Si l'on peut dire qu'elle commence alors à poindre, que d'années ne lui faudrat-il pas encore avant de prendre pleine possession d'elle-même , ou seulement avant d'atteindre ce degré de lucidité qui caractérise l'adolescence ! Or, il n'en est point de même des affections. Leurs plus lointains souvenirs sont souvent les plus vifs ; leurs impressions

primitives seront les plus vitales et les plus durables. Pourquoi cette différence? Pourquoi la nature a-t-elle accordé le pas au cœur sur l'intelligence, et d'où vient, de sa part, cette espèce de partialité si manifeste?

Le dirai-je, Messieurs, c'est que la vie humaine tout entière repose encore plus sur nos amours qu'elle ne dépend de notre science. Ce qui fait l'homme, ce sont ses attachements. Ce qui détermine en lui le bien ou le mal, c'est beaucoup moins ce qu'il sait que ce qu'il poursuit ou ce à quoi il adhère.

Yoilà pourquoi, dans un dessein plein de miséricorde, Dieu commence toujours par mettre dans un jeune cœur une affection vierge, un amour immaculé. Plus tard, hélas ! assez d'autres moins justes, moins purs, essayeront de s'y introduire. Si celui-là y reste, il sera souvent le meilleur de tous les préservatifs; il deviendra la garantie de toutes les vertus et la sauvegarde de l'homme.

Yoilà pourquoi aussi ces heures premières de l'existence, où il semble que tout l'être moral soit enseveli dans le sommeil., n'en ont

pas moins leur suprême importance. Vous croyez que rien n'est encore éclos dans l'enfant; oui, pourrait-il dire, je dors, mais mon cœur veille: Ego dormio, sed cor meum vigilat; tandis que la nuit paraît régner dans l'âme tout entière , il y a cependant une petite flamme qui brille et dont la clarté s'augmente de jour en jour; un amour spontané, inconscient, tel est le premier-né de cette vie enfantine.

Il importe souverainement que ce premierné prenne de la force, il importe qu'en grandissant il conserve, dans toute sa fraîcheur, la pureté parfaite qu'il avait à l'origine. C'est à vous, Messieurs, c'est à un père, à une mère de favoriser ses développements, Abritez comme il convient cette vie encore frêle et délicate, mais destinée à devenir plus tard une invincible puissance. C'est le grain de sénevé de l'Evangile, une semence à peine visible, que la Providence a jetée dans cette terre encore neuve ; si elle ne rencontre point d'obstacle, elle produira un grand arbre, sous les branches duquel les oiseaux

du ciel, c'est-à-dire les pensées qui vivent sur les hauteurs et les désirs aux ailes agiles, viendront, pendant de longues années, chercher un refuge.

Yous connaissez, Messieurs, la vitalité des affections de famille. De même qu'elles se sont produites spontanément et, pour ainsi dire, sans que l'homme ait été obligé d'y mettre la main, de même aussi elles subsistent sans qu'il soit au pouvoir de l'homme de les détruire. Je ne parle pas de quelques exceptions contre nature, assez rares, Dieu merci, pour que, loin de renverser la loi générale, elles ne fassent que la confirmer. La loi générale, c'est que les affections de famille ne périssent pas. Souvent, il est vrai, elles paraissent comme étouffées ; on les croirait mortes; non; les voilà qui se réveillent au moment où on ne s'y attendait plus. C'est seulement dans les cœurs pervertis qu'elles succombent; caria corruption morale fouille jusqu'à leurs racines, et les coups impitoyables qu'elle y porte s'opposent à ce qu'elles puissent jamais reverdir.

Mais quand elles résistent à ces atteintes mortelles, les affections de famille sont encore, quoi qu'on en dise, une des forces les plus vivantes , un des moyens d'action les mieux conservés de l'humanité. Point de mer- Teilles que nous ne les voyions accomplir tous les jours. Point d'héroïsme, soit obscur, soit éclatant, où elles ne soient capables de s'élever lorsqu'il le faudra. Et partout où elles se révèlent dans un degré éminent, des sympathies ardentes leur sont d'avance acquises. Ceci explique la popularité attachée à certains types plus ou moins fabuleux du monde païen. Ce monde, malgré ses désordres, savait parfois produite ou inventer des modèles de piété filiale, d'amitié fraternelle, d'inaltérable fidélité. Et partout où ces modèles étaient présentés aux regards, ils rencontraient, chez les multitudes, ces admirations enthousiastes qui sont comme le cri de îa nature. Tant il est vrai que tout ce qui touche aux affections de famille remue nos entrailles, et que le cœur de l'homme ne peut jamais y rester indifférent !

