On ne vit point sans souffrir quand on aime ]. m, c. "o
Prenons d'abord l'hypothèse la plus favorable. Considérons un de ces foyers privilégiés, où les affections sont toujours vivantes et se payent mutuellement de retour. Nous donnerons ensuite un regard à ces intérieurs moins heureux , où les âmes , sans être entièrement séparées, se sont pourtant laissées gagner par une certaine froideur. Puis nous ne craindrons pas de franchir par la pensée d'autres seuils, de pénétrer dans ces tristes demeures d'où l'entente mutuelle est complètement bannie, parce que les affections en sont absentes.
Que nous apprendra cette revue successive?
Peut-être, Messieurs, qu'à des degrés bien différents sans doute, elle nous montrera partoutrépreuve et partoutla douleur. Qui pourra dès lors caresser l'espoir de faire seul exception à la règle commune? et qui ne se sentira plus fort pour supporter les chagrins auxquels la condition humaine nous condamne Q
Nous voilà donc placés dans les conditions les plus avantageuses. Nous supposons la famille établie sur la base de profondes et solides affections, qui se répondent réciproquement, les unes aux autres, avec une égale intensité. L'entente existe; bien loin d'être troublée ou de se voir affaiblie avec le temps, l'harmonie n'a fait que se perfectionner de jour en jour; les faibles dissonances qu'on avait pu saisir à l'origine, se sont fondues peu à peu dans un accord final, sur lequel tout se repose, et l'oreille, et le cœur.
Je le demande, n'est-ce pas à l'ombre de pareils attachements que pourra se rencontrer une vie tranquille et heureuse ?
Ceux qui s'abandonnent à cet espoir, ont négligé une foule d'autres considérations, qui pèsent lourdement dans la balance, et dont il faut absolument tenir compte.
Voici, avant tout, des inquiétudes d'autant plus vives que ceux qui en sont l'objet, tiennent, dans nos amours, une plus large place. Leur santé, leur existence même courra de terribles périls; c'est à ceprix seulement que s'achètent les satisfactions les plus légitimes et les plus nécessaires de la nature.
Quoi de plus doux que la paternité? Mais, Messieurs, quoi de plus cruel que ces alarmes qu'elle vous coûte, en menaçant de vous enlever vos joies, avant même qu'elles soient complètes? Pour devenir mère, la jeune femme est obligée de s'offrir elle-même, comme en holocauste: et pour lui donner cette gloire qu'elle a tant ambitionnée, vous êtes obligés vous-mêmes d'exposer à la mort ce que vous avez de plus cher au monde.
Je veux bien que vous soyez sortis triomphants de cette première épreuve, où si souvent, hélas! le bonheur domestique fait naufrage; que vous êtes loin encore d'avoir traversé tous les soucis qui se rattachent à l'apparition d'un berceau !
L'enfant ! >nt la naissance vous rend si fier
est entré dans le monde avec peu de garanties. Sa faiblesse est extrême et les dangers qui l'enveloppent, sont nombreux. Aussi sa conservation sera-t-elle longtemps encore un problème. Les espérances qui reposent sur cette tête fragile, se verront à chaque instant sur le point d'être détruites. N'eussiez-vous que cette sollicitude, elle est, pour ainsi dire, de toutes les heures. La juste frayeur qu'inspirent tant d'accidents, fréquents au jeune âge, serait plus que suffisante pour nous enlever toute sécurité.
Et ce n'est point là une de ces phases qu'on a traversées, pour n'y plus revenir. Chaque fois que Dieu vous rendra père, vous devrez payer cet honneur des mêmes inquiétudes et des mêmes alarmes.
Si la santé ne vous inspire point de frayeur, ce sera la séparation qui viendra entraver le cours paisible de vos joies.
Des nécessités impérieuses éloignent souvent l'homme de son foyer, et le retiennent plus ou moins longtemps comme en un triste veuvage. De leur côté, les enfants
ne sauraient y rester toujours. A peine en a-t-on joui pendant les premières années, qu'il faut songer à leur éducation, puis, un peu plus tard, à leur établissement. 0 père, faites taire votre cœur, 6 mère, refoulez vos larmes ; l'intérêt bien compris de ces jeunes gens et de ces jeunes filles exige, de votre part, un douloureux sacrifice; laissez-les partir; que dis-je? exécutez, pour ainsi dire, de vos propres mains, l'arrêt que votre amour porte contre lui-même.
