‹ La paternité chrétienneChapitre 46 sur 57 · Cor., x · texte numérisé non relu

Cor., x

exact dans tout ce qu'ils font1? En nous dépeignant la maison de ceux qui craignent le Seigneur, le Prophète-Roi nous montre leurs enfants rangés autour de leur table, avec la même symétrie, que les plants d'oliviers sont alignés dans la pépinière où on les cultive"2. Ces détails peuvent paraître minutieux, ils n'en contribuent pas moins à l'entente fraternelle et à la bonne harmonie.

C'est aux aînés qu'appartient de droit la préséance. Après eux, les autres viennent selon la hiérarchie des années, sans qu'on puisse remarquer, de la part des parents, aucune partialité, aucune préférence capricieuse. Y eûtil quelque sujet de plainte contre un des jeunes gens qui sont là, du moment qu'il est admis, c'est sans doute qu'il est pardonné ; et dès lors comment faire peser sur lui, en présence de tous, une sorte de déchéance ou d'excommunication morale ? Absalon, le meurtrier

1. Omnia... honeste et secundum ordinem fiant, (i Cor., xiv, 40.)

•2. Filii tui sicut novellœ olivarum, in circuitu mensae tuée. (Ps. cxxvii, 3.)

de son frère, avait lui-même repris sa place, lorsque l'indulgence paternelle l'eut rappelé de son exil. Heureux, s'il avait profité de cette réhabilitation, pour vivre en paix avec les siens, et si son ambition dévorante ne l'eût précipité à sa ruine !

Je ne sais si je m'abuse ; il me semble voir, dans ces touchantes réunions de la famille, comme un souvenir lointain de la Pâque.

Ne pourrait-on pas dire que ce pain, offert par chacun de vous à ses enfants, n'est qu'un symbole extérieur, tandis qu'en réalité, ce que le père désire donner, c'est lui-même? S'immoler pour le bien de tous, mettre à leurservice non-seulement ses veilles et son labeur, mais sa personne tout entière, tel est le vœu secret de son cœur ; et -telle est aussi la signification de cette scène pathétique, ménagée par le patriarche chrétien.

Au sortir de cette communion des âmes, on se sentira fortifié contre les accidents de la vie, rasséréné dans les peines et dans les tristesses, qui en sont inséparables. Prophète divin, vous avez raison de le dire : il est

bon, il est souverainement agréable, pour des frères, de se retrouver et de se grouper ensemble sous le toit paternel : Ecce quant bonutn et quant jucundum habitare fratres in unum*.

La portée de ces fêtes intimes, au point de vue moral, est immense; et il nous importe, Messieurs, d'en constater ici quelques effets.

Le premier, le plus considérable peut-être, sera d'attacher de plus en plus les enfants à leur foyer.

Toute leur vie, ils conserveront un souvenir plein de charme, de ce qui a fait le bonheur de leurs jeunes années. Obligés de s'éloigner à leur tour, et d'aller fonder ailleurs une nouvelle famille, ils auront emporté avec eux l'arôme de leurs joies enfantines; ils aimeront à se rappeler ces douces soirées , où tous étaient si à l'aise et si heureux.

1 Ps.cxxxn, 1.

Comparant ce qu'ils trouvaient chez eux. avec ce qu'ils rencontrent au dehors, ils sentiront ennore davantage le prix des avantages qui leur étaient échus.

Somme toute, la demeure paternelle leur a démontré la supériorité de ces plaisirs inoffensifs, où le cœur a tant de part, sur les jouissances creuses et agitées que fournit le monde. Elle a été pour eux une révélation des joies domestiques. Et parce qu'ils en ont savouré la suavité, c'est elle qu'ils chercheront à retrouver plus tard ; et voilà le modèle qu'ils auront sous les "yeux, lorsque .eux-mêmes seront revêtus de la dignité de pères.

N'y eût-il que ce résultat à attendre, il serait déjà, en quelque sorte, infini. Car le fléau de notre époque, c'est la désaffection d'un grand nombre d'hommes pour leur propre maison. C'est le mépris qu'on a de ces plaisirs simples, tranquilles de la vie d'intérieur, joint à une soif immodérée des satisfactions bruyantes qu'on poursuit en d'autres lieux. Et si ce mal nous ronge, la faute n'en est-elle point, en partie du moins, aux parents, qui n'ayant

pas su rendre le foyer aimable, ont, en quelque sorte, forcé leurs (ils d'aller chercher loin d'eux des voluptés dangereuses.

