‹ La pathologie de l'esprit [electronic resource]Chapitre 12 sur 43 · Journal of mental science, 1875, p · texte numérisé non relu

Journal of mental science, 1875, p

la bonne et la mauvaise fortune avec la même égalité d'esprit. Il faut cependant se rappeler que les lunatiques sont traités très durement en Chine ; on les enchaîne habituellement, et on les abandonne durement; ils ont à supporter toutes les cruautés deleurs parents et de leurs amis, et cette sorte de traitement ne peut pas manquer de diminuer le nombre des cas d'aliénation qui existent, laissant de côté tout ce qui a rapport au nombre de ceux qui se présentent.

D'alarmantes statistiques sont souvent faites au sujet de l'accroissement rapide delà folie, qu'on suppose augmenter d'année en année dans les nations civilisées, et les chiffres que l'on donne paraîtront certainement formidables.

En ISlih, il y avait en Angleterre et dans le pays de Galles 20 611 aliénés inscrits; en 1859, leur nombre s'était élevé à 36 762. En 1869, il était de 53 177, et le 1"=' janvier 1878 il atteignait 68 538 ^ . Or, en calculant la proportion des idiots et des lunatiques relativement à l'augmentation de la population, cette proportion était en 1859 de 18,67 pour .10 000, en 1869 de 23,93, au 1" janvier 1878 de 27,57. La vérité est qu'il y a aujourd'hui un aliéné enregistré sur 365 personnes, tandis que la proportion était en 1859 de 1 sur bliO. Le chiffre même de cet accroissement doit amener à douter qu'il ait été dû uniquement à la production plus fréquente de la folie dans la population; car, que le cours des événements dans le dernier quart de ce siècle ait été bon ou mauvais, il n'a pas différé autant des premiers, ou il n'en a pas différé d'une façon aussi capricieuse dans un quart de siècle que les proportions dans le nombre des aliénés le signifieraient si elles étaient liées à ces changements.

Sans aucun doute, une certaine part de cet accroissement dépend de la façon plus régulière dont on s'est chargé de l'inscription et de la protection des aliénés; tandis qu'autrefois un grand nombre de cas échappaient à tout contrôle officiel, ils sont aujourd'hui dûment enregistrés et comptés. Quand on examine les admissions de chaque année dans les asiles représentant assez exactement le nombre des cas qui se présentent,

1. Thirlrj second report of the lunacij commissionners, 1878.

on remarque qu'une ascension très accentuée dans les chiffres a suivi l'application de quelques nouveaux actes du Parlement qui ont eu pour effet direct d'amener de force dans les asiles les aliénés indigents. L'accroissement d'ailleurs ne s'est pas produit lentement, progressivement; il a plutôt procédé par transitions brusques et par bonds qui répondent à l'excitation qu'a provoquée chaque application d'une disposition récente du Parlement. On notera de plus que l'augmentation porte principalement sur les pauvres, puisque le rapport des aliénés des asiles privés a été le suivant par rapport à la population sur 10 000 habitants :

Années 1859 1863 1873 1874 1875 1876 1877 1878

Hommes 2,81 3,16 3,43 3,49 3,47 3,44 .S, 42 3,43

Femmes 2,26 2,34 2,61 2,69 2,72 2,77 2,78 2', 76

Moyenne... 2,5 2,74 3,01 3,08 3,09 3,10 3,09 3,09

, Ainsi, il y a eu peu de changements dans les cinq dernières 'années, et l'augmentation est seulement de 1/2 aliéné par 10 000 personnes depuis 1859.

! En examinant les admissions annuelles des malades dans les asiles privés et en calculant leur rapport avec l'accroissement de la population du pays, on trouvera que les chiffres n'indiquent pas une augmentaton lente de la production de la fohe dans les classes aisées, et ils ont une plus grande signification quand on rappelle que les causes les plus nombreuses et les plus puissantes que l'on suppose contribuer à augmenter la prédisposition à la fréquence des maladies mentales se rencontrent à un degré égal, et probablement à un degré supérieur dans ces classes en comparaison des classes pauvres. On ne peut pas dire qu'il y ait des motifs réels pour appuyer cette opinion des alarmistes qui admettent qu'il y ait beaucoup plus de fous aujourd'hui qu'au temps de nos ancêtres.

Les comtés agricoles fournissent une proportion d'aliénés plus grande que les districts manufacturiers, et ces comtés, dans lesquels les salaires sont peu élevés, comme dans celui deVilts en

• çomptentplus que ceuxdontles salaires sontélevés. Des salaires

peu élevés signifient naturellement pauvreté et mauvaise nourriture, et la folie marque une tendance à marcher concurremment avec le paupérisme. De plus, la vie stagnante, inintelligente d'un laboureur est moins faite pour entretenir un esprit sain que la vie plus active, plus variée et aussi plus intelligente qui résulte des préoccupations et de l'exercice d'une ville manufacturière. L'exercice de l'intelligence est la vraie base d'un esprit sain , et quand un individu né de parents civilisés, ayant hérité d'aptitudes intellectuelles qui doivent le pousser à l'élévation et au développement de son esprit, renonce à se servir de ses facultés, les laisse s'épuiser et s'user, il prend lui-même l'initiative de sa décadence et se trouve dans des conditions favorables à l'invasion de l'une ou de l'autre des formes des troubles mentaux. Il n'est pas comme le sauvage, qui, n'ayant pas hérité des mêmes facultés, n'a point à soulïrir de la stagnation de son intelligence. Héritier des progrès de plusieurs siècles, il a la responsabilité de son héritage. Il ne peut pas dessaisir sa nature des privilèges que lui donne sa naissance élevée. Il ne peut se dérober au devoir d'exercer ses privilèges dans leur plénitude; il ne peut pas davantage s'exempter lui-même ou exempter sa postérité de la conséquence funeste de ses négligences.

Un observateur de bonne foi qui interroge la vie humaine dans l'état de la civilisation moderne ne peut pas faire autrement que d'avouer que, parmi les buts que poursuivent les hommes, beaucoup ne sont pas dignes du zèle et de l'énergie qu'on met à les poursuivre. Tous ces rêves peuvent se résumer ainsi : « faire son chemin dans le monde, » ce qui veut surtout dire devenir riche et s'élever d'un ou deux degrés dans l'échelle sociale. Sans doute, ce serait une excellente chose que d'employer une telle passion et une telle énergie pour un but de quelque valeur: sans cela il n'y aurait pas de progrès possible; mais c'est souvent une chose affligeante pour l'individu et pour sa famille, que ses efforts et ses travaux soient employés mal à propos et dans un but purement égoïste ; l'être oubhe ainsi qu'il est un membre du corps social, dont les fonctions individuelles sont subordonnées au bien-être commun. N'ayant pas d'autre pratique ni d'autre culte que de gagner de l'argent et d'en jouir,

c'est sa religion reconnue, que confirment ses actions et sa foi ; 1 tandis que la religion qu'il professe, mais que ne confirment ni ses actes ni sa foi, c'est de mépriser les choses de ce monde et de regarder son séjour sur la terre comme une préparation à une vie future; il fait tendre tous ses efforts à servir deux maîtres qui ont des exigences opposées, et il cherche à se rattacher à l'un sans se séparer de l'autre. Malheureusement, pour le succès de cette lutte, l'impossibilité d'une des choses aussi dissemblables a été reconnue par un jugement supérieur. Le résultat de buts aussi peu consistants se traduit par un manque d'harmonie et de sincérité dans la nature, qui n'offrent qu'une bien faible défense contre l'adversité. De même qu'une maison dont les fon- 1 dations n'ont pas été solidement assises sur un plan résistant, j un tel échafaudage doit vite tomber quand viennent les orages. ! Un examen sincère et profond de la valeur des aspirations sur I lesquelles l'homme concentre les efforts, les désirs et l'énergie I de toute sa vie, et des croyances qu'il professe sans y conformer ses actes et les principes conformément auxquels il agit sans y croire, s'il en est capable, ne manquerait pas de montrer à beaucoup de gens combien sont peu soHdes les bases de l'intelligence humaine et combien peu elle est fortifiée pour résister aux attaques puissantes de la maladie.

