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Miss., Rom. Doui. IV, post. pasch

Les Divertissements (1).

Messieurs,

Nous ne pouvons pas traiter des joies de la famille, sans dire un mot des divertissements, qu'elle est en droit de se permettre ou d'accorder à quelques-uns de ses membres.

Mais c'est là une matière épineuse, un terrain qu'on n'aborde, pour ainsi dire, qu'en hésitant.

Non pas certes que les principes, qui régis -

1. Le sujet traité dans cette conférence ayant demandé d'assez longs développements, elle a rempli, à elle seule, deux des réunions mensuelles des pères de famille.

sent la matière, soient dépourvus en euxmêmes de clarté et de précision. Tant que vous tous tenez dans la théorie pure, vous n'avez'pas grand'peine à formuler votre jugement, et à le mettre d'accord avec la vérité chrétienne. En est-il encore de même dans la pratique, lorsqu'il faut tenir compte d'une foule de circonstances, capables de modiûer les premières décisions ; quand l'âge, le caractère, le tempérament, l'entourage changent, en quelque sorte, la nature des choses, créant des périls là où il semblait qu'en n'en vît pas, les écartant, au contraire, alors qu'ils paraissaient imminents, donnant aux relations un caractère spécial, aux délassements qu'on se permet, de nouvelles allures et comme une autre physionomie ? C'est à raison de ces mille nuances, qu'il est si difficile de rendre les réponses catégoriques qu'on nous demande, et surtout de les formuler de telle façon qu'elles s'appliquent à tous, sans avoir besoin d'être modifiées.

D'autre part, Messieurs, où trouver une question plus importante? et quand est-ce que

la vigilance paternelle aura plus besoin d'être constamment en éveil?

Suivant que l'on saura donner à ce problème moral une solution prudente ou hasardée, il est probable que la conduite du jeune homme se fixera dans le bien, ou glissera promptement vers le mal. Ce choix délicat des amusements sera presque toujours recueil, où les plus belles vertus feront naufrage ; on peut dire qu'il est la pierre de touche, pour discerner les vies qui resteront pures, de celles qui payeront un triste tribut aux vices et aux désordres si communs dans nos sociétés corrompues.

Essayons donc de poser nettement la question. Traçons, s'il est possible, les grandes lignes du sujet; et fixons quelques points de repère, qui nous aident à nous retrouver dans le dédale, où un grand nombre s'égarent.

Toutes les récréations auxquelles vos enfants s'adonnent, peuvent être rangées en trois grandes catégories. La première comprend celles qu'on doit regarder comme illicites. La seconde renferme les plaisirs qui, sans être

tout à fait défendus, sont toutefois pleins de péril. La troisième se compose de ces délassements qui n'ont rien en eux-mêmes que d'inoffensif et d'honnête, bien qu'ils puissent parfois perdre ce caractère par la manière dont on s'y livre.

En signalant ces catégories, pouvons-nous affirmer qu'elles sont absolues ? Leurs contours sont-ils tellement définis, le cercle de chacune si bien fermé, que, du moins vers leurs confins, elles ne puissent se confondre et empiéter l'une sur l'autre?

En d'autres termes, chaque espèce de divertissement doit-il être si strictement rangé dans tel ou tel groupe, qu'on ne puisse, en aucun cas, le considérer comme appartenant à un groupe différent ?

En vérité, Messieurs, je n'oserais l'affirmer. Ce sont des indications que je vous livre, plutôt qu'une classification rigoureuse. Les à peu près devront nous suffire en plusieurs rencontres, où l'ensemble des circonstances permet seul d'asseoir un jugement concret et une décision sans appel.

Parmi les amusements qu'on s'accorde souvent sans aucun scrupule, il en est bon nombre qui répugnent de tout point à la conscience chrétienne.

Laissez-moi vous signaler avant tout certains spectacles vraiment immoraux, soit pour le fond, soit pour la forme ; je veux dire ceux qui attaquent ce qu'il y a de plus saint, ou ceux qui surexcitent les sens, par des exhibitions indécentes et scandaleuses. Il n'est pas rare aujourd'hui de voir travestir, sur le théâtre, tout ce que le chrétien doit respecter et chérir ; il est plus ordinaire encore d'y voir étaler ces impudentes féeries, qui ne respectent pas même les lois élémentaires de la bienséance et de la pudeur.

Et plus une pièce choque les mœurs, plus la multitude y court, et plus sa renommée va croissant. Le bruit qui se fait autour d'elle, y mène par curiosité, ceux mêmes qui ne se

3i2 TRENTE-SIXIÈME CONFÉRENCE.

sentent pas de goût pour ces plaisirs immondes. Les familles chrétiennes se laissent entraîner comme les autres. On craint de paraître scrupuleux, on rougit de se montrer sévère. Telle personne, qui passe pour consciencieuse, y a bien été ; tel père y a conduit ses enfants, ou leur a permis d'y paraître. Ainsi, Messieurs, le courant s'établit ou plutôt l'abîme se creuse. Ainsi nous franchissons tous les degrés d'une tolérance malsaine, et d'une largeur qui ne connaît bientôt plus de limites; ce qui veut dire, en d'autres termes, que le discernement du bien et du mal nous manque, et que notre goût blasé n'arrive plus même à réprouver les substances les plus vénéneuses.

