II Cor., v
lui est dû; car uniquement occupées à satisfaire ses goûts. La famille, l'école même ne l'auront formée ni au dévouaient, ni au sacrifice. Et c'est de ce milieu frivole, c'est du sein de ces adulations énervantes et de ces adorations insensées qu'elle vous arrive, jeune, inexpérimentée, sans préparation aux devoirs qui la saisissent, sans défense contre le péril, sans préservatif contre les illusions et les déceptions de la vie.
Messieurs, faudra-t-il s'étonner de quelques défaillances? Devrez-vous croire que tout est perdu, parce que vous aurez rencontré, dans celle que vous avez unie à votre destinée, des colères presque enfantines, des tristesses souvent exagérées, des entraînements irréfléchis, de soudains et inexplicables abattements? Certes, je n'en doute pas, ce qu'on a remis entre vos mains, c'est un joyau du plus grand prix. Seulement cette pierre précieuse n'est point encore suffisamment travaillée, elle n'est point dégagée de toute scorie. Aussi bien c'était à vous d'achever l'ouvragé commencé, à vous de la polir, de lui donner son
dernier lustre et son dernier éclat. Au lieu de cela, vous vous êtes arrêté à regarder ces quelques taches et vous vous en êtes inquiété outre mesure. Plus vous aviez d'amour, plus vous avez été choqué, affligé de les voir où vous pensiez ne trouver que la perfection; et loin de profiter de vos avantages pour les faire disparaître, vous-mêmes vous commencez à désespérer de votre trésor. Croyez-moi, il y a mieux à faire. Le bonheur est là sous votre main; mais à la condition que vous saurez le préparer et le conquérir. Vos rêves vous avaient montré une image achevée, et vous vous plaignez que la réalité n'y réponde pas; à vous de chercher maintenant à rapprocher toutes choses de cet idéal; à vous de mettre dans ce que vous aimez tout ce qui vous le rendrait plus cher encore et plus aimable.
Mais, encore une fois, ne soyez pas trop pressés; imitez plutôt les sages lenteurs de la Providence. Autrement qu'arrivera-t-il? On s'y prendra mal, on brusquera les choses, on blessera les esprits. Le temps n'était pas encore venu de déraciner l'ivraie, et pour avoir
voulu l'arracher tout de suite, le blé a été ébranlé, la moisson se trouve compromise. Combien n'eût-on pas gagné à patienter et à savoir attendre!
Ceux-ci s'irritent de la moindre imperfection; en face de ce qui les contrarie ils procèdent, en quelque sorte, violemment ou laissent paraître une sensibilité excessive. Ceuxlà ferment les yeux, et, par amour de la paix, ils croient devoir tout dissimuler. Les uns négligent leur intérieur, d'autres le désolent et n'y apportent que des tristesses. Dans l'abandon auquel on la livre ou dans les chocs continuels qu'on lui fait subir, une épouse se décourage et parfois elle se désespère. Que voulez-vous qu'elle fasse quand nul ne lui montre la voie à prendre? Comment voulez-vous qu'elle corrige certaines saillies de caractère, si la conduite qu'on tient envers elle n'est propre qu'à l'ulcérer et à l'aigrir?
Ainsi les déceptions se multiplient et les chagrins s'amoncèlent. Ainsi le foyer domestique qui devait être un lieu préféré et béni,
devient peu à peu un séjour pénible, qu'on évite déjà, sans se l'avouer encore, qu'on commence de bonne heure à déserter et à fuir; si l'on y rentre, c'est par devoir plutôt- que par attrait, et il semble qu'en y revenant on cède à je ne sais quelle contrainte. Rien d'étonnant, puisque si d'une part de vives affections attirent, de l'autre, on se sent arrêté par la crainte de la contradiction, par la prévision certaine de la lutte.
Et ce qu'il y a de plus fatal, c'est que souvent celui des époux qui cause ces désolations, et qui ouvre pour l'avenir ces tristes perspectives, non-seulement s'ignore lui-même, mais se persuade que tous les torts sont de l'autre côté, tandis que lui seul est irréprochable.
C'en est assez, Messieurs, détournons nos yeux de ce tableau si opposé à celui que présentent les familles dont vous êtes les chefs. Si la concorde, si la paix règne dans votre maison, ce n'est pas que vous n'ayez jamais rencontré quelques-uns de ces éléments de
trouble qui auraient pu l'altérer; plus d'une fois sans doute l'horizon aura paru chargé et quelques nuages entrevus dans le lointain auraient pu vous faire craindre la tempête. Prudents et sages, vous avez de bonne heure empêché la formation de ces brouillards, vous avez porté dans ces ombres menaçantes la lumière de votre franchise, vous avez fondu ces vapeurs de soupçons ou de froissements secrets dans la chaleur de votre dévouement et de votre amour. Continuez ainsi, sans attendre ni des personnes, ni des caractères une perfection qui n'est pas de ce monde. Développer les germes de bien que Dieu a semés dans la famille; arrêter l'expansion du mal, ou si cela est impossible, le circonscrire, s'opposer à ses plus funestes résultats : voilà notre devoir, voilà notre travail; Dieu qui a déjà béni nos efforts, les fécondera de plus en plus dans l'avenir et leur fera porter des fruits de grâce pour le temps et pour l'éternité.
De l'unité de vie dans la famille (suite). Obstacle : la différence des aoûts.
