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CHAPITRE IV Les recherches du laboratoire de la Salpétrière

Les malades de la Salpétrière, les psychasthéniques de M. Raymond et de Pierre Janet, n'ont pas peu contribué à l'étude des troubles de l'attention. Pierre Janet ^ a appliqué trois méthodes à cette étude: travail mental; — examen du champ visuel; — temps de réaction. — Les recherches conduites selon ces méthodes ont révélé le fait de la réaction automatique, si important pour la compréhension des formes pathologiques de l'attention.

La première méthode est bien connue; elle consiste à faire exécuter par le sujet un travail mental facile; on lui demandera par exemple

1. Pierre Janet. Névroses et idées fixes. — Paris, Alcan, 1898, 1vol. 492 p., chapitre II, p. 69-109.

de résumer le court article d'une demi-page qu'il vient de lire à haute voix. Certains sujets seront absolument incapable d'accomplir cette petite opération intellectuelle; pour d'autres, le travail mental^devra être un peu plus compliqué. Une hystérique de 19 ans vient, par exemple, à la consultation parce qu'elle s'est aperçue qu'elle est incapable de suivre un raisonnement scientifique, même simple, alors qu'elle suit sans effort une conversation courante; une autre est incapable de faire opération arithmétique, etc. L'aprosexieest plus accusée chez d'autres sujets. M..., par exemple, (contracture du tronc, vomissements hystériques incoercibles) ne comprend pas toujours les paroles qu'on lui adresse ; elle reste parfois absolument désorientée au milieu de la cour de l'asile, ne pouvant plus synthétiser ses perceptions.

Certes, cette méthode du travail mental, comme procédé d'évaluation des affaiblissements de l'attention, est bien éloigné de la précision des méthodes psychométriques. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici de psychopathologie c'est-à-dire d'états intellectuels dont les hypertrophies ou les atrophies peuvent être sans aucun préjudice, plus largement évaluées. Janet prétend du reste qu'une gradation est possi-

ble, qui permet une assez grande précision. Le sujet peut-il suivre une conversation courante? Reconnaît-il un objet usuel? un objet peu usuel? Peut-il résumer quelques lignes qu'on vient de lire? Peut-il faire une opération arithmétique? etc, etc. On peut en effet graduer plus qu'il ne paraît à première vue ce mètre appliqué à la mesure de l'aproséxie; si, toutefois. Ton voulait représenter par des chiffres les résultats obtenus par cette méthodes, ce ne pourrait être qu'artificiellement, à la façon des notes attribuées à des devoirs d'élèves.

La seconde méthode consiste en la mesure du champ visuel. Chez les ps3^chasLhéniques et les hystériques présentant des troubles de l'attention on trouve en effet des troubles équivalents de la vision binoculaire. Ces sujets sont incapables de synthétiser les images mentales fournies par les deux yeux; et souvent, sans présenter aucune trace de strabisme, ils ne peuvent percevoir, dans un , stéréoscope ordinaire, l'illusion da relief. Le rétrécissement du champs visuel, — comme^d'ailleurs toutes les anesthésies hystériques — est considéré par M. Janet comme un signe de la faiblesse de l'attention. Le cerveau du malade ne perçoit plus, avec conscience, que les sensations les plus fortes, celles qui ce

trouvent au centre, ce qui explique que le rétrécissement est d'ordinaire concentrique. La fatigue cérébrale peut de reste porter soit sur les centres visuels, soit sur les centres d'association.

