‹ La paternité chrétienneChapitre 45 sur 57 · Ps. vni · texte numérisé non relu

Ps. vni

elle rencontre pourtant, dans la nature de l'enfant, des obstacles nombreux.

Elle lui coûte, parce qu'elle demande une attention dont il est peu capable. Il la délaisserait volontiers, pour courir à ses amusements et à ses plaisirs. Je sais que, dans les premières années, ce sera plutôt le rôle de la mère de présider à ces exercices ; et cependant je ne puis croire que vous consentiez à y rester complètement étrangers. 11 y a une telle puissance dans votre exemple! Si vos fils voient celui qu'ils respectent et qu'ils aiment, tomber à genoux, dans l'attitude du recueillement et du respect , comme ils se feront une haute idée de la majesté invisible, à laquelle s'adresse le culte domestique ! Gomme ils se sentiront encouragés eux-mêmes et fortifiés dans les témoignages de leur foi !

Supposez, au contraire, qu'ils n'aient jamais été témoins de ces actes religieux; ne viendra-t-il point un jour, où ils se demanderont pourquoi on exige d'eux ce qu'ils n'ont jamais remarqué dans l'ordre du jour paternel ?

Vous dirai-je l'inquiétude d'une mère pieuse, lorsque, arrivés à l'âge de la réflexion, ses fils vont s'apercevoir que leur père ne prie pas ? Que de précautions pour celer le fatal secret! que de louables artifices pour donner le change et éviter une révélation qui, malgré tout, paraît inévitable !

Rien de semblable à redouter chez vous. Messieurs; et il faut vous en féliciter hautemont. Nous savons, par notre expérience personnelle, de quel poids est pour chacun cette influence qu'il a trouvée à son foyer. La foi d'un père constitue, en quelque sorte, un témoignage de crédibilité plus efficace que tous les autres. Dans certains moments d'hésitation, de doute, au milieu des assauts livrés à nos convictions par un siècle incrédule, ce seul souvenir suffira souvent pour nous maintenir dans la voie droite, ou nous y ramener, si nous l'avions abandonnée momentanément. Il est dans la vie des heures troublées, où les autres preuves n'auraient plus de puissance ; celle-là leur rendra toute leur valeur, et c'est elle qui en assurera le triomphe.

Avec l'éveil de la raison, on a vu commencer dans l'enfant l'exercice de la liberté, et par conséquent aussi, ses déviations.

L'ivraie a paru au milieu du bon grain. Les défauts ont levé la tête ; quelques-uns se sont fait une place plus large; et l'on a déjà pu constater quel serait le vice dominant du caractère, Chez ceiui-ci, la vivacité; chez un autre, Tétourderie; dans un grand nombre, l'entêtement, l'obstination , l'esprit d'insubordination et d'indépendance; en quelques-uns, la mollesse, l'horreur du travail et de toute contrainte.

La parenté, je l'espère, n'aura pas été sans combattre ces tendances funestes. L'a-t-elle fait avec succès? Pas toujours. L'enfant était si jeune î On fermait les yeux sur une foule de manquements. On aurait craint de lui trop demander; on mettait tout au compte d'une légèreté bien naturelle à cette période de la vie.

Voici du moins le moment favorable. A mesure que les perspectives du grand acte qui va s'accomplir, deviennent plus proiii. a

290 TBENTE-QUÀTRIEME CONFERENCE.

chaînes, on est en droit d'attendre, d'exiger davantage. Gomment ne pas insister sur la réforme morale, qui en est le préliminaire obiigé? Comment ne pas rappeler fréquemment à l'enfant les conditions de pureté, de générosité, qu'il Lut réunir e.n soi, pour aller au-devant de Celui qui est la sainteté par essence ?

Hélas i Messieurs, nous serons forcés de le reconnaître, il y aura peut-être déjà eu bien des ravages opérés dans ces jeunes âmes. Le mal est précoce; on a beau se flatter de lui avoir fermé toutes les avenues, il pénètre par des voies secrètes, auxquelles on n'avait pas songé; il sait au besoin se frayer des routes souterraines et invisibles, contre lesquelles la surveillance même la plus active, est forcée de se déclarer impuissante.

