Journal of Slatistkal Society, Ixxm 187J
sources nombreuses qui ralimenlent viennent de tous les points et depuis les âges les plus reculés, je ne puis m'empêcher de penser que nous devons attacher une grande importance aux défenses de mariage entre proches parents qui ont été faites par tous les peuples, dans tous les temps et dans tous les Heux; elles me paraissent un argument en faveur de la croyance universelle en leurs effets néfastes. Dans les races inférieures, la défense s'étend plus loin que dans le monde civiUsé : elle s'étend même aux parents les plus éloignés. Il est certain qu'aujourd'hui la conviction populaire est que les mariages consanguins prédisposent plus que les mariages entre étrangers à la folie, à l'idiotie et à la surdi-mutité. Si l'on désire appuyer cette opinion sur des expériences faites sur les animaux, il suffit de choisir une portée de cochons, de les laisser se multiplier pendant plusieurs générations, sans jamais les croiser avec un produit extérieur; on verra, si les expériences coïncident avec celles que j'ai faites une fois accidentellement, que les truies n'ont plus que deux ou trois petits par portée et qu'ils ont une tendance à les tuer sauvagement : on devra, si l'on veut conserver des cochons, changer ou croiser la race. Pendant ces douze dernières années environ, on a calculé le nombre de juments de race qui s'étaient montrées stériles ou avaient avorté; e comme le tiers à peu près des juments n'a pu donner de poulain vivant, cela montre, dit M. Darwin, jusqu'à quel point ces animaux, sur-nourris et soigneusement accouplés entre eux, sont devenus stériles.
Le principal ou le seul argument de ceux qui rejettent la croyance populaire, consiste à s'appuyer sur quelques exemples remarquables, où des qualités supérieures se sont développées dans un produit par un accouplement systématique, comme pour le célèbre cheval Eclipse. Donnons comme accordé que ces qualités spéciales que l'on a pu développer dans ces cas sont aussi supérieures qu'on le dit; tout ce que ces exemples prouvent, c'est que parfois les accouplements de cette sorte n'ont pas de mauvais eiïets; ils ne prouvent rien en ce qui concerne les résultats généraux des accouplements entre individus parents. L'enseignement que nous devons tirer de ces faits, c'est que nous devons
CAUSES DE LA FOLIE, MOYENS DE LA PRÉVENIR l'i9
aller plus loin que le fait général de l'élevage et que nous devons i rechercher ces conditions intimes et spéciales qui déterminent ! de bons résultats dans quelques cas et de mauvais résultats dans beaucoup d'autres; nous ne devons point nous satisfaire I de l'expérience grossière fournie par l'élevage systématique; nous devons découvrir les mauvaises conditions qui, tout en j manquant quelquefois, l'accompagnent ordinairement. I Une théorie que l'on a proposée pour expliquer les ditférents effets des unions consanguines, c'est que, s'il y a dans la famille quelque vice de faiblesse, comme la folie, la surdité, la phthisie, les mariages consanguins augmentent les mauvais éléments et produisent ainsi des résultats désastreux ; tandis que si les éléments sexuels qui se combinent sont parfaitement sains et stables, aucune mauvaise conséquence ne peut se produire. Les récentes I recherches de M. Darwin sur les effets delà fertilisation croisée et directe dans le règne végétal sont très instructives à ce point de vue. Elles ont montré que les plantes gagnent à la fertilisation croisée, qu'elles se développent mieux, que leur pouvoir de résistance aux circonstances adverses augmente, ainsi que leur fertilité; et elles ont montré que l'introduction d'un élément i nouveau pour remédier aux inconvénients de l'auto-fertilisation est aussi salutaire pour les plantes que pour les animaux^ comme les éleveurs le savaient depuis longtemps. Il en conclut que les avantages de la fertilisation croisée sont le résultat non d'une vertu mystérieuse de l'union d'individus distincts, mais des conditions différentes auxquelles les individus ont été soumis durant les générations antérieures et des différenciations qui se sont produites en eux, car il a noté que la fertilisation croisée par des plantes qui avaient été dans les mêmes conditions extérieures n'était pas avantageuse. Il croit que c'est au défaut de ces différenciations que sont dus les inconvénients de l'auto-fertilisation. Si l'on applique cette doctrine à l'union consanguine chez les animaux, on peut conclure que le danger des mariages consanguins vient d'abord de ce que les individus ont hérité des mêmes particularités de nature, et ensuite de ce que, ayant vécu dans les mêmes conditions extérieures, ces particularités se sont développées et aucune variation ne s'est produite. S'il en est
Maudsley.
