‹ La paternité chrétienneChapitre 8 sur 57 · Sans moi vous ne pouvez rien faire. (Jean., xv · texte numérisé non relu

Sans moi vous ne pouvez rien faire. (Jean., xv

EPREUVES QUI VIENKEKT DES CARAC'iÊiŒS. 67

Essayer de se modifier intérieurement sans la prière, serait se condamner à une défaite assurée. Les déceptions qu'on rencontrerait à chaque pas, dans une voie où l'on se serait engagé imprudemment, ne tarderaient pas à amener le découragement et la plus complète défaillance. C'est du ciel que vient le secours dont l'homme a besoin dans ce combat singulier. Renfermant pour ainsi dire en champ clos avec l'adversaire qu'il a pris à partie, il faut qu'il se sente aidé, préservé, soutenu. Dieu sera son témoin ; mieux encore, il sera son répondant, il dirigera luimême les coups et parera ceux qui lui seraient portés. Pour obtenir cette assistance, il suffit, vous ne l'ignorez pas, de la requérir.

L'esprit de foi vous fera comprendre qu'il n'est tâche si difficile, dont on ne puisse s'acquitter, quand on a pour soi la grâce d'en haut. L'esprit de confiance filiale vous persuadera que, comme la manne du désert, cette grâce descend infailliblement sur tous ceux qui s'empressent à la recueillir. Enfin l'esprit d'amour, qui est le signe des vrais chré-

tiens, vous mettra au cœur de si ardents désirs, que vous ne vous arrêterez point avant d'avoir obtenu le légitime succès auquel vous pouviez prétendre. En vérité, je vous le dis, quelles que soient les œuvres que l'on puisse vous proposer par ailleurs, il n'en est pas une qui soit aussi glorieuse, soit à Dieu, soit à vous-même.

Les épreuves qni Tiennent des événement*?.

Messieurs,

Aux épreuves qui ont leur raison d'être en nous-mêmes et dans notre caractère, il faut joindre celles qui fondent sur nous du dehors, et dont les événements privés ou publics deviennent la source. La vie humaine, en effet, est une lutte inégale, qui rappelle le combat mystérieux de Jacob contre !'ange du Seigneur. Lors même qu'on remporte la victoire, on n'en sort que blessé et boiteux, car on a toujours affaire à plus fort que soi.

Hommes et choses se liguent et conspirent contre nous, tantôt pour nous empêcher d'agir, tantôt pour nous contraindre à faire ce que nous ne voulons pas. Quelle que soit la voie que nous ayons résolu de suivre, la croix se dresse bientôt sur le chemin, sa rencontre est inévitable: et, comme le dit avec tant de justesse le pieux auteur de Y Imitation : Où que nous allions, nous ne trouverons point d'autre partage *.

C'est là, Messieurs, une vérité d'expérience, devenue banale à forc<; de s'imposer dans les faits quotidiens. Si Dieu éclaircit un instant no tre nuit, s'il fait briller quelque rayon de joie à travers ces lourdes ténèbres, qui nous enveloppent de toute part, ce n'est guère qu'en passant et comme à la dérobée. A vrai dire, il nous vient juste assez de lumière pour soupirer après le grand jour d'une existence meilleure et moins tourmentée, laquelle,

1. Converte le supra, converte te infra; couverte îe extrs, concerte te inira; et in his omnibus internes crucoci Irait., h, 1-2.)

comme vous savez, n'est pas du monde que l'homme habite présentement.

Mais mon intention n'est pas de parcourir, dans toute son étendue, celte série interminable de chagrins qui pèsent ici-bas sur l'un manité. Les événements fâcheux dont je veux vous entretenir, sont ceux gui affectent la famille chrétienne, et qui frappent d'une nière plus particulière celui qui en est le chef;

A cause de la position spéciale qu'il occupe., le père est plus exposé que les autres. îl est d'ordinaire atteint le premier; du moins c'est lui qui ressent plus vivement les coups, de quelque côté qu'ils partent. La responsabilité dont il est investi, les affections et les intérêts dont il forme le centre, font que tout remonte à lui, et qu'il n'est pas, dans sa maison, une souffrance dont il ne porte le poids. On ne peut toucher au moindre des siens, qu'on ne le touche lui-même à la prunelle de l'œii. En sorte que ses épreuves personnelles ne forment que la moindre partie du fardeau dont il est chargé. Ce qu'il y a de plus lourd, ce sont les peines de ceux qu'il aime; car

elles lui arrivent avec un redoublement d'amertume. Ce qu'il y a de plus poignant c'est le cri qui s'élève du fond de ces douleurs dont il est, hélas ! le témoin impuissant.