Messieurs,
Quelle que soit la diversité des caractères, en les regardant de près, nous n'en avons trouvé aucun qui fût radicalement mauvais et incapable d'être assaini par une culture intelligente. Et de même nous n'en avons point rencontré qui fût originairement si complet et si pur, qu'on ne puisse et qu'on ne doive y corriger certains excès ou y combler certaines lacunes.
La victoire sur soi-même proposée à tous,
l'éducation morale des âmes et de leurs dispositions, nécessaire, sans exception, et devant se continuer dans tous les temps, à tout âge ; telle est la conséquence à laquelle nous arrivions ; conséquence qui s'applique d'une manière toute spéciale au chef de la famille. Vil n'a pas seulement à songer à luimême, mais encore à tous ceux qui sont confiés à sa garde. Sa réforme personnelle ne lui suffit pas, s'il ne travaille à y joindre, par des moyens pleins de suavité et de tendresse, la réforme de tous ceux qui lui appartiennent. AjourdTmi c'est une matière connexe à la précédente qui s'offre d'elle-même à nos réflexions. Qu'y a-t-il, en effet, de plus v isin du caractère que nos goûts et nos naturelles sympathies ? La même variété s'y remarque et souvent aussi la même opposition. Ici encore tout est personnel. Et parce que la nature diversifie indéfiniment les types sur lesquels elle nous façonne, les moules dans lesquels elle nous jette, il arrive qu'elle semble prendre plaisir à former des associations étranges. Souvent elle rapproche dans une
même parenté les tendances les plus contraires, elle unit dans le même sang et met sous le même toit tout un assemblage d'humeurs, d'aspirations, de préférences, de désirs entre lesquels on ne remarque aucune communauté, aucune ressemblance.
Tous comprenez sans peine que de tiraillf »ments, que de difficultés naîtront de ce r approchement. Attelez à un même char des c q-^ siers vigoureux qui ne veulent ni marcb er ,ju même pas. ni aller dans le même sens , Toug rendez difficile, dangereux même pe ut-être l'office de celui qui doit les condui re ; si sa main n'est exercée à tenir les rênf iSj s»j] ue sait flatter, exciter à propos, rép rimer les écarts et, suivant le besoin, lancer, modérer contenir, le voyage pourrait bien ne 7 pas s'achever sans quelque désastre. Au contraire l'homme expérimenté et habile s ,e jouera de ces difficultés; il se trouvera d 'autant plus heureux qu'on lui donnera à di figer un attelage plus impatient et d'humeur plus impétueuse.
Messieurs, le char de la famille vous est
confié; il faut qu'il avance sans se détourner de son chemin et autant que possible sans ébranlements pénibles et sans secousses. Comment faire marcher de front ces goûts qui ne s'accordent pas ? Comment ramener à l'unité ces mouvements les uns plus lents, les autres olusvifs, qui. non contents d'être d'intensité i légale, voudraient encore prendre des diree- HL ns opposées?
■\ Tous voyez qu'il y a lieu à une étude où cerk lins principes et certaines notions ne seron * point inutiles; toutefois, ce sera plutôt encore % un ar* à apprendre, une habimde et une ha bileté que l'expérience seule pourra faire ac* quérir. Cette expérience, je voudrais la cons ulter avec vous, sans perdre de vue la science i lui lui sert de lumière et de règle.
A quel/ e cause, à quelle origine faut-il rattacher cet te variété de goûts qui se manifestent parmi les hommes et en particulier dans la famille? fine fois qu'on l'a reconnue, quel traitement c.onvient-il de lui appliquer ? Tel sera le sujet que nous allons essayer de traiter ensemble.
Ici comme partout, la langue humaine emprunte à l'ordre matériel le mot qui exprime les dispositions de l'âme. Qu'est-ce que le goût? Un sens que Dieu a doué d'une perspicacité plus ou moins étendue pour discerner les saveurs; une sorte de sentinelle placée aux avant-postes d'une des fonctions les plus importantes de la vie : toujours en éveil, elle avertit immédiatement non -seulement de ce qui est agréable ou fâcheux, mais aussi de ce qui serait utile ou nuisible ; sorte de moniteur officiel, qui se laisse parfois corrompre , car il a au dehors ses intelligences, ses sympathies, comme aussi ses antipathies et ses répulsions. Rien de capricieux comme les appréciations qu'il nous transmet; les objets ont beau être les mêmes, ils ne rendent pas pour chacun la même impression ; de tous les sens dont l'homme est pourvu, celui dont je parle est le plus particulièrement subjectif,
celui ou l'individualité s'affirme davantage.
Dans tous les yeux sains une couleur produit la même image ; chez toutes les oreilles délicates un son donné éveille la même sensation: au contraire, ce que le palais de l'un savoure, un autre le rejette; l'aliment qui fait les délices de celui-ci est désagréable et odieux à celui-là. 11 est si connu que sur cet article nous ne pouvons être d'accord, que les divergences, au lieu de nous choquer, nous paraissent normales et, que le bon sens déclare qu'elles ne sauraient être discutées.
Transportez tout cela dans une autre sphère. Représentez- vous l'âme comme un convive assis à ce grand banquet que Dieu lui a préparé. Au milieu de cette abondance, quelle diversité d'appréciations 1 Avec quelle avidité les uni se précipitent sur ce que d'autres méprisent et repoussent ! Il est vrai que certaines propensions semblent générales, et que plusieurs tendances sont à peu près le fait de tous ; pourtant, ici encore, quelles nuances multiples dans les détails! Quels contrastes et quelle opposition dans les applications particulières !