Quoi qu'on fasse d'ailleurs, il est des portes qu'on ne peut murer entièrement. La curiosité, un instinct inné d'imitation, l'amour du plaisir et l'attrait de l'inconnu sont, au tond de ces natures vives et candides, comme

un appel adressé de loin à toutes les expérimentations dangereuses. Que les occasions se produisent au dehors, elles sont sûres de nouer au dedans certaines intelligences, capables de livrer la place qu'il importait tant de ne pas laisser prendre.

Aussi lé grand art des parents est d'écarter à tout prix ces rencontres malheureuses.

Je me demande parfois, Messieurs, si le bras du Seigneur est raccourci, et s'il ne se trouve plus parmi nous de ces naissances, prévenues d'une grâce spéciale, comme celles d'un Stanislas ou d'un Berchmans. Qu'estce que Dieu ne ferait pas un jour de vos enfants, s'ils gardaient, sans aucune diminution, l'innocence parfaite de leurs débuts ? Le malheur est que cette fleur, si belle et si pure, ne conserve presque jamais toute sa fraîcheur ; que le plus souvent elle ne tarde pas à se dessécher et à se flétrir.

Et quand il en est ainsi, à qui la faute? Est-ce l'enfance, est-ce la parenté qui est ici le vrai coupable ? Ou plutôt toutes les deux ne méritent-elles pas d'être sévèrement

reprises; l'une, parce qu'elle a cédé à des entraînements défendus, l'autre, parce qu'elle n'a su ni prévoir, ni prémunir? Et s'il y a dans la gravité des fautes une différence, ne faut-il pas la mettre surtout au compte de ceux que la maturité de l'âge, et la pleine conscience de leur devoir devaient rendre mille fois plus vigilants et plus attentifs?

A mesure que les approches du sacrement se font sentir, à la douce allégresse qu'elles apportent, se mêlent de justes préoccupations et des craintes qui ne sont que trop justifiées. L'enfant paraitra-t-il à la table sainte avec cette robe immaculée, dont il avait été revêtu au jour de sa première régénération? S'il pouvait la présenter nette de toute souillure, quelle supériorité, sur les autres convives, ne lui donnerait pas ce vêtement glorieux? Les âmes demeurées intactes exhalent un arôme plus exquis. Elles ont un charme qui n'appartient qu'à elles, et exercent une séduction à laquelle Dieu lui-même ne sait pas résister.

0 vous, qui connaissez la valeur de ce trésor, que ne ferez-vous pas pour l'assurer à ceux que vous aimez le plus sur la terre ? Sans doute, s'il le fallait, vous céderiez tout le reste pour leur en assurer la possession. N'écoutez donc pas ces discours du monde, qui en ignore le piix; n'acceptez pas, pour vos jeunes enfants, ces invitations prématurées, qui n'ont d'autre résultat que de le compromettre.

C'est à l'ombre de la famille, c'est 'par un choix sévère de sociétés, d'amusements, c'est par une vigilance continuelle et sans relâche, que vous pouvez espérer de préserver cette perle si rare; heureux, si à l'heure marquée, vous pouvez l'offrir dans tout son éclat, à Celui que l'Évangile nous montre courant à sa recherche, et se sacrifiant luimême pour l'acquérir, après avoir sacrifié tout le reste!

Mais il faut entrer dans le détail de certaines préparations plus immédiates, où les parents ne peuvent manquer de prendre euxmêmes une grande part.

La date solennelle a été fixée depuis longtemps. La famille chrétienne ne la verra point arriver, sans redoubler de soins, pour écarter de l'enfant tout ce qui serait de nature à troubler son recueillement et sa paix.

Sous cette influence bénie, la prière deviendra plus fervente: le futur convive de Jésus- Christ comprendra qu'un amour sincère et pratique peut seul lui donner le droit de s'asseoir à la table divine. Quelques victoires remportées sur ses penchants naturels, quelques légers sacrifices, en proportion avec son âge et sa faiblesse, composeront le bouquet aromatique, qu'il lui convient de porter au saint autel, et dont les Anges aimeront à respirer le parfum.

Viennent ces jours imposants que Ton appelle la retraite; sorte de vestibule sacré, par lequel on entre dans le sanctuaire, où se consommera le mvstère de l'ineffable dilection.

