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CHAPITRE IV

( des causes de la folie et des moyens de la prévenir

(suite)

Conditions de la vie. — En traitant des questions impliquées par ce titre compréhensif, il sera nécessaire d'être aussi bref et aussi concis que la clarté le permet.

Une question que l'on a beaucoup discutée et que l'on n'a pas encore résolue d'une manière satisfaisante, c'est de savoir si la folie a augmenté avec les progrès de la civilisation, et si son augmentation est proportionnelle ou non à l'augmentation de la population. Les voyageurs sont d'accord pour dire que la folie s'observe rarement chez les peuples barbares. Mais ce i n'est pas une preuve qu'elle n'existe pas. Chez les sauvages, ! ceux qui sont faibles de corps ou d'esprit, les malades et les j infirmes, qui sont une charge pour la communauté, sont souvent éliminés, soit qu'on les tue soit qu'on les laisse mourir; il est certain que les faibles ne sont point protégés comme dans les races civilisées. De celte manière, on comprend que la folie soit rare; on voit aussi que sa propagation aux générations suivantes est prévenue. Aussi, si l'on admet l'immunité relative des races non civilisées en ce qui concerne la folie, il n'est pas difficile d'en trouver la raison. Si nous parcourons les !i tableaux qui indiquent les causes habituelles de la maladie, nous 'Voyons que la prédisposition héréditaire, l'intempérance, les

angoisses mentales de toute sorte remplissent presque tout le champ des causes. Les sauvages sont presque exempts de ces trois grandes causes de maladies. Les unions consanguines n'existent pas parmi eux et le mariage n'est autorisé qu'entre parents très éloignés; aussi, commeje l'ai déjà remarqué, la maladie ne peut se propager d'une génération à l'autre, parce qu'elle est en grande partie supprimée par des moyens naturels ou artificiels d'élimination. Ensuite, leur cerveau n'est pas empoisonné par l'alcool, tant que l'homme blanc ne leur en apporte pas ; et, quand ils ont de l'alcool, ils peuvent sans aucun doute s'abandonner à de grandes débauches, mais ils n'en ont pas assez pour mettre chaque jour leur cerveau dans un état d'excitation artificielle ; et l'on peut même se demander si l'alcool, sous quelque quantité et sous quelque forme qu'il soit pris, est capable de produire un désordre mental dans le cerveau non développé d'un sauvage, dont les fonctions mentales sont si restreintes, comme il le fait dans le cerveau plus complexe et plus spécialisé d'un individu civilisé*. Enfin le sauvage n'a qu'un petit nombre de besoins très simples venant de ses appétits, et il les satisfait. Il est libre de toutes ces passions et de tous ces désirs artificiels qui accompagnent le travail exagéré, les compétitions vives et les ambitions sociales d'une civiUsation active. Il est libre aussi des contraintes conventionnelles qu'impose la civilisation, et il ne souflfre pas du conflit entre le désir urgent de satisfaire ses passions et le devoir d'en réprimer toutes les manifestations, conflit qui parfois fatigue trop l'esprit d'un individu civilisé.

D'un autre côté on peut supposer que le sauvage doit souffrir des conséquences qui résultent de la satisfaction de ses passion? brutales. Mais il ne faut pas négliger de considérer sérieusement si la nudité du sauvage provoque autant la sensualité que le vêtement des races civilisées, qui a pour but de faire ressortir avec art tout ce qu'il cache.

1. Cameron, dans son Journey across Afrka, dit qu'il n'a vu qu'un homme atteint de dclirium tremens. C'est le seul cas qu'il ait vu eu Afrique, bien que l'ivrognerie soit commune. Les approvisionnements de pombé, la liqueur toxique, sont souvent épuisés, parce que le blé qui sert à le fabriquer u est pas abondant.

Il n'y a plus de place pour l'iinagination là où rien n'est caché ni déguisé, et il se peut que le vêtement constitue quelquefois une excitation aux pensées déshonnêtes, et qu'il enflamme les i désirs, tout en étant pour les passions un voile de convention.

Quoi qu'il en soit, le sauvage n'est pas tourmenté par les pas- , sions inquiètes qu'on rencontre dans les sociétés civilisées. Avec lui , il n'y a pas de ces luttes ardentes et cachées à la poursuite d'un but souvent bien peu digne des travaux et des peines qu'il coûte. Il ne connaît pas les désappointements que cause la ruine de ce rêve ambitieux, ni le morne abattement qui succède à la réalisation d'ambitions exagérées, ni les regrets déchirants, ni la fièvre jalouse des compétitions, ni la conscience anxieuse de la responsabilité, ni le ciel des espérances, ni l'enfer des désirs réalisés. Il n'a pas besoin de sacrifier durant toute 1 sa vie à l'hypocrisie; il n'a pas la conscience rongée par les remords. Il n'est pas tourmenté par lés réflexions d'un amourpropre exagéré. Il n'a rien en réalité de ces passions complexes qui constituent la principale cause des fardeaux et des chagrins de la vie civilisée. Sa conscience est essentiellement primitive, n'étant rien de plus qu'un sentiment d'attachement aux usages I et aux coutumes de la tribu, sentiment tel que le sauvage agit ( rarement contre lui. Il peut tromper, mentir, voler, violer tous ! les principes d'un sens moral vrai, particulièrement dans ses ' relations avec les membres d'autres tribus.- Dans sa propre tribu, il obéit à sa conscience, comme l'animal obéit à son instinct, sans même se sentir tenté de le violer. Il est extraordinairement conservateur, la coutume de ses ancêtres étant pour lui la plus complète justification de toute habitude ou de toute pratique, quelque monstrueuse ou quelque pénible qu'elle soit. Il est donc débarrassé des dangers qu'entraîne, pour une nature mobile, l'excitation que produisent les changements et les révolutions, et le travail d'adaptation aux nouvelles situations qui se trouvent ainsi créées. On arrive donc à admettre que le sauvage n'est pas soumis à l'influence puissante des causes morales du dérangement mental, qui se font sentir sur les individus civilisés, et qu'il ne souff"re pas de quelques-unes des formes de dérangement qui affligent ces derniers.

