Matlh., v
De l'unité de vie dans la familie (suite). Obstacle : les caractères.
Messieurs,
Notre être moral se compose d'éléments multiples dont plusieurs ne se montrent pas; d'autres ne se révèlentque d'une manière discrète et à demi voilée ; mais il en est au contraire qui se manifestent immédiatement, qui se trahissent ou nous trahissent nousmêmes, sans qu'il soit en notre pouvoir de les dissimuler. L'âme a, pour ainsi dire, son visage quelle ne saurait cacher longtemps, elle a son air instinctif, sa physionomie spéciale. Cette partie d'elle-même est tournée vers le
dehors et toujours en vue ; c'est par là qu'on arrive promptement à nous discerner et à
nous connaître.
Le visage de l'âme, c'est le caractère. Vous me direz que le caractère ne résulte pas seulement de nos dispositions mentales et* de nos facultés spirituelles, mais qu'il tient beaucoup au tempérament, aux nerfs, à l'état plus ou moins sain, plus ou moins altéré de l'organisme matériel. Aussi, Messieurs, nous ne parlons point ici d'un être abstrait, impalpable, inaccessible; nous parlons de l'âme en tant qu'elle habite un corps et que par lui elle communique avec ses semblables; nous parlons de ce composé sensible, qui s'appelle l'homme, être mixte en qui le spirituel s'unit au matériel pour former ensemble ce que nous voyons, ce que nous aimons, cette vie pareille à la nôtre, qui nous charme, nous attire, ou, au contraire, nous repousse, nous irrite; création d'un ordre supérieur dont nous nous plaignons sans cesse et dont nous ne pouvons nous passer, parce que. quels que soient ses défauts, sa société nous est néces-
saire pour nous compléter et nous achever nous-mêmes, dans toutes les sphères où notre activité s'exerce.
Ceux avec qui nous sommes en rapport nous touchent par bien des côtés ; mais par aucun autre autant que par leur caractère. La raison en est que le caractère est comme la résultante des dispositions morales et même physiques qui sont en eux, qu'il est le -produit des forces diverses rassemblées dans leur personne. Si ces forces ne s'équilibrent pas mutuellement, l'inégalité se fera sentir, et celle d'entre elles qui l'emportera déterminera d'ordinaire la nature du caractère. On peut donc bien dire qu'il est le trait clistinctif et saillant de cette physionomie que nous attribuons à l'âme. Vivacité ou lenteur, bonté, douceur, brusquerie, hardiesse ou timidité, enjouement naturel ou tristesse : chaque âme a sa note, qui rentre dans une gamme connue ; mais en outre chaque âme a son timbre particulier, qui fait que le même son n'est rendu par aucune avec le même accent, ni de la même manière. On peut déterminer le tongé-
néral ; ce qui est plus difficile à exprimer, ou plutôt ce qu'il nous est impossible de définir pleinement, c'est le mode spécial, et pour ainsi parler le rythme propre à chacune. D'où il arrive que le portrait d'une personne connue, tracée par la parole, ne peut jamais complètement nous satisfaire ; d'où il arrive aussi qu'à examiner les détails, deux âmes ne se ressemblent jamais entièrement, pas plus que deux visages.
Quoi qu'il en soit, c'est par sa physionomie extérieure que tout homme se distingue, comme le remarque saint Grégoire : Per faciem enim unusquisque cognoscitur. Et de même chacun d'entre nous sera surtout apprécié d'après son caractère.
On peut vivre longtemps avec un autre sans se douter de certaines vertus que son humilité prendra soin d'abriter, sans soupçonner certains actes qu'il enveloppe de silence et de ' volontaires ténèbres. On peut de même fréquenter un homme pendant un intervalle de temps considérable, sans apercevoir des défauts qu'il a soin de recouvrir d'ombres épais-
ses. Les pensées qu'on nourrit au fond de l'àme peuvent garder leur secret. Les sentiments intimes savent, lorsqu'ils le veulent, demeurer impénétrables. Ce qui ne réussit guère à se cacher longtemps, c'est le caractère. Bun ou mauvais, force lui sera bientôt de se manifester au dehors; car, aucune surveillance exercée sur nous-mêmes n'est capable de l'empêcher entièrement de paraître.
