‹ La paternité chrétienneChapitre 2 sur 57 · Job., vu · texte numérisé non relu

Job., vu

ternatives diverses, où il est à peu près impossible d'avoir constamment l'avantage, et dans laquelle les succès eux-mêmes sont presque toujours achetés par de cruelles souffrances. C'est la condition universelle. Regardez autour de vous, et dites-moi s'il y a beaucoup de vos semblables à y échapper.

Au milieu des discordes civiles qui arment un peuple contre lui-même, on peut bien arborer sur certains édifices un pavillon étranger, qui les couvre de sa protection et leur confère un droit d'immunité. Mais dans ce déluge de calamités dont est inondé notre monde, aucun signe préservateur ne saurait soustraire une maison aux invasions de la douleur ; nulle porte si bien fermée, qui ne s'ouvre devant elle ; et nulles précautions si bien prises, qui ne soient à chaque instant déconcertées par les coups imprévus qu'elle frappe d'une main aveugle.

Il est vrai que, si vous en croyiez seulement les apparences, vouspourriez penser que cette dure loi souffre çà et là quelques exceptions. Nous trouvons des familles à qui tout paraît

réussir, des foyers auxquels le bonheur semble venir par toutes les voies; vainement, dans leur ciel si pur, vous cherchez s'il se forme quelque obscurité ou quelque nuage ; pas une ombre ne se montre, pas un souffle menaçant ne se lève à l'horizon, et toutes les brises qui leur arrivent n'apportent que des promesses de paix.

Ainsi en jugent ceux qui ne voient les choses que du dehors ; mais il n'en est plus de même, si l'on pénètre plus avant dans le sanctuaire intime de la vie. Des mystères de souffrance se cachent derrière ces tressaillements ; le calice qui vous paraît verser la joie a une lie pleine d'amertume ; pour parler avec le Sage, les chants de l'allégresse ont l'accent de la douleur, et les sourires vont souvent s'éteindre dans les larmes *.

Bossuet s'étonnait, de son temps, de la quantité de pleurs que contiennent les yeux des princes; que ne dirons-nous pas de ceux

1. Risus dolore miscebitur et extrema gaudii lttçtus occupât. (Prow, xiv, 13.)

de la famille ? Vous ne pouvez jamais assurer qu'elle a entièrement payé son tribut; et quelles qu'aient été les précédentes désolations, soyez convaincus que la source n'en est pas encore tarie.

Mais quoi! Messieurs. Allons-nous nier vos privilèges et révoquer en doute ce grand principe, que, si le bonheur peut trouver un asile ici-bas, ce sera dans vos maisons qu'il viendra le chercher ?

A Dieu ne plaise que nous laissions dans l'ombre une vérité si consolante î Le sort de notre race est assez pénible pour que nous ne songions pas à dissimuler les rares allégements que la Providence lui accorde.

D'ailleurs, un trop grand nombre d'hommes poursuivent la joie où elle n'est pas ; et nous sentons le besoin de leur indiquer le lieu où elle fait son séjour. A ceux donc qui voudraient sérieusement l'atteindre, nous dirions volontiers : Rentrez chez vous ; allez vous abreuver à ces sources que Dieu lui-même vous ouvre; car vous n'en rencontrerez ailleurs ni de plus pures, ni d'aussi délicieuses.

Si cette soif de jouir qui tourmente votre cœur peut jamais être étanchée, ce sera vraisemblablement dans cette douce intimité, ce sera dans cette sécurité d'affections que vous four» nit le foyer de famille.

Le bonheur est là ou il ne sera nulle part. Toutefois, dès qu'il y atteint une certaine plénitude, on sent qu'il porte en lui une sorte de menace, et l'on commence à trembler pour ceux qui le possèdent.

C'est qu'en effet, nous sommes si peu accoutumés à rencontrer la joie parfaite ici-bas, que si, par exception, elle semble avoir élu domicile en quelque endroit, ou nous refusons de croire à sa présence, ou nous nous sentons alarmés pour son avenir. Nous nous demandons instinctivement combien de temps son règne durera. Nous cherchons avec inquiétude si la mer qui paraît calme, ne couve point déjà quelque terrible tempête; et nous sommes presque assurés que le jour encore serein ne se terminera pas sans amener quelque orage.

Hélas ! il faut bien le dire, ces tristes pro-

nostics ne sont que trop souvent réalisés. On prophétise à coup sûr, quand on annonce que les jouissances de la vie présente sont courtes; et plus la félicité qu'on aperçoit çà et là semble complète, moins on risque d'être démenti par les événements, qtfand on affirme que sa ruine est prochaine.