Tel homme trouve en lai-même des goûts élevés ; tel autre se sent emporté par des goûts bas et rampants. Celui-ci n'éprouve guère que des attraits qui lui semblent légitimes ; pour tel autre, ce qui est régulier n'a aucun charme, il ne savoure rien si ce n'est le désordre et la violation de la loi : Xitimur in vetitum. Tandis qu'un grand nombre ne soupirent qu'après les réunions bruyantes et les plaisirs mondains, on en trouve qui ne se sentent à l'aise que dans une vie retirée et tranquille ; le luxe, le faste sourient à la plupart, la simplicité, la modération ont encore néanmoins des partisans; il en est qui ne peuvent vivre hors de la cité, leurs voisins, leurs amis ne se trouvent bien qu'à la campagne ; la société est indispensable à plusieurs, quelques natures plus calmes préfèrent l'isolement; affaires, activité dévorante, voilà le rêve de beaucoup d'hommes ; et le repos qui serait leur mort, comblerait au contraire tous les désirs que formulent tout haut bon nombre de leurs frères. Pendant que l'un ne peut se résoudre à sortir de chez lui, l'autre n'y reste
jamais et vit sans cesse au dehors ; ce qui pour tel homme paraît délicieux ne produit chez un autre qu'un mortel ennui ; en un mot, rien de plus disparate , rien de plus prodigieusement diversifié que les tendances et les inclinations qui se révèlent dans nos semblables.
Cette différence, d'où vient-elle ? Faut-il y voir l'œuvre de la nature ou l'œuvre de notre liberté? Est-elle innée, originelle, indépendante de nos actes, ou bien, au contraire, y entrons-nous pour une grande part, et sortelle de nos choix volontaires, comme de sa source ?
Vous le savez, Messieurs, il est des goûts que nous avons apportés en naissant; il en est aussi que nous nous sommes formés plus tard et qui portent le cachet de notre autonomie. Les premiers sont l'effet de la constitution, du tempérament, du caractère. Il est clair qu'une nature bouillante et vive sentira d'autres attraits, éprouvera d'autres besoins que celle dont le trait distinctif est la lenteur et une sorte d'indolence. Le sang, les nerfs jouent ici
un rôle considérable ; l'âge exerce de même une grande influence, et c'est ce qui a fourni à nos poètes ce fameux tableau des habitudes propres aux diverses saisons de la vie. Le milieu où nous sommes nés, où nous avons grandi, réclame également sa place dans cette complexité de causes, concourant toutes à un résultat déterminé. Mais la plus grande, sans contredit, appartient à notre personnalité ellemême, je veux dire à nos facultés intimes, au degré plus qai moins grand de notre sensibilité, à la tournure de notre esprit, au ressort de notre volonté, à l'impétuosité de nos désirs. Ce qui fait que nous sommes nous-même. et non pas un autre, est en même temps le principe de tout un ensemble d'attraits particuliers ; outre la gravitation générale à tous, chacun a la sienne propre dont l'action se fait encore sentir, alors même qu'on la contredit et au moment où on lui résiste.
Cependant ces goûts individuels peuvent être corrigés, ils peuvent être réformés par un libre effort; quelquefois même, après une lutte persévérante, ils seront atteints dans
leurs profondeurs et comme retournés en un autre sens.
En effet, Messieurs, si nous revenons à l'exemple qui a été notre point de départ, qui ne sait que le palais de l'homme se fait peu à peu à toutes les saveurs, et qu'il peut arriver à trouver du charme dans celles qui lui répugnaient tout d'abord ? L'habitude semble leur avoir enlevé ce qu'elles avaient au commencement de désagréable et d'amer; laissez-la faire ; elle est capable de transformer en plaisir une sensation autrefois pénible et fâcheuse.
Dans toute éducation intelligente, on a soin d'aider l'enfant à triompher de ses répugnances instinctives pour certains aliments salubres; redresser ses goûts dans l'ordre moral est encore une partie bien plus importante de la mission confiée à la famille.
Et ce travail commence à la première heure, car il n'est point de manifestation qui devance celle des instincts spontanés de cette jeune nature. L'intelligence renfermée sous des organes encore si frêles semble dormir d'un
profond sommeil, et déjà vous saisissez des préférences qui s'affichent, des séductions que la volonté subit, des terreurs qui la font reculer, des entraînements dont elle n'est pas maîtresse. Si, dès lors, vous ne savez pas intervenir à propos par une action douce, prudente et sage, déjà le pli va se former, déjà la pente va devenir plus rapide et le mouvement plus irrésistible. Ce que vous avez accordé tout d'abord, vous ne le refuserez pas un peu plus tard, sans que des larmes, des cris de désolation, seules armes d'un âge si tendre, viennent montrer la profondeur de la blessure que vous avez faite. Blessure salutaire pourtant, mais qui aurait été moins cruelle si l'on s'y était pris, plus tôt, et si l'on avait prévenu la formation de cette habitude, qu'on aura ensuite tant de peine à détruire.