Entendons-nous, Messieurs. A Dieu ne plaise que je vienne dire que cette partie si considérable de notre être moral n'est point susceptible de changement ; qu'on ne saurait l'améliorer, la transformer, ou, pour user d'un mot familier à la langue chrétienne, y opérer une conversion ! Tout au contraire, nous allons poser les bases de cette transformation, de ces changements ; et les saints nous ont montré jusqu'à quel point la persévérance y réussit ; leur exemple nous prouve dans quelle, large mesure noussommesendroitde les entreprendre.
Ce que je veux affirmer seulement et ce que l'expérience démontre, c'est que, même à travers ces modifications indéfinies, le carac-
tère survit encore; en sorte qu'il s'est retourné bien plutôt qu'il n'a pu périr. Ce que je veux dire, c'est que, tel qu'il est par lui-même ou tel que nous l'avons fait par nos efforts, il ne reste point caché et ne tarde pas à se produire dans les relations journalières. Mortifié, corrigé, il relève la tête, au moins par intervalles, soit qu'il revienne sous sa forme première, si la victoire qu'on a remportée n'est pas complète, soit qu'il reparaisse avec une nouvelle attitude et comme avec des traits différents, sous lesquels néanmoins il est encore reconnaissable. On aura beau faire, tant que nous demeurons ici-bas, la nature que nous avons apportée en naissant subsiste ; la cultiver, la guérir, voilà ce qui est en notre pouvoir avec la grâce du ciel ; l'anéantir ou l'échanger pour une autre, c'est une entreprise insensée et une tentative impossible.
Sans aller plus loin, Messieurs, vous comprenez que pour ceux qui sont appelés à vivre ensemble, et en particulier pour les membres de la famille, qui ont entre eux tant de rapports, la question du caractère est une
question capitale. En fait, ici se trouve la donnée décisive du problème que nous avons à résoudre.
Car enfin, si importante que soit la ressemblance des idées, avec des opinions distinctes, opposées même sur quelques points particuliers, on peut encore réussir à s'entendre ; une certaine tolérance mutuelle, plus nécessaire aujourd'hui que jamais, permettra de vivre unis et de se sentir heureux. Avec des goûts très-divers, avec des affections qui ne suivent pas la même route, la paix pourra régner, si de part et d'autre on sait lui faire les sacrifices qu'elle demande. Mais elle sera nécessairement compromise si les caractères se heurtent, s'ils se prennent à rebours, s'ils s'aigrissent par des contrariétés continuelles, si, dans les conflits qui s'élèvent, ils ne peuvent se résoudre à désarmer. Ce n'est pas à dire qu'alors même, les apparences ne puissent encore être sauvées ; la tranquillité semblera peut-être établie, mais elle ne régnera qu'à la surface, tandis que la tempête sera comme en permanence clans les profondeurs.
Si le monde qui ne voit que les dehors, croit à la paix, quiconque pénétrera plus avant constatera l'état de guerre. Ou, ce qui est pire encore, à l'agitation aura succédé un calme plat qui ne signifie qu'une chose : qu'on a désespéré de s'entendre, et qu'on cherche à éviter toute lutte par la séparation et l'isolement.
Inutile d'insister; l'importance de cette matière est assez manifeste; abordons-la d'une manière pratique, et posons deux principes féconds, d'où découlent de nombreuses conséquences.
Le premier principe qui domine mon sujet, c'est qu'aucun caractère n'est par lui-même foncièrement et originairement mauvais.