On ne peut pas nier qu'un projet dans lequel un homme est habituellement engagé, qui est toujours dans sa pensée, à la réahsation duquel il tend toute son énergie, ne modifie son caractère, et que la réaction qu'exerce sur le caractère une vie qui est toute consacrée au désir de s'enrichir ne soit pernicieuse. Ce n'est pas seulement parce que les fluctuations de la fortune peuvent quelquefois troubler ou renverser l'équilibre d'un esprit engagé dans de vastes spéculations, ou parce que la chute dans quelques grandes crises, en trompant les espérances et les travaux d'une vie entière, ruine l'énergie d'un individu et les jette dans la mélancolie ; mais c'est parce que, en resserrant sur un point étroit ses aspirations, il perd lentement, mais sûrement les sentiments et les délicalesses que donne une conception de l'humanité et de la fraternité bien supérieure à ces vues étroites de la famille ; il affaiblit ainsi et diminue dans sa nature tout ce

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qui a rapport à autrui; il détériore dans sa personne la nature même de l'humanité.

Il n'y a^peut-être pas de plus grande cause déterminante de la dégénérescence intellectuelle que la vie commune d'un négociant dont l'âme tout entière se trouve attachée à des gains sans importance, qui, sous la sanction des habitudes du commerce, pratique systématiquement la fraude et le vol, et qui regarde comme un rachat des iniquités de la semaine l'observation scrupuleuse du sabbat. Un tel homme n'est pas apte à engendrer des enfants dont le sens moral soit très développé : et, pour lui, espérer de fonder une famille stable ne vaut guère mieux que de bâtir sur le sable mouvant une maison qu'on veut voir persister. La détérioration de sa-nature, qu'il a lui-même acquise, à moins d'une influence plus favorable de sa femme qui ait les chances de la contrebalancer, sera transmise comme un héritage funeste à ses enfants et se manifestera chez eux par quelque forme d'infériorité morale, peut-être par un naturel très vicieux et fourbe, peut-être par l'apparition d'une folie véritable.

Les principes de morale qui ont été proclamés par les sages de l'antiquité, comme des leçons de religion indispensables au bien-être et à la stabilité des familles et des nations, ne sont pas simplement les rêves d'une imagination inspirée, ni les vaines paroles qu'en font les prédicateurs; mais ils sont établis sur une sincère connaissance des lois de la nature et de leurs effets dans les circonstances de la vie humaine. C'étaient la vision des éternelles vérités de l'évolution de l'humanité.

Assurément les « bras de l'Éternel » sont au-dessous de l'honnête homme, qui agit toujours honnêtement sans se préoccuper d'eux. Mais ce sont les lois éternelles de la nature, qui soutiennent celui qui faisant ce qui est honnête et loyal mène une vie qui est absolument en harmonie avec les lois des progrès de la nature. La destruction qui tombe sur celui qui agit d'une façon inique et perfide, « n'observant pas les commandements auxquels le Seigneur veut qu'on obéisse, » est la conséquence d'une opposition aux lois de la nature.

Combien de temps s'écoulera-t-il encore avant que l'homme ait acquis la perception et la connaissance de l'éternité de l'in-

Iluence du bien ou du mal et ait compris dans toute sa profondeur le sentiment de la responsabilité et du devoir qu'une réflexion aussi terrible est capable d'engendrer? Combien de temps s'écoulera-t-il avant que les bommes acceptent comme une vérité que, sous le règne de cette loi sur la terre, le vice et l'erreur sont punis inexorablement dans leurs conséquences, de même que la vertu est vengée, et avant qu'ils sachent bien que leur conduite détermine ce qui est prédéterminé dans la génération qui les suivra? Crime, vice, folie, sont toujours les conséquences funestes d'une mauvaise conduite ; tout cela vient par suite de lois, non par suite de hasard; ce n'est pas un effet de fatalité, mais de causalité. S'il arrive du mal dans une cité, ce n'est pas le Seigneur qui en est cause.

Religion. Parmi les conditions de vie qui ont une influence vitale sur le caractère, soit pour le fortifier, soit pour l'affaiblir, il faut compter l'atmosphère religieuse dans laquelle un homme est né ou a été élevé. En abordant cette puissante question de l'influence de la religion en général (laissant de côté toute forme particuUère de reUgion), sur l'esprit de l'homme en bien ou en mal, je suis sérieusement effrayé, non pas seulement à cause de la difficulté et de la délicatesse du sujet, mais parce qu'il serait impossible de rendre justice à une matière d'une telle importance en la traitant d'une façon brève et incidente, même quand j'en aurais l'occasion et les moyens. Au début' il serait nécessaire de considérer quel effet la croyance au surnaturel, telle qu'elle a été universellement répandue dans l'humanité, a eu sur la croissance et le développement de la pensée humaine et sur la formation du caractère de l'homme ; si cette tendance, en résumé, a été et est maintenant de fortifier l'intelHgence humaine et d'accroître son développement, ou bien de l'affaiblir et d'entraver sa marche. Quand on regarde les désolants effets des coutumes superstitieuses formées sur les ci-oyances au surnaturel chez les sauvages, au temps présent, superstitions qui leur fermeront l'accès de tout progrès aussi I longtemps qu'elles persisteront, et qui éteignent d'abord instantanément et d'une façon lamentable toute impulsion de pro"-rès qui peut se montrer chez un individu, l'indiscutable réponse

Macdsley. . ^

semble être que cette tendance a été funeste. Si nous jetons les yeux sur les premiers temps de la Réforme, quand Rome dominait et que les bûchers de la persécution brillaient d'un plein éclat et montraient que toute déviation de la routine des croyances établies, même lorsqu'elle eût été bonne, était détruite avec zèle comme une chose pernicieuse, la théorie logique de l'Église romaine étant qu'une doctrine nouvelle devait être supprimée comme un dangereux foyer d'infection, nous pouvons imaginer d'une façon incomplète combien d'excellents mouvements à de nouveaux développements delà pensée étaient éteints aussitôt qu'ils se montraient.

De plus, le célibat des prêtres et les nombreux monastères qui étaient abondamment répandus dans le pays détournaient beaucoup d'hommes et de femmes à la fleur de l'âge de la liberté de pensée, des vrais devoirs de l'humanité et de la légitime participation à la propagation de l'espèce. Et le rigide système d'obligations uniformes et invariables qui s'imposaient à l'esprit des hommes, proscrivant toute recherche sur les phénomènes de la nature, ne pouvait pas manquer d'empêcher le développement intellectuel. La poésie, la peinture, la sculpture et l'architecture étaient les voies où les hommes de génie trouvaient des débouchés qui pussent satisfaire les énergies de leur tempérament créateur. Mais, bien que l'humanité pût trouver dans leurs grands travaux quelque compensation, un sceptique curieux peut se demander si l'art d'un grand peintre n'eût pu être mieux employé pour l'élévation de l'humanité qu'à peindre toujours et partout les mêmes saints, et on peut penser que le nombre extraordinairement restreint des illustrations qui se sont développées dans les voies qui demeuraient ouvertes ne suffil pas à faire oublier le grand nombre des intelligences qui étaient systématiquement réprimées par les exigences de rauloritc. L'entière liberté pour tSute la race de chercher, de savoir et de travailler dans quelque direction où l'entraîne son penchant on l'occasion semblerait être la base la plus assurée du progrès de l'humanité.

Mais on ne peut certainement pas nier que la croyance à une intervention surnaturelle dans les afl'aires humaines ne

puisse être utile à une époque de l'évolution de l'humanité, et enfin essentielle au progrès social, tout comme il est essentiel pour la bonne éducation d'un enfant qu'il ait pour ses parents de la confiance et du'respect, alors même que ceux-ci n'en sont pas dignes ; mais cela peut devenir nuisible à une époque plus avancée, quand ce sentiment a produit son effet et qu'il s'est affaibli, l'intelligence ayant achevé de se développer, surtout lorsque cette croyance a été corrompue par les intérêts du clergé et sert à assurer les fins d'une imposture organisée.

