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son courage, et le fortifier déjà en vue des luttes qui l'attendent !
Voici une de vos filles qui, dans l'union qu'elle a contractée, n'a pas rencontré tout d'abord le bonheur idéal qu'elle s'étaitpromis. Qui sait si, à force de douceur et de patience, par des prodiges de dévoûment et d'exquise délicatesse, on ne la verra pas triompher des obstables qui semblaient lui fermer la voie? Elle ne serait point la première dont la prudence et la mansuétude auraient conquis romme à la pointe de l'épée, ce royaume inté rieur un instant menacé à l'origine. Et quand elle ne réussirait pas pleinement à y constituer la paix, toujours est-il que ces efforts lui assu reraient un autre empire non moins à désirer je veux dire celui que procure infailliblement une vertu supérieure.
Ainsi, Messieurs, du mal vous ferez sortir le bien; la ruine de vos espérances vous fournira le moyen de les faire renaître plus solides et plus durables. Que de familles, après avoir été comme renversées par des catastrophes imprévues, se sont relevées peu à peu
3i VINGT-CINQUIEME CONFERENCE.
par le travail, par une sage économie, par Tordre et la discipline fidèlement observés! L'opulence les aurait perdues, le dépouillement a été leur salut.
Mais lors même que le désastre paraîtrait ne laisser après lui aucun espoir; quand il serait si général qu'aucune issue ne restât ouverte pour y échapper et pour en sortir; l'excès de l'épreuve ne vous dispenserait pas de cette fermeté d'âme, que la Providence réclame dans votre rôle.
Le père vraiment chrétien est cette colonne de granit, sur laquelle se repose le poids de l'édifice. Quand tout le reste se sera écroulé à l'entour, on la verra toujours à sa place, se dressant comme auparavant vers le ciel, et fournissant un point d'appui assuré à tout ce qu'on voudra reconstruire sur elle.
Soutiens vivants de votre maison, non, j'en suis sûr, vous n'avez point faibli. Semblables au juste dont parle le Psalmiste, votre cœur est toujours prêt à espérer dans le Seigneur ; il est confirmé dans sa foi, et voilà pourquoi les plus mauvaises nouvelles le trouvent in-
trépide et inaccessible à la peur. Qu'il est bon pour la famille, de pouvoir s'étayer sur ce courage à toute épreuve ! C'est à elle tout entière et non pas seulement à son chef, qu'appartient le privilège de n'être jamais ébranlée 4. Pas plus qu'une autre, sans doute, elle n'est à l'abri des secousses, soitdu dedans, soit du dehors. Agitée, oui; écrasée, non; parce que dans sa chute même, elle trouve toujours une force qui la préserve ou un bras qui la relève.
Vous voyez, Messieurs, ce qui repose sur vous de responsabilités et d'espérances. Ce n'est pas tout d'avoir accepté avec empressement les joies et les consolations de la paternité. Par le fait même, vous n'avez pu vous dispenser d'en prendre sur vous les charges. Si, parmi ces dernières, il n'en est point de plus lourde que celle dont nous venons de parler,
i. Paratum cor ejus sperare in Domino, confirmatum est cor q„. Ah auditione mala non iimebit... In aHernum no, oommovcbitur. (P.<. cxr, g, 7.)
il n'en est point non plus qu'il soit aussi glorieux d'accepter généreusement.
Puisque la vie est un combat, soyez ce général d'armée qui, du point culminant où il s'est posté, observe la bataille et en dirige tous les détails. Quand le ciel favorise ses armes, la tâche pour lui est douce et facile, mais s'il voit son étoile pâlir, s'il sent que la fortune le trahit et l'abandonne, va-t-il oublier tout à coup ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit aux siens? Ne cherchera-t-il pas à couvrir la retraite, à sauver les débris de ses bataillons, et s'il faut absolument que Ja ouruée soit mauvaise, du moins l'honneur ne devra-t-il pas rester intact pour pallier la honte de la défaite?