Au sortir de chaque exercice pieux, lorsque l'enfant revient à son foyer et rentre sous 3a surveillance paternelle, de grâce, qu'il n'y rencontre pas la dissipation, l'esprit mondain, qui effaceraient, en un instant, toutes les bonnes impressions qu'il a reçues. Le temps est aux idées sérieuses, non au plaisir, non aux distractions profanes. L'action qui se prépare, n'est point dans la vie de la famille un simple hors-d'œuvre, un accident sans conséquence ; c'est, au contraire, un fait qui prime les autres, un véritable événement, vers lequel le reste doit converger. On le considéi comme tel ; et toutes choses seront ordonnées pour qu'il puisse s'accomplir dans les conditions les plus favorables.

Voici d'ailleurs des scènes touchantes, où • les parents vont avoir leur rôle.

Quand le Ciel lui-même a consenti à faire descendre son pardon, il est bien juste que la famille oublie aussi les fautes et les négligences d'autrefois. De là, Messieurs, un usage qui ne vous est point inconnu, et un moment que vous avez toujours trouvé pathétique.

296 TRENTE- QUATRIEME CONFERENXE.

La veille du jour où l'enfant doit recevoir son Lieu, on lui rappelle qu'une ère nouvelle se levant désormais pour lui, son passé lui impose le devoir de s'humilier devant son père et sa mère, en les priant de ne plus se souvenir de ses torts.

Le cérémonial diffère selon les lieux et les personnes. Tantôt la scène est privée, tantôt elle est publique. Ici, c'est dans le secret de la maison que tout se passe ; là, c'est à l'église et tous ensemble, que les parents sont convoqués. La forme n'a qu'une importance secondaire ; mais l'acte en lui-même est du plus grand intérêt et de la plus haute moralité. Qu'y faut-il voir, en effet, sinon une reconnaissance, en quelque sorte officielle, de l'autorité divine, dont les parents sont dépositaires? Si l'enfant la confesse et s'abaisse devant elle, eux-mêmes, de leur côté, sont ramenés à ce grand principe. L'impression produite en cettecirconstance.se gravera profondément dans les âmes ; d'une part, elle commandera l'obéissance ; de l'autre, elle rappellera des devoirs sacrés.

C'est une transformation de cette jeune existence. La période de la vie inconsciente, à qui l'on pardonne tout, est fermée ; voici que s'ouvre celle de la responsabilité personnelle, accompagnée d'une possession plus pleine de la liberté et de l'intelligence.

En outre, les parents, comme nous l'avons dit bien des fois, exercent à leur foyer une sorte de sacerdoce. Quand sera-t-il plus à propos d'en faire usage, que dans cette circonstance?

L'enfant est absous, c'est, vrai; mais il a besoin d'être béni ; et aucune autre main, pas même celle du prêtre, ne peut remplacer, dans ce moment solennel, la main que son père et sa mère vont étendre sur lui. Avant de l'envoyer vers la majesté douce et terrible qui l'a invité, ne refusez pas de le munir de cette force. Aussi bien, le vêtement nouveau que vous lui destinez, est déjà prêt; celui de la grâce lui a été conféré par le sacrement de la réconciliation; joignez-y encore cette tunique nuptiale, que vousailez lui tisser, en quelque sorte, vous-même. Aux bénédictions du lieu

saint, ajoutez celles du sanctuaire domestique; comblé de toutes ces faveurs, il ira avec plus de confiance prendre sa place au festin de l'Agneau, où déjà on l'attend et on l'appelle.

Le grand jour! C'est le nom propre de cette fête. Elle le mérite, soit par rapport à l'enfant soit pour la famille entière. Comparée à toutes les solennités du foyer, c'est elle qui aura l'avantage. La joie des autres est presque toujours mêlée de quelques soucis, assombrie par quelques nuages; celle-ci est sans ombres, elle est immaculée. A moins peut-être qu'un de ceux qui y sont le plus intéressés, n'y veuille avoir qu'une part incomplète.

Disons-le, Messieurs, si le bonheur de l'enfant, à cette heure bénie, pouvait être mélangé de quelque tristesse, ce serait à raison d'une comparaison pénible, qui ne manquerait pas de s'élever dans son esprit.