Disons, en outre, que la famille humaine, tout en étant le centre de douces émotions, cache aussi dans son sein le germe de nombreuses souffrances. Sa constitution, son but, le développement normal qu'elle est appelée à prendre, tout sème, pour ainsi dire, sous ses pas, les occasions de chagrins. Ailleurs les peines peuvent n'être qu'accidentelles, ici elles sortent de l'essence même des choses ; elles deviennent l'accompagnement nécessaire des grandes fonctions que la société domestique est appelée à remplir, Et cette loi se vérifie dès la première heure.

L'enfant ne peut venir au monde, sans exposer la maison où il entre au plus cruel de tous les deuils. La mère, en lui donnant le

jour, expose sa propre vie; et votre paternité,

Messieurs, n'a pu vous être acquise qu'au prix des plus poignantes inquiétudes. Ajoutez que les mêmes risques se renouvellent, accompagnés des mêmes angoisses, toutes les ne le foyer doit compter un membre de plus.

Si du moins on en était quitte pour les terreurs de ce redoutable moment !

Il s'en faut qu'il en soit ainsi. Durant de longues années, le cœur des parents sera presque Constamment déchiré, soit par des séparations inévitables, soit par des alarmes sans cesse renaissantes. A chaque période de l'enfance et de la jeunesse correspondent pour eux de nouveaux sujets de préoccupation.

Ce n'étaient tout d'abord que des appréhensions matérielles; ce seront bientôt des craintes d'un autre ordre, beaucoup plus vives^beaucoupplus profondes. A mesure que le jeune esprit se forme, et qu'on pourrait se promettre d'en jouir davantage, les dangers qui menacent la vertu, apparaissent prochains, imminents; l'instruction, le talent, les forces physiques même, tout devient un péril; en

sorte que les mêmes causes qui vous procurent de légitimes satisfactions, redoublent en même temps vos sollicitudes. N'est-ce point à la famille qu'il faudrait appliquer cette parole d'Isaïe : Vous avez multiplié le nombre de ceux qui sont à vous, mais vous n'avez point augmenté vos joies : Multiplicasti gentem, non magnificasti lœtitiam1. Plus l'homme avance dans la vie, plus il donne de prise sur lui aux ennemis de son bonheur. Les consolations qu'il cherche engendrent d'innombrables ennuis ; et son allégresse même a pour compagne obligée la souffrance.

Inutile d'insister davantage sur une vérité si palpable pour tous. L'expérience vous a suffisamment instruits; les jours difficiles que vous avez traversés, vous disent assez haut quelles tristesses peuvent encore vous attendre.

L'avenir vaudra-t-il mieux que le passé? Ses horizons seront-ils moins chargés, ses perspectives plus riantes et surtout moins

!. haie, tx, S.

trompeuses? Ce qu'il y a de certain, c'est que nous devons nous attendre à des pertes de plus en plus sensibles, à des deuils de plus en plus fréquents. La mort gagne du terrain sur les autres et sur nous. En supposant même qu'elle ne se hâte pas, elle envoie presque toujours devant elle un lugubre cortège d'infirmités, qui s'attaque à ce que nous avons de plus cher.

Quelle affliction pour ceux qui se sentent encore pleins de vigueur, de constater près d'eux les ravages que le temps exerce sur leurs devanciers! Sa main cruelle laisse de tristes vestiges non-seulement sur les traits extérieurs, mais parfois même sur les intelligences. On la retrouve jusque dans les cœurs, qu'elle rend soupçonneux, exigeants, où elle crée des ombrages qui n'avaient jamais existé. A chaque pas, les motifs de souffrances se multiplient et la vie devient plus difficile. S'il faut affirmer, comme nous l'avons fait, que le foyer tient en réserve pour l'homme une source de joies pures et délicieuses, il est juste d'ajouter que cette source est souvent troublée.

mêlée d'amertume et empoisonnée de mille désolations.

En outre, la famille chrétienne a ici un privilège, celui d'être exposée plus que les autres. C'est à elle qu'a été dite, en la personne du vieux Tobie, cette parole qui exprime bien la loi providentielle : Parce que vous étiez agréable à Dieu, il a été nécessaire que la tentation \înt vous éprouver : Quia acceptus eras Deo, necesse fuit ut tentatio probaret te *.

Pour tous les observateurs attentifs, il devient bientôt évident que cette divine visite de la tribûlation est peut-être encore plus ordinaire chez les justes que chez les pécheurs.

Oui, s'il y a quelque part une maison modèle, où toutes les vertus se soient donné rendez-vous, soyez sûrs qu'un jour ou l'autre, la douleur viendra, comme de préférence, frapper à cette porte. C'a été le scandale de tous les temps; et les esprits les plus éclairés ont eu besoin de se prémunir contre l'impression

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