Des défaites. Messieurs! personne n'en est à l'abri; sachons seulement, à l'occasion, les subir dignement. Lorsque nous n'aurons pu ni les prévenir, ni les éviter, nous leur arracherons, de nous et de ce qui nous appartient, tout ce qu'il est possible de leur soustraire. Bien plus, nous en profiterons pour nous instruire nous-mêmes, pour former à leur école
ceux qui combattent à nos côtés et sous nos ordres ; bien sûrs que cette école est la meilleure de toutes, et qu'après y avoir passé le temps marqué par la Providence, on arrive à transformer les échecs eux-mêmes en magnifiques victoires.
Les épreuves qui viennent «les caractères.
Messieurs,
Saint Augustin, qui connaissait à fond les mystères de la vie humaine , se demande comment il se fait qu'elle soit partout pleine de travail et d'angoisses. Et il répond en rappelant que nous sommes tous des êtres mortels, portant, en quelque sorte, nos âmes en des vases d'argile, qui se choquent mutuellement et ne peuvent se toucher sans se faire souf-
frir*. Si cette parole est vraie de toute société ici-bas, elle se justifie d'une manière plus spéciale encore dans les relations domestiques.
Peut-être cette assertion vous semble un paradoxe; indiquons les raisons péremptoircs qui en fournissent la démonstration.
Et d'abord, c'est au foyer que le contact des personnes est plus immédiat et plus continuel; de même qu'il se produit sans intermédiaire, de même il se renouvelle à peu près sans relâche et sans intervalle; or, on sait combien une blessure, si légère qu'elle soit, devient à la longue intolérable, quand la même cause la rouvre incessamment.
Ajoutons que, dans les autres relations humaines, nous apportons plus de précautions et de réserves.
Il n'en est guère où l'on ne s'observe, où l'on ne cherche à se montrer sous son meilleur jour. Sans parler de ceux qui posent pour des vertus qu'ils n'ont pas, les autres
1. Quare enim omnes laboramus, nisi quia sumus hornines mortales, fragiles , infirmi , lutea vasa portantes, qure faciunt invieem angastias? (Aug., Serin. 10 de verb. Dom.;.
s'efforcent au moins de dissimuler les défauts qu'ils peuvent avoir, et adoucissent les côtés les plus âpres de leur nature. Ou ne sort pas sans prendre un vêtement plus propre, ni sans accorder plus d'attention à sa tenue; par le même motif, on fait aussi la toilette de son caractère, et l'on a soin de revêtir sa plus belle humeur. C'est chez soi que l'on paraît en plein déshabillé; c'est avec les siens que l'on se dépouille du convenu, qu'on laisse de côté toute contrainte. Là presque toujours l'homme se révèle tel qu'il est; et la gêne qu'il lui avait fallu s'imposer au dehors ne semblant plus de saison, il s'en dédommage par un laisser-aller désormais sans limites.
Faudra-t-il donc s'étonner si les imperfections de chacun se révèlent au grand jour? Devons-nous être fort surpris qu'une foule de petites difformités morales, qui avaient été voilées sous le manteau d'honneur dans lequel on se drapait, se trahissent de nouveau, après qu'on a déposé ce qui n'était que de parade?
Aussi ne manque-t-il pas d'hommes réputés
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charmants dans le monde, qui chez eux difficiles à vivre et presque intolérables. 0a ' qu'il y a cler .nés en une seule;
la première s'évanouit quand vous quittez votre maison pour aller vers les étrangers; mais elle vous attend, pour ainsi dire, sur le seuil; au retour, vo s la retrouvez, vous la ez : et c'est apparemment la seule que connaîtra le foyer, à l'exclusion de l'autre.
Cette dualité, Messieurs, n'est pas particulière à notre seie. Le même dédoublement se remarque plus souvent encore peut-être chez la femme, que chez nous; parce qu'elle est plus impressionnable, plus mobile, plus prompte à subir l'action du milieu qui l'entoure, et des circonstances où elle se trouve. Mais il est d'autre s enceintes et d'autres réunions où vos filles et vos épouses nous permettent de leur dire ce qui leur est spécial. Ici, au contraire, c'est de nous surtout qu'il s'agit; ce sont nos travers que nous devons envisager, nos tendances naturelles contre lesquelles il faut nous prémunir, de peur qu'elles ne nous entraînent ou ne dégénèrent.