ainsi, il esl clair que les résultats peuvent ne pas toujours être mauvais ; s'il y a entre cousins des dilïérences essentielles innées ou, sans être très diiTérents, s'ils ont été élevés dans des conditions différentes, il peut se produire d'heureuses différenciations de nature quipar leur union empêcheront l'exagération de particularités, et les résultats pourront être excellents. Les éleveurs ont l'habitude de séparer les mâles et les femelles de la même race dès leur naissance et de les mettre dans des conditions différentes quand ils veulent les accoupler, et ils obtiennent ainsi de bons-résultats. Gela est d'accord avec l'aphorisme d'Hippocrate, que nous devons changer la constitution des individus, dans le but de prévenir les maladies auxquelles ils sont héréditairement prédisposés, ce qui doit être fait, dit-il, en les plaçant dans de circonstances différentes de celles au milieu desquelles leur parents ont vécu.
On ne doit pas oublier, quand on veut tirer quelque conclusion de l'observation des résultats des accouplements des animaux, que le but de l'éleveur est souvent d'exagérer et de fixer une variation particulière ou une particularité de l'animal, avantageuses non à l'animal, mais à lui-même, et non de donner ^ l'animal toute la plénitude de développement que comporte so espèce ou de cultiver une variation appropriée à l'animal le plu parfait. Ainsi un cheval de course n'est adapté que pour la course, et l'élevage du mouton n'a pour but que de le faire en graisser. Nous ne pouvons inconsidérément appliquer ces prin cipes à l'homme, chez lequel, en somme, il semble bon de n pas exagérer une qualité particulière, mais chez lequel on doi développer une nature aussi complète que possible, puisqu c'est un être capable d'un développement général.
On peut encore faire remarquer qu'il faut éviter d'exagérer l'importance de différenciations Umitées que les différentes conditions de la vie peuvent produire, dans le cours de leur existence, chez deux personnes de la même famille dont les naturessont essentiellement semblables ; car le développement doit avoir sa base dans la nature , il doit en suivre les tendances radicales, et toutes les variations que les conditions extérieures peuvent produire seront superficielles et transitoires et n'auront
qu'une faible influence dans l'entrecroisement, comparées à l'identité profonde et permanente de la nature. Essayez autant que vous le pourrez de dompter la nature, vous ne pourrez l'étouffer; elle reparaîtra dans les moments critiques de. la vie, et elle se manifestera dans la transmission héréditaire. Un homme peut ressembler à sa tante plus qu'à son père et à sa mère, et il est possible que sa cousine, dont la mère est sa tante, puisse ressembler à sa mère; et, si les deux se marient, le résultat peut être aussi mauvais que s'il s'était agi d'un mariage entre frère et sœur. Si, au contraire, ils étaient aussi différents que deux personnes n'ayant aucun lien de parenté, par suite des différentes lignes qui représentent leur généalogie, ils pourraient ne courir aucun risque. Même dans ce cas, cependant, il est bon de se rappeler ce que nous avons dit de la latence, dans une génération, de qualités qui peuvent reparaître dans la génération suivante; il est bon de se rappeler aussi que l'union de deux cousins dissemblables peut aboutir au développement de quelques-unes de ces qualités latentes similaires. La prudence commande donc d'éviter toujours les mariages consanguins, et surtout dans ces cas où il n'y a pas de différences radicales aussi grandes que celles qui existent entre personnes n'ayant aucun lien de parenté.
