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LES ÉPREUVES DE NOS AFFECTIONS. Uo
Le vrai remède à tant de souffrances ne serait-ce pas de s'élever plus haut, et de faire monter avec soi ses affections dans une sphère supérieure, où elles puissent être, en quelque sorte, hors d'atteinte. 0 mes frères, s'écriait l'Apôtre, le temps est court, et ce que vous avez entre les mains, menace à toute heure de vous échapper. Que reste-t-il donc à faire, sinon que ceux qui ont des épouses se regardent comme n'en ayant pas ; que ceux qui pleurent, comptent pour rien leurs larmes; que ceux qui se réjouissent, tiennent leurs joies pour non avenues * ?
11 ajoute qu'il faut user de ce monde comme si on n'en usait point2, c'est-à-dire, Messieurs, y poser le pied d'une manière si légère, qu'on y cherche moins un lieu de repos, qu'un simple point d'appui pour prendre son élan
- Tempus brève est; reliquum est ut qui habent uxores tanquam non habentes sint; et qui fient tanquam non fiente^ et qui gaudent tanquam non gaudentes. (I Cor.,
2 Et qui utuntur hoc mundo tanquam non utantur (1 Cor., vu, 31.)
vers des réalités supérieures. N'allez pas croire que ce détachement soit impossible, ou qu'il doive nuire à la vivacité de vos sentiments. Ce qu'on demande de vous, ce n'est pas de détruire vos affections, c'est de leur donne i des ailes. La confiance en Dieu, d'une part, de l'autre, la résignation parfaite à sa volonté sur nous, tels sont les instruments de ce vol ; tels sont les soutiens puissants, qui tenant l'âme au-dessus d'elle-même, lui assurent unu noble indépendance, non- seulement vis-à-vis des épreuves qui viennent du dehors, mais aussi en présence de celles qui naissent de nos relations les plus sacrées et les plus irréprochables.
Nous passons à la seconde hypothèse; et celle -ci répond à une réalité malheureusement fort commune.
L'union laisse à désirer dans la famille, parce que la correspondance n'y est pas parfaite. Vives et profondes d'un côté, les affections rencontrent, de l'autre, une froideur au moins relative; la réciprocité fait défaut, les cœurs, au lieu d'être comme plusieurs miroirs ardents réfléchissant les rayons qui s'y concentrent, ne les renvoient qu'affaiblis et dépouillés partiellement de leur chaleur. Quiconque a l'expérience du monde, dira si cette situation est rare entre les époux. De plus, en une certaine mesure, elle apparaît presque fatalement dans l'attitude des fils envers leurs pères.
En effet, suivant une maxime très-vraie, l'affection est un fleuve qui descend bien plus qu'il ne remonte. Ne vous y trompez pas ; vous aimez vos enfants plus que vous ne serez aimés d'eux ; eux-mêmes, à leur tour, chériront ceux qui leur seront donnés, avec une tendresse qui ne leur sera point entièrement rendue. Faut-il se plaindre de cette inégalité? N'est-ce pas l'honneur de notre nature que ce désintéressement obligé, qui caractérise ses
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foQctions les plus nobles ' ? La paternité humaine serait amoindrie, si le salaire d'amour et de reconnaissance qui lui est accordé, était toujours proportionné à ses propres dépenses. Il lui faut cette perspective d'un retour incomplet, insuffisant, peut être absolument nul, pour conservera ses dévoùments de toutes les heures, la beauté, la grandeur morale qui en font le prix.
Il arrive aussi que les attachements domestiques ne gardent pas le degré d'intensité qu'ils avaient au début.
Le cœur de .l'homme est ainsi fait. Il se lasse vite, même de ce qu'il y a de meilleur. Sa mobilité le pousse à fuir la monotonie, à
1. Et parce que la nature semble nous avoir recommandé (l'affection que l'engendrant porte à sou engeance), regardant a estendre et faire aller avant les pièces successives de cette sienue machine, ce n'est pas merveille, si, à reculons, des enfants aux pères elle nest pas si grande; joinct cette autre consiération aristotélique, que celuy qui bien faict à quelqu'un l'aime mieulx qu'il n'en est aimé; et celuy à qui il est deu aime mieulx que celuy qui doict; et tout ouvrier aime mieulx son ouvrage qu'il n'en serait aimé, si l'ouvrage avait du sentiment. (Montaigne. Essais, 1. II, ch. vin.)
chercher une nouveauté funeste. La satiété le gagne et le dégoûte de ce qu'il a. Souvent même la possession d'inestimables trésors suffit pour leur enlever tout leur charme. Où il n'y a plus d'obstacles, il n'y a, pour ainsi dire, plus de séduction; tandis qu'au contraire l'inconnu, et surtout l'illicite, exercent leur prestige et se parent d'attraits imaginaires.
