‹ La pathologie de l'attentionChapitre 16 sur 22 · Raymond et Janet, loc. cit., observation 134, p · texte numérisé non relu

Raymond et Janet, loc. cit., observation 134, p

Les temps de réaction à des excitations tactiles présentent pendant 4 ou 5 minutes une courbe avec des moyennes oscillant entre 20 et 30 centièmes de seconde; puis la courbe devient très irrégulière et les moyennes vont de 50 à 70 centième de seconde.

Les temps de réaction à des excitations visuelles sont plus réguliers, même si Ton prolonge les expériences pendant la durée relativement longue de 20 minutes. La courbe oscille pourtant autour d'une moyenne de 30 centièmes de seconde. Elle est donc trop élevée même dans cet ordre de sensations sur lequel Rachel concentre le plus facilement son attention, car elle a l'habitude de beaucoup lire.

Le graphique le plus irrégulier et le plus élevé est certainement le graphique présentant la courbe des tehips de réaction à des excitations auditives. L'irrégularité paraît dès les premières réactions et les moj^ennes oscillent entre 60 et 90 centièmes de secondes. « Remarquons encore une fois, dit Janet, qu'une courbe semblable ne dépend pas de la surdité proprement dite. On peut prendre la courbe chez des individus normaux, en leur donnant comme signal des sons extrêmement faibles, très difficiles à percevoir. On peut également faire l'ex-

périence avec des individus qui ont l'oreille dure et qui réellement entendent mal et on aura cependant une courbe plus de moitié plus basse. C'est ici un trouble cérébral dans la perception des sensations sonores que Texpérience psychologique met bien en évidence. Ce trouble s'accorde très bien avec la surdité verbale ellemême, qui n'est évidemment qu'un trouble de perception du même genre » (p. 463).

Nous ne pouvons que souscrire à cette conclusion.

D'une façon générale on peut donc poser que, chez les malades de la Salpétrière, les oscillations des temps de réaction sont considérablement plus importantes que chez les normaux et que la fatigue se fait sentir beaucoup plus rapid ment.

Mais ces résultats ne sont pas les seuls qui aient été obtenus. La vie mentale est extrêmement complexe et cette complexité cache bien des écueils auxquels se heurtent les principes de la méthodologie. Un grand nombre de graphiqiïes en effet laissèrent M. Janet très perplexe : ce sont ceux qui présentent les fameuses courbes paradoxales.

Un malade, Pk., 28 ans, atteint de grande hystérie avec crises, somnambulisme naturel,

délires, aneslhésie tactile et musculaire presque complète sur presque tout le corps, rétrécissement du champ visuel, amnésie continue, obsessions, etc., fournit par exemple des graphiques absolument déconcertants. Alors que tout, dans son état mental, faisait prévoir un état d'aproséxie très prononcé, ses réactions au contraire présentent une courbe très peu élevée. La réaction oscille entre 10 et 20 centièmes de seconde, dépassant rarement 25; la moyenne ne dépasse jamais 20. L'expérience qui a duré 30 minutes n*a été cessée que par la fatigue de Texpérimentateur; pendant ces 30 minutes le sujet a fourni 680 réactions.

De tels résultats obtenus sur des malades dont l'attention semble pourtant à peu près nulle étaient bien faits pour étonner. Janet s'aperçut rapidement qu'ils n'étaient pas exceptionnels : poursuivant ses expériences il en trouva des exemples fréquents. Cam., une hystérique de 32 ans, déprimée, souffrant d'hallucinations visuelles et auditives d'un caractère effrayant, incapable d'aucun travail, ne comprenant pas les plus simples lectures, pouvant à peine répondre aux questions, présente une courbe presque aussi remarquable.

Janet a ainsi pu réunir sur des sujets qu'il

juge être des aproséxiques typiques une cinquantaine de ces courbes qu'il nomme très justement paradoxales. Qu'en devait-il conclure? A une erreur de sa part sur l'état mental de malades qu'il connaissait en général très bien ? Une telle erreur est peu probable. Du reste elle n'expliquerait rien puisque cliez certains sujets la courbe est tantôt paradoxale et tantôt s'accorde parfaitement avec les prévisions. Peutêtre peut-on croire à une concentration de l'attention des malades sur un point déterminé ? Janet l'admet dans certains cas. Mais dans un nombre bien plus considérable de cas l'effort de fixation n'existe pas.