Que de fois on le verra s'accuser lui-même du malheur de ses proches, alors qu'il n'y entre pour rien! Il condamnera ce qu'il avait fait dans des vues pleines de sagesse; il se reprochera cruellement ce qui n'était que l'inspiration de son dévouaient et de son abnégation personnelle. La chance a tourné contre lui, et il veut encore s'en prendre à ses actes; que serait-ce si le mal dont plusieurs sont victimes, devait être attribué en partie à ses fautes ou à ses imprudences !

Il est utile pour nous, Messieurs, de sonder rapidement du regard les sphères diverses, où des faits indépendants de notre volonté ont coutume de nous infliger la souffrance. Après avoir tinuméré les principales formes de ces épreuves, nous dirons quelle est l'attitude qu'il faut garder en leur présence, et avec quelles dispositions d'âme il nous convient de les accueillir.

Je commencerai par rappeler les accidents qui atteignent îa famille dans son bien-être matériel. Nous entrons, comme vous voyez, dans un département qui est le vôtre. Car, au père de famille appartient de droit l'administration des biens extérieurs. C'est lui qui gère les affaires de la communauté, et qui tient en main tout pouvoir pour faire valoir ses intérêts. Faut-il l'appeler un petit souverain? Faut-il dire seulement qu'il est ministre plénipotentiaire? Toujours est-il qu'il a le dernier mot, le mot décisif, à peu près en toute circonstance.

Si la loi apporte quelques restrictions à l'exercice de sa volonté, si elle l'entoure de sages précautions et dresse devant lui quelques barrières, c'est dans un intérêt de préservation; c'est avec l'intention de lui faire éviter certains écueils, qui pourraient devenir désastreux. Nonobstant cette limitation né- III. 5

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cessaîre, le champ ouvert devant lui reste assez vaste et assez libre pour qu'il dépende ordinairement de lui, ou de tout sauver, ou de tout compromettre.

Or, c'est à cet homme surtout qu'il faut appliquer la parole de saint Paul : Minister in bonum 1 ; la puissance qui lui est remise n'existe que pour le bien. Son oeuvre propre est une œuvre de conservation, sinon de légitime accroissement. Il se doit à lui-même, et it à tous les siens, de garder la position qui lui a été faite, de l'améliorer même, s'il en est besoin. Car, ne craignons pas de le dire, il y a une ambition modérée qui sied bien à un père de famille, et que la religion ellemême est loin de proscrire.

11 est vrai que l'amour des richesses demeure sous l'anathème évangélique; un chrétien doit s'en défendre et lui fermer son cœur; car plus il devient dominant, plus il exclut l'amour de Dieu. Mais, comme l'explique si bien saint Augustin, autre chose serait de

i. Rom., xiii. i.

ÉPREOVES QUI VIENNENT DES ÉVÉNEMENTS. 7o

s'attacher aux choses de ce monde, en les aimant pour elles-mêmes; autre chose est de s'en servir comme d'un instrument, pour atteindre le but véritable de ia vie humaine1. Si l'instrument est utile, vous êtes autorisé à vous le procurer; s'il est nécessaire soit à vous, soit à ceux dont vous avez ia charge, qui ne voit que c'est un devoir de vous en saisir ou de le leur remettre en mains? On calomnie l'esprit catholique, quand on ie représente comme inspirant un détachement propre à étouffer toute industrie au sein des populations, à entraver parmi elles le développement de ia richesse. C'est le contraire qui est vrai. Nos principes sagement compris et pleinement pratiqués amèneraient avec eux un accroissement de prospérité temporelle, suivant cette parole de Jésus-Christ, qui s'adresse

1. Frui est amore aiicui rei inhœrere premier stipiam. Uli autem, quod ia usum. veuerit ad id quod amas obtineudum referre... 111» tantum res sunt quibus fruendum est, quas œtt-mas atque iucommutabiles commemovavimus... Cœterisaulem utendum est, ut ad illarum perfruilionem pèrvenire possimus. (Aug. de Doctr. christ,. 1. 1, c. 4.)

aux nations aussi bieu qu'aux particuliers : Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront accordées par surcroît* .

