‹ La paternité chrétienne (volume 3)Chapitre 6 sur 14 · Héb.,iv · texte numérisé non relu

Héb.,iv

l'origine des déviations qu'il faut s'y prendre. Un esprit commence-t-il à ne plus se tenir aussi ferme; y sent-on un ébranlement, une agitation intérieure ; n'a-t-il plus pour les idées fausses la même répulsion et pour les théories mensongères le même éloignement ; a-t-on lieu de craindre que certains discours irréligieux soient écoutés avec complaisance, que certains livres d'une doctrine mauvaise soient accueillis avec plaisir; c'est au moment même de ces premières manifestations qu'un •père intelligent interviendra avec prudence.

Sa tâche est délicate; il faut éviter de froisser cette indépendance naturelle qui, dans le jeune homme aussi bien que dans un coursier vigoureux, se cabre aisément et, une fois effarouchée, ne se rend plus même à la main qui caresse et qui flatte. Nous l'avons dit déjà bien des fois, ce n'est point comme d'assaut qu'on pourra emporter la place. Qu'on étudie plutôt ses diverses avenues, qu'on se rende compte du chemin à prendre pour y pénétrer sans violence. Il est assurément plusieurs portes dont un père dévoué et tendre ne peut

manquer d'avoir la clé. Il attendra, s'il le faut, les moments favorables ; il ne craindra point, si la chose est opportune, d'allonger sa route et de faire un détour. Tantôt obliquement, antôt d'une manière directe, il abordera la difficulté ; il opposera aux influences du dehors son influence personnelle et victorieuse ; puis, ramenant doucement à son centre l'esprit qui s'en était écarté, il l'assoira de nouveau dans la solide et immuable vérité des principes chrétiens et des traditions de famille. S'il s'est fait dans ses idées une lacune, il la comblera ; s'il reste dans son intelligence une souffrance, il s'efforcera de la guérir; après avoir cicatrisé les plaies, il visitera l'armure offensive et défensive, pour la réparer, ou encore, pour aviser aux moyens d'ajouter ce qui y manque. Certes, Messieurs, il faut proclamer heureux le jeune homme qui vit sous l'égide d'un semblable père ; plus que tout autre, il peut se féliciter d'être à couvert de l'erreur, et si jamais il en devient victime, on ne devra l'imputer qu'à sa volonté mauvaise, à ses résistances obstinées.

Nous voyons des plantes qui se nourrissent à peu près exclusivement par leur feuillage. Elles ont à peine besoin de racines, et celles dont elles se pourvoient ne sont jetées qu'à fleur de terre. Un pan de muraille, un roc presque nu leur suffisent pour naître et se développer à l'aise. Mais aussi semblent- elles indifférentes au séjour qu'elles ont choisi; vous les transporteriez ailleurs qu'elles s'apercevraient à peine du changement ; elles continueraient à y vivre sans regret, à y fleurir sans amère comparaison et sans aucune manifestation de tristesse. Tout différents sont ces arbres vigoureux qui nous charment par leur taille élancée et par leur épais ombrage; si vous voulez les transplanter sans péril, il faudra les tromper en quelque sorte en transportant avec eux le sol où ils ont crû et dont ils sont devenus désormais comme inséparables, Cette terre leur est nécessaire parce

qu'ils y plongent profondément et qu'ils y puisent toute leur vie. Ainsi en doit-il être aujourd'hui plus que jamais pour chacun des membres de la famille.

Autrefois, quand l'esprit chrétien formait comme l'atmosphère générale des sociétés, peut-être la plante restée chez elle sans racines avait-elle encore chance de rencontrer ailleurs son climat natal: maintenant presque partout le vent qui souffle est chargé de poisons mortels: c'est donc plus que jamais dans le milieu essentiellement saluhre oùla Providence a placé notre berceau, qu'il nous faut chercher l'air qui nous convient. Du reste, pour le respirer, il n'est pas nécessaire de demeurer toujours sous le toit paternel. Au loin il nous arrive encore, apporté par nos impressions premières, appelé par nos vieux souvenirs. Comme une brise rafraîchissante que nulle distance ne saurait arrêter, et qui vient trouver le jeune homme dans les ardeurs mêmes de la passion, dans les entraînements des compagnies, des affaires, des plaisirs; souvent il lui suffira de sentir cette

action pure, vivifiante, pour ressaisir des forces qu'il était sur le point de perdre et pour recouvrer tout à coup le courage de la vertu, du devoir, de l'honneur.