Tout ce qui nous occupe actuellement est de savoir si l'mfluence de celte croyance sur l'esprit humain est bonne ou mauvaise aujourd'hui, si elle favorise ou si elle empêche le progrès intellectuel et moral. Comment peut-elle le favoriser, si elle n'est pas vraie, et si l'on sait qu'elle n'est pas vraie? Affirmer que le cours de la nature peut être interrompu capricieusement à un moment donné par un pouvoir en dehors de la nature, et que la suite que l'on observe dans les événements n'est que la suite d'une volonté, ce serait, si c'était plus qu'une vaine doctrine, enlever à l'homme un motif impérieux d'étudier patiemment les lois qui sont en cause^ de façon à y conformer sa vie, et affaiblir ou détruire en même temps la responsabilité qu'il sentirait à améhorer la nature au moyen de ses facultés, ce qu'il ferait en tirant le meilleur parti possible de lui-même. C'est le véritable devoir, et ce devrait être le but constant de l'homme de reporter à son évolution future l'évolution qui s'est accomplie dans le passé; et il ne peut faire cela qu'en reconnaissant l'uniformité de la nature. Les prières et les sacrifices à des fétiches matériels ou spirituels ne seront d'aucun secours, car ni prières ni sacrifices ne peuvent obvier aux conséquences du manque de prévoyance ou de discipline; et aucun appel à l'aide d'une puissance surnaturelle ne peut compenser l'absence d'une volonté inteUigente. Le tort qu'on peut imputer à la prière consiste dans ce fait que c'est wwq faiblesse de la volonté; et quand elle agit comme elle le fait ordinairement, on forçant la volonté par une voie réflexe à accomplir la chose pour laquelle elle priait, c'est-à-dire grâce à l'énergie que trouve la volonté dans la confiance que la prière sera particulièrement écoutée

s'il est bon qu'elle soil écoutée, le sceptique peut demander quel' bénéfice on a à retirer de tels effets d'une illusion; en quelque sorte, c'est comme ce que l'on fait croire aux enfants. Celui qui par un sacrifice ou par une prière sollicite l'Iieureuse issue de quelque affaire, s'il réalise son souhait, l'obtient par les opérations ordinaires des lois de la nature. Le dieu auquel il s'adresse peut être sourd, endormi, parti en voyage; cela ne change pas la moindre chose au résultat. Du reste, il n'y a pas de preuve que les choses du monde spirituel ne soient pas également soumises à des lois régulières. Celui qui demande dans sa prière un cœur pur, un esprit droit, s'il obtient ce qu'il réclame, ne le reçoit pas comme un don miraculeux d'en haut, mais par les lois ordinaires du développement moral ; c'est la conséquence des efforts vigilants qu'il fait sur lui-même et de l'application continuelle de ses bonnes résolutions.

Il voudrait se mettre à genoux de la même manière, une ou deux fois par jour, sans prier, et passerait en revue d'une façon calme sa conduite passée, en prenant la ferme résolution de bien faire à l'avenir dans les mêmes circonstances où il avait mal agi auparavant, que le résultat serait le même. Et cela serait préférable pour la force et la fermeté du caractère humain, parce qu'il y aurait du moins de cette manière une entière sincérité.

Quelle qu'ait pu être autrefois l'utilité de ces pratiques, un chercheur libre de tout préjugé n'a plus à considérer que ceci : si la croyance à un fétiche n'indique pas une certaine perversion ou un défaut du développement intellectuel, et la prière ou le sacrifice basés sur cette croyance une perversion ou ui> défaut de la volonté; si l'entretien de cette croyance ne porte pas atteinte à la sincérité du cœur ou à l'unité du caractère ; et si quand l'esprit humain monte à un degré plus élevé d'évolution, croissant en science par une connaissance plus exacte des lois de la nature, en puissance par une adaptation plus complète à ces lois universelles d'ordre et d'harmonie, grâce auxquelles les choses surnaturelles deviennent manifestes, l'invisible visible, si alors, dis-je, une croyance qui proscrit à l'intelligence toute recherche, croyance fatale à l'indépendance

«de la raison humaine, n'est pas plus propre à entraver qu'à favoriser le développement intellectuel, à affaiblir qu'à fortifier le caractère. En conservant des notions qui ne sont pas fondées sur la raison et à propos desquelles on ne peut pas raisonner, puisqu'on les suppose au-dessus de la raison, ou qu'on peut dire aujourd'hui qu'elles sont en contradiction avec elle comme une partie du stock commun de ses croyances, l'esprit marche contre les principes mêmes de son intelligence ; il mine ses propres fondations et procède avec une inconsistance fondamentale qui se révèle dans chaque phase de son développement. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'avec des voies ainsi préparées il accepte avec facilité, quand vient le malheur, les extravagantes illusions qui sont absolument contraires à la raison?

Mais il y a un autre côté de la question qu'un chercheur libre ne peut pas laisser dans l'ombre. On croit que la croyance à un appui toujours présent dans les moments de besoin est un soutien hors de prix et un confort dans les chagrins, les tourments, les affections et autres adversités de l'existence, et qu'elle I soutient dans les heures d'épreuve plus d'une âme accablée par ; le chagrin et écrasée par la douleur, qui succombait, incapable I de résister. Certainement il y a peu de maux qui ne présentent i pas comme compensation quelques éléments de bien, et il serait étrange en effet qu'une croyance qui a été vraiment une phase nécessaire de la pensée dans le progrès de l'humanité eût été tout entière mauvaise. Ici revient, cependant, cette question : grave pour les hommes : s'il est bon maintenant et dans la 1 longue suite des temps d'avoir l'appui d'une croyance si con- ' solante, si elle n'est pas vraie.

Si l'on avoue qu'en pratique, comme cela se passe journelle- I ment dans la vie de chaque homme, aucune intervention mirai culeuse ne vient jamais troubler l'uniformité sereine et fixe des ! lois naturelles, qu'aucune main d'en haut ne se tient prête à relever ceux qui tombent, la croyance, au surnaturel n'aura-telle pas pour effet de produire la faiblesse en affaiblissant le sentiment de responsabilité qu'un homme a d'être fort avec sa propre force; en professant une telle croyance n'arrive-t-on pas à une dissimulation et une hypocrisie nuisibles pour le caractère?

Cela peut être une chose Irisle de rejeter cette béquille qui, à elle seule, semble soutenir la faiblesse de Thumanité; mais il est évident que, pour l'homme, l'habitude de s'appuyer lourdement sur une béquille n'est pas la manière d'apprendre à marcher sûrement : il fera mieux de risquer plusieurs chutes et de prendre, après chaque chute, des résolutions sérieuses. Et de même, celui qui a à apprendre et à agir dans le domaine des lois naturelles trouvera son vrai bien en gagnant de la force par la souffrance, de l'habileté par la lutte, et il deviendra victorieux par l'obéissance, et non pas en s'abandonnant à l'interposition des puissances surnaturelles qui jusqu'ici s'est montrée la plupart du temps en des circontances où leur besoin ne se faisait pas sentir, alors que le travail s'accomplissait sans elle, tandis qu'elle manque où l'on en a besoin , alors que son aide n'aurait pas été superflue, mais utile. Il est aisé de voir que le sauvage ne devient pas meilleur, mais plus mauvais, grâce aux prières et aux sacrifices qu'il fait à ses fétiches. Et quand on étudie sincèrement pourquoi il devient plus mauvais, et non pas meilleur, avec une confiance aussi ininteUigente, on verra que cela s'applique avec la même vérité à tous ceux qui mettent leur confiance dans quelque fétiche spirituel ou matériel. La croyance qu'un pouvoir surnaturel va s'interposer pour sauver l'âme d'un homme qui ne fait pas lui-même tout ce qu'il faut pour se sauver est une superstition aussi nuisible pour ce qui regarde le bien de l'âme que la superstition du sauvage croyant que son fétiche va préserver son corps de la maladie, alors qu'il ne prend lui-même aucune peine pour le garder en bonne santé, est funeste au bien du corps. L'hygiène de l'esprit est aussi impossible dans un cas que l'hygiène du corps danl'autre.