Eq un pareil sujet, grâce à voire indulgence, les précautions oratoires seront superflues; car vous m'avez autorisé depuis longtemps à vous parler sans périphrases, et à laisser à la vérité toute sa franchise. J'userai donc encore aujourd'hui de cette liberté. Je vous signalerai plusieurs des caractères qui l'ont le plus souffrir; après quoi, nous chercherons ensemble s'il ne serait pas possible d'opposer quelque antidote au mal, et de trouver une huile qui adoucisse ces frottements plus ou moins douloureux.
Bien entendu que nous ne rétractons point ce que nous avons précédemment affirmé ; oui, si le bonheur a quelque chance de trouver un asile ici-bas, ce sera surtout au sein de la famille humaine qu'il établira son séjour.
Ajoutons encore, sans crainte d'être démenti par l'expérience, que si quelques fa-
milles arrivent à jouir d'une vraie félicité, ce ne seront pas précisément celles qui réuniront le plus d'avantages terrestres, mais plutôt celles où l'on verra fleurir le plus de vertus.
Rien de plus vrai, ni de plus consolant que ce double principe. Et pourtant il faut reconnaître que ni les affections de famille, ni même les vertus qui les accompagnent, ne sauraient suffire; et que la question de paix, de joie, de repos intérieur est intimement liée à celle des caractères. En sorte qu'elle n'aura une solution favorable que si, de ce côté, ne surgissent pas d'obstacles.
Vous me comprenez, Messieurs; je n'ai point à parler présentement des grandes passions, ni des ravages affreux qu'elles exercent. Qu'un torrent impétueux, formé peut-être tout à coup, ne puisse plus être arrêté par aucune digue, et renverse tout ce qu'on tenterait de lui opposer, c'est un fait qui s'explique aisément et qui, malheureusement, n'est que trop ordinaire. Mais tel n'est point le tableau que j'ai à vous présenter aujourd'hui.
Le principe du mal que nous visons, est ailleurs; et pour le rencontrer, il n'est point nécessaire de descendre jusqu'à des caractères dépravés ou vicieux en eux-mêmes. A quoi bon d'ailleurs s'appesantir ici sur de semblables excès?
D'autres natures sont violentes, leurs emportements dépassent toute mesure, détient toute précaution et toute prévoyance. Le moindre choc produit un éclat; mais c'est un orage qui fait plus de bruit que de mal. Gomme le cœur est excellent, sa chaleur l'emporte bientôt et ne tarde pas à dissiper les nuages. Aussi s'inquiète-t-on médiocrement de tout ce fracas. On sait d'avance qu'il ne durera qu'un instant, qu'il n'entraînera point de graves conséquences. Laissons de côté ce qui est, pour ainsi dire, inoffensif, pour nous occuper de certaines dispositions, en apparence moins défectueuses, mais en réalité beaucoup plus fécondes en véritables douleurs.
Je signalerai, en premier lieu, ces natures tristes et chagrines, douées d'une singulière
puissance pour assombrirtoutes choses. Leurs idées sont invariablement vêtues de noir, leurs jugements et leurs prévisions sont pessimiste»; toute leur conversation rend un son à peu près semblable à celui de ces instruments qu'on a couverts d'un crêpe, dans une fête funèbre. S'il y a deux aspects à ce qui leur est is êtes certains d'avance qu'ils s'arrêteront au plus mauvais, c'est à-dire a celui qui est le plus en rapport avec leur humeur mélancolique ; ils s'inquiètent de tout, ils s'attristent de tout; etc' : qu'il faut
dire, avec le Palmiste, qu'ils se sont des frayeurs où il n'y avait aucun sujet de craindre *.
On les voit silencieux, taciturnes, occupés ai ee leurs propres pensées, d'où ils expriment, pour leur malheur, une sorte de venin subtil qui les ronge et les dévore. Stul n'est ingénieux comme eux à trouver des sujets de tourment.
J. Illic trepidaverunt timoré ubi non erat limor, ;Ps. un. 5.)
Encore, dans les relations extérieures, ie contact des étrangers les oblige souvent à se contraindre et arrive parfois à les distraire. I! n'en est plus de même dès qu'ils sont chez eux ; leur humeur anxieuse y pèse de tout son poids sur ceux qui les avoisinent, et y comprime fatalement toute dilatation.