DES AFFECTIO>S DANS LA FAMILLE. j 7o

Je dois pourtant signaler ici je ne sais quelle inégalité qui semblerait presque un défaut d'équilibre et une sorte d'anomalie.

En vertu de sa gravitation propre, l'affection descend plutôt qu'elle ne monte. D'où il suit que dans les rapports de famille, la partie n'est pas égale, ni la réciprocité absolue. La parenté donne plus qu'elle ne reçoit ; elle aime plus ardemment, plus vivement qu'elle n'est aimée. De là souvent des souffrances profondes ; de là des inquiétudes et des préoccupations jalouses, accompagnées de murmures cachés ou manifestes; de là enfin cette plainte si commune et si souvent formulée contre les jeunes générations pour les taxer d'indifférence ou d'injustice.

Certes, Messieurs, je ne puis avoir la pensée de légitimer, ou même d'excuser devant vous l'ingratitude de ces fils qui n'apportent au foyer commun que froideur, qui n'y témoignent qu'ennui et dégoût, heureux d'échapper à la société de leur proches, comme on échappe à une corvée et à une contrainte. Moins encore aurais-je l'idée de diminuer

dans les esprits l'horreur qui s'attache à l'oubli absolu du devoir filial, assez fréquent encore au milieu de nous. Tout ce que je yeux dire, pour dissiper des illusions trop communes et prévenir de cruelles déceptions , c'est que d'avance la paternité doit se tenir pour avertie. Non , elle aura beau faire , elle n'arrivera pas à communiquer une tendresse égale à celle qu'elle éprouve ; si elle a droit de compter sur un juste retour d'affections et de dévoûments, il ne faut pas qu'elle s'attende à ce qu'on puisse établir une équation exacte entre ce qu'elle a fait et ce qu'on fera pour elle. Rarement la chaleur qu'elle rencontrera dans les âmes sera au degré de sa propre chaleur. C'est parce qu'elle ne comprend pas cette loi, ou parce que, la comprenant, elle ne sait pas s'y résigner, qu'on la voit chercher l'impossible, se fourvoyer dans l'emploi des moyens, descendre à des expédients indignes d'elle, et compromettre sa dignité pour se faire aimer davantage. Nous avons parlé de ces pères toujours à genoux aux pieds de ceux à qui ils

devaient commander. Je vous ai montré cette autorité humiliée, qui se fait suppliante, qui essaye vainement de capter par l'abdication ce qu'elle ne pouvait obtenir au moyen d'un gouvernement raisonnable ; par suite, la famille malheureuse, l'éducation compromise, le présent livré à l'anarchie , l'avenir n'offrant plus que des perspectives de douleurs et de désordres.

Ce n'est pas ainsi qu'on resserrera le lien qui entraîne l'une vers l'autre les âmes appelées à faire réciproquement leur bonheur. Restons dans l'ordre établi par la nature. Les affections de famille ne se doivent pas plus mendier honteusement, qu'elles ne sauraient s'emporter de haute lutte et comme par violence. Sans doute , c'est en nous donnant nousmêmes que nous obtiendrons que les autres se donnent à nous ; mais encore faut-il que cette donation soit intelligente, et qu'elle ne trahisse pas sottement les intérêts qu'elle veut servir.

Yous gagnerez tout , Messieurs, si vous savez être pères dans l'acception complète du

mot : pères par la tendresse, assurément, c'est la nature qui le veut, c'est votre cœur qui vous le demande; mais aussi, pères par l'autorité et par la fermeté nécessaire, c'est l'avenir

de la famille, c'est l'intérêt de vos fils qui l'exige; ils vous reprocheraient un jour cette mollesse qui vous aurait fait fermer les yeux

sur leurs défauts et qui n'aurait abouti qu'à procurer leur malheur. Voulez-vous que l'unité des âmes s'établisse, et voulez-vous qu'elle ait des conditions de durée? Donnez-lui . comme point d'appui, le triple fondement dont nous avons parlé. Cultivez chez ceux qui vous appartiennent par le sang, cette ressemblance morale, dont la nature à posé le germe et qui portera comme fruit un redoublement d'union; ne laissez point s'oblitérer ni s'affaiblir le sentiment de la gratitude qui forme un léments nécessaires de la piété filiale; visez enfin à ce que les affections spontanées dont Dieu a fait comme le ciment de votre maison, conservent leurs forces ou plutôt en acquièrent tous les jours de nouvelles. C'est le moyen que l'édifice n'ait rien à craindre et

que toutes ses parties liées ensemble, sans qu'aucune en puisse être détachée, lai conservent jusqu'à la fin les magnifiques proportions que lui a données la Providence.