Sans doute, on peut dire qu'il serait impossible de cultiver et de satisfaire l'élément émotionnel dans la nature humaine, et d'enflammer l'enthousiasme inoral pour le culte pénible de la vertu , sans un objet personnel d'amour et de vénération. Mais c'est une affirmation qu'on peut, non sans raison, discuter. Bouddha n'avait pas de Dieu personnel, cl pourtant il était plein d'une émotion calme et profonde, qui,

répandant dans chaque fibre de son être , inspira une vie ! sans égale, de renoncement à soi-même et de vertu. Spinoza j n'avait pas de Dieu personnel, lui qui est considéré comme un I athée par la plupart du monde, et pourtant personne ne l'égala , pour la vertu et la simplicité de son humble existence, pour j son sincère amour de la vérité et le culte profond qu'il avait pour elle. Une assemblée de libres penseurs et d'athées applau- I dira sûrement avec enthousisme toutes les expressions de la I sympathie humaine, tous les sentiments vertueux et les réflexions morales. Tant qu'un homme aura des viscères orgai nisés, il aura assez d'émotion, quoi qu'il puisse croire ou ne 1 pas croire. Il n'y a pas à craindre qu'il perde sa nature émoi tive et qu'il devienne une simple machine intelligente, parce I qu'il ne peut plus oiTrir des sacrifices à un Dieu personnel, j ayant la même nature que lui et les mêmes passions. S'il j s'applique systématiquemeiit à cette étude respectueuse de i la nature, qui est le but que poursuit la science, s'il s'applique I à aimer, à observer ses transformations infinies que culti- I vent les poètes et les artistes, s'il porte un intérêt vivant aux j souffrances et aux aspirations humaines, et aux actes que tout homme accompHt plus ou* moins mais qui chez quelques-uns s'élèvent à une grande élévation d'enthousiasme moral ; s'il cultive ce sentiment d'identité avec toute la nature que déve- I loppe la philosophie et auquel la poésie donne sa plus sublime ! expression, il aura assez de place pour l'émotion qu'il peut I fructueusement sentir et exprimer. Quand je considère ce i sujet, je vois que Shakespeare ne manquait pas de sentiments < profonds et savait les appliquer, et je ne peux pas sympathiser avec celte crainte que la nature humaine fpuisse perdre ses I facultés émotives aussi longtemps qu'elle est en possession de i toute sa nature physique et morale et qu'elle en conserve le libre usage.

C'est une calomnie purement gratuite et mal fondée de supposer que l'homme, qui a atteint toute son élévation morale en sympathisant avec ses semblables et en travaillant pour eux, C(!ssera de sympathiser avec eux et de travailler pour eux s'il cesse de prier un Dieu personnel, qui a créé une multitude

immombrable d'êtres de son espèce pour les vouer à des tortures éternelles à propos de fautes dont ils sont innocents.

Si une foule est assemblée pour voir un homme brave se précipiter au milieu des flots agités et lutter contre les vagues en furie pour sauver la vie d'un homme ou pour accomplir tout autre prodige de bravoure ou d'adresse, ne fût-ce que pour grimper sur un màt de cocagne bien graissé, nous observons combien cette foule devient excitée et sympathique; pouvons-nous supposer, alors , que la longue lutte de l'humanité à travers ces sentiers ardus et escarpés qui conduisent à une évolution supérieure, que les chutes de ceux qui tombent et les succès de ceux qui réussissent n'exciteront ni sentiment ni enthousiasme?

Il est absurde de penser que l'humanité cessera d'éprouver de l'émotion même quand elle dirait dans son cœur qu'il n'y a pas de Dieu personnel; elle ne peut empêcher que l'émotion enflamme la moralité, et il se peut que des sentiments plus sains et des émotions plus élevées se produisent quand elle ne sera plus infectée par la superstition. S'il arrivait que l'homme fût privé de ce sentiment étroit et profondément personnel qui se manifeste par ses lamentations sur le salut de son âme ou par les cris d'émotion de certaine école de poètes convulsifs et charnels, ou par l'analyse morbidement subtile des sentiments exagérés de toute sorte, il n'y aurait pas grand mal à cela, car c'est une variété d'émotion qui est aussi malsaine que l'extase hystérique. Que l'homme acquière, au contraire, cette émotion plus calme, plus profonde, plus large, plus saine, qui est subordonnée à la pure intuition des harmonies de la nature et à la vue philosophique de son ordonnance sereine, et qu'il s'applique objectivement à donner la chaleur du ton et la couleur à l'expression verbale de ces harmonies. La croyance de la nature n'est point un cri d'affirmation personnelle, mais une résignation sereine; ce n'est point l'homme luttant contre l'univers, mais l'homme, faisant partie de l'univers; ce n'est point la vie individuelle ayant pour seul but de s'assurer une immor talité bienheureuse, mais la vie individuelle subordonnée à la vie générale.

En fait, on peut se demander si jamais quelqu'un a senti,

«omme il se persuade, cet amour personnel d'une puissance surnaturelle, si ce n'est pas une illusion et une embûche; si, quand on s'imagine s'être mis dans l'état émotionnel convenable, on ne s'est pas mis en réalité dans un état sentimental artificiel, vague et quelque peu morbide, et qui n'estniullement aussi saint qu'on le croit. Il est impossible de comprendre quels rapports précis de sentiment sain il peut y avoir entre un être naturel fini et un être surnaturel infini, si l'on essaye sincèrement d'en chercher la signification. Ce serait sentir Tinsensible, connaître l'inconnaissable, limiter l'illimitable, une contradiction dans les termes, un non-sens.

Ici, je suis conduit à noter ce qui paraît être parfois un des grands malheurs de l'enseignement religieux ordinaire, à savoir l'importance exagérée que l'on accorde à Tindividu, l'habitude de regarder le salut de son âme comme son principal but, et la culture d'une introspection régulière de ses sentiments comme un moyen d'atteindre ce but. Toutes ces choses sont bonnes à développer un sentiment personnel exagéré. L'examen du cœur, la I tristesse du repentir, l'aiguillon des remords, les rêves de la I méditation sur des sujets de conscience qui sont considérés I comme les signes d'une conscience délicate et sensible, sont souvent l'expression malsaine d'un égoïsme exagéré et sont I plus propres à conduire à la folie que de bonnes relations et un ; travail sain dans le monde. On remarque chez la plupart des individus immédiatement après le développement de la puberté, une phase sentimentale qui se manifeste par des désirs indéfinis, 1 des tendances poétiques et toutes sortes d'aspirations vagues. 1 C'est une phase de la vie où l'esprit est dans un état favorable à l'introspection, où il en acquiert aisément l'habitude et où l'habitude aboutit rapidement à l'excès. Lés femmes ont naturelle- I ment plus de tendance au culte religieux que les hommes et \ elles sont plus aptes à tomber dans une habitude morbidem'ent I subjective, d'abord à cause de la prépondérance chez elle de la vie atTective, et ensuite parce qu'elles n'ont pas, comme les hommes, les distractions, les corrections, l'endurcissement intellectuel que donnent les intérêts, les occupations du dehors. Si des femmes non mariées ont le malheur, comme en raison de

leur condilion elles ont une tendance à le faire, de subir le zèle ignorant et inopportun de prêtres malavisés qui prennent pour un profond sentiment religieux ce qui, en réalité, n'est qu'un sentiment morbide qui prend sa source au fond d'un instinct non satisfait ou dans une autre action utérine, le mal est considérablement aggravé.