Mais ceci suppose que les racines de son cœur et celles de sa vie demeurent invariablement fixées dans la famille. Remarquons-le, Messieurs, ces affections que la nature ellemême s'est chargée d'établir, ne sont pas seulement la condition de nos plus douces joies, elles sont encore la garantie la plus efficace de notre persévérance dans le bien. Oui, plus la puissance d'attraction exercée par le foyer domestique sera forte, irrésistible, plus vous aurez lieu d'espérer que partout et toujours ceux qu'on y a vus autrefois réunis se rappelleront ce qu'ils étaient et se garderont de dégénérer. Jeté peut-être au delà des océans par les hasards de sa carrière , loin de son pays, loin des siens, le jeune homme se trouvera plus d'une fois face à face avec ces séductions auxquelles ne résistent pas toujours les âmes les plus affermies. Après de longs combats et de nombreuses victoires,

une heure pourra venir, où se sentant à bout de forces, il paraîtra sur le point de céder comme tant d'autres. La religion de ses premières années serait alors trop faible si elle était seule; mais avec les vérités qu'elle rappelle, ressuscitent aussi au fond de cette âme les impressions, les réminiscences, les traditions des anciens jours, tout cela dominé par l'image auguste du chef de la famille et de ses vertus. Pensez-vous, ieurs, que ce ressouvenir soit d'un médiocre secours au fort de la tentation? Ne voyez-vous pas cette figure immaculée d'un père chrétien se dressant tout à coup devant les yeux d'un enfant prêt à faillir, et lui tenant un langage qu'aucune autre bouche ne saurait lui faire entendre? Entre son cœur et le vice il y a ce regard auquel il n'échapperait pas, cet héritage d'honneur qu'il faudrait profaner, cette tète vénérée et chérie au front de laquelle il faudrait imprimer une souillure. Si violents que soient les entraînements, ils seront réprimés, l'amour du foyer aura sauvé le jeune homme.

Mais la force de cet amour tient en grande partie à l'unité dont nous parlons. Il tient à l'attitude qu'un chef de famille saura prendre vis-à-vis des siens, à cette unanimité de pensées, de sentiments qu'il aura réussi à établir entre tous, à ces épanchements où les âmes s'ouvrent et se versent l'une dans l'autre. Il faudrait, en quelque sorte, qu'elles fussent de cristal et que pas une de leurs dispositions ne demeurât cachée. La confiance mutuelle, une douce et respectueuse amitié qui se superpose aisément à l'affection plus profonde sans doute, mais aussi moins expansive, que la nature a créée entre les fils et les pères, une familiarité contenue — non point celle qu'on voudrait établir aujourd'hui sur les ruines du respect— mais celle qui rapproche les rangs sans les confondre : ce sont là assurément autant de moyens propres à attirer les cœurs et à les fixer dans la famille.

Le principal de tous, Messieurs., c'est vousmêmes; ce sont les sympathies que vous faites naître, le charme qui s'attache à votre personne, le bonheur que l'on goûte dans votre

compagnie. Oui, le père doit être le secret aimant qui attire et qui retient ; il y a dans l'action mystérieuse qu'il est appelé à exercer quelque chose qui dépasse les industries de la tendresse et qui dépasse même la puissance de la nature. Laissez-moi vous le dire, c'est un don divin, qu'il faut obtenir par la prière, acheter par le sacrifice, mériter et conserver par la pureté de la vie. La chasteté du père de famille est peut-être ce qui contribue le plus à lui donner cet ascendant et cet empire sur les âmes. Pour lui, ce n'est point simplement une question personnelle que de fuir toute souillure; plus il en est exempt, plus la lumière de sa vie rayonne et enveloppe les siens, plus l'arôme qui s'échappe de lui les embaume et les enivre; on ne peut se défendre de l'aimer, parce que lui-même il aime d'une manière plus pure; son cœur reste plus jeune, plus entier: il a plus de fraîcheur, par conséquent plus de ressemblance avec les affections naïves qui naissent autour de lui et qu'il s'agit de développer.