D'ailleurs le temps use peu à peu tout ce qui ne participe point aux privilèges de l'infini. Ii entame les grâces extérieures, il fane cette fleur de jeunesse et de beauté, qui exerçait sur l'homme un attrait irrésistible, et la dépouille bientôt de sa première fraîcheur. Tandis que le temple extérieur de l'âme perd de son éclat, l'esprit qu'on a fouillé dans tous les sens, par le fait même de la vie en commun, n'a plus rien d'inexploré à offrir. L'intérêt manque dans les conversations, réduites à reprendre sans cesse les mêmes chemins et à revenir indéfiniment en arrière. Quoique l'habitude ait créé des besoins d'intimité, qui sait si l'on y trouve encore tout ce qu'on leur
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demandait autrefois, je veux dire cette plénitude, au prix de laquelle tout le reste ne comptait plus? Il semblait alors que le monde n'existait pas, qu'il ne pouvait rien ajouter aux délices de ces communications et de ces épanchernents. Les tristesses, les joies étaient partagées; les moindres pensées, échangées dès leur naissance; deux fleuves s'étaient rejoints et n'en formaient plus qu'un seul; deux âmes s'étaient versées l'une dans l'autre et n'avaient plus qu'une même vie.
De cette fusion primitive, que restë-t-il? Si, par malheur, elle suit une progression décroissante, à quel terme en est-elle arrivée? Est-on à la période de l'amitié, à celle de la simple estime mutuelle? N'y aurait-il plus déjà qu'une coexistence exigée par la solidarité des intérêts; une sorte d'association d'affaires, amenant des préoccupations communes, nécessitant des contacts de tous les jours, qui seule peut-être s'opposerait à la dissolution de l'unité sainte? Si c'est là qu'on en est venu, il faudra pleurer sur ces ruines, incapables d'abriter le bonheur.
Et pourtant remarquez qu'en admettant ce ' refroidissement graduel, je n'ai supposé ni scandale, ni oubli de la foi jurée. Que sera-ce donc, si des fléaux bien plus redoutables sont venus s'abattre au foyer? L'inconduite d'un seul membre de la famille suffit à empoisonner la vie de tous les autres.
Il y a parfois un secret fatal, qu'on avait soupçonné longtemps, qu'on n'osait ni laisser voir au debors, ni s'avouer à soi-même. Combien d'années n'a-t-on pas lutté contre des présomptions trop fondées ou contre l'évidence elle-même? Les preuves se multipliaient, on les rejetait avec indignation; les faits s'imposaient, on ne voulait pas les voir. Un jour enfin, la lumière s'est faite ; elle a lui avec un tel éclat qu'il est devenu impossible de conserver des doutes. 0 révélation cruelle I Ce qu'elle renferme, sont-ce des tristesses sans consolation? Est-ce une douleur à laquelle il ne reste plus d'espérance ?
Sans examiner encore si l'abîme est plus ou moins profond, disons que la personne qui a failli, n'est peut-être pas seule coupable. Il
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faut imputer, eu grande partie, son malheur à ceux qui devaient veiller et qui n'ont pas eu l'œil ouvert; à ceux qui devaient entretenir le feu sacré et qui l'ont laissé s'éteindre.
Nous l'avons dit, il est de jeunes époux, tellement peu soucieux de leur avenir, qu'ils semblent prendre plaisir à étouffer les germes précieux que la Providence leur avait remis en mains. Par crainte de se gêner, de déranger leur train de vie ou de sacrifier de vieilles habitudes, ils laissent leur foyer désert. Ils vivent au dehors, sans s'inquiéter de savoir s'il n'y a pas sous leur toit un être qui souffre de cet isolement; si une âme aimante et sensible ne se désole pas de cette espèce d'abandon, auquel on la condamne. Celui qui devait être pour elle un soutien, se dérobe; celui qui devait lui fournir conseil et protection, n'apparaît plus. Comment s'étonner qu'elle s'accoutume peu à peu à se passer de lui, et que, ne recevant pas l'influence vitale de son côté, elle se trouve prédisposée à en subir une autre mortellement funeste, qui tôt ou tard ne manquera pas de se faire sentir?
Messieurs, disons-le ouvertement, c'est là un des résultats les plus fâcheux de ces réunions exclusives, habituellement si chères aux hommes de notre temps. Le cercle, le club, enlèvent périodiquement à leur foyer une foule considérable de maris, dont la place eût été près de leurs épouses et de leurs enfants. Ceux qui sont bien avisés, s'interdiront ces sorties trop répétées ; ils disputeront également aux nécessités de la vie politique, le temps qu'elles voudraient absorber sans grand profit. L'ajouterai-je? ils se défieront même de cette multiplicité de charitables rendez-vous, qui, avec un but excellent d'ailleurs, auraient le grave inconvénient de séparer sans cesse ceux qui doivent, en quelque sorte, demeurer inséparables.
Il est des heures qui appartiennent essentiellement à la famille. Le soir est son moment préféré où, le bruit des afiaires cessant, elle peut se recueillir, se posséder, jouir un peu d'elle-même et se retremper dans ses saintes affections.