Cette théorie du croisement est d'accord avec ce que l'on a déjà dit sur l'union sexuelle de natures incompatibles qui n'ont aucun lien de parenté. Quand deux personnes d'un tempérament défiant, soupçonneux se marient, elles ont une tendance à exagérer le défaut anti-social, qui peut atteindre un tel degré dans le descendant que celui-ci ne peut se mêler aux êtres de son espèce, qu'il constitue dans la nature un élément de. discorde. De même, quand l'union se fait entre deux personnes d'un tempérament artistique ou poétique étroit, dont les minces aspirations idéalistes, appelées à tort une grande imagination, ne sont point tempérées par un commerce sincère et complet avec les réalités qui donnent un capital de sobriété sentimentale, dans l'esprit desquelles l'élément émotionnel a, pour ainsi dire, monté en graine, il existe une tendance à engendrer un produit instable que l'on peut considérer comme une évolution
pathologique de leur nature. Un autre malheur, c'est que la tendance naturelle à une exagération du type nerveux qui se manifeste par une sympathie de sentiments et de goûts conduit ces personnes à aimer la société les unes des autres et finalement à l'amour et au mariage. Or si un individu ayant ce tempérament se marie à une femme d'un tempérament plus sain et plus sobre, qui connaît les exigences et les joies de la vie, ses sentiments égoïstes étroits seront violemment blessés; il se plaindra de n'être pas compris, et peut-être il se séparera de sa femme sous prétexte d'incompatibilité. Aussi ces individus choisissent par une affinité naturelle ces circonstances extérieures de la vie qui sont propres à entretenir plutôt qu'à réprimer les tendances spéciales de leur nature; ils ne supportent pas les circonstances désagréables, et ils n'en retirent point le bénéfice qu'une bonne discipline et une culture personnelle leur donneraient s'ils avaient une nature plus saine et plus sage. Ils ne cherchent point les différenciations, mais ils exagèrent les bizarreries de leur nature jusqu'à ce qu'elles deviennent pathologiques. En fait, ils font sciemment ce qui se fait d'une manière aveugle quand des bizarreries de famille s'accentuent par des mariages consanguins. Enfin ils dirigent aussi mal la conduite de leurs enfants qu'ils ont mal dirigé la leur; et ils les élèvent volontairement ou involontairement, suivant la direction de leurs tendances anormales. Il n'est pas étonnant que, après une telle préparation et une telle éducation, un individu acquière un tempérament si irrégulier et si instable qu'il devienne un élément morbide, et qu'il ne puisse prendre part aux fonctions de Torganisme social.
Ceux qui ont étudié les causes de la surdi-mutité connaissent les mauvais effets de la consanguinité des parents. Quelquesuns affirment que les mariages entre cousins germains entraînent à eux seuls plus de cas de surdité congénitale que toutes les autres causes réunies ensemble. D'autres pensent au contraire que la surdité congénitale chez l'un des parents ou chez les deux est la principale source de la surdité congénitale. Il est certain que souvent, lorsque dans les institutions de sourdsmuets on prend des renseignements sur les antécédents héré-
ditaires, on apprend qu'un parent, un oncle, une lante ou un cousin était atteint de surdilé congénitale. Il est clair que c'csl dans ces conditions, où il existe une tendance à la surdité dans la famille, que le mariage entre cousins germains est le plus dangereux, parce qu'il a une tendance à exagérer le défaut; mais pourquoi ces mariages en eux-mêmes, quand il n'existe aucune tendance à la surdité dans la famille, la produisent, nous ne le savons pas plus que nous ne savons pourquoi les chats qui ont les yeux bleus sont sourds. Il y a des corrélations de structures organiques et de fonctions, physiologiques et pathologiques, que nous devons nous contenter d'observer et de noter sans être capable d'en donner la moindre explication. Les personnes sourdes se marient fréquemment avec des personnes atteintes de la même affection. Incapables de s'unir à celles qui peuvent entendre, elles sont poussées vers celles qui leur ressemblent, avec lesquelles elles sont sur un pied d'égalité, et, comme le voisinage et la sympathie engendrent l'amour, elles se marient et transmettent le mal de génération en génération. Les partisans du système « allemand » d'éducation des sourds-muets, système basé sur l'articulation et la lecture sur les lèvres' lui trouvent le mérite de permettre d'éviter ces mariages, sous prétexte qu'il donne au sourd le pouvoir de comprendre ce qui se dit paria perception du mouvement des lèvres et par là même de se mêler aux autres hommes. De même, c'est un bon sys- ! tème d'empêcher une personne ayant un tempérament de fou ! d'avoir un commerce habituel avec une personne d'un tempé- ' rament semblable et de la soumettre à des influences extérieures tout à fait diff'érentes; car le changement est propre, en détermmant des variations de caractère, à produire une nature plus stable, et, en élargissant le cercle des relations sociales, à diminuer la probabilité d'un mariage avec une personne ayant la même constitution.
Après ces remarques sur les mariages consanguins, j'étudierai les antécédents qui sont la base d'une prédisposition à la fohe et j'étudierai les conditions de la vie qui favorisent son développement. On peut considérer comme vrai que les circonstances qui augmentent une prédisposition à la folie, de manière que la
maladie finisse par éclater, sont les mômes qui peuvent l'engendrer de novo, c'est-à-dire toutes ces choses qui contribuent à mettre l'individu dans une situation anormale par rapport au milieu social et physique environnant.