Ajoutez que ces convocations fréquentes ou périodiques, sont très-utiles pour entretenir l'esprit de famille et la charité.

On a beau s'aimer sincèrement, Messieurs, la vie ne s'écoule guère sans amener avec elle plusieurs occasions de refroidissement ou même de discorde. A mesure qu'on avance, tout périclite. L'opposition des caractères se tranche de plus en plus. Les idées sont devenues divergentes ; les intérêts sont peut-être entrés en conflit. Chacun s'est fait à luimême ses habitudes, ses relations, ses besoins impérieux. L'amitié si vive autrefois commence à languir, paraît menacer de s'éteindre. Puis, il faut bien l'avouer, par le l'ait même que de nouveaux liens se sont formés, les anciens ont une propension à se relâcher et à se détendre. Le cœur humain est si étroit, qu'un grand nombre d'affections ont peine à y exister simultanément; et ce que les unes gagnent en intensité, les m. 49

autres, si on n'y prend garde, sont fort exposées à le perdre.

Quoi de plus opportun que de réchauffer celles qui pourraient s'attiédir? Et quel moyen plus efficace, pour ieur rendre leur ardeur, que ce contact mutuel à la table de famille ?

La nécessité même de s'y rencontrer, sous le regard du père commun, obligera les frères et sœurs à se surveiller davantage. Une division secrète qui aurait pu naître, sera prévenue. Un froissement réciproque, dont on se serait souvenu longtemps, s'effacera de la mémoire. On a rompu le pain ensemble, voulez-vous encore qu'on ne soit pas amis ? Ceux qui se regardaient avec défiance, retrouvent leur ancien abandon; peut-être, sans trop savoir pourquoi, ils ne se parlaient plus, et les voilà qui s'abordent.

Si jamais, à ce rendez -vous de paix et de fraternité, quelqu'un apportait un esprit aigri et des dispositions hostiles, l'autorité des parents .-rait court. Avant qu'elle eût éclaté, la discussion pénible serait étoulfée prudem-

LEo RÉUNIONS DE FAMILLE.

ment. Le démon des dissensions intestines sentirait que ce n'est pas son heure ; il rentrerait dans l'ombre et attendrait, sans doute, pour se montrer, un moment plus favorable.

Qui sait même si cette influence bénie ne deviendra pas pour plusieurs un instrument de préservation?

Voyez -vous ce jeune homme, que les passions égarent, que de fatales amitiés entraînent? Il n'était pas loin d'oublier les tradition s de sa famille ; ses principes chrétiens s'ébranlaient, l'honneur n'aurait pas toujours réussi à l'arrêter, s'il eût été seul ; mais une pensée se dresse devant son esprit, en lui rappelant à la fois toutes ces grandes choses. Ce soir, se dit-il à lui-même, je dois aller m'asseoira la table paternelle, au milieu de mes frères restés si purs, de mes soeurs dont la vie est immaculée; oserai-je bien paraître en cette compagnie, si je l'aborde avec le stigmate d'une conduite vicieuse ? Gomment soutenir ce regard, à la fois si ferme et si doux, d'un père ? Gomment recevoir, sur des lèvres souillées, la sainte impression du baiser maternel?

Parmi eux, tous fidèles, moi seul déserteur! Tous vertueux, moi seul indigne !

En vérité, Messieurs, il y aura plus d'une conscience qui reculera devant cette perspective. La crainte de se trouver gêné, de se sentir confondu, dans un pareil milieu, par le témoignage secret de sa culpabilité, obtiendra de votre fils des sacrifices, que nulle autre considération n'aurait été capable de lui imposer.

Si cette barrière a été trop faible, et s'il compte sur le mystère dans lequel il s'est enveloppé, pour affronter hardiment la société de ses proches, il est encore possible que le remède lui vienne du côté où il ne le cherchait pas. Ce que l'œil des parents n'aura pas toujours aperçu, une sœur le devinera; son intervention pleine de délicatesse et de suavité, arrivera au moment opportun, pour retenir sur une pente glissante, pour prévenir, s'il en est temps encore, un abandon complet du devoir.