Ce serait bien, si ceux qui se donnent pour but de guider la conscience de l'humanité au milieu des hasards et des vicissitudes de la \1e, se donnaient la peine de chercher jusqu'à quel point le prétendu sentiment religieux peut être dû à des causes physiologiques avant de sanctionner ou de prescrire un examen répété des sentiments. Celui dont chaque organe est parfaitement sain ne sait pas qu'il a un corps, et il ne devient conscient de ses organes que lorsque ceux-ci éprouvent quelque trouble; de même un esprit sain, dans l'exercice normal de se& fonctions, est à peine conscient de ses sentiments, et il arrive seulement à la conscience de lui-même lorsqu'il y a quelque chose de morbide dans les processus de son activité. Les ravissements extatiques des saintes femmes, qui, comme. Catherine de Sienne et sainte Thérèse, se croyaient visitées par le Sauveur et reçues dans son sein comme de véritables épouses, n'étaient rien autre chose, bien qu'à leur insu, qu'un mode d'orgasme sexuel, état de choses que la contemplation intense de la figure d'un homme nu, gravé ou sculpté sur une croix avec toutes ses proportions, est plus propre à induire chez de jeunes femmes d'un tempérament nerveux et susceptible, qu'on n'est porté à le supposer. Tout médecin expérimenté a vu des exemples de femmes célibataires sans enfants se dévouer avec un zèle extraordinaire aux exercices religieux habituels cl qui, devenues folles à l'apogée de leur ferveur émotive, oui montré aussitôt le mélange le plus triste de symptômes religieux et de symptômes érotiques — une elTervcsccnce de concupiscence dans la voix, l'expression, les gestes, sous la dégradation pitoyable de la maladie. Sur ces personnes, le confessionnal a eu parfois les effets les plus désastreux surtoul dans ces Eghses qui, imitant le catholicisme dans leur rituel, n'ont point donné à la confession les règles et les sauvegarde?

dont l'a entourée l'Eglise catholique romaine. Les sectes religieuses fanatiques, telles que celle des Shakers ou autres, qui forment de temps en temps des communautés et en dégoûtent par la manière choquante dont elles mêlent l'amour et la religion, sont inspirées en une grande mesure par le sentiment sexuel : d'une part, il s'agit probablement de la fourberie d'un drôle hypocrite ou de la duplicité inconsciente d'un individu à moitié fou qui se sert de la faiblesse d'une faible femme pour satisfaire sa vanité ou ses désirs sous un prétexte religieux; d'autre part, il y a une exagération des sentiments égoïstes, enracinés souvent dans la passion sexuelle, qui sont inconsciemment entretenus sous le couvert de l'émotion religieuse et qui sont aptes à conduire à la folie ou au péché. Dans ces cas, le saint baiser de l'amour doit sa chaleur à l'impulsion sexuelle qui l'inspire d'une manière consciente ou non, et la mystique union religieuse des sexes a de la tendance à aboutir à une union moins spirituelle.

Sans aucun doute, le développement excessif de la vie émotionnelle dans toute autre direction serait également pernicieux. I Ce que l'on peut blâmer chez le directeur religieux mal avisé, i c'est sa disposition à entretenir le développement égoïste de l'émotion, sans s'occuper de son origine réelle, par l'importance écrasante qu'il pousse l'individu à attacher à lui-même et à sa destinée. Au lieu de l'exciter à diminuer la brèche qui existe entre lui et la nature jusqu'à s'abîmer dans une unité sympathique avec elle, il le pousse à l'augmenter de plus en plus jusqu'à arriver à cette idée folle qu'il est quelque chose d'entièrement distinct de la nature : une essence spirituelle sans relations avec le monde extérieur, pour laquelle a été créé l'univers et tout ce qu'il renferme. Assurément, si l'homme I n'était pas maintenant, comme il l'a toujours été, plus intelligent que sa foi, s'il n'était pas poussé par des impulsions plus profondes que celles dont sa conscience peut rendre compte, il ne ferait aucun progrès dans l'évolution.

Si l'on compare les meilleurs modes de penser du paganisme aux modes de penser du christianisme, on peut se demander si ce dernier n'a pas été parfois moins favorable à un développe-

ment calme et stable. Voyez par exemple le contraste des vues et des sentiments au sujet de la mort. Pour le païen, la mort était le frère jumeau du sommeil, la jeunesse avec un flambeau renversé, le repos naturel à la fin des longues peines de la vie que l'homme sage ne doit pas craindre, mais souhaiter; au chrétien, elle était présentée avec toutes les horreurs imaginables, -comme la conséquence et la punition du péché, la grande terreur, le dernier ennemi, l'occasion pour les démons joyeux •de saisir leur proie, l'entrée possible à des tourments inexprimables pendant toute éternité. Il me semble qu'il est impossible de concevoir les heures infinies de tourment, l'intraduisible agonie de l'esprit que cette doctrine doit avoir produites <lepuis qu'elle s'est propagée pour la première fois ; que de réflexions amères, quelle angoisse aiguë de remords, quelles craintes agonisantes, quels examens de conscience torturants, quelles terreurs effrayantes a produites dans des consciences anxieuses et délicates une doctrine qui, dépassant beaucoup en barbarie tout ce que la superstition la plus barbare des sauvages a jamais pu concevoir, est encore enseignée du haut de milliers de chaires dans tout pays civilisé, bien qu'il n'y ait pas une -personne d'un entendement ouvert, qui, analysant rigoureusement ses pensées et examinant sévèrement ce que cette doctrine signifie, puisse dire au fond de son cœur qu'elle y croit. L'espoir et la crainte qui reposent sur l'instinct de la conservation de soi-même au point de vue de l'avenir sont les deux passions les plus puissantes de la nature humaine, et c'est sur •elles que la religion s'est appuyée, qu'elle travaille avec tous ■les artifices puissants de son système, son but et son effet étant •de produire, non une subordination saine du sentiment à la raison, mais une prédominance malsaine de l'émotion. Heureusement, la conduite humaine se montre plus sage que la croyance; les hommes s'inquiètent plus des événements les .plus frivoles du lendemain que des conséquences les plus importantes de la vie à venir; les motifs perdent en force en proportion de la distance à laquelle ils s'éloignent; et la cranite des punitions et l'espoir d'une récompense après la mort, qm paraissent toujours des possibiUtcs lointaines, n'agissent pas

avec force sur le cœur de la majorité de ceux qui se déclarent influencés par ces motifs. Sans doute, il arrive de temps en temps qu'un individu d'un tempérament anxieux et à pressentiments, abîmé dans la contemplation de ses péchés, tombe dans une sorte d'horreur spasmodique de l'éventualité terrible de la damnation éternelle, devienne atteint de folie mélancolique, croyant que ses péchés sont au-dessus du pardonet qu'il est éternellement perdu. Mais, dans ces cas, l'illusioiT religieuse n'est souvent que la forme convenable et suffisante que prend la dépression mentale pour arriver à une expression adéquate, et il est vraisemblable que l'individu serait également devenu fou et aurait eu quelque autre délire triste, s'il n'avait connu aucune doctrine religieuse. Un tort plus grave et plus grand que l'on peut attribuer à la doctrine des peines et des récompenses futures, c'est d'amortir les sentiments et d'aveugler l'intelligence des hommes sur certaines Ioi& qui veulent que la peine de leurs péchés, de leurs erreurs, de leurs mauvaises actions de toutes sortes soit portée par euxmêmes ou par les autres dans ce monde, et sur les responsabilités graves que le règne des lois naturelles leur impose.

Encore un point avant de quitter ce sujet. Si l'on réfléchit au code moral exalté que l'on recommande comme la règle essentielle de la pratique chrétienne, on peut essayer de déterminer reflet actuel produit sur le caractère par la profession solennelle de principes et de préceptes qui paraissent trop élevés pour être conciliables avec les exigences de la vie pratique. La religion chrétienne est ui;^ religion de passivité plutôt que d'activité. Elle enseigne à l'espèce humaine qu'il est meilleur de souff"rir que d'agir dans ce monde; et, si ses principes étaient suivis en pratique, ils aboutiraient à laisser les bons à la merci des méchants. C'était un évangile qui pouvait être prêché avec plus de sincérité et de solidité à un monde que l'on considérait comme près de sa fin, quand on ne pouvait rien faire de mieux que de l'y préparer, qu'à un monde ayant un passé, un présent et ne devant jamais finir.