La joie, qui n'aurait pas demandé mieux que de se produire, qui commençait peutêtre à éclore, en leur absence, et n'était pas loin d'un complet épanouissement, se replie sur elle-même à leur approche, comme si elle se sentait glacée dans sa fleur, étourfèe jusque dais son germe. La maison est triste, elle devient bientôt ennuyeuse; les enfants s'en dégoûtent et attendent avec impatience le moment où ils pourront s'échapper. Pendant ce temps, leur mère se désole et se livre à de vains efforts pour remédier à un mal, dont il ne dépend pas d'elle d'arrêter les progrès ; à la fin, lasse d'avoir tout tenté en vain, pour rassénérer un ciel qui s'obstine à demeurer dans ses brouillards, elle désespérera peutêtre et abandonnera la partie. Hélas! que de
maux pourront sortir d'un simple défaut de caractère, dont on n'a pas su triompher en temps opportun !
k côté de ce travers, en voici un autre qui en diffère sur quelques points, bien qu'il ait avec lui de nombreuses analogies. Je veux parler de ce fonds de susceptibilité excessive, qui nous a déjà occupés dans une autre conférence ' .
Si l'on trouve, par le monde, des hommes insouciants, aveugles, qui ne conçoivent aucune crainte de ce qui devrait le plus les alarmer: il en est aussi qui prennent ombrage des moindres circonstances, découvrant partout des conspirations, s'imaginant toujours que l'on trame sourdement contre leur autorité ou contre leurs intérêts.
La jalousie leur est tellement naturelle qu'un mot la fait naître, qu'un silence même suffit pour la produire. Peut-être cette tendance ne s'est-elle point révélée tout d'abord.
11 en est d'elle comme de ces vers dont le germe a été déposé dans le calice d'une fleur. Peu à peu le fruit s'est formé, il a pris son développement, sans que rien manifestât au dehors l'ennemi qu'il recelait dans son sein. C'est seulement quand on viendra à l'ouvrir qu'on y trouvera cet hôte malfaisant, et qu'on pourra constater ses ravages.
Lorsqu'une pareille disposition se trahit, il est impossible qu'elle n'engendre pas de nombreuses souffrances. Les froissements, les chagrins secrets, les soupçons pénibles, les cruelles inquiétudes trouveront à chaque pas l'occasion de naître. Quand môme ces sentiments n'iraient pas jusqu'à éclater, leur présence ne se fait que trop sentir, et il n'est pas facile de la dissimuler entièrement. En vain vous redoublerez de vigilance pour n'y fournir aucun prétexte ; en vain vous multiplierez les prévenances, les attentions, et vous pousserez les preuves d'affection jusqu'à la plus extrême délicatesse. L'espèce de lutte qui s'engagera entre ces témoignages non suspects et la nature ombrageuse envers laquelle on les
prodigue, ne fera que confirmer celle-ci dans ses sinistres appréhensions. Aux procédés les plus francs elle donnera des interprétations tantes ; la sincérité ne trouvera pas grâce à ses yeux; ou s'il peut sembler qu'elle ait triomphé un moment, ce sera pour voir reparaître presque aussitôt de nouvelles incertitudes, qui détruiront tout l'effet do sa victoire.
Dieu nous garde, Messieurs, d'intrc dans notre intérieur ces sources trop fécondes de malaise ! Celui qui les a laissées ^e I en lui-même, ne s'en aperçoit pas toujours. II est malheureux sans savoir pourquoi; il ,ine que le mal dont il souffre, vient des autres; et il ne voit pas que la racine é] dans son propre cœur. Souvent c'est affaire de tempérament, de santé ; car il est des organisations maladives, qui amènent presque fatalement l'homme à prendre cette attitude vis-à-vis des siens. Combien il serait important de neutraliser ces influences funestes, où qu'elles se trouvent! C'est la paix, c'est le bonheur domestique qui dépendent de cette cure.
ÉPREUVES QUI VIENNENT DES CARACTÈRES, gj
Supprimez la disposition fatale, et tout va prendre immédiatement un nouvel aspect.