Voilà une assertion qui va vous paraître étrange. Elle dément, ce semble, les appréciations générales et jusqu'à ce sens commun qui se traduit dans des phrases populaires
comme celle-ci : « Cet homme est né avec un mauvais caractère. »
Et pourtant, il ne faut pas hésiter à le dire, la proposition que je viens d'énoncer renferme une vérité certaine, une vérité incontestable. La preuve en est courte, péremptoire. Dieu ne fait rien de mauvais; rien ne sort de ses mains qui soit radicalement gâté ; et c'est lui qui a fait cette nature et c'est lui qui a créé ce caractère.
Vous me direz qu'on sent là, comme partout, la trace et l'influence du péché originel ; vous ajouterez que le caractère étant, ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, la résultante des forces réparties en tout l'être humain, en sorte que ce n'est pas l'âme toute seule, mais aussi les dispositions physiques, l'organisme, le tempérament qui le déterminent, il n'est pas étonnant qu'on y trouve plus qu'ailleurs le stigmate de la dégradation primitive.
Messieurs, je ne prétends nier aucune de ces choses ; volontiers je reconnais avec nous que tout n'est pas pur. que tout n'est pas sain
dans l'enfant que le vieil Adam saisit, à l'entrée de la vie, de son fatal héritage. Néanmoins, ce qui est sûr, c'est que le ravage originel, si loin qu'il s'étende, ne corrompt pas les facultés elles-mêmes et n'atteint pas leurs racines; ce qui est vrai, c'est que l'influence qu'il exerce sur le caractère est plutôt indirecte et comme réflexe, puis qu'il agit seulement en détruisant l'équilibre et en enlevant les contre-poids que la Providence avait posés au commencement. Les entraînements qui en résultent, ces instincts fougueux qui se manifestent souvent dès la première heure, et que nous appellerons plus tard les passions, ne méritent pas. si vous les prenez en eux-mêmes et avant les déviations que la volonté leur imprime, les anathèmes dont on les accable d'ordinaire. Dangereux, ils le sont sans aucun doute ; absolument pervers, non, mille fois non ; ce serait outrager Dieu que de le prétendre.
De fait, ces énergies ardentes de l'àme sensible peuvent être retournées vers le bien; alors elles le poursuivront avec toute l'ardeur
qu'elles auraient dépensée à la recherche de ce qui est coupable. On les a vues plus d'une fois adoucies par la grâce, éclairées par la lumière d'en haut, devenir de puissants auxiliaires au service de la vertu, et lui fournir des ressources qu'elle n'aurait jamais rencontrées dans une nature plus calme et dans un tempérament plus pacifique.
Eh bien ! s'il en est ainsi même de ces forces que nous regardons comme les moins imitables et les plus farouches, à plus forte raison, Messieurs, il en faudra dire autant de cette disposition générale de l'homme qui n'est point la passion, qu'on ne saurait confondre avec la concupiscence, mais qui constitue l'humeur particulière de chacun d'entre nous. Ce qui fait que nous stigmatisons un caractère comme mauvais, c'est que nous le considérons dans le fatal développement qu'il a pris ; c'est que nous le regardons tel qu'il est devenu après une éducation manquée, inintelligente, ou trop molle et par suite tout à fait incomplète. Attribuant ses vices actuels aux tendances natives qu'il avait apportées, nous envelop-
pons le tout dans une même condamnation ; tandis que ces mêmes tendances autrement dirigées auraient produit un résultat tout différent. Qui ne sait que le même arbre portera des fruits amers ou des fruits agréables au goût, suivant qu'il aura été cultivé avec plus ou moins d'intelligence, suivant que la greffe qu'il a reçue était plus ou moins propre à corriger l'âereté de sa première sève ?