Pourvu qu'ils n'intervertissent point cet ordre, les vrais chrétiens ont, aussi bien que les autres, le droit d'aspirer à la fortune. Aujourd'hui surtout qu'elle est en possession de conférer l'influence, il est à désirer qu'elle ne passe point exclusivement aux mains de nos ennemis.

Vous faites donc acte de sagesse, Messieurs, je dirais presque que vous exercez un apostolat, lorsque vous apportez tous vos soins à conserver dans son intégrité primitive, ou même à accroître, selon la mesure d'une j uste modération, le dépôt d'aisance ou de légitime opulence qui vous a été confié.

Que ce fonds, d'où sortira un jour l'avenir de vos enfants, soit toujours sacré à vos yeux. Ne vous permettez ni de le risquer dans des opérations incertaines, ni de l'entamer pour

1 Qoaerite primum regnum Dei et justitiam ejus et hœc omnia adjicientur vobis. (Matth., vi, 33.)

des satisfactions capricieuses, ni à plus forte raison, de le dissiper, comme il arrive quelquefois, dans les folies d'une existence prodigue ou d'une gestion imprudente. Sans que vous leur ouvriez la porte, les cruelles épreuves en trouveront assez d'autres pour pénétrer jusqu'à vous.

Trop souvent, en effet, les mesures même les mieux combinées, qu'un père de famille avait prises, se retournent tout à coup contre lui! L'avoir qui devait fructifier entre ses mains, n'a fait que dépérir, bien qu'il n'y ait à lui reprocher aucune faute, aucune négligence. Je ne sais quelle fatalité s'est acharnée à ses pas; un enchaînement de circonstances défavorables l'a pris, pour ainsi dire, comme dans un filet, d'où il lui a été impossible de sortir. En vain il s'est ingénié, en vain il s'est longtemps soutenu à force de travail, de démarches, d'activité personnelle. Vingt fois peut-être il a rétabli son crédit et ses affaires, vingt fuis des coïncidences malheureuses sont venues déconcerter ses plans et renverser son ouvrage. A la fin, tout s'engouffre, comme ces

lieuves de la Grèce, qui après avoir parcouru de longs espaces, disparaissent brusquement, sans que le voyageur qui les admirait, puisse se rendre compte de ce qu'ils sont devenus.

Rien de plus fréquent, aujourd'hui surtout, que ces dénoûments tragiques.

Nous assistons chaque année à l'effondrement subit de fortunes et de situations, que l'on regardait comme assises sur des inébranlables. La pierre de leurs fondations était apparemment de mauvais aloi. Elle avait semblé de granit; ce n'était qu'une roche friable et sans consistance. Qui ne connaît ces placements réputés tout à fait sûrs, qui ont manqué tout à coup; ces entreprises que l'on croyait sans péril, et qui renfermaient dans leur sein tant de ruines? Quand on en a reconnu le vice, il était trop tard. Peut-être l'esprit d'ordre et d'économie, l'application la plus continuelle et le travail le plus constant ont essayé de refaire ce qui avait été détruit; leurs efforts sont venus se briser contre une sorte de destin acharné, inflexible. Du naufrage où toutes les espérances ont sombré à

la fois, ce sera merveille si l'on peut sauver quelques rares épaves,

En vérité, Messieurs, pour un père qui sent sa responsabilité, ce sont là de rudes assauts h subir. Et pourtant il en est d'autres, qui le frappent d'une manière plus sensible encore.