Ab î pourquoi faut-il que de gaieté de coeur nous empoisonnions nous-mêmes notre vie?
Pourquoi le chef de famille deviendra- t-il le destructeur de son propre bien ?
Que penser d'un homme qui prendrait plaisir à enlever l'une après l'autre les pierres de sa propre maison, au point de la rendre tout à fait inhabitable? Ou encore, que dire d'un voyageur qui s'amuserait à déchirer de ses mains la tente qu'on lui avait dressée dans le désert, pour l'abriter pendant la nuit? Mille fois plus insensé, mille fois pins malheureux encore sera celui qui détruit impitoyablement toutes les chances de repos et de félicité, que la Providence avait semées sur sa route ! Qu'importe qu'il ait rencontré, dans >a compagne, les qualités les mieux assorties ; dans ses enfants, les dispositions les plus heureuses; dans tous ceux qui l'entourent ou qui composent son foyer, les attachements les plus sérieux et les plus sympathiques; singulièrement habile à écat>ter tous ces ayan-
tages, il trouvera le moyen de rendre amer ce qui était doux, de se faire une souffrance de ce qui devait être une joie; avec tous les éléments d'une existence digne d'envie, il aura le fatal talent de s'en faire une abreuvée de fiel et de désespoirs.
Signalons encore un autre principe de tristesses, qui se rencontre même dans certains milieux où l'on ne croit voir que des vertus.
Un homme se recommande par toute sorte de qualités éminentes; mais, à raison même de sa clairvoyance, il aune confiance excessive en ses propres pensées. C'est un esprit absolu, un caractère entier, une volonté impérieuse, en un mot, un homme tout d'une pièce.
li est le seul à ne pas s'apercevoir de cette domination sans contrôle, qu'il prétend exercer jusque dans les moindres détails. Non-seulement il ne supporte aucune résistance à ses idées, mais il étouffe autour de lui toute personnalité et éteint toute initiative. A peu près comme un de ces arbres vigoureux,
qui épuisent tellement les sucs de la terre avec leurs racines, et absorbent à tel point les rayons du soleil par leur épais feuillage, qu'aucun arbuste ne peut se développer à leur ombre. S'il y a dans leur voisinage un peu de végétation, vous n'y trouverez que de pauvres plantes souffreteuses et amaigries ; leur tige, grêle, étiolée, fait assez voir que leur puissant voisin confisque à son profit une portion considérable de leur vie et de leur sève.
Cet abus était fréquent autrefois, alors que dans la famille, le principe d'autorité attirait tout à lui. Sous ce régime, on pouvait craindre l'exagération du pouvoir paternel, et, par suite, l'amoindrissement des autres existences, qui subissaient son joug. Le commandement, au lieu d'être simplement fort, devenait parfois violent; le gouvernement du foyer, qui doit toujours admettre certains tempéraments, ressemblait çà et là à une sorte de despotisme.
Nous sommes loin aujourd'hui d'être exposés à ce péril. Mais si les mœurs générales et les habitudes de notre temps se refusent
à le faire naître, il peut, en certaines circonstances, résulter de la disposition naturelle des personnes et de la situation réciproque qu'elles ont adoptée.
Eu effet, à l'extrême opposé de ce que nuus Tenons de dire, voici un caractère faible et mou, qui ne demande évidemment qu'à être dominé, qui ue peut guère m laisser conduire à l'aveugle par q voudra s'emparer de sa direction. Il n'y aurait peut-être que demi-mal, si l'influence subie était normale. Mais il arrive presque infailliblement qu'on lui en substitue une autre ; e c'e^t de là que proviennent des tiraille, douloureux.
Pour n'envisager la chose qu'à notre point de vue, Messieurs, je dis que ce sera toujours un immense détriment, lorsque le chef naturel de la maison manque de décision ou d'énergie.
Parmi les menaces que Dieu faisait entendre à son peuple, au jour des grandes infidélités, une des plus redoutables était de mettre à sa tête des enfants, en qui il n'y aurait rien
ÉPREUVES QUI VIENNENT DES CARACTÈRES. 5o
de viril1. Si ce malheur est redoutable pour une nation, il ne sera guère moins à craindre pour la famille. C'est comme si son axe était déplacé; comme si son mouvement, au lieu d'être régulier, s'exécutait à l'aventure.
