MESSIEURS
Après avoir traité des goûts et des caractères, nous arrivons naturellement à examiner une de leurs conséquences les plus immédiates, la diversité des distractions et des plai-
sirs.
Où chercher ces amusements, qui ne sont point, comme on pourrait se l'imaginer, une simple superfétation, mais bien un élément nécessaire dans notre vie? Sous quelle forme les accepter, dans quelle mesure les admettre
et pour nous et pour les autres? Comment en écarter le péril qui y est inhérent? De quel condiment assaisonner les joies pour les rendre salubres ou du moins inoffensives? Ce sont là autant de questions graves à toutes les époques, mais qui. de nos jours, ont pris une telle importance qu'on peut bien les regarder comme les plus difficiles de toutes, et en même temps comme les plus indispensables à résoudre pour la famille.
Mon intention n'est pas de les envisager aujourd'hu <m elles-mêmes, ni de les discuter dans toute leur étendue. Je les aborde seulement dans le rapport direct qu'elles pré- „ sentent avec l'objet principal de nos conférences. Cherchant à nous rendre compte de ce qui entame d'ordinaire l'unité de vie dans la société domestique, il est impossible que nous ne nous placions pas, une fois du moins, en présence du plaisir et que nous ne lui demandions pas s'il sera pour nous un auxiliaire ou un obstacle. Faut-il espérer qu'il aidera notre œuvre ou craindre qu'il travaille à la détruire; deviendra-t-il le ciment de l'édifice
que nous bâtissons, ou y entrera-t-il comme un dissolvant redoutable qui peut menacer sa solidité, amener sa ruine?
Messieurs, le problème est complexe, il peut recevoir des solutions opposées, selon les diverses hypothèses que l'on fait et d'après les circonstances distinctes où l'on se place.
11 y a en effet trois sortes de plaisir. L'un est celui qu'on trouve à son foyer ou qu'on y appelle; un autre est celui qu'on va chercher au dehors, mais qu'on prend toutefois en compagnie des siens. La troisième espèce est ce plaisir que j'appelle séparé, parce que chacun des membres d'une même parenté le poursuit isolément, et y court sans être accompagné par ceux qui lui appartiennent.
Ce sont là, vous le sentez tout de suite, trois conditions fort différentes de nos amusements. Il nous faut considérer chacune d'elles à part, si nous voulons nous faire une juste idée de ce que nous avons à en espérer ou à en craindre; si nous sommes désireux de savoir ce que nous pouvons favoriser sans scrupule et ce qu'il est nécessaire soit de
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repousser absolument , soit de n'admettre qu'avec précaution, de n'accepter qu'avec réserve.
Voyons d'abord le plaisir au foyer domestique. C'est là qu'il est le plus doux, là aussi qu'il est le moins dangereux.
Toutes les fois qu'il vient s'y asseoir, il prend naturellement un caractère relativement calme et modéré. Ses promesses sont moins bruyantes peut-être, mais elles sont plus vraies; son appareil moins pompeux, mais ses impressions plus agréables; car la jouissance matérielle reste toujours peu de chose là où le cœur n'est point d'e la partie ; or le cœur se sent plus à l'aise dans ces réunions restreintes, intimes, où l'on se connaît davantage , où les âmes sont à l'unisson, où l'étiquette est moins sévère et la joie plus franche, où il y a moins de fracas et plus d'expansion; spectacle ravissant, qui fait venir sur les lèvres
le cri d' admiration de prophète: Oui, il est bon, il esl agréable pour ceux qui se rattachent au même sang, pour ceux qui tiennent à la même parenté, de demeurer unis, de se réjouir ensemble : Quam bonum et quam jucundum habitare fraires in unum !