De l'unité des affections dans la famille (suite). Nécessité de la religion pour la protéger»

Messieurs,

Un centre dans la famille ; un lien physique et moral, qui rattache toutes les parties à ce centre : telles sont les deux principales conditions de l'unité. Nous avons dit les prérogatives dont le centre devait être doué; nous avons ensuite mis en relief les principaux caractères du lien qui y ramène les divers éléments dont la famille se compose.

Mais ce serait en vain que la nature aurait travaillé à former un tout compacte ; ce serait en vain que les affections spontanées

s'efforceraient de faire un corps homogène ; si la religion ne vient en aide aux industries de la parenté et aux inclinations instinctives des cœurs, il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, que tôt ou tard on ne voie s'opérer de fatales scissions, et que des troubles intérieurs ne séparent un jour ce que la Providence avait uni d'une manière si étroite.

Nous l'avons remarqué précédemment, la famille a besoin que Dieu soit à sa base ; il a dû intervenir dans ses origines, être appelé comme témoin à la signature du contrat solennel en vertu duquel elle existe. Quedis-je? Parce que c'est sa puissance seule qui a pu donner à ce contrat la consécration nécessaire, Dieu est non seulement dans les premières assises, il est encore à la clé de voûte. C'est (te lui surtout que dépend l'unité ; c'est en lui que les affections doivent se rejoindre, si on veut que jamais elles ne se divisent et ne se démentent.

Voilà pour nous, Messieurs, une vérité capitale. Quand il n'existerait point d'intérêt supérieur, et quand la religion n'aurait point à faire

valoir les promesses de la vie future, il faudrait encore persuader à la famille de s'attacher à elle, au seul point de vue de son bonheur temporel. Tout ce que vous voulez garder dans une épouse, dans le cœur de vos enfants : leur vertu et leur honneur, leur attachement et leur reconnaissance, ne sera jamais en sûreté, si la piété chrétienne ne le prend sous sa protection et ne le couvre de son égide. Je laisse en ce moment les intérêts moraux, et je me borne à considérer les affections. Leur vie, leur immortalité ne peut être assurée qu'autant qu'elles-mêmes seront devenues religieuses.

Et rien n'est plus facile que de vous en donner la preuve.

D'abord rappelons-nous ce que la famille était devenue sous l'empire des idées et des mœurs païennes. Impossible, vous le savez, de'se figurer une plus triste, une plus com-

plète dissolution. Ce n'étaient point seulement certains principes, moins faciles peut-être à faire adopter par la seule raison, qui étaient méconnus ; les sentiments naturels même les plus élémentaires semblaient effacés au fond des âmes ; la femme dégradée avait perdu son siège d'honneur, le titre même d'épouse ne lui assurait qu'un rang avili et précaire : sa maternité était sans entrailles, et tandis qu'elle laissait périr sans regret le fruit de sa fécondité, le père, arméyis-à-vis de ses fils du droit de vie et de mort, ne commandait guère dans sa maison qu'à un troupeau d'esclaves. Je vous épargne d'horribles détails. J'aime mieux tout résumer avec un mot de l'Apôtre, dont l'œil, sous ces apparences de civilisation et de culture intellectuelle , n'apercevait partout que des cœurs superbes, des fils en révolte contre leurs parents, des hommes sans morale et qui ne savaient plus même ce que c'est que d'aimer : Superbos... parentibus non obedientes... incompositos.... sine affectione l.

1 Rom., i, 30, 31.

Ainsi se termine cette liste fameuse des vices et des turpitudes introduites par le paganisme chez les races anciennes et même dans les classes les plus élevées. Après avoir relaté des horreurs que le respect de ce lieu et de cet auditoire m'empêche de redire, saint Paul ajoute le dernier trait à ce sombre tableau, en nous montrant dans ces âmes la ruine totale des affections qui se rapportent à la parenté : Parentibus non obedientes . . sine affectione.