Si la famille ne vit pas sans ressources matérielles, qui ne voit qu'elle doit mettre encore à un plus haut prix sa considération? Quelque modeste que vous la supposiez, elle a pourtant sa place dans la cité, dans le pays : et il faut qu'elle l'occupe avec dignité. Plus elle s'élève, plus elle attire les regards et plus il importe, par conséquent, qu'on ne découvre en elle aucune tache. Me. tromperai -je, Messieurs, si je dis que le soin de conserver ce trésor, le plus précieux des biens terrestres, repose principalement sur son chef?

Le père porte en sa personne l'honneur de tous. C'est son nom qu'il a donné à l'épouse de son choix, la couvrant, pour ainsi dire, en même temps de sa propre personnalité, la fai-

saut entrer en participation des gloires, ou peut-être des hontes, qui s'attachaient à ses antécédents et à ceux de sa maison. Ce nom, il le transmettra aussi à ses enfants, non pas seulement tel qui! l'a reçu, mais plutôt tel qu'il l'aura fait lui-même.

Que d'autres membres de la famille viennent à faillir, ils tombent pour leur propre compte; en dehors de circonstances spéciales, leur faute n'affecte guère que celui qui l'a commise, et le loyer n'est pas infecté de la contagion. Au contraire, si c'est leehef de la maison qui s'ébranle. tout s'agite, tout croule avec lui. L'opprobre qu'il n'aurait pas craint d'assumer sur sa tête, rejaillit sur tous les siens. Enveloppés avec lui dans une même solidarité, les enfants gardent le stigmate des fautes paternelles; et le inonde fait peser sur eux la responsabilité des souillures originelles qui ont entouré leur berceau.

Vous me direz : C'est une injustice ; le fils ne doit pas payer l'iniquité du père. Et les réprobations de la conscience publique n'ont pas le droit de poursuivre les défaillances

d'un homme, à travers les générations successives qui émanent de lui.

Et pourtant, Messieurs, de tout temps il en a été ainsi dans la société humaine.

Je sais que notre siècle se montre, sous ce rapport, peu délicat. Nous avons la mémoire courte ; et la fortune, quand elle vient à briller à nos regards, suffit pour nous faire oublier bien des choses. Sur des mains qui se remplissent d'or, on ne voit plus la trace des opérations frauduleuses par lesquelles l'opulence a été conquise; peut-être même n'y remarque-t-on pas la tache de sang, qui s'y était imprimée par voie héréditaire.

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons point nier cette réversibilité de gloire ou de déshonneur, qui nous arrive, portée, pour ainsi dire, sur le flot de la vie. Ce que les parents communiquent à ceux qu'ils mettent au monde, ce n'est point une existence abstraite, incolore, dénuée d'attributs bons ou mauvais; ce qu'ils leur confèrent, c'est une condition morale faite à leur propre image ; c'est-à-dire environnée de respects, s'ils se sont toujours

conservés sans souillure; et d'avance flétrie, s'ils n'ont pas su garder intacte la loyauté que les hommes exigent de leurs semblables.

Or, qui ne sait que les circonstances sont plus d'une fois délicates et difficiles?

Au milieu des complications qui surgissent, à travers mille nécessités qui semblent se contredire, reconnaître le chemin de l'honneur n'est pas toujours chose aisée; s'arrêter sur la pente glissante, où tant d'autres sont entraînés autour de nous, exige, de nos jours, un courage plus qu'ordinaire.

Sont-ils si nombreux les hommes qui n'ont jamais fait un faux pas, ou qui n'ont jamais pris une attitude équivoque? 11 est telle situation, dont on a bien de la peine à sortir tout entier. Plus d'un y laisse quelque lambeau de son intégrité jusque-là reconnue, de son désintéressement auparavant si pur. À mesure qu'on monte dans l'échelle sociale, les risques semblent devenir plus grands, et les occasions défaillir, plus multipliées. Heureux celui qui n'a pas sauvé seulement sa vertu, mais aussi le reflet extérieur qu'elle doit avoir! Un homme

n'eût-il rien à se reprocher devant Dieu, dès qu'une ombre aura passé sur son honorabilité aux yeux de ses semblables, j'ose dire que s'il est père, et s'il connaît les sévérités de l'opinion, ce sera pour lui la plus cruelle de toutes les épreuves.