Disons-le tout haut, Messieurs, la parenté manque à son devoir. Xon-seulement elle ne sait pas discipliner les goûts naturels; souvent elle-même en inspire ou en développe qui sont pleins de périls. Goûts de luxe et de dépenses exagérées; rien n'est assez beau
pour orner l'idole qu'on s'est faite ; rien n'est assez précieux pour satisfaire ses caprices et contenter son humeur. Comment les instincts d'orgueil ne s'éveilleraient-ils pas sous ces brillantes parures ? Comment une coquetterie naissante ne se sentirait-elle point autorisée par ces prétentieuses toilettes, qui sollicitent les regards, qui mendient de complaisantes admirations? Exposé sur la scène du monde comme un spectacle, l'enfant apprend à croire à sa propre valeur: il devient à ses yeux un personnage, que son amour-propre grandit et dont la flatterie excelle à exagérer le mérite ; car chacune de ses paroles est recueillie, chaque saillie encouragée, applaudie, alors même peut-être qu'elle franchit les barrières du respect et des convenances ; tout est permis à cet être adoré ; tout mot qui sort de ses lèvres est pris en bonne part et, pour ainsi dire, accepté comme un oracle. Il ne manifeste pas un désir qu'on ne vole au-devant, pas une volonté qu'on ne s'empresse aussitôt de la satisfaire. Ses amusements sont l'affaire capitale qui occupe tous les siens ; et grâce à une mode
fatale, qui s'introduit partout de notre temps, déjà on l'initie à tout ce que les fêtes mondaines peuvent avoir d'enivrant pour un cœur encore si neuf et si facilement impressionnable.
Ce sont des spectacles qu'on dit appropriés à son âge, mais qui lui révèlent des choses qu'il aurait été heureux d'ignorer; ce sont des danses qui paraissent naïves et innocentes, mais où plus d'une fois la passion se mêle et suscite une fermentation prématurée ; on devance l'heure marquée par la Providence ; et il semble qu'on veuille hâter la crise toujours terrible, qui ne viendra que trop tôt dérouler ses redoutables mystères.
Le grâce, pourquoi envier à l'aurore de notre vie la sérénité de son ciel, la douce fraîcheur de ses rosées matinales ? Les chaleurs brûlantes du midi n'ont-elles donc pas le temps de monter à l'horizon ? Etes-vous si pressé de troubler l'azur de cette conscience encore si pure, d'y amonceler les nuages, d'y faire briller les éclairs et d'y déchaîner la tempête? Il est triste de voir la parenté fermer
de ses propres mains ce paradis terrestre que, même après le péché d'Adam, la miséricorde divine ouvre encore aux premières aimées de notre existence. Il est cruel de penser que trop souvent ses imprudences et ses folies viennent prématurément rompre le charme et clore cette période primitive de naïve sécurité, de tranquille et bienheureux sommeil, dont rien, hélas! ne saura jamais rendre les illusions trois fois bénies.
Pères de famille, qui m'écoutez, au nom de ce qu'il y a dans ce titre de plus sacré et de plus tendre, je vous adjure de couvrir de votre protection cette âme qui repose entre les bras de son innocence, de ne pas permettre qu'on l'éveille, avant qu'elle vienne d'elle-même à ouvrir les yeux. Adjuro vos... ne suscitetis eam donec ipsa velit. Non. vous ne précipiterez pas par votre faute le moment de ces luttes redoutables, dont la seule pensée vous inspire déjà de trop légitimes frayeurs. Non. vous ne laisserez pas entrer dans cette imagination si vive des souffles empoisonnés et mortels, vous ne laisserez pas pénétrer dans
ces cœurs des goûts précoces, des habitudes hâtivement funestes, qui feraient le tourment de leur vie et peut-être son déshonneur.
Mais quoi ! me direz-vous, fauelra-t-il donc interdire toutesociété, blâmer toute distraction, supprimer tout amusement? A Dieu ne plaise, Messieurs; mais parmi ces amusements et ces récréations, nous nous défierons à juste titre de ceux qui ne tiennent aucun compte de la distinction des âges. Nous craindrons ces exhibitions"orgueilleuses. qui surfont un enfant dans ses propres pensées et l'amènent à se donner à lui-même une ridicule importance ; nous aurons peur de certains mélanges imprudents où les sexes se trouvent confondus ; nous redouterons ces représentations équivoques, où sous l'apparence d'une intrigue naïve, des sentiments dangereux commencent à percer, et où il est à craindre que la volupté ne coule à pleins bords. Ne me dites pas: Ce regard est encore voilé; déjà le nuage crève, et voici qu'arrive le grand jour. >'e me dites pas: Ces oreilles ne comprennent point ; elles sont trop ouvertes et deviennent trop
facilement intelligentes. N'y eût-il d'autre inconvénient que de dégoûter vos enfants des plaisirs simples, sans apprêt, de ceux qu'ils trouvent, pour ainsi dire, sous leur main, et auxquels tous peuvent aisément prendre part, je verrais dans cette substitution où l'on semble se complaire, un véritable malheur; j'y verrais le danger le plus grave et pour le présent et pour l'avenir.
Mais n'anticipons pas sur des réflexions qui reviendront d'elles-mêmes dans nos entretiens. La conclusion à tirer de ce que nous venons de dire, c'est qu'un des devoirs les plus sérieux de la parenté est d'arrêter de bonne heure la formation, d'ordinaire si rapide, de ces instincts, de ces goûts qui s'accuseraient bientôt de plus en plus et finiraient par créer des habitudes tyranniques. A ces pères aveugles , dont l'indulgence dégénère en faiblesse et qui, pour éviter de contredire, lâchent la bride à tous les caprices, ne serait- il point permis de demander ce qu'ils prétendent faire et ce qu'ils ont à cœur de préparer? Que sortira-t-ii de cette éduca-
tion lâche et molle, si ce n'est une nature volontaire, à laquelle tout devra céder; un être égoïste paresseux , qui ne cherchera qu'à se satisfaire ; et plus tard, un homme insociable qui rendra les autres malheureux, tout en étant malheureux lui-même?