Nous ignorons les trésors de vie renfermés dans cette exubérance indomptée de la végétation humaine au premier âge. Sans doute, dans ces pousses nouvelles qui se mêlent, se croisent en tout sens, il y aura beaucoup à retrancher, beaucoup à abattre; mais aussi que de branches pourront être utilisées, redressées, prénarées pour l'avenir! Et c'est vous, père de famille, qui êtes le jardinier providentiel — je puis bien vous donner ce nom, puisque Dieu n'a pas dédaigné de le prendre pour lui-même — vous êtes le vigneron chargé d'émonder cet arbuste, de diriger ces ceps, d'exposer au soleil de la vérité et de la grâce divine ces rameaux qui déjà se cou-
vrent de feuilles et qui bientôt, nous l'espérons, vont se couvrir de fleurs. Il est vrai, la branche n'est pas toujours souple ; il y a en elle une force qui résiste, qu'il faut pourtant assouplir et non pas briser. Pour la maintenir dans l'ordre, vous êtes obligé d'employer des liens, non ceux qui blessent, mais ceux qui conservent et contiennent. Il arrivera plus d'une fois que les nœuds formés par vos mains seront trop faibles ; impatientes de la loi que vous leur imposez, ces facultés vivaces du ieune homme rompront leurs entraves et commenceront à vouloir se développer en toute indépendance. Remettez-vous à l'œuvre et ne vous découragez pas; eussiez- vous vu vos efforts échouer vingt fois, essayez encore, essayez toujours, car il n'est point de culture où la persévérance soit plus nécessaire que celle des âmes; et c'est d'elles que le Sauveur a dit que si elles portaient un jour des fruits, ce seraient des fruits de patience : Fructum afferunt in patienfia. (Luc^ vin, 1o.)
Oui, tout caractère a son côté heureux. Estil emporté, il est probable que sous cette viole
lence vous trouverez la bonté, la sensibilité du cœur ; est-il mou, indolent, la douceur, la flexibilité ne lui feront pas défaut ; sérieux, il aura de l'aplomb ; gai jusqu'à la folie, il promettra de rendre la vie agréable ; celui-là même qui paraîtra entier, qui aura d'intraitables entêtements, ne péchera le plus souvent que par un excès de force.
La sagacité du chef de famille consiste à reconnaître cette porte par laquelle un caractère est accessible, ce point d'appui qu'il offre au levier qu'on veut faire agir; elle consiste à discerner l'élément à développer, le germe à cultiver et à faire croître. Si l'on s'y prend de bonne heure, c'est-à-dire avant que les préjugés soient venus, avant que les instincts dangereux aient pris une direction fatale, outre cette pierre fondamentale sur laquelle il s'agit de bâtir, on n'aura pas de peine à trouver des auxiliaires dans une volonté qui n'est point encore rebelle, dans des dispositions qui ne sont point encore faussées. La simplicité ingénue dîme âme naïve fournira d'immenses ressources, la pureté d'un cœur
où le vice n'est pas encore entré, exercera sur tous les actes une immense influence. Quel ressort dans ces premiers désirs qu'il est si facile d'orienter 1 quelle sensibilité dans ces fibres de l'amour filial qu'un père fait vibrer si aisément!
Avez-vous laissé passer cette première heure, la tâche devient plus difficile. Et pourtant, si enfoui que soit le g^rme du bien sous les ronces et les épines des mauvaises habitudes, l'œil d'un père le découvre encore; non content de le saisir, sa main aura la puissance de le dégager; une culture assidue pourra encore raviver une sève qui n'est point tarie, pour être demeurée quelque temps stérile.
Mais hâtez- vous, car bientôt un âge arrive où le caractère a pris sa forme. Le pli contracté de bonne heure est alors tellement prononcé, qu'il devient très-difficile, pour ne pas dire impossible, ou de l'effacer, ou de le refaire en un autre sens. La vertu n'y suffit plus. La sainteté elle-même n'y parvient pas toujours. Aussi le degré de beauté et
de bonté que pouvait acquérir cette nature a été manqué ; l'œuvre est compromise par un élément vicieux qui résistera probablement à bien des efforts et qui a définitivement acquis la prépondérance.