Pendant ces périodes de séparation, que d'angoisses, que de péripéties! Des voies si différentes qui s'ouvrent devant l'enfant, quelle sera celle qu'il va prendre? Il en est qui semblent droites, mais qui bientôt deviennent tortueuses; et celles-là, comme dit l'Écriture, aboutissent à une honteuse mort*. Et que de chemins conduisent la jeunesse à ce triste dénoûment! L'un y vient par la route de l'indiscipline, un autre par celle
1. Est via quse videtur homini recta et novissima ejus ducunt ad mortem. (Prov., xvi. 25.)
LES ÉPRÉUVFS DK NOS AFFECTIONS. 141
de la paresse; ceux-ci y sont amenés par leurs propres défauts; ceux-là y courent en subissant une fatale influence, et servent moins leurs désirs personnels qu'ils n'obéissent aux passions des autres.
Si vous calculez les probabilités qui se dressent à rencontre de vos vœux les plus ardents, quel est, dites-moi, le côté qui l'emporte? Combien de cbances favorables avezvous ; et, en revanche, combien de chances menaçantes?
C'est cette perspective qui tient toujours en baleine les parents chrétiens. La moindre déviation les peine, les fait réfléchir. Un jour, c'est le travail qui se ralentit; une autre fois, c'est la soumission qui cède la place à l'esprit d'indépendance. Un instinct secret les avertit, par moments, de je ne sais quelle action mystérieuse et occulte qui commence à se faire sentir. Il y a déjà des symptômes significatifs qui la trahissent. L'ouverture de cœur a diminué, la tendresse se refroidit insensiblement, et les affections d'autrefois n'ont plus ni la même expansion, ni la même can-
deur C'est eu vain que la sollicitude paternelle justement alarmée redouble d'attention et de vigilance. Si les effets sont visibles, la cause première se cache; si le mal n'est que trop facile à constater, le principe qui l'engendre ne se laisse pas saisir.
Phénomène étrange et inexplicable! Tandis que de jeunes rejetons d'une souche gâtée reperdissent, on voit se dessécher la sève qui provenait des troncs les plus vigoureux. Vous me comprenez : il n'est pas rare que d'un sang irréligieux sortent de jeunes hommes pleins de foi; pendant ce temps, ce sont les fils des plus vertueux et des plus exemplaires qui se signalent par de plus odieux scandales. Le contraste est si frappant qu'il ne reste plus qu'à s'écrier avec l'Apôtre : 0 profondeur des jugements divins1 î Oui, sans doute, la répartition des faveurs surnaturelles suit un cours tout différent de celui que lui assigneraient nos pensées. Oui, aussi, la liberté personnelle
1. 0 altitude, scieutiœ Dei! quam inconiprelietisibilis sunt judicia ejus. (Roni-, %h
a une marche capricieuse : et ses écarts sont de nature à déconcerter toutes nos prévisions '.
Quand le côté moral vous laisse sans inquiétudes, ce sont peut-être des infirmées précoces qui amènent dans les études un arrêt forcé; c'est la maladie qui afflige, la mort qui frappe, et qui, pour se montrer plus impitoyable, choisit le moment même où l'on allait enfin recueillir le fruit d'efforts prolongés.
Aurai-je tort de formuler ainsi la loi générale : Plus on aime, plus on est expose à souffrir? Les exceptions sont si rares que nous-mêmes nous n'y croyons pas. Et quand nous voyons une famille dont la joie paraît sans mélange, je l'ai dit, Messieurs, son bonheur même nous fait peur. Ce ciel sans nua-
1. L'auteur de la Divine Comédie exprime ainsi la vérité dont nous parlons ici :
Rade volte risurge pef li rami.
L'umana probitâte, e questo vuole
Quel chc la dà, peiclie dà lui si ehumii.
(Dante, Purgat.^ cli. mi.
ges nous semble plein de menaces ; sa sérénité laisse pressentir quelque ouragau prochain, qui sera d'autant plus terrible qu'il était inattendu et qu'on était moins prémuni contre sa violence.
A vrai dire, Messieurs, nous ne jouissons jamais pleinement; notre paix est constamment agitée, pleine d'amertume, travaillée de douloureuses émotions1. Nos fêtes ne nous apportent qu'illusion, et nous craignons toujours d'être trompés par nos sourires"2. De toutes les consolations que Dieu lui a données, la famille peut dire avec le fils de Saul : En traversant l'aride désert, j'ai porté à mes lèvres ce peu de miel, recueilli à la bâte comme à la pointe du glaive; et voici que la mort vient déjà tout me ravir : Gustans gustavi insummitate virgie... paululum mellls ; et eoce ?no ri or \