Sans doute, le salon de famille ne sera pas si exclusif qu'il ne s'ouvre aussi à des étrangers; mais ce seront ordinairement ceux qui sympathisent le plus avec nous par leurs idées comme par leurs habitudes. Quelquefois peut-être le cercle des fêtes de famille s'élargira et donnera entrée à un monde un peu plus éloigné de nous; ce sera pourtant encore un monde choisi et spécial ; d'ailleurs il semble qu'il se purifie en pénétrant dans ce sanctuaire sacré, où préside une divinité qui en assure la paix. Sous cette douce surveillance d'un père, d'une mère, on verra les enfants se livrer à une gaieté franche qui n'aura rien de guindé, rien d'officiel; on n'y prendra point ces attitudes forcées du bel esprit grisé de lui-même ou des grâces naturelles gâtant leurs ressources par l'affectation qu'elles
mettent à les faire valoir. Tout y sera simple avec convenance, épanoui avec dignité. Ce n'est point là qu'il faudra chercher ces situations tendues, ces relations fausses, ces conversations creuses et trop souvent mensongères; en un mot, toute cette monnaie de mauvais aloi qui a cours dans le monde du dehors, et dont personne n'est satisfait, quoique chacun l'accepte et la fasse circuler à son tour, ^e sommes-nous pas en droit de dire que si la vérité est à peu près universellement bannie des rapports que le plaisir fait naître, elle se retrouve pourtant dans ceux qu'il suscite à l'abri du toit domestique?
Et de même qu'ils sont plus suaves, ils seront aussi beaucoup moins dangereux. Je ne prétends pas. Messieurs, que tout péril cesse entièrement, car le plaisir porte partout avec lui sa nature. Mais combien n'est-il pas moins à redouter, quand il vient se mettre sous la protection de nos affections les plus chères, quand il cherche lui-même le regard paternel et qu'il prend pour théâtre, pour témoin, ces lieux où se trouvent rassemblés nos me il-
UNITÉ DE VIE DANS LA FAMILLE. 3il
leurs et nos plus saints souvenirs! Quel aspect pour inspirer la retenue, que celui des personnes à qui la nature même et les sentiments qu'elle inspire, donnent tant d'autorité et tant de crédit! Ces murs ont des yeux, chacun de ces objets a une voix; les préceptes, les conseils de la paternité sont gravés sur ces voûtes et demeurent comme attachés à toutes les parties du temple domestique ; il n'y a rien qui ne puisse au besoin rappeler les règles protectrices du respect, de l'honneur, promulguer les lois d'une sainte réserve et d'une sévère modestie. Et si la famille est vraiment chrétienne, on sentira, dans toute la maison qu'elle habite, comme une présence spéciale de Dieu, qui permettra de dire que ceux qui se réjouissent dans cette enceinte, le font sous les yeux du Seigneur : Exultent justi in conspcctu Dei. Je vous laisse à penser si ce ne sont pas des conditions exceptionnellement favorables pour la conservation de ce que vous tenez le plus à assurer à ceux dont le ciel vous a confié la garde.
Aussi la parenté ne saurait rien faire de
plus opportun, que de fournir à la jeunesse ces délassements inoffensifs, dont elle prend elle-même l'initiative, dont elle surveille et dirige les détails. Si le travail des enfants doit être une des principales préoccupations du père, une de ses sollicitudes non moins importantes sera de s'ingénier pour leur procurer des récréations proportionnées à leur rang, à leur âge, à leur caractère. Heureux celui qui parvient à leur rendre sa maison non pas seulement la plus chère, mais encore la plus agréable de toutes ; qui la leur fait aimer non pas seulement par reconnaissance et par devoir, mais aussi par la prédilection naturelle que donne la satisfaction de tous les désirs légitimes! Heureux le père dont les enfants restent chez eux, parce que nulle part ils ne se trouvent aussi bien, parce qu'en aucun lieu ils ne se réjouissent davantage!
Inspirer cette préférence était une tâche moins difficile autrefois, et parce que les familles étant plus nombreuses, chacun trouvait dans son intérieur une société qu'il s'en
va forcément aujourd'hui chercher au dehors; et parée que lesgoûts étaient plus simples, la vie plus ramassée et [dus recueillie; et parce que leshahitudes généralement reçues n'éparpillaient pas la famille, n'en jetaient pas les membres ça et là comme à tous les vents du ciel. Ce sera donc le triomphe de la prudence et de l'industrie paternelle d'obtenir aujourd'hui, à force d'amour, ce qui jadis se faisait pour ainsi dire tout seul ; ce sera le miracle de votre sagesse, Messieurs, de régler si bien toutes choses que la comparaison établie entre les distractions prises au dehors et celles que l'on trouve au dedans, tourne toujours à l'avantage de ces dernières; et que, si une lutte s'établit, comme il arrivera infailliblement, entre des aspirations contraires, celles-là l'emportent qui ramènent au centre, qui font converger les désirs à l'intérieur, qui inspirent de demander la joie avant tout aux affections les plus pures et aux plus saines relations de la vie.