Combien de chagrins auront là leur source. que de difficultés et d'impossibilités seront suscitées dans la vie par cette déviation malheureuse : ce n'est pas à vous, Messieurs, que j'ai besoin de le dire. L'homme peut sans doute avoir de plus grands torts; il n'en est point qui entraîne après eux de plus grandes souffrances qu'un mauvais caractère.
Voulez- vous donc épargner à vos enfants, voulez-vous enlever à ceux qui vivront avec eux une cause de continuelles douleurs, cherchez, dans leur nature, quel est le côté favorable qu'il faut développer, cherchez avec le même soin quel est le côté faible contre lequel il faut les prémunir.
S'il est vrai que nul caractère n'est foncièrement et essentiellement mauvais, il est vrai aussi que tous sans exception ont leur défaut, sont exposés à se briser contre un écueil. Et cet écueil est particulier à la direction qu'ils suivent; et ce défaut est une conséquence des qualités mêmes qui les distinguent.
En effet, bien que la diversité en cette matière soit à peu près infinie, tous les caractères se rangent en deux grandes classes, en deux catégories générales : les uns sont énergiques, les autres ne le cont pas; dès lors les premiers pécheront le plus souvent par excès de force, tandis que les seconds contracteront aisément les vices qui viennent de faiblesse. On verra ceux-ci sans courage, sans volonté, sans constance, faciles à abattre, impressionables, susceptibles, prompts à se lais-
ser entraîner. On verra ceux-là impétueux, colères, emportés, poussant l'ardeur jusqu'à l'audace, et l'amour de l'indépendance jusqu'à l'insubordination et à la révolte. Dans les passions mêmes qui leur sont communes, chacun apportera le trait particulier qui le distingue, avec ces mille nuances insaisissables et intraduisibles dans le langage humain, qui séparent chaque personnalité de toutes les autres. Au fond, ces défauts ne sont que l'excès d'une disposition qui. prise en elle-même, n'est pas condamnable. Mais, ici comme ailleurs, l'excès devient un vice, parce qu'en toutes choses le bien, c'est l'ordre, la mesure, l'harmonie, et que. suivant le vieil adage, la vertu consiste dans un certain milieu, tn medio virtus. d'où elle ne peut s'écarter sans se corrompre.
De là encore ce que nous appelons parfois les lacunes de certains caractères. On dirait presque que la continuité leur manque, et que les divers éléments dont ils se forment laissent entre eux des interstices. Faut-il s'en étonner? Avons-nous jamais rencontré un
homme complet; et pouvons-nous espérer de voir jamais une nature où tout arrive à la perfection? Non, Messieurs, l'absolu n'est pas de ce monde ; tout ce qui est sorti du néant a sa limite et par conséquent se montre faible par quelque endroit. Il ne peut y avoir ici qu'une question de plus ou de moins; et c'est seulement parce que notre terme de comparaison est un idéal restreint, que nous n'accusons pas partout ce déficit et ces lacunes. La vérité est que toute nature, quoique bornée, a d'ordinaire son côté saillant, comme nous venons de le dire tout à l'heure: c'est d'après ce qu'elle possède en excès ou d'après ce qui lui fait défaut, que l'on sera en état de reconnaître contre quels écueilselle doit surtout se mettre en garde.
Du reste, la même loi s'applique à tous ; personne qui n'ait à travailler sur soi pour redresser et pour vaincre son propre caractère. Dans la vie de famille en particulier, précisément parce qu'elle est une vie sociale et commune, personne qui puisse s'exempter de cette lutte que l'homme soutient contre
lui-même, et dont la durée est égale à celle de sa carrière ici-bas.
Quelques-uns ne veulent rien prendre sur eux-mêmes et exigent tout des autres ; tandis qu'ils n'auraient aucun effort à accomplir, leurs proches devraient se faire une continuelle violence. Ce serait le privilège transporté dans la nature même; aussi l'égalité radicale posée par la Providence proteste, et la condition faite à chacun de nous s'y refuse.
Il ne s'agit pas" néanmoins de renverser l'ordre légitime ; la hiérarchie du foyer domestique est sacrée: ses droits doivent être placés hors de toute atteinte.