Assurément, nous ne pouvons pas préten* dre que ce moyen réussira toujours. Mais sans

le donner comme infaillible, du moins fautil reconnaître que c'est lui qui présente les plus sérieuses garanties, pour le retour au bien ou pour la persévérance.

ni

Ne dissimulons rien. Les meilleures choses de ce monde ont leurs inconvénients, et les écueils sont partout semés sous nos pas. Estce que vous pouvez assembler un certain nombre de personnes, fussent-elles du même sang et de la même lignée, sans vous exposer à voir naître entre elles des conflits et de tristes dissentiments? Avec tant de divergence dans les caractères, avec tant de nuances et de diversité dans les idées, sont- ce les occasions de froissements qui pourront manquer? Sont-ce les causes de discordes ou d'oppositions qui feront défaut?

Vainement vous avez travaillé à établir la conformité d'opinions et de croyances; ces

esprits, après tout, n'ont pas été coulés dans le même moule ; et il est impossible qu'au moins de temps en temps, leurs appréciations ou leurs visées ne soient pas différentes. Chacun abonde dans son sens, reste attaché à sa manière de voir et de sentir; puis, l'amour propre aidant, des susceptibilités jalouses se mettant de la partie, il est plus que probable que ce ne sera pas à qui baissera pavillon le premier, et qu'on aura une autre ambition que ceiie de se laisser vaincre sans combat.

Du moins, dans les relations du monde, les lois sévères de l'étiquette et de la politesse adoucissent les formes et châtient le langage. Même lorsqu'on est le plus loin de s'entendre, il est rare que l'expression s'écarte des égards que l'on se doit mutuellement; tout en se sentant ennemis, on mesure sa parole aux exigences d'une société qui se respecte. D'ailleurs on ne se voit que transitoirement; la conversation prend d'ordinaire une tournure indifférente; or, malgré toutes ces conditions favorables, on ne parvient pas toujours à

prévenir les réponses acerbes, ni les luttes violentes.

En famille, on se connaît davantage et l'on s'observe moins. Le laisser-aller des rapports quotidiens introduit naturellement une liberté, qui nulle part ailleurs ne saurait être de mise. Toute sorte de sujets sont abordés, sans que personne se croie obligé à taire ou à dissimuler la moindre partie de ce qu'il pense. Quelle occasion de chocs journaliers! que d'étincelles peuvent jaillir, capables d'allumer un grand incendie ! Un mot piquant amène une verte réplique; la discussion ouvefte sur le terrain des principes, passe bientôt à celui des personnalités. On se blesse, on s'indispose; et pour peu que la conversation continue sur le même mode, on pourrait finir par se brouiller tout à fait.

Le père a ici un rôle de modérateur. A lui d'être attentif et de suivre, sans s'y mêler, ces déviations de paroles. Qu'il les arrête de bonne heure; ou plutôt qu'il les prévienne habilement et les empêche de se produire.

Ne vaut-il pas mieux maintenir la concorde, que d'être obligé de faire la paix?

D'avance il connaît son monde; quoi de plus simple que de prévoir où sera le désaccord, et de quel côté partiront les premiers coups? Avec prudence etsans qu'il y paraisse, ne pour^a-t-il tourner les difficultés, écarter les sujets périlleux, imprimer à la conversation un mouvement, qui l'emporte bien loin de ces plages orageuses?

Évitez, Messieurs, de laisser la dispute aller jusqu'à ce point, ou vous seriez dans la triste nécessité de lui imposer silence. Et pourtant, mieux vaudrait encore en'venir à cette pénible extrémité, que de laisser se prolonger des scènes désolantes, qui finiraient par semer chez vos enfants la désunion ; qui transformeraient ces fêtes du foyer en une sorte de supplice, et pour vous-mêmes, et pour tous.

Le vrai moyen pour qu'elles conservent leur caractère, c'est d'y donner à Dieu sa place. Si nous voulons que nos joies soient durables, il faut l'y faire entrer, lui en assi-

gner même la principale part, a Chose admirable, s'écrie Montesquieu, la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'autre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci1. » Cette parole se justifie partout et toujours ; mais nous pourrions dire que nulle part sa vérité n'est plus éclatante qu'en ce qui concerne la famille.

Qui ne voit que tous les grands sentiments qui conviennent au foyer, sont essentiellement chrétiens? Le langage lui-même l'atteste, en consacrant l'identité des expressions. On dit la piété filiale, comme la piété envers Dieu; on nous parle du culte de la parenté, de la religion des souvenirs domestiques; toutes formules qui nous montrent une étroite alliance entre les hommages que nous rendons à nos parents, et ceux dont nous devons le tribut à la Divinité.

Voilà ce que les solennités du toit paternel ne doivent jamais perdre de vue. Elles gagneront beaucoup à mêler ensemble des élé-

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