Et que serait-ce si nous entrions dans le détail de ces goûts dépravés, que la famille n'inspire pas sans doute — il n'en est pas une assez dénaturée pour aller jusque-là — mais dont elle n'a pas su préserver efficacement ou guérir? Ils viennent surtout des compagnies formées ou acceptées sans choix, des fréquentations auxquelles ne préside pas un discernement assez sévère. La liberté excessive des premières années, les liaisons qui se contractent dans l'école, la licence-des conversations, la fureur des lectures dangereuses ou coupables : telles sont les principales sources auxquelles le jeune homme, l'adolescent, ou même — hélas! il faut bien l'ajouter, puisque c'est une des plaies les plus tristes de notre époque— l'enfant à peine entré dans la vie raisonnable vont puiser ces goûts pervers, cau-
ses de tant de déviations, de tant de souffrances, et dont le premier résultat sera de jeter dans la famille le malaise, l'ennui, peut-être la désunion et la révolte contre l'autorité paternelle.
Voilà certes de grands écueils. Comment y pourrons-nous échapper? Quel régime faudrat-il suivre et quel traitement adopter dans le maniement délicat, difficile des drêeraes humeurs, des goûts qui se contredisent?
Question importante que nous avons maintenant à essaver de résoudre.
Le gouvernement domestique appliqué à ce qui concerne notre sujet, est susceptible, comme en d'autres points déjà indiqués, de prendre trois formes distinctes et de suivre trois routes opposées.
La première forme est celle de l'absolutisme. Il ne manque pas de maisons où le goût, l'humeur d'un seul s'impose, en sorte que tous
le? autres doivent plier et se conformer à ses exigences.
Et ne croyez pas que cette humeur dominatrice soit toujours, ou même le plus souvent, celle que peut avoir le chef naturel de la famille. A tout prendre, s'il faut porter un joug, le sien paraîtrait encore moins lourd et plus acceptable ; mais non; ce qui commande et ce qui décide, ce sont les inclinations particulières de tel ou tel membre, qui n'occupe qu'une place subordonnée. Ses répugnances sont un motif absolu d'exclusion ; ses sympathies sont la règle de ce qu'on aime et de ce qu'on recherche.
Voici une femme qui ne vient qu'au second rang dans la famille; elle n'est ni aïeule ni épouse, ni mère. N'importe ; forte d'un crédit que d'ailleurs je ne suppose point déshonnêje, c'est elle qui dirige toutes choses, elle qui est en possession de tout décider. On ne voit que par ses yeux, on n'apprécie que ce qui lui plaît; on ne tient aucun compte des plus légitimes désirs, à moins qu'ils n'aient la bonne chance de se trouver d'accord avec
les siens, d'entrer dans le plan auquel elle a donné son assentiment suprême.
Ou bien c'est un ami dont les conseils ont force de loi, sans qu'il soit jamais permis de faire entendre un avis contraire; tous les jours la famille entière est obligée de renoncer à ses idées, de fouler aux pieds ses préférences, pour subir cette pression morale qui lui vient du dehors et que rien n'est capable de contre-balancer. Laissez-moi taire ce qui est plus odieux : à savoir une influence anonyme, invisible, irresponsable, qui parvient à s'emparer du commandement; sorte de puissance occulte, d'autant plus dangereuse, qu'on ne sait où la saisir, d'autant plus lourde à porter que son action rouvre sans cesse de cuisantes blessures ; ce n'est pas assez pour certains hommes de s'être rendus esclaves, s'ils ne rivent encore tous leurs proches à la chaîne de leur captivité, s'ils ne font rejaillir sur leur front la honte dont ils se couvrent eux-mêmes, s'ils ne les condamnent à boire jusqu'à la lie le calice de leur humiliation et de leur volontaire abaissement.
Messieurs, laissez-moi protester ici contre ces dominations usurpées et sacrilèges; laissezmoi flétrir avec vous ces tyrannies iniques, qui du moins autrefois se cachaient dans les ténèbres, mais qui aujourd'hui osent bien en sortir et s'afficher au grand jour. Ne nous réduisez pas à voir passer devant nous le scandale de leurs insolents triomphes ou à entendre en gémissant les tristes récits de l'oppression qu'elles exercent.
Nous avons déjà signalé un autre genre d'absolutisme, celui qui vient d'en bas. Nous avons parlé de ces volontés enfantines et impérieuses, qu'on a d'abord acceptées comme une loi d'amour, qu'on finit par subir comme une loi de crainte. Inutile d'insister sur ce désordre; disons seulement que, quelle qu'en soit la cause ou l'origine, la confiscation des libertés de tous au profit d'un seul sera toujours une criante injustice et un immense malheur. Injustice d'autant plus funeste qu'elle avilit l'autorité ou la renverse ; malheur d'autant plus profondément senti qu'il s'aggrave d'une infinité de souffrances portant
sur tous les détails de la vie. La famille qui en est atteinte, ressemble à ces malades qui ne peuvent essayer de faire un mouvement sans reconnaître que la douleur paralyse leurs membres. Tant qu'ils demeurent immobiles , ils sentent moins leur mal ; s'efforcent-ils seulement de bouger, c'est alors qu'ils constatent la gravité de leur état et l'étendue de leur infirmité. Ainsi en est-il à peu près de la famille où une volonté absolue s'impose sans tenir compte de rien; si elle n'arrive à une sorte d'immobilité passive, à chaque instant elle éprouvera davantage combien est dure la servitude sous laquelle elle est forcée de gémir. On cède alors, mais souvent à contrecœur ; on se soumet sans résignation, par contrainte ; et tandis qu'extérieurement on arrive à obéir, intérieurement l'esprit est plein de murmures et la volonté remplie de révoltes.