Ce n'est point aux enfants à faire la leçon à ceux dont ils tiennent le jour ; ce n'est point à la femme à redresser d'autorité celui que le sacrement lui a donné pour chef et pour protecteur. Il est une subordination sainte que nul ne doit méconnaître, et le devoir de chacun n'est point dépendant en lui-même de la manière dont les autres accomplissent le leur. Mais qui ne voit combien le contact mutuel
sera profitable à tous, quand celui qui commande commence par accomplir, pour son propre compte, ce qu'il demande à ses inférieurs; quand les défauts mêmes que nous rencontrons inévitablement dans les autres, deviennent pour nous une lumière, un avertissement, soit pour nous faire apercevoir en nous des défauts semblables, soit pour nous éclairer par le contraste et nous montrer l'excès contraire dans lequel il nous arrive de tomber? Les enfants n'ont à s'occuper que d'eux-mêmes; pour la parenté, elle a un double travail à accomplir ; et ce sont deux entreprises qu'elle doit mener de pair. En même temps que les chefs de famille mettent la main à la formation de ceux dont ils sont chargés, ils la mettront aussi, et de plus en plus, à leur propre réforme. Si la divergence des caractères arrive à nuire, si elle met obstacle à l'unité de la maison, soyez sûrs d'avance que c'est parce qu'on aura négligé du moins l'une de ces choses.
Gomment veut-on tout corriger hors de soi sans rien redresser en soi-même? Plusieurs ne
peuvent supporter une vivacité, qu'ils ne s'abandonnent à la colère; ils sont d'une susceptibilité excessive et s'étonnent de rencontrer autour d'eux une trop grande sensibilité. Aveugles, qui, comme dit l'Evangile, aperçoivent une paille dans l'œil de leur voisin et ne voient pas la poutre qui obstrue leurs propres yeux; juges partiaux et intéressés, qui ont deux poids et deux mesures, se pardonnant tout à eux-mêmes, sans savoir rien excuser, rien atténuer dans ceux auxquels ils commandent. Quoi qu'ils disent, leur exemple sera plus fort que leurs discours. La conduite qu'ils tiennent lutte avec trop d'avantage contre leur autorité: on en appelle de leurs reproches à leur pratique, on met en regard leurs actes et leurs observations. Voilà une des causes de l'impuissance de la famille aujourd'hui. Yoilcà en partie pourquoi elle échoue dans l'œuvre de l'éducation et dans la formation des caractères.
Jésus-Christ lui-même ne s'est pas cru en droit de nous enseigner sans 'avoir tout d'abord fait lui-même ce qu'il allait nous de-
mander : Cœpitfacereel clocere. Il a commencé par agir avant de formuler ses préceptes. Sa vie a été le plus beau, le plus complet commentaire de son Evangile. Ah ! Messieurs, si nous faisions de même ! si nos vertus soutenaient nos paroles ! si nous mettions en harmonie et ce que nous sommes et ce que nous voulons voir dans les autres! De tous les motifs qui nous pressent de nous appliquer sans relâche à notre amélioration personnelle, je n'en connais point de plus efficace que celuilà. Savoir que de notre conduite dépend en grande partie l'efficacité de nos efforts et du ministère que Dieu nous confie; savoir qu'en nous élevant nous-mêmes nous élevons tout ce qui nous entoure, et que le seul moyen de faire prendre à nos enfants un généreux essor, •est d'imiter l'aigle qui devance ses aiglons et les provoque à monter à sa suite : Sicut aquila provocant pullos suos ad volandum; en vérité, peut-il y avoir un encouragement plus fort? peut-on imaginer une nécessité plus pressante ?
C'est surtout dans cette question si impor-
portante du caractère que nos caprices, notre humeur déteindraient infailliblement sur ceux qui naturellement se font à notre image. Trop sou\ent c'est à cette influence fatale qu'il faudra attribuer l'aigreur qui éclate ou la désolante froideur qui règne dans les relations intimes.