Pierre Janet a imaginé un dispositif expérimental qui précise et surtout rend comparables les résultats obtenus par celte méthode. Au centre du périmètre sont disposés quelques chiffres avec lesquels le sujet doit affectuer une petite opération, ou quelques lignes qu'il doit lire; en même temps, l'expérimentateur promène sur le périmètre un petit papier blanc qui indique la limite du champ visuel pendant l'effort intellectuel. L'attention chez un sujet normal produit un rétrécissement de 5 à 10 degrés; le rétrécissement, dans les cas pathologiques, est beaucoup plus considérable. Un sujet hystérique delà Salpétrière, Vel., âgé de 30 ans, (tics de la face déterminés par des idées fixes subconscientes) a un champ visuel à peu près normal quand on ne lui demande pas un grand effort d'attention (85° du côté externe, 60° du côté interne, etc). Si l'on fixe son attention par le procédé indiqué, on trouve pour l'œil droit 20° dans le sens horizontal et 10° dans le sens vertical, pour l'œil gauche 10° dans tous les sens ; Yel., ne voit

donc que les mots sur lesquels porte son attention. Ce rétrécissement du champ de la vision est parallèle, chez le sujet, aux oscillations de la maladie; lorsque l'état s'améliore, le rétrécissement diminue. Le rétrécissement du champ de la vision consciente est donc bien en rapport avec l'afTaiblissement de l'attention, avec l'engourdissement cérébral et l'épuisement nerveux qui le déterminent.

Sangte de Sanctis ^ a repris cette expérience, et est arrivé à un résultat équivalent.

Pierre Janet aproposé d'ailleurs une mesure de l'attention par le champ visuel, plus délicate et capable d'une plus grande précision. Le champ visuel est généralement défmi « l'étendue, c'est-à-dire l'ensemble des sensations visuelles, que le sujet peut percevoir d'un seul coup d'œil, l'œil étant immobile. » Cette définition n'implique évidemment pas la simultanéité des sensations visuelles. Le champ visuel d'un sujet normal s'étend à 60-' du coté interne et 90° du côté externe ; mais cette mesure ne prouve, pas que deux objets, l'un à 80*^ du côté externe, l'autre à 60° du côté interne, soient vus simultanément; elle prouve simplement que, l'œil

i. Sancte de Sanctis. Op. cit

étant immobile et l'attention étant attirée d'un côté, puis de l'autre, le sujet peut voir successivement ces deux objets. Il semble donc a M. Janet qu'une mesure plus délicate de l'attention pourrait être obtenue en ne tenant compte, dans le champ visuel « que de l'étendue, de l'ensemble des sensations visuelles perçues réellement d'une manière simultanée ». Cette nouvelle mesure porterait le nom de champ visuel simultané. Plus restreint, il serait aussi considérablement plus variable selon le degré d'attention des sujets.

La méthode classique pour l'étude de l'attention est la méthode des temps de réaction. Son mérite est sa précision. Pierre Janet a voulu en examiner la valeur réelle dans l'étude des troubles de l'attention — car nous devons jamais oublier que c'est non sur des sujets normaux, mais sur des sujets hystériques et névropathes qu'on expérimente à la Salpétricre. Et cette remarque n'a peut-être pas assez arrêté les psychologues qui se fondent sur les conclusions de Janet pour infirmer, d'une façon général, les méthodes de réaction — Janet se servait pour ses expériences soit de l'appareil enregistreur de Marey et du diapason à 100 vibrations par seconde, soit du chronomètre ded'ÀRSONVAL. Les erreurs

portant sur les millièiiies de secondes, qui peuvent être imputées à ces dispositifs sont néglig-eables : beaucoup plus importantes sont, d'après la remarque très juste de Janet, les erreurs venant de Tétat mental des sujets. Au point de vue méthodologique, le procédé qui consiste à prendre, après une série d'expériences, le temps moyen et la variation moyenne présente certains inconvénients; le temps moyen en effet varie selon la durée des expériences et n'indique pas suffisamment les variations de l'attention au cours des expériences. La méthode employée à la Salpétrière fut la méthode des courbes.