Si du moins, en se courbant sous ces exigences inexorables, on avait la consolation de penser que c'est pour le bien de tousl Mais, loin de là, il sera souvent vrai de dire que le
sacrifice forcé s'accomplit en pure perte. Les concessions qu'on est obligé défaire, tournent au détriment de la famille et de ceux mêmes qui en sont l'objet. Une femme, une mère le voient clairement ; à quelle double torture ne les soumet pas la dure nécessité qu'on leur impose ? Ajoutez encore qu'on ne leur en sait aucun gré. Car la volonté accoutumée à tout voir plier devant elle, se persuade aisément qu'il est dans l'ordre que les choses se passent de cette manière; elle trouve tout naturel que les autres s'inclinent, et, en agissant ainsi, elle se persuade aisément qu'ils ne font que remplir un strict devoir. Que dis-je ? par une aberration étrange, la personne même à qui on cède à tout propos, ne s'aperçoit pas de ces égards ; tout au contraire, elle se pose en victime, elle s'imagine obéir et se plaint sans cesse de résistances illusoires.
Pour éviter l'excès que nous venons de signaler, la famille se jette souvent dans une extrémité opposée. Ici ce n'est plus le despotisme, c'est l'abandon. Ce n'est plus l'unité produite par une seule volonté qui s'impose
et asservit les autres, c'est au contraire le fractionnement, c'est la séparation introduite par la liberté laissée à chacun de suivre ses goûts et de se diriger vers ce qui lui plaît. Le père écoute ses propres désirs et Vy abandonne ; la mère se tourne également du coté où l'appellent ses attraits naturels ; et devant le double exemple qui leur est montré, les enfants, du moins à mesure qu'ils commencent à se sentir et à vouloir, ne manqueront pas de courir après ce qui les charme et ce qui les fascine. De là résulte une sorte de paix apparente. Nul n'étant contrarié dans ses instincts, tous se laissant glisser sans obstacle sur la pente où la nature les a établis, il est clair que, pour le moment du moins, ils peuvent s'estimer à l'aise et ne croient pas avoir à se plaindre. Une seule voix s'élève pour protester, et cette voix, quoiqu'on cherche à l'étouffer, retentit au fond des cœurs comme un remords, comme un regret amer ; c'est la voix du devoir, la voix du sang, c'est le cri d'un sentiment inné et la solennelle réclamation de la nature. Qu'est devenue la famille ? Je la cherche et
ne la trouve plus. Il est vrai que vous me faites voir plusieurs personnes habitant sous le même toit, qui se rencontrent à peu près chaque jour à des moments donnés, parce que la bienséance le veut, parce que la nécessité l'exige. J'aperçois une même table dressée et des convives qui viennent périodiquement y prendre place ; j'entends retentir des appellations qui sembleraient indiquer qu'il existe entre ces individualités distinctes des liens profonds et éternels, les plus indissolubles de tous les nœuds qui se forment entre des créatures humaines ; mais sous ces apparences, c'est en vain que vous voudriez découvrir les habitudes et même les affections qu'elles supposent. Après s'être entrevus un instant, après avoir échangé, souvent d'une manière brève et froide, quelques-unes de ces paroles insignifiantes, quelqu'une de ces conversations dont la matière manque rarement même à ceux qui ne se connaissent pas, tous vont se disperser à la hâte, tous vont retourner au plus vite là où leurs préférences et des habitudes contractées les appellent. Il est même évident
qu'ils n'étaient présents qu'à moitié, et qu'au moment même où ils semblaient assis côte à côte, leur esprit, leur cœur n'étaient point rentrés avec eux au foyer ; des préoccupations, des ressouvenus, des espérances formaient comme autant d'anneaux qui les tenaient attachés au milieu étranger où ils ont établi le centre de leur vie.
Dans l'hypothèse que nous considérons, tout cela s'accomplit sans récriminations réciproques. Car la liberté laissée à chacun n'est point seulement un fait, elle a été élevée à la hauteur d'une loi. On a un parti pris de ne point se contraindre et de ne point contraindre les autres. On est arrivé à se dire que le seul moyen d'avoir la paix dans son intérieur était d'y ériger en principe une tolérance à peu près sans limites ; et par conséquent — car ces choses ne se séparent guère dans notre sujet — une indifférence en quelque sorte universelle. Cette maxime une fois adoptée, quoi de plus simple ? Chacun choisit sa voie ; la suivant, tant qu'elle lui convient, il ramasse çà et là toutes les satisfactions qu'il y trouve.
Messieurs, je n'ai pas besoin d'insister. En roilà trop déjà pour vous convaincre qu'un pareil système ne peut s'établir que sur les ruines de ce que nous avons de plus cher. Avant d'installer son règne, il lui a fallu immoler la coutiance, faire litière des affections et du bonheur domestique. Gomment des époux qui s'aiment pourraient-ils vouloir pour eux-mêmes de cette liberté odieuse ? Gomment des pères, dignes de ce nom, pourraientils se désintéiesser de ce qui touche à la vertu, à l'honneur, à l'avenir de leurs enfants, ou se borner à suivre d'un regard stoïque les démarches les plus capables de compromettre ces grandes questions, sans s'y mêler euxmêmes et sans intervenir ?