Il a raison ; car de toutes les institutions dont l'humanité peut se voir successivement dépossédée, la famille est celle qui résiste la dernière. Si celle-là vient à tomber, à son tour, dites que le désastre est complet, dites que la destruction sera sans remède.

Hélas! c'est encore le spectacle que donnent bien souvent à nos missionnaires les nations qui restent plongées dans le sein de l'idolâtrie.

Et même en plein catholicisme, que deviennent les sentiments les plus naturels au cœur de l'homme, lorsqu'on n'a pas eu soin de les mettre sous la garde de la religion ?

Pourtant, vous le savez, ce ne sont point les précédents qui leur manquent. Us plongent jusque dans les jours lointains de la première enfance, s'y reliant aux plus doux souvenirs, s'identifiant avec les impressions les plus profondes et les plus impérissables. Ils avaient charmé ces années bénies vers lesquelles notre regard ne se reporte jamais sans émotion. Ils nous avaient apporté des promesses de bonheur et déjà nous avaient initié à ce qu'il y a de plus doux et de plus consolant dans les relations de la vie. Comment, après avoir guidé nos pas à travers ces chastes plaisirs, ont-ils paru tout à coup s'éclipser et s'éteindre ? Comment cette sainte chaleur s'est-elle refroidie ? Comment ces attractions puissantes ont-elles cessé de se faire sentir victorieusement à nos cœurs ?

Messieurs, rien ne peut nous le dissimuler, elles rencontrent dans l'enfant, et plus encore dans l'adolescent ou dans le jeune homme, des dispositions qui les combattent.

Faisons ensemble le recensement de ces forces hostiles.

J'y trouve en première ligne l'amour de l'indépendance, amour passionné, originel, * dont l'existence se trahit, dès la première heure, par ces volontés capricieuses qui ne supportent pas de résistance. N'ayez-yous pas remarqué mille fois que c'est le commandement qui s'affirme tout d'abord? L'enfant ne commence pas par demander, il exige ; c'est seulement après qu'il a fait l'expérience de son impuissance et des oppositions dont il est environné, qu'il en vient à la prière; son mouvement primitif est de repousser tout ce qui le gène, de s'emparer de tout ce qui lui convient, de dominer tout ce qui l'entoure; de là ces pleurs, ces dépits, ces cris impatients que nous ne sommes pas toujours en état d'apaiser, parce que souvent nous n'en avons pas même l'intelligence. Faut-il s'en étonner quand le premier pas dans la vie est une déception',? Cette volonté déjà si prononcée, dans des organes encore si débiles, croyait tout voir plier devant elle ; elle s'aperçoit bien vite qu'il faut compter avec d'autres volontés plus fortes, elle vient à chaque instant se bri-

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ser contre des impossibilités qu'elle n'avait pas prévues. N'importe, l'instinct demeure; il grandit et se développe à mesure que les forces personnelles s'augmentent et que les moyens de réalisation se multiplient. Lorsque l'enfance aura cédé la place à 1 âge des fermentations intérieures et des entraînements sensibles, jugez de ce que pourra être je ne dirai pas ce désir, mais ce besoin presque irrésistible de liberté et d'indépendance.

Surtout aujourd'hui que le courant des idées le favorise, que toutes les théories et toutes les aspirations de l'époque tendent à le surexciter : quelles voiles ne s'enfleraient au souille de ces vents qui semblent promettre un heureux voyage? Quel jeune cœur ne se laisserait séduire à ces engagements flatteurs et à ces brillantes perspectives?

En présence de ces élans vers une liberté absolue, illimitée, vous ne l'ignorez pas, Messieurs, la parenté ne peut manquer d'être plus ou moins un obstacle. C'est elle qui serre le frein de la raison; elle qui montre la barrière du devoir, celle de la vertu et de l'hon-

neur. Du moment qu'il s'écartera du sentier qui mène à ces grandes choses, l'adolescent la trouvera sur son chemin, essayant de le ramener et peut-être lui barrant le passage. Serons-nous surpris si le coursier sent bouillonner en lui dcîS instincts de révolte contre la main qui dompte sa fougue? Il est vrai, les sympathies naturelles, la voix des souvenirs aussi bien que celle de la tendresse naturelle lui représentent la parenté comme aimable; mais en même temps, d'autres voix qui parlent encore plus fort, lui peignent son joug comme odieux, lui persuadent peu à peu que son règne n'est plus de saison. Entre ces témoignages contraires quel sera celui qui va prévaloir? Si la pensée chrétienne est absente, n'arrivera-t-il point un moment où l'autorité paternelle apparaîtra comme un fait discutable? Ne commencera -t- on pas à lui disputer le terrain, à lui mesurer l'obéissance, peut-être même à douter de ses droits ou à les nier sans pudeur ?