Dans le commerce, au contraire, dans la vie politique, dans tous les départements de l'activité pratique, un homme doit avoir

une autre croyance et une autre pratique. D'une part, par conséquent, il remplit, chose essentielle à son bien-être présent, la loi de la sélection naturelle, d'après laquelle le fort tire avantage de sa force et le faible paye la pénalité de sa faiblesse; el, d'autre part, il professe, chose essentielle à son bien-être éternel, la doctrine altruiste qu'il ne doit pas amasser pour lui-| même de trésors sur la terre, qu'en toutes choses il doit préférer son frère à lui-même, et que lorsqu'il est frappé sur une] joue il doit présenter l'autre avec douceur. Mais il ne peut être avantageux à la force et à l'harmonie du caractère intellectu( et moral qu'il y ait une contradiction fondamentale entre la fol et les actes, faisant de la vie un compromis peu honnête ou ui désaccord systématique, ou parfois une hypocrisie organisée] £t on ne peut s'empêcher de penser qu'il serait bon que, au lieo d'une règle de vie consistant en une sélection naturelle ter pérée irrégulièrement et d'un manière accidentelle par le chris lianisme, on eût établi une harmonie fondamentale entre la n ligion et la pratique. Si les doctrines acceptées ne conduiseï pas à de nouvelles acquisitions, on doit les changer, puisqu'auJ cune doctrine ne peut avoir la prétention de s'attacher pouj toujours l'espèce humaine, ou qu'elle ne peut se l'attacher sans mettre un terme au développement mental.

Ces réflexions générales sur l'influence que la religion exerci sur le caractère humain indiquent combien il est inutile dj discuter, comme on l'a fait parfois, pour savoir si la foli! s'observe plus souvent dans une secte chrétienne que dans une autre. Il n'y a pas de statistiques qui nous permettent de résoudre la question. Une secte qui entretient une excitation émotive habituelle ou qui fait servir son autorité à un développement extraordinaire de cette excitation favorise la production de l'instabilité de l'esprit et prédispose ainsi à une facile déséquilibration de sa balance. Quand la religion consiste surtout en pratiques sociales qui conviennent à un individu respectable, . voulant se mettre bien avec ses voisins, s'accommoder avec: eux, elle ressemblera, dans ce pays, à la religion de l'Église ^ anglicane, qui s'accommode bien aux événements de la vie ett à une position sociale respectable, qui n'exige de ses membres s

aucun zèle, ne leur imposant aucun joug blessant, qui demande seulement à ses évêques de ne dévier ni A^ers le zèle ni vers l'originalité, et qui, comme une religion établie en accord avec les institutions sociales et les classes dirigeantes, aide à conserver l'état de choses existant. Mais on doit admettre que tette Église ne peut arriver jusqu'à ceux qui sont dans la pauvreté ou dans l'affliction, qui ont à soutenir chaque jour les durs combats de la vie, et qui ont surtout besoin d'un évangile ou d'un message agréable pour les consoler ouïes soutenir. Ces personnes, si elles ont toutefois une religion, appartiendront à l'une ou l'autre des deux groupes religieux vers lesquels inclinent insensiblement les deux partis extrêmes et opposés de l'Église anglicane, le catholicisme romain d'un côté, et la secte des non-conformistes de l'autre; car l'Église anglicane est comme une Église de transition entre le catholicisme romain et le non-conformisme, puisque toutes les formes de protestantisme sont logiquement des croyances de transition entre le catholicisme et une émancipation complète de toute foi au surnaturel. Aussi, en jugeant des effets de la religion comme cause prédisposante ou non à la folie, nous avons en réalité affaire au catholicisme romain, actuel ou abortif, et au non-conformisme dans l'une ou l'autre de ses formes.

Il n'y a pas de raison de croire que la religion catholique romaine ait une tendance spéciale à produire la fohe chez ceux qui sont dans sa sphère. Elle n'encourage pas les agonies du spasme émotionnel; son infaillibilité est un ancre solide pour les âmes en détresse, et les consciences délicates jusqu'à l'excès sont parfois déchargées du fardeau qui pèse sur elles par le sens clan-, le jugement calme, la sympathie d'un prêtre expérimente, qm dissipe des craintes exagérées et qui donne les re mèdes spirituels convenables K De plus la conviction que les pèches peuvent être remis parla pénitence, et que le nrêlre a ie pouvoir divin d'en accorder l'absolution, ne peut manquer <1 avoir un effet également fortifiant. Un clergé se mettant

1. Cg nest là qu'un côté du sujet. Un prùlre peu iudicionv n,. acte, en encourageant des exagérations IrlndL, X^c^^T^-

comQie médiateur entre l'esclave tremblant et un maître offensé, et investi de l'autorité qui lui a été déléguée d'alléger les terreurs, ne peut être une mauvaise institution quand prédomine une croyance en l'intervention capricieuse d'un pouvoir surnaturel dans les affaires humaines ; c'est un support artificiel compensateur pour la faiblesse intellectuelle et l'impuissance morale produite par une croyance débilitante : elle en est le complément nécessaire. Aucun esprit droit ne peut douter que la foi absolue réclamée par les prêtres et accordée par les disciples et que la prétention que toute vérité a été dès le commencement confiée à la garde de l'Eglise ne soient contraires aux véritables intérêts de l'humanité, un obstacle à son progrès, une menace à sa dignité, — non moins que la croyance absolue et la soumission craintive que le sauvage accorde aux prétentions de son fétiche. Le sauvage et le catholique peuvent se vanter de n'être point troublés par le doute, mais ils achètent la paix de l'esprit au prix d'un arrêt de développement de l'intelligence.

Un philosophe qui a prêté une grande attention aux formes extrêmes du protestantisme dans leur rapport avec le caractère, celles surtout que l'on désigne sous le nom d'Évangélicalisme, doit avoir noté combien souvent elles s'aUient avec un manque extraordinaire de sincérité ou avec une véritable duplicité de caractère. Je ne veux pas insinuer que la tendance de la foi évangélique soit d'engendrer la duplicité du caractère; la raison de la connexion probable que j'indique, c'est que les personnes de ce caractère sont naturellement attirées vers une forme de croyance qui, faisant un large usage de cette sorte d'émotion qui naît d'un sentiment personnel , leur donne la satisfaction d'une expression émotive convenable et, par l'emploi d'une phraséologie religieuse conventionnelle, cache ou en une certaine mesure déguise le désaccord profond qui existe entre la profession élevée et la pratique basse que l'usage d'un langage commun ne pourrait manquer de mettre en lumière. Ils si' servent d'un langage convenu sans jamais en analyser sincèrement la signification, parce qu'ils y trouvent l'expression convenable de certains sentiments étroits auxquels il a été associé. Et la phraséologie leur donne plus de force que s'ils

l'entendaient réellement; il est devenu peureux un Schibboletli, un signe de grâce spéciale, comme le mot béni de Mésopotamie, dont le son donne tant de reconfort aux vieilles femmes de village. Ils ne sont point les hypocrites conscients qu'ils paraissent; ils sont inconséquents sans avoir le sentiment réel de leur inconséquence ; les deux développements différents de leur nature ne se mêlent point, et ils agissent avec une incohérence de caractère qui ne se traduit jamais dans la pratique, de même qu'un fou peut suivre paisiblement la routine journahère de sa vie qui est en opposition avec le délire fixe qui l'obsède. Une nature de cette sorte est bien propre à nourrir la foHe; et mon expérience, en fait, m'a conduit à la considérer comme une singulière cause de dégénérescence dans la génération suivante.