Pourtant, Messieurs, le tableau que nous traçons n'est point imaginaire. Le roman qui nous le présente parfois, ne ment pas ; il n'est, dans l'ensemble, que l'expression, peut-être encore affaiblie, d'un état de choses réel ; il peint fidèlement ce qui se passe à plus d'un foyer, par suite de la licence qu'ont introduite nos mœurs contemporaines.
Il n'est qu'un mot pour rendre cette situation désespérée. Désaffection absolue, brisement des liens les plus sacrés, destruction complète de l'unité de la famille. On n'en sera pas venu là sans des grandes déceptions et de cruelles souffrances. Et quand on y sera arrivé. je vous laisse à dire s'il y a encore à compter sur quelque chance de bonheur.
A tout prendre, s'il fallait choisir entre les deux termes que nous venons de mettre eu regard, si tout milieu était impossible entre le régime de séparation et le régime despotique, il me semble, Messieurs, que nous ne saurions hésiter et que nous préférerions encore porter le joug. Quels que soient les inconvénients du pouvoir personnel, jamais, dans la famille, ils n'égaleront les souffrances qu'entraînent le laisser-passer universel et l'absence de tout contrôle.
Mais heureusement nous n'en sommes point réduits à opter entre ces extrêmes. Aussi loin de l'un que de l'autre est la ligne véritable, le chemin sûr et relativement facile, du moins celui qui seul peut mener au but, conduire la
famille tout entière dans les régions de la paix, de la joie, de la concorde mutuelle et de l'union des cœurs.
Est-il une fusion possible de ces goûts que nous voyons si prononcés et qui paraissent si réfractaires? Arriverez-vous à les allier, à les unir, à faire que tous embrassent volontiers ce qui leur répugnait, qu'ils trouvent du charme dans ce qui leur était antipathique ?
Pourquoi pas? Est-ce que tous les jours un amour ardent n'opère pas des transformations plus difficiles? Ne fait-il pas chercher avec empressement non ce qui plaît, mais ce qui coûte, ] non la satisfaction personnelle dans une jouissance aimée, mais la saveur amère dans l'oubli de soi et le sacrifice?
Avec les tendances les plus opposées, il est possible"de vivre en paix, il est facile de s'entendre, si chacun se préoccupe moins de son propre bonheur qu'il ne s'efforce de procurer celui des autres ; s'il arrive à trouver plus de joie dans le contentement des siens, qu'il n'en rencontrerait dans ses propres satisfactions. Ce qui ruine tout, c'est l'égolsme ; etl'égoïsme
se mêle souvent à nos affections même les plus saintes. Ce qui met obstacle à tout, ce sont les recherches personnelles; et celles-là bous .replient sans -cesse sur nous-mêmes et ne nous permettent pas de nous perdre un instant de vue. Il est une manière intéressée d'aimer son épouse, d'aimer ses enfants. Celui qui n'a point su se dégager de ces retours subtils, s'adore lui-même, alors qu'il croit chérir uniquement les autres. Obstiné à demander un salaire à chacun de ses attachements, il s'étonne si cette rétribution lui est refusée ; il s'indigne si, au lieu de recevoir, il lui faut donner luimême et donner sans cesse, ignorant que telle est la grande loi de l'amour et que Notre-Seigneur lui-même l'a consacrée lorsqu'il a dit cette divine parole : Melius est dare quam accipere. Mieux vaut donner que de recevoir; sorte de paradoxe pour l'esprit calculateur et pour tous les sentiments trop personnels qui se remuent dans l'âme humaine ; mais formule véritable des affections pures et profondes; car celles-là ne sont jamais plus heureuses que quand elles trouvent des occa-
sions de se renoncer au profit de ce qu'elles aimeht.
Voyez plutôt la famille dans le caractère vrai de ses relations. Cette femme vit moins pour son propre compte que pour le compte de celui dont elle s'est engagée par serment à être non-seulement l'aide, le soutien, mais aussi la consolation et la joie. Ce père ne respire plus pour lui-même, il est tout entier dans ce jeune homme, en qui se concentre tout son espoir, qui perpétuera son nom et qui doit conserver, accroître le patrimoine d'honneur dont il aura hérité. De son côté, l'entant bien né aura -t- il une plus noble ambition que de répondre à la tendresse paternelle sans jamais tromper son attente?
Si tous sont animés de ces sentiments, ils n'auront pas de peine à sacrifier les exigences de certaines inclinations particulières, pour s'adapter à celles qu'ils rencontrent auprès d'eux. On verra parfois une lutte où chacun travaille non pour faire triompher ses propres désirs, mais plutôt pour les effacer, pour les immoler à des désirs contraires. Les
concessions mutuelles adoucies par le sentiment, qui les inspire et par les satisfactions qui les accompagnent, n'ont rien d'effrayant, rien de triste ; quand elles partent d'un cœur généreux et dévoué, elles renferment, au contraire, des trésors inépuisables de bonheur.
Mais si ce mot d'abnégation, de sacrifice nous cause quelque frayeur, ne pourrionsnous en éloigner la perspective ? Ces goûts à l'origine si divergents, ne serait-il point possible de les rapprocher peu à peu et de leur imprimer une direction plus voisine?
Je ne sais si je m'abuse ; il me semble que plus ils s'élèvent, plus la distance qui les séparait diminue.
Rien de remarquable comme ce fait en ce qui concerne nos idées. Les esprits d'une portée médiocre se heurtent à chaque instant et se contredisent ; c'est à peine si vous pouvez trouver un point qui leur soit commun ; au contraire, les intelligences supérieures se rencontrent vite sur un même terrain; et s'il reste entre elles des dissidences, elles se rétréciraient à mesure qu'on s'élèverait davantage.