Ses amis, en allant à l'autel, auront à leurs côtés les auteurs de leurs jours, et lui s'y trouverait seul; il n'y verrait point son père ! il lui serait interdit de se confondre avec lui dans une même foi, dans un même acte d'amour! Ah! je me tais, car ce n'est point de vous que viendra jamais ce sujet d'affliction. D'ailleurs l'époque dont je parle, est douée d'une puissance admirable, pour ramener au Christ ceux mêmes qui s'en étaient éloignés. Ce que la Pâque chrétienne n'avait pu faire, la première communion d'un enfant l'accomplira; et avec la fête propre à ce jour, les Anges en célébreront une- autre, à laquelle le ciel est encore plus sensible.

En vérité, Messieurs, qui pourrait résister aux émotions d'une si touchante cérémonie? Ce temple resplendissant de lumières, ces ministres de Dieu revêtus de leurs plus beaux ornements, ces chants, ces cantiques, ces longues files d'enfants modestes et de jeunes filles voilées; leur silence, leur attitude recueillie, au milieu de ces familles, qui forment autour d'eux une vaste couronne ; les

paroles brûlantes du pasteur, du père commun, qui montre le sacrement de la suprême charité et va bientôt le distribuer à cette multitude ; en faut-il davantage pour remuer profondément les cœurs? Ne dirait-on pas déjà une scène du ciel, avec les Anges pour acteurs, et leurs divines harmonies pour accompagnement sublime?

Je l'ai vu, ce spectacle, au cœur de notre Paris, pendant les plus tristes jours de cette anarchie sanglante, qu'on a nommée la Commune.

A la porte même du temple, c'était l'insurrection féroce, la guerre civile, hideuse, acharnée, avec ses formidables engins de résistance. Et quand vous franchissiez le seuil, c'était la religion, toujours la même et ne sachant que bénir, avec ses enfants vêtus de blanc, qui remplissaient une vaste nef, avec cette foule, accourue comme de coutume, parce que le peuple, quoi qu'on dise, tient encore à la foi par le fond même de ses entrailles; jamais peut-être le ciel et l'enfer ne s'étaient vus de si près; jamais on n'avait

pu mesurer, à si peu d'intervalle, l'œuvre de la haine et l'œuvre de l'amour.

Lorsque les mystères sacrés sont arrivés à leur consommation, le Dieu de l'Eucharistie se donne, pour la première fois, à ces jeunes âmes, alors dans tout l'éclat de leur beauté surnaturelle.

Approchez sans crainte, heureux convives. 'Avancez, enfants du Seigneur, sous les yeux de vos familles émues, avec la protection de vos amis du ciel et les applaudissements de vos amis de la terre. 0 mère, vous avez bien raison d'être joyeuse; ô père, c'est à juste titre que vous sentez votre cœur tressaillir. Des larmes coulent de toute part, mais ces larmes n'ont rien d'amer, elles sont au contraire toutes chaudes de bonheur.

Les cérémonies saintes étant terminées, on remporte chez soi cette allégresse; on va en faire part à ceux qui n'ont pu venir. De grâce, Messieurs, qu'une trop grande distraction d'esprit ne commence pas déjà à disputer à Dieu une partie de ce qui lui est dû. Toutes les parcelles de ce jour sont précieuses; et

chacune des heures qui le composent, doit laisser après elle son souvenir.

Le soir, on reviendra au temple. Ce sera le triomphe de la reconnaissance.

Il semble que, dans cette seconde partie de la fête, les chants soient plus animés, les transports plus vifs, la procession plus belle et plus brillante. Entendez-vous ce serment solennel? Non contents de le formuler tous ensemble à haute voix, ils viennent tour à tour le prêter, la main sur l'Évangile. '

Puis on est à genoux aux pieds de Marie, ère qui est au ciel, gardera les promesses faites à son divin Fils, et se rendra garante de leur accomplissement.

Messieurs, nous vivons dans un siècle incrédule, hostile à tout ce qui est religieux, où il ne manque pas de voix qui s'élèvent pour condamner les vieux usages chrétiens. Nos pratiques, nos solennités, nos réunions pieuses, rien ne trouve grâce devant ces esprits secs et froids, que n'intéressent pius les choses élevées, depuis qu'ils se sont laissés

absorber exclusivement par les jouissances ou les spéculations matérielles.

Eh bien, je le demande, s'il fallait retrancher de la vie ces dates mémorables, que lareligion consacre; s'il fallait décidément renoncer à ces beaux jours, qu'elle seule est capable de faire luire, n'est-ce pas à la famille qu'on enlèverait ses meilleures joies? N'y perdraitelle pas ses émotions les plus douces, comme ses souvenirs les plus chers?