En admettant que la profession religieuse d'un individu soit en grande partie l'expression de son caractère et de son développement intellectuel, et qu'elle n'est pas plus la cause réelle de la folie, s'il devient fou, que la religion n'est la cause de la folie chez une personne qui a été conduite à se considérer comme un prophète inspiré par l'exagération de ses sentiments personnels, — la tendance fondamentale ayant, dans chaque cas, par l'adoption d'opinions et de pratiques religieuses, rencontré les conditions favorables à son développement morbide, — on peut encore soutenir que toute catégorie d'hommes qui se sépare du reste du monde pour former une secte religieuse spécialement favorisée, qui se plaît dans la croyance qu'elle possède seule les vérités spirituelles qui font défaut au reste de l'humanité, qui vit à part comme une sorte de peuple choisi, — on peut soutenir que cette catégorie d'hommes suit une voie dangereuse pour son caractère et qu'elle s'écarte des sentiers d'un progrès normal. Le mépris de l'opinion, l'idée de supériorité, l'esprit étroit et complaisant de la secte réagissent sur le caractère des individus qui la composent et conduisent ces sectaires à des idées spéciales et malsaines sur le monde et sur leur position au milieu de lui. De plus, leur conduite peut en souffrir; il est dangereux pour eux d'être dévoués non à la vérité, mais d'abord a leur secte et d'acquérir une conscience ésotérique et une con- Maudsley. 1 1

science exolérique, la première à l'usage de leurs coreligionnaires, et l'autre d'un ordre tout différent à l'usage de l'humanité. Ces divisions sectaires dans la sphère intellectuelle et morale sont aussi nuisibles au véritable progrès religieux que la division d'une nation en tribus soupçonneuses ou hostiles les unes aux autres le serait aux véritables intérêts delà nation; nous pouvons les comparer à la division en tribus disséminées , qui existait dans les premiers âges du développement de l'humanité, alors qu'elle n'avait pas atteint la hauteur de l'union nationale et qu'elle n'avait pas compris les relations morales supérieures qu'implique cette union. La force du lien religieux, son efficacité à grouper un peuple, nous sont données par l'exemple des juifs, qui, n'ayant ni profession, ni pays, ni langue en commun, qui, n'ayant aucun lien d'unité, si ce n'est une croyance religieuse commune vivifiée par un cérémonial commun, ont conservé une nationalité distincte jusqu'à ce jour. Les Arméniens nous fournissent un autre exemple, mais moins frappant, de la force des liens religieux.

Théroriquement, la religion devTait réunir toute l'humanité dans la fraternité, relier les hommes les uns aux autres dans la bienveillance. En pratique, au contraire, c'est jusqu'ici la chose qui a le plus divisé les hommes ; qui a produit plus de haines, plus de guerres, plus de désordres, plus de persécutions, plus de sang répandu que toutes les autres ca'ises réunies. Aussi, pour conserver la paix et l'ordre, l'Etat moderne a été pratiquement forcé de divorcer avec la religion et de laisser à chaque secte la liberté de faire ce qui lui plaît tant qu'elle ne touche pas par ses dogmes ou par ses cérémonies aux intérêts du gouvernement civil. La tolérance de toutes les doctrines et de toutes les pratiques religieuses, tant qu'elles ne touchent pas aux intérêts pratiques de la vie. est devenue la maxime nécessaire de la politique de l Etat, de môme que dans un établissement de fous, où il est impossible de donner aux pensionnaires des pensées communes dans un but commun, on laisse liberté entière au délire de chacun tant qu'il ne trouble pas l'ordre de l'établissement. 11 est assez étrange que les sectes se plaignent comme elles le font de l'irréligion,

alors qu'elles-mêmes sont la négation de la vraie religion. El comme leurs partisans ont trahi hautement l'humanité! Ils l'ont dépouillée de ses plus hauts exploits, en mettant dans une catégorie divine la vie la plus parfaite de renoncement à soimême qui ait été vécue sur la terre, et ils ont tout fait pour flétrir ses espérances et pour paralyser ses efforts à renouveler ce grand acte.

Mais je ne dois point poursuivre ces réflexions, qui m'entraîneraient trop loin du hut de ce travail. En résumé, la condition principale de la vraie religion, c'est de perdre la croyance à toute intervention surnaturelle spéciale dans les affaires humain nés, physiques ou morales, et la conservation de cette croyance, au lieu d'être une force, est une faiblesse pour l'esprit, et elle le prédispose ainsi à la folie.

L'éducation. — Ce qui est le plus important après la nature innée, c'est la nature acquise qu'une personne doit à son éducation; il ne s'agit pas simplement de l'éducation que l'on appelle l'enseignement, mais de ce développement du caractère qui a été déterminé par les conditions de la vie. Il est incontestable qu'un individu peut avoir acquis par son expérience une bonne éducation, tout en sachant à peine lire ou écrire, de même qu'il arrive parfois qu'une personne très instruite 'est néanmoins très mal éduquée. Les auteurs qui ont écrit sur la fohe se demandent si les personnes qui ont reçu de l'éducation ! sont plus sujettes à devenir folles que les autres, et ils ne sont pas toujours d'accord dans leurs conclusions; et dans les re^ poris des asiles on donne de nombreuses statistiques pour mon- 1 trer combien de malades ont reçu une « bonne « éducation et i combien de malades ont reçu peu ou point d'éducation. Les I statistiques n'ont aucune valeur, et les raisonnements qui repo- 1 sent sur elles, quelque ingénieux qu'ils soient, doivent rester ^ vains jusqu'à ce qu'on se mette d'accord sur la signiflcation du 1 mot « bonne éducation ».

Beaucoup de personnes ne regardent pas comme une bonne éducation celle qui n'infuse pas dans l'esprit des enfants dès les premières lueurs d'intelligence, les doctrines et les liistdre; Ue la Bible, comme des vérités sacrées ayant une autorité à la-

quelle la raison nepeulrien ajouter si elle les accepte, à laquelli; elle ne peut rien enlever si elle les contredit; et jusque dans ces derniers temps on croyait donner une éducation convenable et suffisante si Ton apprenait aux garçons le grec et le latin et un peu de mathématiques, et encore moins aux filles. Si ce que j'ai dit sur la croyance au surnaturel est vrai, et si le pouvoir de l'homme d'acquérir des connaissances et de peser la valeur des preuves n'est point réprimé et contrôlé de la manière la plus arbitraire par la révélation, il est clair qu'une grande partie de la race humaine, au lieu d'avoir reçu une bonne éducation, a été mal élevée pendant longtemps; et, si les réformes récentes introduites dans l'instruction sont justes, il est évident que les générations passées n'avaient rien qui ressemblât à une bonne éducation.

La véritable question, ce n'est donc pas de discuter si l'éducation a augmenté ou diminué l'aptitude à la folie, mais si la mauvaise éducation en vogue a énervé et vicié la pensée et les sentiments de l'homme et l'a ainsi prédisposé à des altérations mentales, et si une meilleure éducation pourrait combattre le mal. Car on admettra largement que la meilleure éducation serait la plus forte barrière contre les troubles de l'esprit qui auraient une tendance à se produire; aussi il est lamentable que les hommes ne soient pas d'accord sur ce qui est le meilleur système d'éducation.

Pour ma part, je veux croire que le développement mental a été en grande partie arrêté dans la masse de l'humanité que l'éducation a à peine touchée, mais qu'un système d'éducation amélioré et étendu mettrait progressivement l'intelligence en activilé au grand profit de la race pour l'avenir. La base d'un meilleur système doit être la reconnaissance du règne de la loi dans toulo la nature mentale aussi bien que physique, et de la responsabilité qu'il y a à agir suivant ses connaissances. Il n'est pas douteux que l'étude des sciences naturelles, qui nous font connaître les opérations complexes des lois dans les divers domaines de la nature, ne soit un bon exercice pour l'intelligence, en lui apprenant à observer les faits avec précision, à raisonner sainement sur les faits et à penser avec sincérité. La vérité de co<