Des accidents divers menacent encore la famille dans un autre de ses privilèges les plus importants. Il est évident qu'elle doit être pour tous le lieu de la paix. Lorsque l'homme retourne chez lui, le soir, fatigué de la lutte, épuisé peut-être par le travail de la journée, qu'est-ce qu'il demande surtout? Que vient-il chercher là de préférence, bien sûr qu'il ne le pourrait trouver ailleurs?

Ce qu'il veut, Messieurs, c'est le repos de son âme dans des affections pleines de suavité. Sa maison est pour lui un port, où il rentre avec joie, après avoir essuyé bien des tempêtes, subi parfois de dures avaries. Ce lieu de refuge toujours préparé le console des déceptions qui l'attendent dans le monde. La pensée de s'y retrouver bientôt le soutient dans l'âpreté

de son labeur journalier ou dans les agitations de la vie sociale.

Cela est si vrai que quand, par hasard, la mort a détruit le foyer ou Ta rendu désert, il est des hommes qui se déclarent vaincus et impuissants. Malgré toute l'énergie dont on les sait pourvus, ils ne se sentent plus en état de porter le fardeau des affaires, ni d'affronter le péril des carrières publiques. Gomme ce dieu de la fable, qui reprenait une nouvelle force toutes les fois que son pied pouvait toucher la terre, ainsi, en abordant ce seuil béni, ils recouvraient de la vigueur et se trouvaient rassérénés. Si vous leur enlevez cette source de vie, lout disparaît avec elle ; il ne vous reste plus que des hommes amoindris intellectuellement et physiquement, à peine l'ombre de ce qu'ils étaient autrefois, incapables d'effort viril, au-dessous de toules les tâches et surtout de tous les revers.

Mais cette tranquillité, si indispensable pour vous refaire, que de causes peuvent l'altérer ! Que de sombres menaces demeurent constamment suspendues sur elle 1

Je n'en entreprends pas aujourd'hui le détail, car nous serons forcés d'y revenir. Pour le moment, je me contente d'en appeler à vos souvenirs, à votre expérience du monde et de la vie. S'il est vrai que, de tous les biens que notre intérieur nous assure, celui-ci soit le plus nécessaire, ne devrions-nous pas peutêtre ajouter que c'est en même temps le plus rare ? Et quand il vient à manquer, quel irréparable malheur I

Etre frappé dans sa fortune et dans sa prospérité matérielle, c'est un coup si rude que plusieurs ont à peine le courage de le supporter ; se sentir atteint dans sa réputation et dans son honneur, pour toute âme élevée, c'est une souffrance bien plus poignante encore ; mais, Messieurs, s'il faut voir s'évanouir son bonheur domestique, s'il arrive que notre maison, au lieu d'être une demeure de paix, se transforme peu à peu en un théâtre de conflits amers ou en un rendez-vous de tristes alarmes; que dirons-nous, sinon que l'épreuve est arrivée à son comble, et que le fatal calice est rempli jusqu'aux bords?

0 vous, à qui tout point d'appui manque, vous sous les pieds desquels le sol tremble et paraît prêt à s'entrouvir, qu'allez -vous faire, en présence d'une pareille infortune ; et de quel œil contemplerez-vous la consommation de votre ruine ? Où fuir, où chercher un asile, lorsque celui que le ciel semblait nous avoir préparé, se ferme, et nous refuse obstinément ce que nous lui demandions comme le bien suprême de la vie?

C'est à toutes ces grandes douleurs qu'il faut offrir, s'il est possible, un peu de soulagement. Du. moins c'est à elles qu'il faut apprendre l'attitude qu'elles ont à garder, pour se montrer vraiment résignées et solidement chrétiennes.

11 y a des âmes qui s'aigrissent dans l'épr< uve. Pourquoi, Messieurs ? Parce qu'elles sont loin d'èire soumises. Parce que dansleurs

profondeurs s'agite le murmure, engendrant la révolte et les récriminations stériles.