A quelque degré qu'on s'arrête dans cette voie, il est certain que le respect diminuera

et que ses affaiblissements successifs pourront bien porter un coup terrible, souvent un coup mortel, à l'affection filiale. Qui ne voit ici une force vive toujours en hostilité avec ce qu'il y a de meilleur dans le cœur de vos enfants, luttant contre vos tendresses, supposant aji développement de leur amour et de leur reconnaissance ; en un mot, travaillant à compromettra, à étouffer dans leurs .âmes les sentiments généreux qu'y avaient semés les premières années X

Un autre ennemi, plus redoutable encore pour les affections de famille, c'est la soif de jouissances sensuelles.

L'adolescence ne tarde guère à la ressentir, la jeunesse en est perpétuellement tourmentée. Tout concourt alors à en augmenter les ardeurs : le printemps de la vie avec les illusions qu'il nourrit, avec la sève qu'il crée, avec les révélations qu'il apporte ;

les premières fermentations du sang qui bouillonne comme le vin dans sa cuve et n'a encore dépouillé ni sa crudité, ni sa verdeur; l'imagination pareille à un artiste plein d'enthousiasme, ayant encore toute la vivacité de ses pinceaux et toute la fraîcheur d'un talent qui débute: les sens- arrivés à leur majorité et qui réclament leur compte de tutelle; ajoutez les compagnies devenues nécessaires, mais qui rarement savent se maintenir pures; puis le monde avec les licences qu'il autorise, les lectures avec les penchants qu'elles flattent, toute une atmosphère de voluptés avec les brises qu'elle soulève, avec les arômes enivrants qu'elle nous force à respirer; vous n'aurez pas de peine à comprendre que de toutes ces influences réunies se forme un tourbillon impétueux, au milieu duquel il e^t difficile de se maintenir, ou plutôt un torrent désordonné qui emporte, qui entraîne, sans qu'on ait la force de reculer devant le péril, peut-être même de s'arrêter devant l'abîme.

Dieu a pourvu à une situation si critique.

Près de celte jeune existence si menacée, si facile à corrompre, il a placé l'expérience, la sagesse : un père, une mère, qui connaissent le danger, qui savent la prix de la vertu, et qui. nous devons l'espérer, aimeraient mieux encore la mort de leur enfant que sa dégradation et sa ruine morale.

Leur rôle est tracé d'avance. Ils viendront au secours de cette pauvre barque violemment agitée par la tempête; ils tâcheront d'en saisir le gouvernail ou du moins de ne le point laisser échapper tout-à-fait. Mais que de fois il faudra pour cela entrer en lutte ! Quand il serait si doux, ce semble, de s'abandonner au courant, de se laisser aller au gré des flots, obliger le matelot tremblant et inhabile à tenir tête à la mer, à marcher en sens inverse des vents et de l'orage : pensez- vu us y pouvoir arriver sans combat ? Estimez-vous que vos remontrances, vos conseils, vos exhortations ne rencontreront jamais de résistance?

Si, par faiblesse, la paternité ferme les yeux ou si, de guerre lasse, elle abandonne la partie, qu'ariivera-t-ii? L'équilibre qu'elle seule pou-

vait rétablir venant à être rompu, le jeune homme ne fera plus que suivre aveuglément les désirs de son propre cœur ; emporté par ce poids , que rien désormais ne contrebalance, on le verra décliner peu à peu sur cette pente rapide, avec un danger imminent de périr lui-même et de voir sombrer sans retour ce qui lui restait d'affections chastes et pures. La volupté l'endurcit , elle l'enlève à ses attachements légitimes pour le précipiter dans des liaisons innommées. En abaissant ses pensées et ses amours, en faisant prédominer en lui les sens et la matière, elle le rend incapable de reprendre le niveau élevé, de se plaire dans la sereine région où régnent les sympathies que Dieu lui-même avait créées.