Plusieurs soutiennent qu'ils sont invulnérables, que toutes ces représentations glissent, en quelque sorte, sur eux, sans leur causer aucune impression fâcheuse.

Devons-nous croire que l'insensibilité dont ils se vantent, fait leur éloge j ou bien faut- il y voir un aveu implicite que leur passé n'a pas été exempt de reproches? Quoi qu'il en

soit, supposons qu'ils n'aient rien à redouter pour eux-mêmes, que penser de ces adolescents qu'ilsy conduisent, de ces enfants qu'ils ne craignent pas d'initier, dès le bas âge, à de semblables plaisirs?

En vérité, leur dirai-je, n'avez-vous pas peur de perdre, en une soirée, le fruit de longs efforts et de constantes sollicitudes? Cette réserve que vous leur avez apprise, ce respect d'eux-mêmes et des saintes lois de la modestie qu'une pieuse mère leur a inculqué depuis la première heure, que vont-ils devenir en présence de ces tableaux vivants, où on les foule aux pieds? Leur vertu si peu affermie n'y recevra-t-elle aucune atteinte ? Leur âme, si facile à émouvoir, n'emportera-t-elle point de ce lieu fatal, un trait qui l'aura blessée, et dont la pointe se fera longtemps sentir par une recrudescence de sensualisme?

Ne me dites pas : C'est une simple curiosité à satisfaire; car je vous réponds que cette curiosité est coupable ; que la favoriser dans ces jeunes âmes est leur rendre un mauvais service, et y jeter vous-mêmes un poison

mortel. On sort de là amoindri dans ses pensées, troublé dans son imagination, déjà peutêtre ébranlé dans ses sens ou dans son cœur. Vous est-il permis de prendre ces trésors de grâce, de pureté, de jeunesse, pour les livrer en pâture aux instincts les plus vils? Et s'il arrive que, par suite de votre imprudence ou de votre faiblesse, l'innocence ait de tristes défaites à déplorer, vous glorifierez- vous d'avoir rempli vis-à-vis d'elle, le véritable rôle qui convient à un père ?

Ce que nous disons de ces théâtres mal famés et peu scrupuleux, appliquez-le, plus rigoureusement encore, à ces rendez-vous équivoques, qui, sous le nom de cafés-concerts ou tout autre semblable, spéculent sur la corruption du public, et attirent à eux par l'appât des joies les plus malsaines. Apparemment ce n'est point là que se rencontre la société d'élite, dans laquelle vos enfants ont leur place marquée.

Faut-il regarder comme moins funestes ces réunions de jeu, où le hasard seul décide, où il n'est pas rare de perdre en quelques heures

une partie de son patrimoine ? Quelle que soit l'origine d'une fortune, est-ce en faire un usage conforme aux intentions de la Providence, que de la risquer sur une carte; ou encore, de l'exposer aux chances d'un pari, soit par cupidité, soit par ostentation ?

Sans compter que parmi ceux qui se lancent dans ces parties téméraires, plusieurs engagent ce qui ne leur appartient pas. L'un emprunte ce qu'il ne pourra rendre; celuici escompte son avenir et ruine ses parents ; cet autre dépouille ses enfants et les condamne à déchoir. Ce qu'on appelle les dettes d'honneur, pèse lourdement non-seulement sur le budget de chacun, mais encore sur la vie de tous.

Quelles angoisses pour ce jeune homme, qui n'ose avouer à son père les sommes qu'il a perdues, et cependant se voit en péril d'être stigmatisé aux yeux du monde, s'il ne dégage sa parole! Que faire? Où se tournera-t-il? A quelles ressources désespérées aura-t-il recours? C'est ici, vous le savez, que l'abîme appelle un autre abîme, et que pour

sortir d'un premier embarras, on s'engouffre tous les jours plus profondément. Demandezle plutôt à tant de familles malheureuses, qui pleurent peut-être à la fois leur déshonneur et leur ruine.

Si encore, au prix d'un sacrifice plus ou moins sérieux, elles pouvaient espérer de réparer le désastre ! Mais non ; la plaie reste béante ; la passion du jeu, une fois allumée, ne s'éteint plus; et il n'est pas d'expériences si cruelles qui puissent réussir à la corriger. Tôt ou tard ses illusions reparaissent. Incapable de renoncer à ses folles espérances, elle s'imagine toujours qu'elle comblera la brèche, et n'aboutit en réalité qu'à la rendre plus large.