Cette volonté débile, de laquelle les autres dépendent, ne sachant pas se déterminer par elle-même, sera mue par une f>=rce extrinsèque. La société domestique, qui devait être un petit monde à part et se gouverner par ses propres lois, sera peut-être entraînée dans une orbite étrangère. Elle deviendra une sorte de satellite, suivant je ne sais quel astre d'heuen de sinistre augure. Elle aura son génie bon ou mauvais, à la discrétion duquel on la verra abandonnée. Tout s'y fera par une action occulte; et il en sera d'elle comme de ces gouvernements, qui s'en vont chercher leur mot d'ordre à l'étranger, en dehors des intérêts du pays et des idées nationales.
Je vous assure, Messieurs, que cette pré-
1. Dabo pueros principes eorum et effeminati dominabuiilur eis. Is&ïe, m, -i.)
pondérance, mystérieuse on avouée, est un poids difficile à porter pour tous. Femmes et enfants ne demandent pas mieux, sans doute, que d'obéir à leur véritable chef; mais il leur est dur d'avoir sans cesse à courber la tête sous un pouvoir qui se cache, ou encore de ne savoir jamais à quoi ils doivent se résoudre, parce que nulle main ne tient les rênes et que le char n'est point dirigé. S'il leur fallait opter entre deux maux, à savoir cet état d'incertitude, de soumission anormale, et l'esprit de domination jadis à l'ordre du jour, je ne doute pas que leur choix ne se portât de préférence de ce dernier côté. A tout prendre, mieux vaut que le père de famille pèse un peu trop sur les siens que de ne pas les conduire du tout; car on sent que tout vient à manquer à la fois, lorsque celui que la nature appelle à commander, ne sait plus ou ne veut pas tenir sa place.
Serait-il possible de ramener à une juste mesure les perturbations que nous venons de mettre en lumière?
Si vous exigez un remède qui fasse cesser entièrement la souffrance, je vous avouerai iûgénument, Messieurs, que je crois inutile de nous livrer à cette recherche ; par la raison toute simple qu'un tel spécifique n'existe pas, que ni l'expérience des choses humaines, ni même la piété chrétienne ne vous autorisent à l'espérer.
La vie présente étant un lieu d'épreuve, ie monde que nous habitons, s'appelantà juste titre une vallée de larmes, comment compter qu'on en bannira toute douleur? surtout ces douleurs morales, dont la cause est en nousmêmes, dans nos imperfections personnelles, dans la seule juxta-position de natures dissemblables ou même opposées.
Quiconque se fera fort de vous procurer
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une sérénité de vie que ne trouble jamais aucun orage, vous savez d'avance que celui-là vous abuse et voudrait vous faire illusion. A cette condition difficile et tourmentée qui nous est faite, il ne faut demander que la somme de tranquillité et de paix qu'elle est capable d'offrir. Des liniments, des palliatifs, voilà ce que comportent nos tristesses. Qu'on panse donc nos blessures, qu'on y verse l'huile et le baume, sinon pour les guérir tout à fait, du moins pour les fermer à moitié ou les empêcher de s'envenimer davantage.
Dire que la religion ne fournira pas cet antidote, ce serait démentir la parole si connue de saint Paul : La piété est utile à tout : elle a les promesses de la vie présente aussi bien que celles delà vie future*. Oui, si la piété est sincère et bien entendue, elle sera ici du plus puissant secours.
Avant tout, elle nous apprendra à nous connaître. Car, Messieurs, le vrai principe
1. Pietas... ad omnia utilis est, promissions habens ïitœ quae nunc est et futurae. (ITTiin., îv, 8.)
du mal, c'est que les hommes s'ignorent, qu'ils ne savent ni se juger, ni se définir.
Je n'excepte pas ici ceux qui sont chrétiens dans la pratique. Ils se confessent, ils communient et n'en continuent pas moins à se faire d'étranges illusions sur eux-mêmes. Quand ils rentrent dans leur conscience, qu'y voient-ils ? Rien de grave, peu de fautes précises et nettement accusées. Et de fait, j'aime à croire qu'il n'y en a pas. Le devoir religieux ervé ; la stricte équité est satisfaite; si vous regardez dans ces vies, vous y verrez les dévoûments fondamentaux à la famille, à la société, joints à l'accomplissement de toutes les obligations professionnelles.