Ces considérations sont en faveur de cette notion généralement acceptée, que la folie est moins commune parmi les sauvages que chez les peuples civilisés, et que la prédisposition aux désordres cérébraux s'accroît en raison de l'élévation et de la complexité de l'organisation mentale. Certainement il n'y a rien qui soit en désaccord avec le sens commun de supposer qu'une machine compliquée comme le cerveau d'un homme civilisé, qui est composé de pièces délicates travaillant ensemble avec les relations les plus étroites et les plus précises, doit être exposée à plus de risques de dérangements et doit devenir plus vite mauvaise qu'une machine plus simple et plus grossière, dont les diverses pièces ont des relations moins fines et moins compUquées.

De même qu'il y a une plus grande prédisposition aux maladies nombreuses et variées pour un organisme complexe comme le corps humain, où se rencontrent plusieurs espèces de tissus, une étroite subordination des diverses parties, une action de l'ensemble sur chaque partie et de chaque partie sur le tout, que pour un organisme simple où les différences sont moins marquées et la structure moins compliquée, ainsi dans l'organisation mentale compUquée, ayant des attributions nombreuses et des rapports variés avec les circonstances extérieures qu'implique un état de civilisation, on trouve facilement les causes de dérangements plus fréquents et plus variés que dans l'organisation mentale comparativement plus simple du sauvage.

Nous pouvons induire que les souffrances morales seront aussi simples et aussi rares dans une société à l'état d'enfance qu'elles le sont chez un enfant, et que leurs conséquences auront la même rareté et la môme simplicité. Le naturel de l'Austrahe, qui n'a pas dans sa langue de mots pour le vice et la justice, qui n'a pas dans sa vie de véritables relations morales, qui manque absolument de ces idées que nos langues expriment et de ces sentiments que les relations sociales développent chez un Européen intelligent, ne peut pas présenter un exemple de véritable insanité morale. Avant de pouvoir subir une telle dégénération, il faut qu'il soit auparavant humanisé et

«ivilisé : rorganisation mentale doit précéder la désorganisation mentale ^

I Puisque les troubles des fonctions nerveuses chez les jeunes enfants se manifestent plutôt par des convulsions que par des désordres cérébraux, puisque les animaux inférieurs présentent rarement des troubles cérébraux, puisque ces troubles se rencontrent rarement par comparaison chez les sauvages et pren- I nent chez eux l'une des deux ou trois formes les plus simples, ; €6 sont là des faits qui tiennent à une seule et même cause, à I savoir le manque de développement de l'organisation mentale. Telle est l'élévation, tel est aussi l'abaissement; quoique opposés, ils présentent la même mesure. A mesure que l'humanité progresse à un degré plus élevé d'évolution, s'accroît aussi la possibihté d'un changement rétrograde. Les membres plus faibles I -qui ne peuvent pas supporter les charges du progrès tomberont i sur la route, et la quantité aussi bien que la variété des trou- I bles mentaux s'accroîtront pour témoigner que l'individu tombe

pendant que la race monte de plus en plus. , En nous élevant quelques pas au-dessus des sauvages, jus- I qu'à un peuple qui, ayant atteint depuis longtemps un certain degré de civilisation, est resté stationnaire, nous voyons comme I un fait établi que, bien que les maladies du système nerveux ne I soient nullement rares chez les Chinois, les cas d'aliénation I mentale sont relativement peu communs, si les suicides ne sont pas comptés comme actes de démence ; car un Chinois marche au suicide aussi tranquillement et aussi méthodiquement qu'il irait à son lit \ Peut-être aurait-on pu s'attendre j à cette rareté de la folie, d'après le caractère naturel du Chii Bois, qui est placide, posé, toujours égal, ne s'inquiétant nul- ' lement d'affaires, de religion ou de pohtique, mais accomplisi sant son travail d'une façon calme et méthodique, et acceptant

1. Un sens, en particulier, peut à la vérité devenir plus aigu chez un sauvage que chez un individu civilisé, par exemple la vue, Touïe, l'odorat, comme cela arrive aussi chez l'animal. Mais ni le sauvage ni l'animal ne peuvent trouver même dans ces sens les nuances et les variétés qui frappent les individus civilisés. Par conséquent, ceux-ci, dans leur folie, peuvent présenter des variétés d'hallucinations que le sauvage ne peut pas avoir.

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