Heureux ceux qui ont su s'arrêter à temps 1 Heureux ceux qu'une série de déceptions précoces a tellement dégoûtés, qu'ils ont solennellement juré de ne pas tenter de nouveau ces tristes aventures! C'est une résolution qu'on ne saurait acheter trop cher ; et les parents du joueur auront lieu de se féliciter, alors même qu'ils l'auraient payée

d'une portion considérable de leur fortune. Entin, Messieurs, comptons au nombre des divertissements illégitimes, ceux qui envahissent la vie entière et la vouent à une complète stérilité. De quelque nature qu'ils soient. ils deviennent condamnables, s'ils dévorent un temps précieux; s'ils absorbent à peu près exclusivement les préoccupations et les pensées, mettant le rien à la place de l'utile, et ne laissant plus au travail le rôle qui lui appartient essentiellement dans notre existence.

Il y a là un abus criant, qui n'a point échappé à la censure- des païens eux-mêmes. « Du jeu et des divertissements, dit Gicéron, on peut user d'une manière licite, mais comme du sommeil et des autres moyens de reposer le corps ^ )) Ce qui signifie, sans doute, que ce n'est là qu'un accessoire, qu'il y faut chercher, seulement la réparation de ses forces afin de reprendre ensuite plus sérieusement son la-

i. Ludo et joco uli qukleni i.eet, sut sicut somno et quie< tibus cœtenà. (Cic. de oftic. Liv. I.)

beur. Ce serait donc renverser l'ordre des choses, que de faire passer au premier rang ce qui ne doit venir qu'au second. Ce serait frustrer les desseins du Créateur et rabaisser la condition humaine, que d'avoir pour but le plaisir, qui n'est qu'un marche-pied pour monter plus haut. Aussi Aristote n'a pas craint de fixer lui-même la mesure qui convient, par ces paroles bien dignes d'être méditées : « Une dose légère de divertissements suffit à notre existence , de même qu'une petite quantité de sel suffit pour assaisonner nos aliments1. »

Telle est, du reste, la loi générale. Rien de si beau, rien de si bon ici-bas, qui ne soit en danger d'être gâté par son excès même. Notre vie est une harmonie; les éléments qui y entrent, doivent s'équilibrer et se faire contrepoids les uns aux autres. Donner trop de prédominance à l'un d'eux, c'est troubler la paix générale; et si celui que vous favorisez injus-

1. Parum delectationis sufficit ad vitara, sicut parnm salis sufficit ad condimentum, (Afist., IV, Ethic, 2.)

tement, ne devait occuper qu'une place inférieure, il est clair que, par cette préférence anormale, vous jetez le désordre dans votre vie, et que vous y introduisez une confusion coupable.

Après avoir écarté les divertissements que nous regardons comme illicites, quels sont ceux que nous allons ranger dans la seconde catégorie ?

A vrai dire, le péril se rencontrant à peu près partout, ne saurait guère être signalé comme un trait distinctif. Si donc nous formons une classe à part des amusements que nous appelons dangereux, c'est qu'ils 3e sont plus que les autres, ou du moins d'une manière plus générale.

A ce point de vue, que faut-il penser de la danse?

En conscience, Messieurs, ceux qui nous m. <?o

accusent de trop de sévérité à son endroit, devraient bien prendre la peine de lire les jugements qu'en ont en portés, en d'autres temps, les docteurs les plus vénérés de la sainte Église. Les anciens Pères, en particulier, ne trouvent point d'expressions assez fortes pour la condamner. Saint Ambroise s*écrie qu'il n'y a rien en elle qui soit compatible avec la modestie1. Saint Augustin va jusqu'à affirmer que mieux vaut labourer le dimanche, que de se livrer à cette prétendue récréation2. Saint Epbrem l'appelle la fête des démons et l'affliction des bons Anges3. Nous pourrions sans peine multiplier ces citations, et vous trouveriez partout les mêmes sévérités.

Je vous entends m'objecter que des réprobations si énergiques atteignent sans doute les danses païennes, dont l'usage avait perse-

1. Quid enim verecundias esse potest ubi saltatur. (Anib. de Virg., il.)

2. Melius est die dominico araie quam choreas ducere. (Aug. In ps. 91.)

3. Angelorum tristitia, et diaboli festum. (Ephr. sermo quod a ludicr. sit abstin.)

LES DIVERTISSEMENTS. 3oi

véré longtemps, même lorsque le monde fut devenu chrétien.

Mais quand il en serait ainsi, pouvons-nous bien affirmer que nos danses modernes soient beaucoup meilleures? Du reste, laissons, si vous voulez, ces témoignages des temps reculés, et consultons de préférence ceux qui sont plus rapprochés de nous.

Saint François de Sales ne passe pas pour être un directeur trop austère. Écoutons son appréciation, qui pourra nous servir de règle.

Dans son style toujours imagé et gracieux, il compare la danse à ces champignons qui étant spongieux et poreux, attirent souvent en eux-mêmes toute l'infection qui leur est autour. D'où il suit que la plupart sont vénéneux et que les meilleurs n'en valent rien. « Si néanmoins, ajoute-t-il, il faut manger des potirons, prenez garde qu'ils soient bien apprêtés1. »

Et cet apprêt qui corrigera le venin du bal, sera la modestie, la dignité et la bonne inten-

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