Dans une première série d'expériences, le graphique est dressé après les expériences sur une feuille de papier quadrillé. Nous regretterons seulement que dans ces expériences le nombre des excitations auxquelles les sujets doivent réagir n'ait pas été constant pour un temps donné. Janet se soucie avant tout de faire fournir par son sujet le plus de réactions possibles à la minute; dans les cas les plus heureux, le nombre de ces réactions est de 20 à 25 — Mais ce procédé expérimental, outre qu'il ne permet pas des expériences prolongées, ne tend-il pas justement à favoriser l'apparition des réactions automatiques? Ce point eût été au moins intéressant à

contrôler. Sur un homme d'intelligence et d'attention normales sans éducation préalable, Ja- NET prend selon cette méthode, les temps de réaction à des excitations tactiles. L'expérience dura 15 minutes; jusqu'à la huitième minute les temps de réaction oscillent de 7 à lo centièmes de seconde ; à partir de la huitième minute ils oscillent de 10 à 30 avec une plus grande irrégularité.

Dans d'autres cas, Pierre Janet emploie pour son graphique le cylindre de Marey, qui avait d'ailleurs déjà été employé par Patrizzi. Voici comment il décrit lui-même le dépositif : « Le cylindre de Marey tourne arec une vitesse moyenne..., il entraîne avec lui le chariot de Marey portant le signal électrique de Desprets, de manière que le signal avance à chaque tour et décrive une ligne spirale... A chaque tour une tige de cuivre fixée sur le cylindre en touchant un contact ouvre un courant électrique, celui-ci fait d'une part sonner un timbre, ou remuer un signal^ on détermine un léger choc sur la main du sujet, et d'autre part il fait mouvoir le signal de Desprets et s'inscrit sur le cylindre... Le sujet en appuyant sur un interrupteur, rompt le courant, ce qui s'inscrit également grâce au signal de Desprets, un peu

plus loin sur la même ligne verticale... Les mêmes phénomènes se répètent exactement à chaque tour du cylindre et par conséquent sur chacune des lignes verticales : le moment du signal s'inscrit toujours en un point E de chacune de ces lignes verticales, les réactions s'inscrivent en R, de plus ou moins loin sur la même ligne. Quand l'expérience est terminée, on réunit par un trait tracé à la main tous les points E inscrits sur chacune des lignes verticales, c'est ce qui constitue sur les graphiques la ligne E E', ou ligne des excitations. Puis on réunit également par un trait tracé à la main tous les points R qui indiquent les réactions et qui sont situés à des distances variables de la ligne EE'. La réunion de ces points constitue une ligne brisée RR' qui représente la courbe des temps de réaction. L'inscription du diapason à 100 vibrations par seconde se fait en D et permet de mesurer le temps de réaction E R. D'ailleurs des lignes parallèles à E E' tracées toutes les dix vibrations du diapason permettent de lire plus facilement le temps en dix centièmes de seconde. « (p. 82 et 83).

L'inconvénient de celte méthode est, selon Janet, la régularité des signaux : huit par minute dans le dispositif employé à la Salpétrière.

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Il évitait cet inconvénient par divers procédé : par exemple en plaçant dans le circuit un nouvel interrupteur.

C'est par ce procédé expérimental qu'ont été réalisées les expériences de Pierre Janet sur les sujets normaux et surtout sur les névropathes. Les résultats obtenus l'ont conduit à la constatation des réactions automatiques : avant d'exposer la théorie, nous parlerons des résultats eux-mêmes. Ils peuvent se diviser en deux groupes : les uns s'accordant avec les prévisions de l'expérimentateur et avec les résultats obtenus par ses deux autres méthodes (travail mental et champ visuel); les autres formant le groupe des courbes paradoxales.

Voyons les résultats du premier groupe. Les courbes obtenues sur des sujets normaux non éduqués présentent l'aspect habituel : au début des temps de réactions plus longs par manque d'accoutumance, puis los minima sont atteints par suite de l'exercice, et enfin, la fatigue apparaissant, la courbe se relève. Par contre voici quelques exemples de courbes fournies par des anormaux.