Que dis-je? Où seraient son point d'appui et son principal levier, dans l'œuvre toujours difficile de l'éducation, si les perspectives du sacrement n'étaient plus là, pour faciliter les réformes morales, que l'on demande el l'on espère?

Je me place à un point de vue purement humain, où doivent être en état de se mettre ceux-là mêmes qui ne partagent pas nos convictions, et ne fréquentent pas nos assemblées. Quant à nous qui voyons, dans la première communion de nos enfants, tout autre chose qu'une cérémonie ou une démonstration extérieure, lorsque nous ne voulons pas qu'on

touche à cette institution sainte, nous sommes encore plus pleinement dans notre droit; c'est notre bien que nous défendons, ce sont les consolations les plus vraies de notre existence ici-bas, que nous revendiquons contre d'injustes agresseurs.

Eh ! quoi ! dirons-nous à ces hommes impies, trouvez-vous donc que la vie humaine n'ait pas assez d'amertumes, pour lui disputer ce peu de bonheur qui peut lui être accordé? Noiïs envierez-vous jusqu'à ce rayon de joie, qui brille un instant à travers nos tristesses? Viendrez -vous arracher, des mains de nos enfants, ce pain délicieux, où, comme parlent nos saintes Écritures, ils goûtent à la fois toute sorte de suavité ?

Vous me dites : Ce n'est qu'un jour, qui passe rapidement comme tous les autres.

Il est vrai, mais sa mémoire demeure. Si ces heures en elles-mêmes soot fugitives, elles produisent souvent dans les âmes des impressions qui ne s'effacent plus.

Certes, je ne prétends pas que tous ceux qui les auront ressenties, en remporteront,

pour l'avenir, un privilège d'impeccabilité. Ce serait compter sans la faiblesse humaine, ce serait ignorer totalement les conditions difficiles, qui nous sont faites dans notre carrière mortelle. !\on , même parmi les chrétiens, la vertu qui se conserve intacte ne sera jamais qu'une exception. Le grand nombre n'échappera pas à ces tristes alternatives, où le bien et le mal se succèdent; plusieurs, — et même de ceux qui ont été plus fervents à l'origine, — déserteront l'autel et le sacrement qui avaient réjoui leur jeunesse.

Les influences de la première communion sommeillent alors profondément; on dirait même qu'elles sont complètement éteintes. Et pourtant qui ne sait qu'elles peuvent se réveiller un jour? N'en désespérons jamais, Messieurs, lors même que tout semblerait perdu, et quand la dernière heure serait près de sonner.

Des âmes endurcies, qui avaient résisté à tout le reste, se sentent bien souvent vaincues, quand on arrive à faire parler ces échos

lointains. Toutes les autres exhortations les ont trouvées insensibles. Le. pécheur n'a cédé ni à la crainte, ni à l'amour; il a regardé d'un œil indifférent, et ces espérances qu'on lui propose, et les horizons effrayants qu'on lui fait entrevoir; la vue du prêtre, celle du crucifix, bien loin d'exciter en lui le désir du pardon, n'ont provoqué peut-être qu'un sentiment de répugnance ou de haine. Une seule corde n'avait point encore été touchée. Lorsqu'on se hasarde à la faire vibrer au fond de ce cœur, on sent bien vite, à l'émotion qui se produit, que là enfin sera le salut.

Souvenirs bénis du banquet eucharistique, ce n'est point en vain qu'on vous évoque, au moment suprême. Avec vous se relèvent tant d'heureuses impressions qu'on croyait mortes, tant de leçons du premier âge, qu'on regardait comme à jamais effacées? La grâce aidant, les extrémités de la vie se rapprocheront, la chaîne depuis longtemps rompue se renouera; et l'anneau qu'il aura fallu saisir, our y rattacher tous les autres, est. celui-là

même sur lequel le sacrement a laissé sa trace.

Vous le voyez, c'est avec raison que l'Église entoure ce grand acte de ses principales sollicitudes. C'est avec justice que les familles chrétiennes y apportent toutes les préparations, que peut suggérer une ingénieuse tendresse. C'est enfin avec vérité que Ton va répétant parmi nous, comme une sorte de maxime, qu'une première communion bien faite, est pour l'homme un gage de prédestination presque certaine.