Mais ces travers d'esprit qui troublent si souvent le bonheur intérieur! mais cette humeur chagrine qui fait tant souffrir!... on passe à côté, sans se douter même de leur existence; ou si parfois on les prend sur le fait, on n'y voit pas le moindre sujet de reproche à s'adresser, pas la moindre nécessité d'une transformation à entreprendre.
Il est vrai que le tempérament peut avoir
ici sa part ; mais n'est-ce pas un motif déplus pour travailler à se vaincre?
Eh bien ! non, l'homme le meilleur pense à toute autre chose. Ses efforts ne sont point dirigés de ce côté, parce qu'il est aveuglé et ne se voit pas tel qu'il est. Si jamais un rayon plus limpide pouvait pénétrer dans son intérieur, il apercevrait peut-être une multitude de défauts dont il ne se doute pas. Il verrait comme une poussière d'amour-propre, de recherches égoïstes, de défiances imméritées, d'attaches immodérées à ses idées propres, qui recouvre ses plus précieuses qualités et leur enlève leur éclat. Tout cela, sans doute, ne rompt pas l'amitié avec Dieu, mais diminue singulièrement les sympathies du prochain. Ces imperfections ne vous mèneront pas en enfer; mais qui sait si elles n'en font pas un du foyer domestique?
Le moyen, dit-on, de couper court à tant d'inconvénients?
Pour cela, une révélation serait nécessaire ; il s'agit de savoir d'où elle pourra venir. Le directeur de votre conscience ne sait rier,
car vous ne l'instruisez pas de ces détails. Vos proches, les plus directement intéressés dans la question, n'ouvrent pas la bouche, et ils font bien, car ils gâteraient tout, s'ils venaient à parler. Ainsi le malaise se perpétue ; il va s'aggravant de jour en jour, sans qu'on puisse en prévoir la fin. Jamais la vieille maxime des anciens philosophes, je veux dire le Cognosce temetipsum, n'aurait été plus nécessaire; jamais elle n'a été moins pratiquée.
Dieu, vous le savez, nous a refusé la possibilité de voir directement notre propre visage; c'est seulement sa ressemblance, ou son image réfléchie, que nous pouvons saisir. Il en est à peu près de même de notre physionomie morale; et il nous faut un milieu extérieur, qui nous renvoie les traits principaux de notre caractère. La famille nous fournit ici le plus fidèle de tous les miroirs. La manière la plus sûre de nous retrouver nous-mêmes, c'est de nous étudier dans nos enfants. En constatant leurs défauts, nous finissons par avoir l'intelligence des nôtres. Non pas assurément que les m. 4
natures soient toujours identiques; mais les contrastes s'éclairent mutuellement, et les nuances les plus opposées sont précisément celles qui se font réciproquement ressortir.
Voilà pourquoi l'éducation faite directement par les pères et mères, est pour eux-mêmes la meilleure de toutes les écoles. Que de fois ils se sentiront obligés de s'observer avec soin pour ne pas tomber dans les fautes qu'ils reprennent ! On comprend d'instinct qu'on n'aurait pas bonne grâce à reprocher aux autres ce qu'on laisse voir à chaque instant en soimême. Si peu disposé qu'un soit à rentrer dans son for intérieur, la surveillance qu'on est obligé d'exercer, ramène bon gré mal gré en présence de sa propre conduite.
Vous le voyez, la Providence a pensé à toi.t; et, dans nos devoirs mêmes, elle a, pour ainsi dire, caché le germe des vertus qui sont nécessaires à leur accomplissement.
Il arrivera aussi qu'on s'instruira par l'expérience de ce qu'on aperçoit dans son voisinage. Pour peu que le regard pénètre, si discrètement que ce soit, dans les complications
d'un foyer ami, on en verra sortir plus d'une révélation salutaire et plus d'un avertissement opportun. Les écueils où des personnes connues sont allées échouer, nous avertissent de ne pas prendre le même chemin. Le malheur d'autrui éclaire notre voie et peut devenir le principe de notre propre sécurité.