Une jeune fille de 19 ans, Sa., est atteinte depuis trois mois d'un hoquet hystérique très violent. Toute son attention semble concentrée

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sur ce hoquet qui ne la quitte que pendant le sonimeil. La courbe de ses réactions est tout à fait caractéristique. Le temps de réaction est très élevé (70 à 90 centièmes de seconde) et on peut même noter des interruptions, durant parfois presque une minute, pendant lesquelles le sujet a oublié de réagir.

Une autre hystérique,. Cor., a fourni de même, une demi-heure après une crise, des temps de réaction encore plus caractéristiques par l'exagération de leur durée et leurs oscillations.

Rachel, une malade que Janet a beaucoup étudié, présente, rattachés à une surdité verbale absolue, des trouble^; très intéressants de l'attention. Sur les courbes de réaction à des excitations auditives qu'elle a fournies, la fatigue extrêmement rapide de sa force d'attention paraît, plus nette encore que son instabilité. La même fatigue, très caractéristique encore, se lit sur la courbe fournit par la malade BL, mélancolique sans délire.

Les délires consécutifs aux émotions, 'es délires cœnesthésiques, les infinies manifestations de l'hystérie et des diverses névroses sont souvent marqués par an état d'aproséxie plus ou moins prononcé. En voici quelques cas assez heureux.

Celui, par exemple, de la malade Pv. i, 36 ans, obsédée et aboulique à la suite d'un cbagrin d^amour. Réglée à 16 ans, sans troubles, elle avait été jusqu'à 33 ans une simple nerveuse, avec crises de larmes ou de rire qui ne permettent vraiment pas de conclure à l'hystérie. Bonne ouvrière, sa vie avait été assez régulière. Elle s'était seulement laissée aller à prendre un amant avec lequel elle vivait et dont elle avait eu un enfant âgé de 3 ans au moment où on la conduisit à Janet. Un beau jour son amant la quitta, lui laissant une lettre, pas assez nette pour lui enlever tout espoir, assez cependant pour lui faire comprendre que la vie commune était bion finie. La malade a une grande déception ; elle est obsédée par l'image de son amant, imagine mille folies pour le retrouver, ne dort plus, ne parle que de lui ; puis elle arrive rapidement à un état d'aboulie caractéristique. c< La malade, demeure des heures debout et sans bouger, sans pouvoir dire à quoi elle pense, ou bien elle a une agitation incessante et in-

1. Prof. F. RAYMO^'D et D"" Pierre Jaxet. Névroses et idées fixes, II. — Fragments des leçons cliniques du mardi sur les névroses, les maladies produites par les émotions, les idées obsédantes et leur traitement. Paris, Alcan, 1898, 1 vol. 559 -}-x p., avec figures. — Observation 14, p. 49-53.

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cohérente, qui est une forme d'aboulie bien spéciale. Ces gens-là en effet s'agitent, remuent, touchent à trente-six choses, commencent différents travaux, bavardent sans cesse d'une voix aiguë et en définitive ne font rien du tout. Celle-ci va chez ses sœurs, chez ses voisines et elle les exaspère. » Il était intéressant d'examiner l'état de l'attention chez cette malade ; aussi M. Janet a-t-il pris ses temps de réaction. Il se servit du chronomètre de d'ARSONVAL et obtint en dix minutes deux cents temps de réaction à des excitations visuelles. Ces temps de réaction montre l'épuisement de l'attention ; ils sont de 30 centièmes de seconde en moyenne, certains dépassent 40, et leur irrégularité montre nettement la distraction du sujet. Pour contrôler ces résultats, M. Janet a essayé de fixer son attention en lui faisant lire un article de journal : elle ne le comprend pas et ne s'en souvient plus. Du reste elle présente de l'amnésie continue : les événements sont oubliés à mesure qu'ils se succèdent. L'aproséxie empêche l'acquisition de souvenirs nouveaux.

Dans un cas de perte de la personnalité cité par les mêmes auteurs S nous relevons un état

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