Continuez donc, Messieurs, à considérer cet intérêt de vos enfants comme le premier de tous. Travaillez de toutes vos forces à stimuler le zèle de ceux qui vous prêtent leur concours, pour le succès de cette grande entreprise. Quelque soin qu'y apporte le prêtre, ne vous en reposez pas entièrement sur lui ; ou plutôt rappelez-vous qu'à côté de son action, il y a la vôtre; la vôtre, nécessaire pour soutenir la sienne; la vôtre, qui est essentiellement personnelle, et dont vous ne pouvez vous décharger sur autrui.

Si vous vous êtes montrés véritablement pères, dans les longs jours de la première enfance, voici le moment de justifier encore bien plus complètement ce beau titre, puisque vous touchez à l'heure décisive. Après avoir été les coopérateurs de la Providence, pour donner de nouveaux membres à l'humanité, de nouveaux enfants à l'Église ; soyez maintenant les coopérateurs de Jésus-Christ, pour ouvrir ces jeunes âmes à sa grâce, pour assurer en elles son règne, non-seulement un jour, mais, autant qu'il dépendra de vous, pendant l'éternité.

Les réunions de famille.

Messieurs,

La vie de famille a, comme toutes les autres, son cours régulier et ordinaire. Les jours, en se succédant, lui apportent les mêmes préoccupations, les mêmes travaux, les mêmes délassements; et, sauf des nuances accidentelles, la même distribution du temps et des heures.

Cette répétition d'actes semblables finirait par engendrer une véritable lassitude, si elle n'était interrompue çà et là par des journées

qui tranchent sur les autres et viennent en briser la monotonie. Le repos plus complet, à des intervalles périodiques, est une nécessité de la nature, reconnue, sanctionnée par la loi de Dieu.

Mais le repos, pour l'homme, n'est pas la simple cessation de son labeur; il lui faut autre chose, ainsi que nous le dirons bientôt, pour le distraire et pour réparer ses forces. Et lors même que ses membres ou son esprit pourraient se passer de cette détente, il est d'autres besoins non moins impérieux, qui nous feraient encore une loi d'y avoir recours, du moins en certaines occasions et à certains anniversaires.

Pourquoi, Messieurs, des jours de fête?

Point de religion qui n'ait les siennes, auxquelles elle convoque tous ses adhérents; point de société qui n'en célèbre, à sa façon, tantôt publiquement, tantôt par groupes privés; fêtes générales et fêtes locales, fêtes militaires et fêtes civiles, fêtes agricoles, industrielles, navales... nous n'en finirions pas, s'il fallait parcourir toute la nomenclature de

ces diverses convocations. On en pourra critiquer le programme, on n'en niera pas Futilité ; on leur reprochera justement leurs abus, on n'en saurait proscrire absolument l'institution prise en elle-même; tant il semble impossible qu'elles ne naissent pas, pour ainsi dire spontanément, qu'elles ne sortent pas toutes seules du développement que prennent les formes variées de l'activité humaine!

S'il en est ainsi, comment le foyer n'auraitil pas, lui aussi, ses solennités? La famille a-t-elle jamais pu exister sans elles? Comprendrait-on qu'elle eût vécu, grandi, qu'elle se fût étendue- et multipliée, sans avoir jamais éprouvé le besoin de rassembler ses membres, de se réjouir avec eux, de célébrer en commun son bonheur, de consacrer, par des démonstrations joyeuses, les dates principales qui se rattachent à son histoire?

Ce n'est point seulement de ces fêtes proprement dites que je désire aujourd'hui vous entretenir; nous étendrons le cadre, et nous y ferons entrer tout ce qu'on a coutume d'appeler les réunions de famille.

N'est-ce pas là, en effet, que nous avons chance de trouver les joies du foyer, dans leurépanouissement complet? Mais ces joies ellesmêmes ont leur législation; elles sont soumises , comme tout le reste, aux règles si saintes que la religion nous révèle.

Pour procéder avec ordre, nous rappellerons d'abord quelles sont les occasions et quelle est la nature des réunions de famille; puis nous chercherons à comprendre et leur portée, et leurs écueils.

Ce qu'on célébrait autrefois pour chacun, c'était son jour de naissance, dies naîalis; l'anniversaire de son entrée dans le monde amenait des félicitations et des réjouissances.