Ce n'est pas à dire qu'on pourra toujours et partout se contenter des délassements do -
mestiques. A côté de ceux-là, il est probable qu'on devra plus d'une fois donner place à quelques autres qui transportent au sein du monde. Il nous faut donc y suivre des yeux le plaisir et voir quelles seront ses garanties, comme aussi quels seront ses danger?.
Vous le savez , à mesure que l'horizon s'élargit et que les compagnies deviennent plus nombreuses, il devient aussi plus difficile d'être entièrement rassuré sur les conséquences de nos amusements.
La foule court à ses spectacles, à ses soirées, à ses mille bagatelles qui l'étourdissent et qui l'amusent. S'il n'y avait là qu'un passetemps inoffensif, le père y conduirait son fils sans crainte, et la mère qui y mène sa fille, n'aurait ni surveillance à exercer, ni alarmes à concevoir.
A vous de dire, par expérience, si cette sécu-
rite est possible, si cette abstention serait raisonnable. Le théâtre, dont l'audace et l'extravagance ne nous effrayeraient pas pour nousmêmes, commence à nous faire peur quand il s'agit de ceux qui nous sont chers. Nous re. doutons — non pas certes sans motifs — et les scènes qu'il étale aux yeux, et les discours qu'il fait entendre ; plus encore peut-être, la loule qu'il attire, le luxe qui s'y déploie, les éléments hétérogènes qui s'y trouvent rassemblés. Nous nous demandons si cette atmosphère saturée de volupté qu'on y respire, n'enivrera pas une tète encore faible et ne lui fera pas prendre le vertige; si, au sortir delà, ses idées conserveront encore toute leur netteté, ses jugements toute leur précision, si un dard luneste ne sera point entré dans le cœur, qui n'en pourra être désormais arraché qu'en y faisant une cruelle ^blessure. Le bal, les soirées mondaines commencent aussi à nous inspirer de la frayeur, quand nous pensons à la fascination que ces fêtes exercent sur tant de pauvres âmes naïves, inexpérimentées, à qui la vie n'apparaît encore qu'avec des sourires,
tandis qu'elles en ignorent les souffrances et les cruels désenchantements.
Pour peu qu'elle ait. L'intelligence de ces choses, la paternité comprendra bien vite qu'il y a une mesure à garder, qu'il y a un choix à faire. Elle se dira à elle-même que '.e al nement le plus sévère doit intervenir dan questions; qu'il faut y tenir compte de l'âge, des dispositions, des circonstances, des nécessités; discussion complexe, qui ne saurait être terminée tout d'une lois; où l'on devra avancer pas à pas. en s éclairant de l'expérience, en surveillant les impressions, en modifiant, d'après les résultats, la marche qu'on avait cru tout d'abord pouvoir suivre et la ligne de conduite qu'on avait adopiée. Un père qui, d'une part, comprend sa mission, qui, de l'autre, sait le monde auquel il a affaire, ne perdra pas un seul instant de vue soit l'action exercée à l'extéri» m. -oit les impressions produites au dedans; il cherchera à s'orienter à traxers le dédale de pensées qui traversent un esprit encore neuf et peu familiarisé avec les réalités de l'existence; des
symptômes imperceptibles pour d'au très, mais
significatifs pour lui, arriveront Lieu vite à lui révéler ce qui se passe ; et mettant la main sui ce cœur, il en suivra, pour ainsi dire, chaque battement, il en étudiera et en comprendra chaque oscillation. Seulement tout cela exige une condition nécessaire, c'est que le plaisir qu'on va chercher hors de la maison n'exclue point la présence ni la société de la famille.
S'il est, en effet, un antidote puissant, efficace, capable de neutraliser les sucs vénéneux qui se rencontrent souvent au fond de la coupe présentée par lamain du plaisir, j'ai firme, Messieurs, que vous n'en trouverez nulle part un meilleur que celui que je vous propose.