Messieurs, quand il n'y aurait point d'autres

considérations, je dirais au père qui veut être digne de ce nom, je dirais à celui qui veut rattacher indissolublement à son amour l'amour de tout les siens; en un mot, à vous tous je dirais : Soyez chastes. C'est à la pureté de la vie conjugale que d'avance sont dévolus d'immenses trésors de dilection; et comme la piété dont Dieu même est l'objet, cette autre piété qui unit entre eux les époux, a pour elle toutes les promesses de la vie présente et toutes celles de la vie future.

Une difficulté m'a été signalée au sujet de certains livres plus ou moins opposés à nos croyances et qui menacent parfois d'entamer l'unité des idées dans la famille.

Il en est, me disait-on, qui font grand bruit, dont tout le monde parle, et qu'il est à peu près impossible que le jeune homme ignore. Si on les lui interdit, il les lira en secret. Ne serait-il point à propos, en certains cas, que le père prenne les devants, qu'il lise avec lui l'ouvrage dangereux, démasquant la fausseté,

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relevant l'erreur, mettant l'autidote à coté du poison, en sorte que la lecture devienne inoîfensive et qu'en même temps la curiosité soit satisfaite ?

Rien ne me semble plus judicieux que cette réflexion. Elle suppose, il est vrai, un père instruit et capable; mais pourquoi ne ferait-il pas en sorte de l'être? Le monde fourmille d'hommes qui manquent de loisirs seulement parce qu'ils ne savent pas ménager leur temps; d'autres en ont, dont ils ne savent que taire et dont peut-être ils abusent. Que ne suiveut-ils de plus près les études de leurs enfants, et que n'apprennent-ils eux-mêmes, ou du moins que ne rapprennent-ils assez de choses pour se trouver toujours au niveau de ceux qu'ils doivent conduire ?

Messieurs, je n'ignore pas qu'une mesure uniforme de science ne saurait vous convenir à tous. Le tourbillon des affaires en absorbe plusieurs; l'âge, les facilités ne sont point partout les mêmes. Mais faut-il que l'influence paternelle se trouve diminuée, annulée par une trop grande infériorité vraie ou appa-

rente dans les questions littéraires ou scientifiques? N'est-il pas à craindre que l'orgueil de l'enfant ne soit surexcité, quand il se sentira habituellement dans une sphère que ses parents n'abordent pas? Les conversations de la famille ne sont-elles point exposées à languir, quand ce qui fait l'ubjet des préoccupations du fils sera totalement étranger aux préoccupations du père?

N'exagérons point le danger. S'il y en a un réel dans ce que je dis, il a existe de tout temps; il est devenu plus inévitable que jamais dans le déclassement propre aux sociétés démocratiques. En supposant même une différence du côté de la culture intellectuelle, un père sage, éclairé ne se désintéressera jamais de la formation morale de ses enfants, et ne laissera point échapper totalement de sa main le gouvernail des idées. C'est en ramenant toujours les esprits à la vérité, c'est en prenant pour mesure de toutes choses la sublime simplicité de la doctrine catholique, en coulant pour ainsi dire clans ce moule divin la pensée de la famille tout entière, que

le père fidèle à ses devoirs pourra répéter la parole de saint Paul : Filioli quos iterum par* turio donec formetur Christus in vobis*. Former l'intelligence de ses enfants sur la parole même de Jésus-Christ révélée dans l'Evangile, c'est son ambition et c'est aussi son bonheur.

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