Parmi les douloureux spectacles que nous avons sous les yeux, il n'en est point déplus triste, ni malheureusement de plus ordinaire. Le jeune homme qui se laisse bercer dans les bras de la volupté, n'y laisse pas seulement sa vertu, il y perd la délicatesse des sentiments d'autrefois ; il s'y dépouille du respect pour

lui-même et pour les autres, et peu à peu, au désintéressement des anciens jours succédera un profond égoïsme. Après un certain nombre d'années livrées à ces folles débauches, que le monde excuse et qu'il pardonne si aisément, savez-yous bien ce qu'il restera ? Un être avili incapable d'être fils, d'être époux, d'être père, qui n'en sera pas moins tout cela pour le malheur des siens, comme aussi pour sou propre malheur et pour sa propre honte.

N'y a-t-il donc point de remède ? Et cette crise si difficile à traverser ne laissera-t-elie après elle que des ruines irréparables?

C'est ici, Messieurs, qu'on touche au doigt la différence d'une éducation sans foi et de celle où la religion a tenu sa place. En supposant même que la première soit parvenue à maintenir l'intégrité du jeune homme et à le doter de quelques bonnes habitudes, ces prétendues vertus toutes naturelles ne sont qu'à fleur de terre ; l'orage vient, le vent des passions souffle ; tout est emporté à la fois, sans qu'il reste dans l'âme une racine à laquelle puissent se rattacher nos espérances.

Au contraire, celui dont les jeunes années portent l'empreinte d'une formation chrétienne, pourra bien, hélas ! lui aussi, se trouver trop faible pour résister à l'ouragan ; la première végétation de sa chasteté aura péri ; les pousses encore tendres et fragiles de résolutions qui semblaient énergiques, seront tombées çà et là, lacérées et brisées, sans qu'il en reste plus de traces. Vous croyez tout anéanti ; détrompez-vous, il reste un tronc vivace, qui, pour être caché sous terre et pour se trouver momentanément stérile, n'en garde pas moins en lui-même des trésors de résurrection et de vie. Vienne la saison plus calme où le jeune homme commence à se mieux connaître ; viennent les jours sereins du mariage et le soleil plus chaud d'un amour légitime, que l'Église se prépare à bénir ; la foi qui paraissait morte reverdit; les principes longtemps condamnés à l'inaction reprennent leur force et ressaisissent la direction de la vie; tout ce christianisme des premières années, qu'on avait pu regarder comme éteint, se réveille; à lui on devra la régularité de l'avenir.

Sans compter, Messieurs, que jusque dans ses chutes, le jeune homme chrétien comprendra, sans vouloir l'écouter toujours, le langage raisonnablement sévère de la parenté. Quel point d'appui pour vous, quand vos réflexions pourront être assises sur la base des croyances communes et des convictions de la famille ! Le père est bien fort lorsque c'est Dieu même qui parle par sa voix; mais qu'il est faible, Messieurs, quand il ne peut faire entendre que les accents glacés de la raison, et quand il n'a d'autre corde à faire vibrer que celles de la nature, cordes, déjà relâchées peut-être et profondément ébranlées dans les âmes !

Concluons-le donc : en face de cet ennemi terrible, que tout chef de famille rencontre infailliblement devant lui, dans l'œuvre qu'il entreprend, l'auxiliaire le plus puissant, le plus indispensable et dont il faut s'assurer avant tout, c'est cette force que la religion dépose au fond même des consciences; cellelà subsiste toujours, alors même que les autres ont depuis longtemps disparu.

Il en sera de même par rapport à un troisième obstacle,, qui d'ordinaire surgit plus tard, mais ne menace que plus définitivement d'amener la discorde. On l'appelle l'intérêt. Et il brise trop souvent l'union de la famille, qui avait résisté à tout le reste.

Vient en effet une heure difficile, celle de la division du patrimoine, celle delà répartition de la fortune. Jusque-là tout avait été commun ; et parce que le père possédait seul au nom de tous, nulle cause de séparation ne pouvait sortir de la propriété matérielle. Mais au moment où cette propriété commence à devoir être partagée, c'est elle qui engendrera de pénibles conflits. Qui ne le sait? l'argent, par cela même qu'il est l'objet d'ardentes convoitises, devient dans le monde le brandon des discordes les plus acharnées.

Tous les désirs convergeant vers lui, toutes les volontés se précipitant à la fois dans le

même sens, comment ne se froisseraient-elles pas. ne se gêneraiemVelles pas dans leur rencontre mutuelle ? Et cette proie que toutes convoitent, comment ne finiraient-elles point par se la disputer ?