Et d'abord, avec la présence d'un père, le choix sera plus sévère, plus intelligent, plus impartial, plus judicieux. Comme il apporte avec lui la connaissance acquise des choses et des personnes; comme il sait mettre en regard les dispositions naturelles de son fils et celles des sociétés avec lesquelles les rapports vont s'établir, quelle lumière pour proportionner les récréations aux besoins ! Quelle
facilité pour écarter ce qui serait nuisible ou ce qui paraîtrait moins convenable! La première garantie sera donc cette action préventive de la parenté, procédant avec maturité, avec intelligence à un triage consciencieux, à un examen attentif et soutenu; également éloignée des extrêmes, cette vigilance paternelle se gardera de tout rejeter, comme elle se gardera de tout admettre; elle n'aura point l'imprudence d'allumer de plus violents désirs en refusant le plaisir sans distinction, ni la faiblesse de les satisfaire en l'acceptant sans contrôle ;m c'est par degrés, c'est avec précaution et mesure qu'elle initiera peu à peu l'adolescent aux joies et aux délassements du jeune homme, et le jeune homme, à son tour, aux relations, aux divertissements qui conviennent aux diverses phases de la période qu'il traverse.
En même temps que le choix sera plus éclairé, le péril deviendra moins grand. Quelle sauvegarde, en effet, pour une vertu encore peu affermie, que la protection de ce regard attentif à qui rien n'échappe! S'il est vrai que
l'homme de foi ne craint rien clans les diverses péripéties de la vie, parce qu'il se sent enveloppé et soutenu par l'action de la Providence invisible, qui veille sur chacun de ses pas et en qui il espère contre toute espérance ; ne pouvons-nous pas dire aussi que vos enfants seront à l'abri quand ils se sentiront, pour ainsi dire, investis des tendresses de cette autre providence plus voisine encore, ou du moins plus accessible à leurs yeux, laquelle, semblable à la première dont elle est l'image, suit avec empressement chacun de leurs mouvements, toujours prête à porter secours, toujours disposée à guider leur marche ou à redresser leurs écarts ?
Le seul respect que la présence d'un père inspire, est déjà une force qui soutient et un rempart qui protège ; la pensée, à plus forte raison, la vue de cet ange gardien, député par Dieu lui-même pour couvrir de ses ailes une vie exposée à toutes les illusions de l'inexpérience, à toutes les séductions d'un premier entraînement, ne suffira -t-elle pas bien des fois pour retenir, pour diriger, pour révé-
1er le danger qui menace, pour montrer le chemin qui s'ouvre; en un mot, pour donner le courage du devoir et y faire marcher sans crainte?
Messieurs- je ne sais s'il est possible d'effacer entièrement le conflit qui existe entre la famille et le inonde. Leurs sollicitations sont contraires, leurs intérêts sont opposés. Ce sont des partis qui luttent à qui entraînera davantage, à qui accaparera exclusivement les affections. Si cependant il y a une conciliation à espérer entre les invitations qu'ils font entendre, si le monde peut être fréquenté sans nuire à la famille, et si la famille peut conserver son unité compacte sans renoncer aux relations que lui offre le monde, cette solution si désirable se trouvera, n'en doutez point, dans le moyen que nous assignons. Pour affronter cet ennemi et n'en être point entamée, la famille ira à lui comme un seul homme, sans se diviser, sans se fractionner, le père à côté du fils, l'époux avec son épouse. Soyez sûrs que dans ces conditions on risquera moins d'être vaincu ; le bataillon sacre terrera
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ses rangs; il n'y laissera voir aucune séparation ni pratiquer aucune brèche.
Mais j'entends ce qu'on m'objecte et ce qui
vient à la pensée de tous. Un père, me dit-on, ne pourra pas toujours et partout se faire le compagnon de son fils. Outre que certains usages >'y opposent, il semblerait par trop er à la défiance; il paraîtrait ne lui laisser au< une liberté. Cette continuelle présence, loin d'être une aide, finirait par devenir une gêne, un ennui, qui rendrait l'un odieux à l'autre ou leur donnerait à tous deux je ne sais quel vernis de ridicule.