Ceux dont je parle, s'en prennent à tout de leurs peines ; ils en accusent Dieu et les hommes; ils en rendent responsables jusqu'aux créatures dépourvues de raison, et jusqu'au monde matériel lui-même. Leur vie s'abreuve de noirs ressentiments, elle se nourrit de colères impuissantes, qui se déversent nécessairement au dehors,. après qu'on les a longtemps concentrées. Gomment voulez-vous que le volcan ne fasse pas, un jour ou l'autre, explosion ? Tant de mécontentements s'y accumulent ! Tant de rancunes secrètes et mal étouffées y fermentent !

Le malheur est que ceux qui en souffrent le plus, sont précisément les personnes auxquelles il faudrait par-dessus tout éviter un redoublement de chagrins.

Du moment que l'adversité est venue s'asseoir au seuil d'une maison, ce n'est pas au père de famille seul qu'elle se fait sentir. Selon toute apparence, les siens en partagent avec lui l'amertume et sont enveloppés dans

les mêmes tristesses. Pourquoi aggraver la situation qui leur est faite, en ne leur montrant plus qu'une physionomie altérée et un caractère difficile?

L'ennui que cet homme couve au fond de lui-même, le rend injuste. La moindre contradiction l'irrite ; son ton est raide, emporté ; pour un rien il éclate et se laisse aller à la violence.

Agacé comme il est, ne pensez pas qu'il voie les choses telles qu'elles sont en réalité. Des torts vrais ou imaginaires se grossissent immédiatement à ses yeux ; il se froisse sans motif, il s'alarme ou prend ombrage, alors qu'il n'y a pas de raison. Lui, autrefois si clairvoyant, si équitable, dans les appréciations auxquelles il s'arrêtait, le voilà sans cesse en dehors du vrai, et dépassant presque toujours la mesure. Une transformation s'est opérée au grand désavantage de la famille entière.

S'il y a là des enfants leur éducation s'en ressentira. Une femme, une mère en gémiront à ce point que les autres accidents

leur paraîtront peu de chose, en comparaison de cette souffrance. Oui, les désastres materais auraient été supportables, si, en fondant sur cette maison, ils ne lui avaient enlevé sa paix intérieure, en même temps que sa prospérité. Apparemment ce n'était pas assez des pertes qu'on avait faites, des revers qu'on avait essuyés précédemment; il a fallu qu'à leor suite, survînt une nouvelle douleur, qui rendît toutes les autres plus déchirantes et plus mortelles. 0 patience, ô résignation, quel trésor la religion apporte aux familles, quand elle parvient a vous faire entrer dans les cœurs ! La preuve en est que l'absence de ces dispositions se traduit pour tous par une augmentation de peines et une recrudescence de larmes.

Plusieurs ne vont pas jusqu'à s'aigrir quand ils souffrent, mais on les voit s'assombrir sensiblement. Un nuage a passé sur leur front et malheureusement il y est resté, voilant la sérénité première, chassamt devant lui la gaieté d'autrefois. Ce n'est plus, comme tout à l'heure, je ne sais quelle fermentation cachée

et menaçante; c'est plutôt une prostration absolue; c'est une tristesse qui n'a rien d'assez viril, à plus forte raison, rien d'assez conforme à l'esprit évangélique.

On trouve des natures expansives et pleines d'entrain, qui, ayant été touchées par la rude main de la tribulation, sont devenues bientôt toutes différentes d'elles-mêmes; aussi mélancoliques qu'elles étaient joyeuses , aussi taciturnes et renfermées, qu'elles étaient auparavant ouvertes et communicatives. Nonseulement vous ne les surprendrez plus à s'accorder un peu de détente, mais elles trouveront mauvais que d'autres le fassent auprès d'elles. De sinistres pensées hantent désormais ces esprits; et il faut qu'autour d'eux tout se revête de sombres couleurs. On dirait une maison tendue de deuil, comme au jour de nos cérémonies funèbres. De là des changements à vue, de là des scènes assez semblables à celles que nous avons déjà eu occasion de remarquer, en d'autres circonstances et pour d'autres causes.