Vous avez à chaque pas le spectacle de ces rivalités, de ces concurrences implacables, ainsi que des haines profondes qu'elles font éclore. Au fond de tout cela qu'y a-t-il ? une seule chose: l'amour de l'argent; la fureur de s'élever à tout prix: et parce que la fortune est aujourd'hui le grand instrument d'élévation, l'adoration de la fortune et la soif immodérée de la richesse. Or. ces concurrences acharnées qui se heurtent, se combattent sur tous les chemins pouvant conduire à l'opulence, désarmeront-elles devant une succession ouverte, ou devant un partage de l'héritage paternel ? A vrai dire, je le souhaite plus que je n'ose l'espérer. Si profondes que soient les affections de famille, un autre intérêt parle encore plus haut ; d'ailleurs, il n'est personne qui ne se persuade avoir pour soi la justice. Ce frère se croit lésé, il réclame

pour que l'égalité soit rétablie; celui-ci s'oublierait volontiers lui-même; mais il représente les droits de ses fils et il ne peut sans prévarication sacrifier leur avenir. On regarde avec envie le lot échu à un autre; on se plaint d'un legs, d'un report; on croit apercevoir des préférences, là même où la paternité a voulu se renfermer dans les limites d'une impartialité absolue. Des contestations s'élèvent, des débats pénibles commencent; et, comme souvent ils ne pourront point se terminer dans le huis clos de la parenté, il faudra que le public y soit initié à son tour ; on portera devant les tribunaux non pas seulement la discussion de tel ou tel droit qui pourrait être litigieux , mais aussi le scandale d'une animosité d'autant plus vive que les liens du sang sont plus étroits ; on y donnera le triste spectacle d'une rupture, qui commence devant le magistrat pour s'étendre à plusieurs générations et durer de longues années.

N'est-il pas vrai, Messieurs, qu'à la vue de ces scissions devenues aujourd'hui si fréquentes, on est tenté de se demander s'il y a

rien de plus fatal aux familles que cet amour exagéré de la richesse? De fait, c'est lui qui les tue dans leur germe, et les empêche, par de honteux calculs, de croître, de se développer. Des parents malavisés veulent prendre l'intérêt de leurs enfants au mépris de la loi de Dieu ; et ils ne s'aperçoivent pas qu'en réalité ils le sacrifient et le trahissent. Et plus tard, quand auront grandi ceux auxquels cette amour profane aura permis d'exister, ce sera lui encore qui viendra se placer entre eux comme un mur de séparation; il consommera son œuvre en achevant de dissoudre ce qu'il avait déjà entamé, amoindri à l'origine; il sèmera dans les cœurs des ressentiments, qui se traduiront extérieurement soit par une indifférence mal déguisée, soit même par des inimitiés ouvertes.

Pour résister à tout cela que faut-il? Suffirat-il de ces tendresses. né<js d'un sentiment instinctif, mais qui n'ont jamais regardé Dieu et ne puisent au ciel aucune de leurs inspirations? Pensez-vous, Messieurs, qu'il soit inutile d'y ajouter quelque parcelle d'un

amour plus élevé, qui en se mêlant aux affections de l'homme les fasse triompher de l'intérêt lui-même? Non, ce n'est pas trop des leçons du christianime, pour apprendre à ces frères, à ces collatéraux qu'ils doivent mettre un frein à leur ambition et des limites à leurs désirs ; ce n'est pas trop du souvenir des biens futurs, pour leur faire regarder comme secondaires ces questions relatives à ce qui passe, leur faire placer au dessus des trésors matériels le trésor bien autrement précieux de leur commun accord , de leur mutuelle dilection; ce n'est pas trop enfin des compensations religieuses, pour consoler certaines déceptions, apaiser certains murmures, pour faire surnager la bonne entente sur l'écueil des mécontentements secrets et sur le naufrage des compétitions impossibles à satisfaire.

Je ne m'étendrai pas d'avantage aujourd'hui car nous touchons ici à des questions si graves, que nous devrons nécessairement y revenir prochainement.

Je n'ajouterai qu'un mot, Messieurs : ce

ne serait pas comprendre toute la portée de votre mandat que de fermer votre horizon trop tôt. et de pourvoir seulement à l'union de la famille pour le temps où vous demeurerez à sa tête. Vous êtes son centre, disions-nous, mais ce centre n'est pas destiné à exister toujours. Quand la mort l'aura enlevé, quand la place qu'il occupait sera demeurée vide, n'estil point à craindre que l'unité jusque-là si solide ne vienne tout à coup à être ébranlée ? Tous étiez sur de la maintenir par l'influence sympathique de votre autorité et de votre personne; êtes-vous certain que votre ombre et votre souvenir auront le même pouvoir? Le marbre qui recouvrira vos restes mortels ne sera-t-il pas à la fois et le dernier rendez-vous, et la pierre de division de ceux qui vous étaient chers?