Je n'ignore, Messieurs, ni ces difficultés, ni même ces impossibilités relatives. Aussi bien dans tout ce que nous disons ensemble , vous 7. qu'il faut moins chercher l'absolu qu'une certaine direction pratique, ou peutun mieux fort désirable, vers lequel nous no saurions tendre avec trop d'ardeur. Non, nous eu conviendrons sans peine, un père ne peut pas être tellement rive à son fils, que momentanément ils ne se trouvent dans des milieux divers et ne fréquentent d'autres
compagnies. Mais là où tous ne pouvez pas \enir matériellement avec vos enfants, ne sauriez-vous encore conserver une sorte de présence morale; j'entends celle que vous crée la connaissance intime des lieux, des personnes, des temps, des habitudes? Vous n'êtes pas à côté de votre fils, mais tous y avez un représentant, et c'est ce jeune homme d'une moralité sûre, d'une vertu constante et éproiwée. Vos affaires, vos relations, les convenances d'âge et la confiance même que tous deTez à vos amis tous ont empêché de surveiller en personne ces jeux, ces divertissements; mais tous connaissez la maison qui en est le théâtre, tous n'ignorez aucun de ceux qui y seront admis; de l'œil tous suivez leurs démarches et votre oreille entend pour ainsi dire chaque mot de leurs conversations.
À la bonne heure! J'aime à croire que les motifs de cette tranquillité sont justes et que tous n'aurez point à tous en repentir. La paternité, si elle est prudente, aura égard à toutes ces circonstances diverses : elle se gardera de manifester aucune défiance ou de
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paraître restreindre une liberté raisonnable. Et pourtant, alors même, elle ne s'endormira point. De loin comme de près elle observera, elle cherchera à se rendre compte de tout; la distance, les murailles épaisses n'arrêteront point son regard ; grâce à cet instinct de divination, à cette espèce de seconde vue, dont est doué le père qui connaît à fond l'âme de son fils, rien ne pourra entièrement lui échapper; rien du moins ne pourra être dissimulé longtemps; et si quelque blessure cachée lui était faite il ne tardera pas a être en état d'y porter remède.
Ce sont là, Messieurs, quelques-unes des précautions qui pourront nous aider à conjurer le péril. Il serait imminent, au contraire , il serait inévitable dans le cas où la séparation deviendrait la loi du plaisir.
J'appelle plaisir séparé celui que chaque membre de la famille poursuit eu s'isolant des autres. Nous l'avons dit, les goûts sont divers, les préférences ont un caractère tout à fait personnel. Lorsque l'affection ou le sentiment du devoir n'arrivent pas à dominer ces diversités, il en résulte que l'attrait sensible entraine les habitants d'une même maison dans des voies opposées. L'un demeure à son foyer , tandis que l'autre se jette au dehors; ou si tous le désertent également, ce n'est point pour aller de compagnie, mais pour courir à des fêtes, à des réunions qui n'ont rien de commun; de bonne heure les fils sortent seuls; et du moment où ils ont commencé à sentir leur liberté, il semble qu'ils ne puissent plus se plaire qu'aux lieux d'où la parenté est absente. Celle-ci, à son tour, est divisée; et la famille entière ressemble à ce poète de la fable, dont les membres jetés
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çà el là devenaient un objet de dispute entre des groupes jaloux d'en posséder quelques lambeaux.
Encore une fois, je n'ai point la prétention d'établir des règles inflexibletetsansexception;
niais il me sera bien permis de dire que cette dislocation d'un corps essentiellement un ne
peut avoir que d'immenses inconvénients, ne peut présenter que de suprêmes dangers.
L'inconvénient, c'est avant tout qu'on s'accoutume-à vivre loin des siens, à se passer d'eux dans ses joies, à chercher le bonheur en de oi - de leur concours, sans leur en demander ni leur en faire une part, sans qu'ils entrent pour rien dans ce qui nous console et dans ce qui nous fait plaisir. La source où l'on aime à se désaltérer n'est plus à l'intérieur, elle est hors de l'enceinte sacrée; il faut sortir pour aller y boire; et parce que la soif qu'on éprouve, loin d'être apaisée par ce breuvage, augmente sans cesse, de plus en plus on s'éloignera; la demeure paternelle, alors qu'on sera forcé d'y rentrer, paraîtra triste, aride. L'ennui semblera y avoir défini-
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tivement fixé son séjour; car les récréations simples et douces qu'elle pourrait offrir, n'ont pour un palais blasé rien que de fade et d'insipide. On leur préfère d'autres émotions, on les délaisse pour des réunions plus nombreuses et pour des joies plus bruyantes.