Enfin, Messieurs, pourquoi l'intimité qui s'établit entre les époux, ne leur permettraitelle pas, le cas échéant, de se faire entendre l'un à l'autre un avis charitable ?
Je sais combien la matière est délicate. Ce n'est \ as assez de la tendresse ou du dévoûment, ce n'est pas assez même de l'affection la plus ardente et la mieux partagée, pour oser exerc,r ce que j'ap[;ellerais volontiers un tel ministère. L'amour humain tout seul ne confère pas ce droit, car il appartient plutôt, vous le savez, au caractère sacerdotal.
Mais les époux chrétiens n'ont-ils pas exercé une sorte de sacerdoce, le jour où ils ont été, vis-à-vis d'eux-mêmes, les ministres du sacrement qui les a unis? Et ne peut-il leur rester ensuite une sorte de juridiction spirituelle,
qu'ils exerceront, l'un par rapport à l'autre, sous l'autorité de Dieu même? Disons mieux, à proportion que leurs sympathies seront plus chrétiennes, ils se sentiront plus portés à prendre cette liberté, à se conférer mutuellement cette délégation. Il s'en faut bien qu'elle existe toujours. Souvent, au contraire, ceux qu'on aime le plus et à qui on veut plus de bien, sont précisément ceux à l'égard desquels on se sentirait plus gêné, pour aborder jamais quelqu'une de ces questions, d'où dépend pourtant le bonheur de la vie.
Rendons grâce à l'économie évangélique, puisqu'elle supplée à l'insuffisance de ces relations, par une intervention désintéressée et toute surnaturelle.
Le prêtre, que notre siècle calomnie, ne vient pas, comme on le dit quelquefois, se placer entre les époux pour surprendre leurs secrets ou amoindrir les effusions de leur mutuelle tendresse; il vient, au contraire, pour en resserrer les liens, pour faire disparaître jusqu'aux moindres causes de divisions et de troubles. Laissez-le faire; c'est lui
qui, d'après vos aveux, vous éclairera sur vous-mêmes et vous signalera le terrain principal sur lequel il convient de porter l'effort de votre réforme morale.
C'est ici, Messieurs, — laissez-moi vous parler le langage de l'ascétisme chrétien, — c'est ici que la pratique de Y examen particulier obtiendra de merveilleux résultats.
Quoi de plus beau que celte décision prise par un homme qui a constaté en soi un vicede caractère? Il s'est dit à lui-même : Ce n'est pas tout d'avoir opéré une reconnaissance et aperçu l'ennemi; je le poursuivrai sans relâche, et je n'abandonnerai point la partie que je ne l'aie rejeté au delà des frontières *. C'est bien, en effet, l'adversaire le plus nuisible, non-seulement à sa vertu, mais à son repos et à la félicité de sa maison. Donc, s'il le faut, il suspendra momentanément les autres luttes, pour diriger toutes ses attaques et centraliser la guerre sur ce point unique.
1. Persequar inimicos et comprehendam eos et non revertar donec deficiant. (Ps. xvn, 38.)
SÔ YLnGT-SIXIÈME GOXFÉRENCE.
A force de s'observer, de compter ses échecs, de se relever après chacun d'eux, avec un desir brûlant d'en effacer la honte par de nouvelles victoires, je vous dis qu'il finira insensiblement par triompher; les aspérités du caractère diminueront peu à peu; l'humeur capricieuse deviendra plus égale; les emportements seront plus rares, la susceptibilité même, qui tient à la nature et au tempérament, s'émoussera. Il acquerra une aménité, une douceur, dont un caractère comme le sien ne paraissait pas capable; tout cela, parce qu'il a pris sur lui-même un en qu'il n'avait jamais eu auparavant, et qu'il s'est fait par vertu ce qu'il n'était pas par disposition naturelle.
Toutefois, Messieurs, il est bien entendu que notre travail personnel ne saurait par lui-même produire une pareille amélioration. C'est ici, plus encore qu'ailleurs, qu'il est nécessaire de rappeler l'oracle divin : Sine me nihil potestis facere *.