Messieurs, il. faut pourvoir h ces éventualités de l'avenir. Ce que vous avez vu dans un si grand nombre de maisons, ce que vous voyez encore tous les jours ne peut manquer de vous servir d'exemple et doit vous inspirer des craintes salutaires. Ne disons point : Les

dissolvants qui ont agi sur tant d'autres constructions, n'entameront pas la nôtre. Qu'en savez -vous? La pierre même la plus résistante finit par se détériorer lorsque des infiltrations secrètes la travaillent et la minent assidûment. Or, il est peu d'âmes complètement fermées à ces calculs subtils de l'intérêt, qui se glissent et pénètrent à travers les moindres interstices. Il en est peu qui puissent résister à l'action incessante qu'exercent sur leurs meilleurs sentiments les considérations de fortune et les conditions de bien-être personnel.

De même donc que ceux qui ont à bâtir au milieu des eaux, emploient un ciment que leur contact durcit, bien loin de le délayer et de le dissoudre; de même aussi le père de famille prudent, sachant que les affections , généreuses auront à lutter contre l'invasion d'influences ennemies, aura soin d'y joindre pour les affermir un élément supérieur qui soit à l'abri de leurs ravages. La religion nonseulement enseignée, mais pratiquée en commun dans la famille, sera le véritable ciment

de son unité, la garantie de sa solidité à toute épreuve.

Pour que ces sympathies ne meurent point, on aura soin de déposer en elles quelque chose d'impérissable, quelque chose d'étemel. Quand elles s'appuieront sur les idées que le christianisme proclame, quand elles s'inspireront des sentiments qu'il recommande et qu'il fait naître, elles commenceront à ne plus être si dépendantes des circonstances extérieures; elles ne seront plus si faciles à altérer par l'éventualité d'une concurrence, par la possibilité d'un conflit. Alors l'intérêt humain restera dans sa sphère, où il pourra, au besoin, être soutenu, être défendu, sans que les discussions qui s'élèveraient à ce propos, atteignent le domaine supérieur où les affections habitent. Celles-ci auront grandi de toute la hauteur que Dieu communique aux sentiments dont il s'approche; elles se seront fortifiées de la force qu'il donne à tout ce qu'il touche.

Heureusement les exemples ne manquent pas pour prouver ce que je dis. Il est encore, au milieu de nous, bon nombre de familles

chrétiennes dont l'union admirable; n'a point eu à souffrir dans les assauts que nous Tenons de signaler. En yain l'amour naturel de l'indépendance s'est efforcé de jeter au dehors le jeune homme qui faisait le premier apprentissage de sa liberté ; en vain le besoin de jouir et l'entraînement presque irrésistible des vains amusements s'est efforcé, à plusieurs reprises, de briser le faisceau des cœurs et des vies; en vain, plus tard, les questions d'intérêt personnel sont venues se jeter entre ces membres d'un même corps pour les séparer, pour en faire autant de tronçons indépendants et ennemis ; les attractions mutuelles ont triomphé parce qu'elles venaient de plus haut, parce qu'elles étaient, avant tout, saintes et religieuses.

Si ce sont celles que vous avez étal «lies à votre foyer, vous pourrez, Messieurs, voir venir sans crainte le moment de quitter cette vie. Comme le vieillard de l'Évangile, vous pourrez vous retirer en paix de ce monde, parce que si votre mort y doit faire un grand vide, vous y laissez pourtant à votre place un

centre persévérant, inaccessible au coup qui vous emporte, je veux dire Dieu, que tous aiment, et en qui tous les cœurs se rencontrent déjà, en attendant que leur union soit refaite et rendue inaltérable dans une meilleure existence.

De l'unité de vie dans la famille.

Obstacles : les affaires, les relations.

Messieurs,

Un jurisconsulte païen a défini le mariage, la mise en commun de tonte la vie et une possession indivise des droits humains et divins : consortium omnis vitœ, divini et humant juris communicatio (1). Yoilà non-seulement renseignement du christianisme, mais l'indication spontanée du sens humain et comme le cri de la nature.

Et pourtant cette unité de vie, qui régnait

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