Faut-il s'en étonner? Est-ce que les rayons du soleil, si dispersés à la face du monde, ne se rallient pas à mesure qu'on remonte vers leur foyer et n'arrivent pas enfin à se confondre si on les prend à leur source ? Ainsi en est-il des reflets de cette autre lumière qui éclaire les âmes. Et la loi que nous constatons ici pour nos pensées, s'applique également à nos goûts et à nos tendances.
Qui n'a observé, par exemple, que les instincts esthétiques dirigés et cultivés avec soin, ne se laissent plus tant aller à ces appréciations purement fantaisistes où il y a autant de sentiments que de personnes?
L'amour du beau forme comme un terrain universel où tous se rencontrent ; leur présentez-vous un véritable chef-d'œuvre, tous sont unanimes à l'admirer; et cela en vertu d'une impression personnelle, non sur la foi d'autrui, comme il arrive souvent dans la foule ignorante.
Or, ce qui se passe dans la région des arts, dans celle de la littérature et de la poésie, est vrai également de tout le reste. Voulez-vous
330 ONZIÈME CONFÉRENXE.
rapprocher les goûts de l'unité, élevez-les peu à peu, faites-les monter et monter encore, plus vous les aurez portés loin de ce qui est bas et inférieur, plus vous les trouverez près de s'entendre, plus vous remarquerez que leur témoignage est d'accord. Ce qui nous sépare, ce qui nous tire en sens opposés, ce sont nos tendances infimes, ce sont nos attraits charnels et grossiers ; à mesure que nous savons davantage nous débarrasser de cette fange et nous dépouiller de ces scories, plus libres, plus alertes, nous nous rapprochons les uns des autres pour ne goûter que ce qui est digne de nous ; le beau, le bien, le vrai, triple rayonnement du divin sur l'âme humaine, commence .alors à rappeler nos désirs égarés, à rallier nos aspirations éparses; nous retournant vers le centre commun, nous entrons par là même dans le courant qui emporte vers lui toutes les âmes nobles et élevées.
Aussi. Messieurs, je ne saurais trop le redire, si vous voulez préserver vos enfants, si vous prétendez réussir dans l'entreprise difficile dont nous parlons aujourd'hui, le meilleur
moyen c'est celui-là. Oui, formez leur goût, inspirez-leur l'amour de ce qui est grand, de ce qui est pur. Ce n'est point seulement dans l'ordre des choses morales, religieuses qu'il nous faut viser à ce but. Ali ! sans doute, qu'ils admirent la vertu, qu'ils aiment et respectent toutes les manifestations de Dieu dans l'humanité : nos dogmes, nos saints, nos rites, nos fêtes catholiques; qu'ils se passionnent s'il est possible, pour les grands faits de notre histoire et pour les héros de notre passe ; mais, après ce qui touche à ces choses supérieures, ne craignez pas de leur en faire aimer d'autres, qui peuvent encore avoir une grande place dans leur estime et dans leurs affections. La nature et les arts, les œuvres du Créateur et leurs imitations par la main de l'homme, l'éloquence, la poésie, toutes les formes diverses de la littérature, sans parler de ces sciences positives où en ne cherchant que le vrai on arrive si souvent à trouver le beau, voilà certes un vaste champ qui s'ouvre : vous les y conduirez par la main, vous chercherez à éveiller en eux cet attrait spontané qui nous crie :
Sursum corda; en toutes choses vous leur ferez dédaigner le trivial, le vulgaire, pour porter toutes leurs sympathies vers ce qui les mérite et vers ce qui peut les épurer. Quand vous aurez ainsi formé et agrandi les tendances, soyez sûrs qu'il sera plus facile de s'entendre et de se rencontrer sur une foule de questions pratiques, où l'on n'aura plus à en faire que des applications spéciales.
Par exemple, le jeune homme aux goûts élevés , méprisera le livre de mauvais aloi, il repoussera de lui-même le spectacle impur et bouffon, la société interlope et grossière. Ce qu'il aimera, ce sera un monde semblable à lui, je veux dire cultivé, de bon ton, où il pourra encore sans doute rencontrer des périls, mais où il ne risquera pas de s'abaisser, de se dégrader lui-même. Ce qu'il recherchera parmi les amusements et les distractions qu'on lui offre, ce seront plutôt ceux qui se trouveront en rapport avec les aspirations que vous aurez développées en lui. Et s'il est vrai encore que ceux-là ont prise sur ses sens, le péril diminue beaucoup quand l'œil de l'âme est
ouvert, quand on s'accoutume à prendre toutes choses par le côté qui élève.
Je m'arrête, car il le faut, et je vous laisse avec cette parole de l'Apôtre : Tout est pur pour ceux qui sont purs : Omnia munda mundis. Le grand moyen de traverser d'un pied immaculé les fanges de ce inonde et les souillures multiples qu'on y rencontre, c'est de porter en soi cette limpidité de regard qui ne s'y arrête pas, c'est d'avoir dans son cœur cette supériorité de goût qui les dédaigne et les rejette. Créons en nous-mêmes, développons dans les autres ces nobles instincts ; nous n'aurons plus de peine à rassembler les désirs en un même faisceau, dont la bienheureuse unité fera notre force et nous donnera comme un avant-goût des joies célestes.
De 1 unité de vie dans la famiile suite).
Obstacle : le plaisir.