Sans détruire cet usage si naturel, le christianisme l'a modifié de la manière la plus heureuse. Aujourd'hui le véritable jour de fête, c'est celui du patron, c'est-à-dire de ce saint

ou de ce bienheureux, dont on a reçu le nom au baptême. Comme si on était en quelque sorte identifié avec lui; comme si tout était devenu commun entre les enfants de l'Église, et ceux qu'elle leur a assignés comme protecteurs. Le père, la mère ont ainsi dans l'année une date spéciale, que leurs enfants n'oublieront pas, où ils tiendront à leur témoigner, plus encore que de coutume, leurs sentiments d'amour et de reconnaissance.

En outre, la famille n'aura-t-elle pas ses souvenirs?

Nous lisons que la mère du Sauveur enregistrait fidèlement, dans sa mémoire, tout ce qui s'était accompli pour elle et pour son divin Fils, y revenant fréquemment par la pensée et glorifiant de tout le Père Céleste*. Cette mémoire du- cœur ne saurait faire défaut aux époux chrétiens ; et les bienfaits de Dieu restent attachés, dans leur esprit, aux heures bénies qui les leur ont apportés. Le jour de leur mariage, celui de la naissance d'un enfant,

V Luc, ir, 19.

plus tard la date de sa première communion et tant d'autres : voilà des époques pleines de grâce, qui n'ont pu passer sur nous sans laisser après elles comme une trace lumineuse. Cette trace, on la retrouve périodiquement; chaque année elle reparaît de nouveau, provoquant un redoublement d'allégresse et de reconnaissance.

La famille a aussi ses petits événements. C'est l'arrivée d'an de ses membres, qui en était éloigné. Ce sont les vacances de jeunes gens, quand la période annuelle du travail est révolue. Ce sont des visites de parents ou d'amis; sans compter mille autres circonstances, dont l'intervention peut donner lieu à quelques réunions intimes.

Dans les mœurs pastorales des patriarches, les travaux champêtres fournissaient de ces occasions, et nous voyons que les princes eux-mêmes ne les dédaignaient pas. Ce fut à l'époque de la tonte des brebis, qu'Absalon donna à ses frères ce magnifique repas, dont l'issue devait être tragique et ensanglantée. Les moissons, la vendange nous font voir en-

core quelques usages semblables, chez ceux qui conservent les traditions de la vie agricole.

Pour les maisons chrétiennes , les fêtes religieuses étaient toujours, autrefois, des fêtes de famille. De là vient que, chez les peuples protestants, ces grandes dates liturgiques, qui ne parlent peut-être plus à la foi, parlent encore hautement aux affections domestiques. Les réuniors qui se célèbrent chaque année, lorsque reviennent ces mémorables jours, ne contribuent pas médiocrement à maintenir parmi eux cet amour du foyer, qu'on a raison de nous citer comme modèle.

De fait, rien n'est plus conforme' à l'Évangile que d'allier étroitement le culte de Dieu et celui de la parenté. Les mêmes anniversaires, qui sont consacrés à l'un, sont aussi un moyen puissant de satisfaire à ce que l'autre demande. L'esprit de famille et l'esprit chrétien se tiennent étroitement unis; et si celui-ci vient à décliner, il est rare que le premier n'en ressente pas le contre-coup. Vous ne pouvez donc mieux faire que de les

rapprocher de plus en plus, en mêlant, pour ainsi dire, leurs joies, en rendant leurs solennités communes.

Enfin, il y a des foyers où l'on a soin d'entretenir des réunions périodiques. A un jour marqué dans la semaine, tous s'assemblent autour du père ou de l'aïeul; et l'on voit ainsi plusieurs générations représentées autour de la même table. Usage digne de respect, qui remonte sans doute aux premiers jours de l'histoire.

Nos Saints Livres nous parlent d'une famille modèle, perdue au milieu de l'idolâtrie, mais qui adorait le Dieu véritable. Les frères et les sœurs, au nombre de sept, s'invitaient mutuellement à rompre ensemble le pain, et avaient leur tour pour recevoir; et quand le cycle de ces agapes fraternelles était révolu, le père attentif au bien de tous, offrait dès l'aurore un sacrifice pour chacun, afin d'expier les fautes qui auraient pu leur échapper; Il envoyait vers eux, dit le texte sacré, et il les purifiait de leurs souillures1.

l. f.umque in orhem transissent dies convivii, mittebat

LES RÉUNIONS DE FAMILLE. o!7

Quelie pratique touchante ! et comme elle nous montre en acte ce quasi-sacerdoce de la paternité, dont j'ai eu si souvent l'occasion de vous entretenir ! C'est que nulle part il n'a plus de raisons de s'exercer, que dans ces doux et féconds rassemblements des membres de la société domestique autour de leur chef.