Entrez dans cet intérieur. Du moment que

tel membre de la famille est absent, il semble qu'on respire, tous se sentent à l'aise et se livrent, sans exagération, aux élans d'une douce hilarité. Mais sitôt que l'absent a reparu, la tristesse attachée à ses pas est rentrée en sa compagnie. C'est un siience morne qu'on craint d'interrompre, de peur de n'être pas à l'unisson des pénibles idées qui s'imposent et donnent le ton. Le sourire s'arrête sur les lèvres, le mot qui aurait déridé ces visages, expire avant d'avoir été prononcé tout à fait. Il y a là une contrainte mille fois plus dure que ne pourraient l'être les plus rudes calamités.

Si vous en cherchez la cause, vous la trouverez peut-être dans le cœur paternel, qui n'a pas su garder son équilibre, en présence de certains événements. Dieu lui a fait une blessure que l'esprit de foi aurait dû guérir. Le remède était dans l'acceptation franche, généreuse de la croix à porter; mais parce qu'on traîne cette croix à regret, par pure nécessité et sans courage, non-seulement on n'a pas trouvé le moyen de la rendre plus légère;

mais, sans en diminuer le fardeau pour soimême, on la fait peser lourdement, je dirais presque insupportablemeot, sur les autres. Dieu nous garde, Messieurs, de venir jamais heurter contre cet écueili

En revanche, il est des caractères qui grandissent dans l"épreuve ; et c'est à ce signe surtout qu'on reconnaît les disciples du Calvaire.

Quel sera, dites-moi, le père de famille digne de ce nom et à la hauteur de son rôle ? Si la vie est pour tous un champ de bataille, pourquoi n'est-ce pas là que nous irions, encore aujourd'hui, chercher des leçons?

Vous ne l'ignorez pas, le mérite d'un grand capitaine brille moins dans des succès faciles, que dans la lutte qu'il entreprend contre la mauvaise fortune. C'est souvent des positions les plus critiques que lui viendront ses meilleures et ses plus heureuses inspirations. On le croyait perdu, lorsque subitement un éclair a illuminé son front et changé la face des choses; un coup de maître l'a sauvé, une manœuvre habile a forcé la victoire.

Eh bien ! Messieurs, ce n'est point dans ce

triomphe môme de ses ressources personnelles, que l'homme de guerre me paraît plus admirable. Mais s'il arrive que, déployant tout son génie, il n'en soit pas moins vaincu ; vaincu sans aucune faute de sa part, terrassé par les circonstances, mais fier, impassible au milieu de sa défaite ; qu'on le voie debout sous le poids de l'adversité, et restant lui-même jusqu'à la fin, dans les plus tragiques malheurs ; c'est alors , je l'avoue, qu'il me semble relever son humiliation de toute la hauteur de ses sentiments, de toute la grandeur de sa mâle contenance. C'est alors, bien plus encore qu'au jour de ses conquêtes, que vous pourrez exalter son courage et lui décerner une place parmi les véritables héros.

Et vous, chef de famille, vous êtes aussi un chef de combat. Engagé dans une lutte implacable, quel que soit votre savoir-faire, vous pouvez bien vous attendre que vous n'en sortirez pas toujours triomphant. A l'heure fatale de vos déceptions, tiendrez-vous ferme etserezvous sans défaillances ?

Seule la religion est en état de vous soute-

nir. Et c'est pour se donner à lui-même ce magnifique spectacle, d'un homme frappé dans ce qu'il a de plus cher et néanmoins toujours intrépide, que Dieu a appelé l'épreuve, et lui a commandé de foudroyer ses meilleurs amis.

Il les voyait justes, dit le Livre Sacré; alors il les a soumis à la tentation de la souffrance, et il les a trouvés dignes de lui1. Aussi bien il n'est rien ici- bas qui lui fasse plus d'honneur. De tous les témoignages que l'humanité peut lui rendre, celui-ci est le plus solennel et le plus irréfragable. A sa puissance la plus élevée, il s'appelle le martyre; à tous ses degrés, il monte vers le ciel comme un sacrifice d'agréable odeur : in odoremsuavltatis. En outre, si cette intrépidité dans le malheur procure à Dieu une gloire excellente, elle assure aussi à l'homme la plus efficace de toutes les consolations.

Quelle compensation pourrait valoir celle-là?

Souffrir, de quelque £açon et pour quelque

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