De là, Messieurs, vous voyez vous-mêmes ce qui ne va pas tarder à se produire. Peu à peu le cœur se détache, et graduellement du moins si ce n'est tout à coup, il se retire du centre béni où il aurait dû être fixé pour toujours. Que dis-je ? son centre à lui se déplace ; désormais, au lieu de s'orienter vers la famille, au lieu de graviter autour d'elle, il commence à subir une autre loi, à faire, en quelque sorte, partie d'un autre monde. Le lien qui nous rattachait à nos proches se détend, se relâche; plaise à Dieu qu'il ne finisse pas par se briser! Du moins il n'est plus guère qu'extérieur et apparent, tandis que d'autres se forment qui tiennent le jeune homme enchaîné ailleurs par le fond même des entrailles. Ainsi l'unité d* la famille va s'affaiblissant, pour ne pr^ cure se dissolvant, clans ce qu'elle a de plus délicat
et de plus nécessaire. Quand les joies ne sont plus partagées, que peut-on mettre en commun, si ce n'est peut-être les tristesses?
Celles-ci mêmes se sépareront bientôt. Si l'on s'est accoutumé à se faire un bonheur à part, ce n'est pas même un deuil de famille qui sera capable de rapprocher ; ni le cercueil d'un père ni celui d'une mère n'aura le pouvoir de ressusciter les affections éteintes. Tout au contraire, la mort de ceux qui avaient droit d'être aimés, ne fera que rendre plus sensible une séparation consommée depuis longtemps. Après s'être rencontrés un instant au bord de cette tombe à peine encore fermée, les membres de la famille reprendront les directions diverses d'où ils sont venus, ils s'éloigneront de là pour ne plus se chercher, ni se retrouver à l'avenir.
Ai-je besoin d'ajouter que si cet isolement du plaisir menace l'unité de la famille, il ne crée pas un moindre péril pour la vertu de ceux qui en font partie ?
Messieurs, nous sommes tous faibles, tous accessibles aux séductions qui entraînent la
nature, et, pour parler le langage chrétien, nous sommes tuas exposés à la tentation. Aussi la grâce suprême quemous demandons tous les jours à Dieu, c'est de ne pas nous y laisser succomber, et le Sauveur veut que les pins saints eux-mêmes et les plus torts ne s'abstiennent jamais de faire cette prière.
Mais cette fragilité inhérente a notre personne s'augmente encore, quand nous sommes privés de nos appuis naturels. E?t-ce que dès le premier jour de la création, le Seigneur n'a pas prononcé cette mystérieuse parole : 11 n'est pas bon que l'homme soit seul; faisons-lui un aide semblable à lui : Non est bonum kuminem esse solum. faciamus ei adjutorium simile sibi ? 11 n'était pas bon que l'homme fût seul, à l'époque même de l'innocence, parce qu'il avait besoin de trouver un cœur pour tressaillir à
'unisson de son cœur, une voix pour redire et pour accompagner son cantique d'amour. Il n'est pas bon que l'homme demeure seul après sa déchéance, parce que, dans sa tristesse^ il a besoin d'être consolé, dans son
infirmité, il a besoin d'être soutenu, dans ses
luttes et dans ses combats, il a besoin d'être aidé par une main amie. Malheur, s'écrie
l'Espiit-Saint. à celui qui est isolé: Va soli; s'il vient à tomber, il n'a personne qui le relève : Cum ceciderit. non hàbei subkvantem Si
Pourquoi Dieu a-t-il créé la famille, si ce n'est pour subvenir à cette nécessité qui nous Et pourquoi détruisons-nous pli partie l'économie diviue si bien appropriée à notre condition et à nos besoins? Plus facilement pour tout le reste nous pourrions bous passer (!•' si irs.V©s affaires marcheront peut-
être sans que vous y mêliez aucun des nôtres; " car vous êtes homme à faire réussir seul toutes vos entreprises. J'ose dire, Messieurs, qui en e;t une où vous avez besoin de la famille. Et cette entreprise, la plus importante de toutes, est celle de la vertu, celle du solut éternel. Non, celui qui est appelé à vivre dans le monde et qui a l'honneur d'être père, ne se cwiçcn er i pas, s'il s'isole; il perdra, en se séparant t\o< siens, la force qui le soutenait