La table de famille a un caractère particulier de sainteté, dont plusieurs ne se doutent guère.

Vous savez, Messieurs, que, «selon Tordre de la nature, qui est en même temps celui de la Providence, les repas sont généralement un moyen de rapprochement entre les hommes. S'être assis à la même table, avoir pris part au même banquet, n'est-ce pas un signe de concorde, d'amitié et de paix ? Plus que partout ailleurs, les dissensions nous choquent, quand elles s'élèvent entre les convives; et le Psalmiste, parlant au nom du Sauveur, se sert de ce contraste pour faire

ad eos Job et sauctificabat illos, consurgensque diluculo offerebat holocausta pro singulis. (Job., i, 5.J

ressortir tout ce qu'il y a d'infâme dans la trahison de Juda : Celui qui mangeait à mes côtés, a ourdi des trames perfides pour me perdre l .

Jésus-Christ a honoré la table de l'homme, en s'y asseyant avec ses disciples, il l'a transformée, pour ainsi dire, en un instrument d'apostolat pour convertir les pécheurs: il l'a consacrée encore davantage, en y opérant les plus grandes merveilles. A quiconque serait tenté de l'oublier, il suffirait de citer ces pages évangéliques, qui nous rappellent Cana, le Cénacle et le festin de Béthanie.

On ne l'a point perdu de vue dans ces grandes familles, qui se nomment les communautés religieuses. Et pourquoi ne vous proposerais-je pas leur exemple, puisque, à tant d'égards, elles peuvent vous servir de type?

Si vous visitez un monastère, vous remarquerez qu'entre tous les lieux réguliers, le réfectoire occupe une place considérable.

1. Qtti edebat paues meos. magnifica^it super me supolantationem. (Ps. xl. 10.)

Après l'église et le chapitre, c'est à lui qu'appartient le principal honneur. Le silence s'y observe d'une manière plus rigide. La tenue y doit être plus grave, plus modeste. C'est une sorte de sanctuaire, où la voix de la prière se fait entendre, où l'action de grâces est, en quelque sorte, en permanence. Aussi les arts se plaisaient-ils autrefois à l'embellir; outre les formes monumentales qu'ils lui avaient données, ils en revêtaient les murailles de remarquables boiseries et de fresques magnifiques, afin d'imprimer à tous un religieux respect.

C'est quelque chose de cet esprit, qu'il faudrait adopter dans vos maisons particulières. La salle destinée aux repas journaliers, doit avoir pour tous je ne sais quoi de saint. N'estce pas là qu'on -se rencontre à des heures marquées; là, j'aime à le croire, qu'on invoque ensemble le nom du Seigneur ; là que Ton participe avec reconnaissance à ses bienfaits ; là qu'on accueille les amis et, à certains jours, les personnes avec qui l'on entretient des relations plus étroites ?

De bonne heure, vous inspirerez ce sentiment à vos enfants . Vous demanderez d'eux une attitude digne de vous, digne de la table de famille à laquelle ils sont admis. C'est un honneur pour eux de s'y asseoir à vos côtés; que cet honneur soit acheté par la décence de leur maintien, et cela dès le plus bas âge. Ne souffrez donc rien qui dépare la beauté de ces réunions, rien qui soit en désaccord avec la sainteté de ce cénacle de la vie domestique. Il importe, en effet, qu'on s'en fasse une haute idée, que l'on conservera plus tard, et qui en écartera toute profanation. Soit que vous mangiez, dit saint Paul, soit que vous buviez, que vos actes aient toujours comme but la gloire du Seigneur; Sivemanducatis, siuebibitis... omnia in gloriam Bel facite1.

Faut-il vous parler de la place que chacun doit occuper au repas de famille ?

Pourquoi pas, puisque l'Apôtre recommande aux chrétiens d'établir l'ordre le plus

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