Quand les relations mondaines viennent trop
souvent lui ravir ce trésor, c'est un détriment que rien ne compense. Et s'il est vrai que les œuvres catholiques ont toute sorte de titres pour y prélever leur part, elles-mêmes ne seraient pas bien venues à vouloir l'absorber presque entièrement, au risque de compromettre des intérêts majeurs. Mais surtout, Messieurs,que penser de ces hommes, de ces jeunes époux, qui, rentrant des fêtes du monde à une heure déjà avancée de la nuit, repartent encore, laissant là leurs proches, pour aller chercher à leur cercle de nouvelles distractions et de nouveaux plaisirs?
Eh ! quoi ! leur dirai-je, votre maison vous est-elle devenue si odieuse, que vous n'y puissiez remettre le pied, sans éprouver aussitôt le besoin d'^n sortir? Malheur à celui qui fuit sans cesse le port, n'aimant que le bruit des flots et l'agitation de la tempête ! Mille fois il avait échappé ; une dernière fois il périra; et quand pour sa personne il n'aurait rien à craindre , ces absences désolantes finiront pas le rendre indifférent aux siens. Un jour viendra que, remettant le pied sur
son seuil, il s'apercevra bien tardivement qu'il n'y est plus qu'un étranger ; désormais ni dans les affections, ni dans les pensées, il ne saurait plus recouvrer ce siège d'honneur, qu'il occupait autrefois sans conteste.
Je ne veux pas, Messieurs, vous tracer le triste tableau d'un de ces foyers qui sont complètement déshérités d'entente mutuelle et d'attachements réciproques.
Le monde ne s'aperçoit peut-être de rien. Les convenances sont observées; on y trouve des égards, des soins extérieurs, qui pourraient de loin ressembler au dévoûment. Mais un observateur attentif ne s'y trompe pas. Sous ces apparences plus ou moins satisfaisantes, ce qu'il constate, c'est une froideur glaciale et une indifférence absolue.
On voit là deux êtres juxtaposés et non unis: deux natures rapprochées, mais que rien n'a pu fondre ensemble, soit qu'elles se sentent instinctivement antipathiques l'une à l'autre, soit qu'après avoir éprouvé une sorte d'attraction, la réaction n'ait pas tardé à se produire et l'ait changée en mouvement répulsif. Que voulez-vous que l'on mette en commun ? Les idées ne se ressemblent pas; la contradiction règne dans les goûts; à peine un sujet de conversation peut-il être proposé, qu'il ne soulève à l'instant des oppositions et des conflits. Le plus sage est de se taire; car le silence est le seul refuge où puisse s'abriter encore une espèce de paix relative
C'est alors, nous l'avons dit ailleurs, que le tête-à-tête pèse aux époux comme un fardeau ; que tous deux éprouvent le besoin d'y échapper, soit en se fuyant mutuellement, soit en appelant à leur secours des étrangers, dont la présence rendra les chocs moins directs et les collisions moins fréquentes.
Toutefois, obligés de vivre ensemble, ils sont en même temps chargés d'une tâche dé-
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licate, qui exigerait le plus parfait accord. Gomment introduire dans la direction de leurs enfants cette harmonie, cette unité, qui pourrait seule assurer le succès? Comment porter ensemble le même joug? Du moment que le lien qui les retient est devenu une chaîne intolérable, ne vaudrait-il pas mieux le briser tout à fait, et rendre à la liberté ceux qui ne trouvent plus dans leur union qu'un dur esclavage ? . ■
Vous le savez, Messieurs, des voix s'élèvent çà et là pour faire entendre ce conseil. Elles réclament ce qu'on a nommé le bénéfice du divorce. De peur qu'une fois la porte ouverte, la multitude ne s'y précipite, on prendra, nous dit-on, des mesures sévères; on entourera cet acte de difficultés, on accumulera autour de lui les formalités légales et les précautions judiciaires. Mais du moins toute possibilité de rupture ne sera pas enlevée. Gomme en Angleterre, comme en Belgique, il y aura un refuge pour ceux qui souffrent ; on ne les condamnera pas à traîner sans espoir le boulet irrévocablement rivé à leurs pieds.
Ainsi s'expriment certains légistes; ainsi pensent, nous assure rt- on, plusieurs de ceux qui sont venus siéger dans nos assemblées délibérantes.
Insensés, qui ne voient pas qu'ils détruiraient par là même ce que saint Paul nommait l'honneur du mariage chrétien : honorabile amnubium ■ ! Du moment que vous laissez subsister un doute, si léger qu'il puisse être, sur la perpétuité de l'union, vous lui enlevez sa sécurité, vous transformez son caractère, vous la rabaissez au niveau d'une convention précaire et conditionnelle.
Permettez que je n'en appelle pas même à votre foi. Laissons de côté l'Évangile, avec ses formules si nettes ; oublions le précepte du Christ, qui maintient, devant les murmures des Juifs, la loi de l'indissolubilité absolue.
Je me contente du sentiment public : je demande si, dans cette association, la plus intime de toutes, où chacun des époux, non content d'apporter ses biens, livre encore sa