11 peut se faire aussi que la négligence, la maladresse ou un découragement prématuré arrivent au même résultat. Vous savez quelle importante révélation s'accomplit pour les jeunes époux dans cette première période qui suit leur union aux pieds de l'autel. Etrangers jusque-là l'un à L'autre, ou s'alteignant seulement par cette connaissance de surface qui ne saisit que les dehors, voilà que peu à peu ils en viennent à se savoir pleinement, et que les relations journalières les initient mutuellement à tous les secrets de leur être moral. Parfois, dans cette première compénétration , les caractères se choquent ; ils s'aperçoivent qu'ils sont opposés ; ils se trouvent avoir une tout autre tendance, une tout autre nature.
Rien dans cette découverte qui doive beaucoup alarmer. Et pourtant elle aura amené avec elle un commencement de crainte et de désenchantement.
Que fallait-il faire ? Celui des deux à qui l'âge et la nature ont donné plus de maturité, plus d'expérience, pouvait se mettre à l'œuvre et entreprendre comme une nouvelle éducation, qui n'est plus celle de l'esprit, ni môme exclusivement celle du cœur, mais bien celle de l'âme tout entière, de son être moral, de ses énergies les plus vives, de ses mouvements extérieurs et même de ses ébranlements intimes. Grande et admirable entretreprise, qui était digne de tenter votre ambition, alors même que la question de votre bonheur n'y serait pas impliquée. Beau et noble privilège de l'époux, s'il sent dans son cœur assez de tendresse, assez de dévoûment pour se livrer sans réserve à une œuvre qui doit être, avant tout, une œuvre d'amour et, disons-le aussi, une œuvre de patience.
Ici le maître s'enseigne lui-même tout en faisant entendre ses leçons, c'est-à-dire celles
de la sagesse. Ou plutôt il n'y a point de maître, il n'y a point de chaire érigée, mais deux vies poséesparallèlement. qui, dans leur contact mutue], s'efforcent de devenir plus belles, plus pures, plus sereines, plus aimables. Au commencement surtout que de portes seront ouvertes, si l'on sait s'ingénier, trouver les côtés accessibles, profiter des temps favorables! Dans cette tâche délicate, la Providence elle-même ne procède pas sans de minutieuses précautions. Dieu touche les âmes avec mesure, avec réserve : il use vis-àvis d'elles de ménagements infinis, craignant de les froisser ou de leur faire quelques blessures, respectant leur liberté et ne la devançant que par ces douces invitations qui indiquent, sans l'imposer, la direction à suivre. Ses efforts sont-ils repoussés, il ne se décourage pas; l'inspiration méprisée, méconnue, loin de se rebuter, prendra un autre moment, elle reviendra sous une autre forme, avec un discours plus insinuant, avec des sollicitations plus suaves, plus pressantes encore; si parfois elle semble s'armer de fermeté, la note qui
domine dans son langage est pourtant toujours celle de l'amour; et l'on y sent la chaleur de cette charité dont saint Paul a dit qu'elle nous fait une douce violence : Chantas Christi urget nos '.
Oserai-je le dire, Messieurs? L'époux chrétien devrait être par rapport à celle qu'il s'est unie comme la grâce vivante et incarnée, la grâce avec un visage humain, avec une parole chérie et sympathique. N'est-il pas en effet le gardien de cette chasteté, le protecteur de cette vertu, le défenseur zélé de cette faiblesse? N'est-il pas l'instrument du bien, le modèle de l'honneur, la force providentielle que Dieu a placée là pour veiller, pour entourer, pour sauver? Si donc il veut répondre entièrement à la mission qu'il a reçue, ceite même protection qu'il exerce au dehors, il la devra accomplir au dedans. Peut-être pour cela faudra-t-il lutter contre certaines influences, combattre certaines traditions ; souvent une jeune femme aura été trop flattée, elle entre dans la vie croyant que tout