Toutes ces explications ne le satisfaisant pas, c'est dans l'état mental du sujet pendant les expériences que Janet a cherché sa conclusion.

L'attitude des sujets en expérience n'est en effet pas toujours la même et ce doit être là une indication. Certains donnent des signes d'effort et de fatigue ; ils cherchent évidemment à fournir le maximum d'attention; or ce sont justement ceux dont les courbes très irrégulières accusent les temps de réaction les plus longs. Les autres au contraire restent calmes et indifférents, songeant, de leur propre aveu, à toute autre chose qu'à l'expérience ; et ce sont ceux

qui présentent les courbes remarquables par la rapidité de la réaction, la régularité et la longueur.

Un cas tout à fait beau, que nous ne pouvons passer sous silence, fournit à Janet ses conclusions. C'est le cas de Vk., malade atteinte de délire religieux avec crises d'extase. Cette malade, hystérique selon Janet, ne présente aucune anesthésie. Elle pousse le délire mystique jusqu'aux stigmates inclusivement et présente des contractures systématisées en rapport avec son délire. D'ailleurs intelligente. On commence sur elle une série de temps de réaction à des excitations auditives (8 à 10 par minute). Elle donne d'abord tout son effort, puis, contre toutes prévision, est prise d'une crise d'extase (attitude de crucifixion, catalepsie, etc.). Le bras droit cependant ne se soulève pas autant qu'à l'ordinaire, car elle continue de l'index de la main droite à presser l'interrupteur. Les réactions ont pu ainsi être prises pendant deux heures et demie (interruptions de quelques minutes pour changer le cylindre). La malade s'est éveillée spontanément de sorte que cette bonne fortune clinique a fourni à JaîsEt le précieux graphique des réactions avant, pendant et après l'extase. L'examen de ce graphique

montre de la façon la plus nette la régularité et la brièveté étonnante des réactions pendant la crise. (( Eh bien, écrit Janet, est-il vraisemblable que Vk., pendant la crise d'extase, quand elle lève au ciel une figure pleine de béatitude, quand elle prend l'attitude de la crucifixion, apporte à mes signaux une plus grande attention qu'au moment où elle est bien tranquillement assise sur un fauteuil ne pensant qu'à les écouter? »

La conclusion de M. Janet est que dans ce cas et dans les cas semblables la réaction motrice est purement automatique et que sa perfection ne se peut expliquer que par l'automatisme. De plus, chez certains sujets, la sensation de fatigue n'existant pas, les expériences se peuvent continuer pendant très longtemps. Par exemple des réactions à des excitations tactiles, chez un sujet anesthésique ou hypoesthésique. Il faut même aller plus loin et admettre que chez ces malades non seulement la sensation de fatigue n'existe pas, mais que la fatigue elle-même ne se produit pas chez eux, ou tout au moins ne se produit pas de façon à pouvoir être comparée à la fatigue des normaux.

Les conclusions de Pierre Janet se formulent donc comme suit : « En résumé, dit-il, l'étude

des temps de réaction disposée de la manière que j'ai indiquée nous donne des graphiques intéressants qui fournissent certains renseignements précieux sur l'état d'esprit des sujets, qu'ils soient malades ou considérés comme normaux. Mais ces graphiques ne nous donnent pas immédiatement et mécaniquement une mesure de la puissance de l'attention. Ils ont besoin d'être interprétés et discutés en tenant compte de tous les autres renseignements que nous fournissent d'autres expériences. Il faut se défier d'un danger que nous signalons et dont différents auteurs qui ont étudié les temps de réaction ne me semblent pas s'être préoccupés suffisamment. C'est que les petits mouvements simples en rapport avec une excitation peuvent être facilement devenu des mouvements automatiques, tout à fait subconscients » ^ . (p. 107).

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