I sciences est recherchée pour elle-même, sans préoccupation des idées préconçues ou des droits de l'autorité, et la patience dans la recherche, l'humilité d'attitude, la véracité do la pensée sont les qualités essentielles du véritable serviteur et du véritable interprète de la nature. De plus, de nouvelles découvertes dans les secrets de la nature conduisent l'homme à mieux s'adapter à la complexité de son milieu et lui donnent une nouvelle force correspondante ; son meilleur profit est le meilleur proht de la nature, et les meilleurs profits de la nature sont son véritable profit. Si l'homme manque à son devoir de chercher à connaître les lois, et s'il agit sans les connaître, ou si, les connaissant, il leur désobéit volontairement ou par négligence, il attire certainement une punition sur lui ou sur les autres; il se bat avec un I adversaire qui ne se trompe jamais et n'enfreint jamais les lois, I qui ne néglige aucun avantage, qui ne ressent aucune pitié, qui exige inexorablement l'amende complète de la faute, et qui n'est point arrêté par les offrandes ou calmé par les prières ; l'homme j doit souffrir pour son péché et, apprenant la sagesse en souf- I frant, faire sagement dans l'avenir ce qu'il avait mal fait dans le . I passé. Quelle discipline morale meilleure que celle-là? quelle I autre meilleure pour exciter l'homme à bien faire? Le meilleur maître, c'est un commerce intime avec la nature, qui nous I apprend les leçons de l'expérience, qui doit guider les hommes i dans la conduite de la vie; caries maximes de la prudence mon- I daine suivant lesquelles ils agissent dans leurs rapports les uns avec les autres et dans leurs affaires sont acceptées avec sincérité et observées fidèlement; fondées sur l'expérience des préjudices qui suivent leur négligence, ces maximes ont sur la 1 conduite une influence constante et réelle que n'ont pas les 1 maximes de la philosophie, ni même les doctrines de la reli- : gion. Si ces doctrines étaient fondées aussi positivement sur la I même base expérimentale, si elles faisaient un appel aussi diirect à la raison de l'humanité, il est probable qu'on aurait la même répugnance à leur désobéir.

On peut soutenir, sans doute, que la formation du caractère implique beaucoup plus qu'une simple augmentation de connaissances, par la méthode inductïve ou par une autre, et qu'elle

implique quelque chose de plus qu'une augmentation des facultés intellectuelles, résultat de l'augmentation des connaissances; mais la réponse à cette objection, c'est que la connaissance du règne de la loi dans la nature guide nos impulsions vers des actions plus sages et par suite meilleures, qu'une bonne action augmente avec le temps le développement moral du caractère dans la race, et que cet effet moral est multiplié par la reconnaissance du règne de la loi morale dans le domaine de l'évolution humaine La répétition d'une bonne action engendre l'habitude de bien faire, la fonction développant l'organe, et l'habitude de bien faire engendre un sentiment moral correspondant à cette bonne action, lequel finalement se traduit par une douleur quand on agit mal. Ceux qui, à la suite de Comte, disent que les impulsions ne viennent pas de l'entendement, mais des sentiments, et qui afGrment sans réserves que l'entendement n'a rien à faire avec les sources de la conduite humaine, se sont arrêtés à une demi-vérité que Comte eût répudiée. « L'homme, dit-il, devient plus sympathique à mesure .qu'il devient plus synthétique et plus synergétique, » c'est-àr dire à mesure qu'il se construit pour lui-même une théorie plus vraie et plus complète de ses rapports avec la nature physique et humaine {synthèse), et qu'il agit plus sincèrement avec et pour ses semblables (synergie), de manière à développer en lui une sympathie humaine plus vive et plus complète et à y puiser des impulsions morales plus fortes. La nécessité des mesures sanitaires ayant pour but d'améliorer les habitations et la condition des pauvres aurait pu être prêchée inutilement

1. Je n'ai pas la moindre intention de soutenir que l'étude des sciences physiques soit un régénérateur moral pour l'individu qui s'y livre, ou que les savants aient moins que d'autres de l'envie, de la jalousie, de la vanité ou d'autres passion viles. Au contraire, ils y semblent plus enclins, ce qui tient probablement à leur petit nombre et à leur rivalité iuUme. De plus je reconnais volontiers la folie de la superstiUon scientifique entretenue par quelques personnes ; à savoir que l'étude scientifique est un travail parUculicrenient supérieur, d'une valeur inexprimable, que l'ou doit tenir eu un suprême respect sans se préoccuper de son influence sur le bieu-ètre des humains. La science est simplement la connaissance ; elle ne vaut ni plus ni moins que toute autre connaissance qui aide les hommes i\ viwe. Le progrès moral doit (Hre cbcrclié principalement dans l'étude de la science sociale et morale et dans l'iulhieucc sur la race dans le cours des générations successives de la

connaissance scicutinque générale.

si les fièvres infeclieuses entretenues dans les quartiers pestilentiels n'avaient pas enseigne la leçon de riiumanité par une sorte de sympathie très efficace entre les hommes : la [contalion de la maladie; mais, maintenant que les lois de l'hygiène deviennent connues et que le pubUc s'etTorce systématiquement <le les observer, nous voyons qu'un sentiment de répugnance pour les conditions qui entretiennent la maladie, qu'une sorte de conscience sanitaire se développe graduellement, et l'on peut i s'attendre que des impulsions plus pressantes en sortiront pour éliminer ces conditions de maladie.

Cet exemple de ce qui se fait maintenant peut servir à nous j montrer comment le développement du sens moral de l'huma- I nité est sorti primitivement de l'action morale; car le sens moral ' renferme dans sa nature et traduit par ses fonctions l'espèce I d'action qui dans le long cours des âges l'a gravé comme un ( instinct ou un sentiment dans le cœur humain. L'action altruiste ! est d'abord entrée d'une manière faible à la suite d'une percep- I tion confuse du service qu'elle pouvait rendre à la vie sociale, I elle s'est prolongée à cause de l'unité et de la force qu'elle don- ! nait à la communauté. De même, nous pouvons voir dans le 1 processus de la détérioration du caractère comment une action 1 habituelle modifie les sentiments et 15s désirs : on ne devient 1 jamais subitement un monstre de bassesse ; jamais en un moment on ne perd toute sympathie pour le bien; jamais on ne montre un goût positif pour le vice, de même qu'on n'acquiert pas un nouveau goût en un instant ; mais par une suite de mauvaises actions dont la première se fait peut-être à contre-cœur, sous le coup d'une forte tentation, dont la seconde se fait avec moins ■de répugnance et les suivantes plus aisément encore, il se fait progressivement chez l'individu une telle détérioration de la nature que le mal n'éveille plus un sentiment répugnant, mais plutôt un véritable désir de l'accomplir. Les bonnes impulsions viennent des bons sentiments, de môme que les mauvaises impulsions viennent des mauvais sentiments, et les bons sentiments germent lentement dans le caractère humain, pour devenir instinctifs à la suite de bonnes actions. Si jamais l'humanité arrive à une connaissance assez complète de toutes les

lois de la nature dans ses opérations multiples et complexes, pour reconnaître la meilleur voie d'obéir à la sagesse à propos de tout événement et pour la suivre, il se développera une conscience si calme, si forte, si pénétrante que tout péché contre elle sera regardé comme un crime ou un acte de folie; la liberté de la volonté sera la liberté de la folie.

On peut objecter que les hommes obéissent aux lois de la gravitation à tout moment de leur vie, sans qu'aucun sentiment moral correspondant se soit produit ; mais l'objection, si on l'examine de près, n'a pas beaucoup de poids. D'abord la loi de la gravitation est une loi physique, dont la violation est immédiatement suivie par la punition de l'individu, tandis que les conséquences de la violation d'une loi morale atteignent nécessairement d'autres personnes et sont habituellement éloignées ; l'individu qui la viole ne se nuit pas seulement à lui même, il nuit aussi à la société dont il est membre; c'est là l'essence de la transgression : elle tend le lien de l'état social. En raison de la communauté d'espèce chez les hommes et de la sympathie qui existe entre eux, en tant que membres d'un corps commun qui, tout en ayant des fonctions différentes, sert la même fui et par suite souffre en commun des méfaits individuels, les sympathies et les antipathies s'éveillent nécessairement, et des sentiments d'approbation pour ce qui est bien et de désapprobation pour ce qui est mal accompagnent l'obéissance ou Tnifraction aux lois morales. A ce point de vue, la diff^érence entre une loi physique et une loi morale ressemble beaucoup à celle qui existe entre un composé mécanique et un organisme vivant; la maison entière peut ne pas souffrir beaucoup du mauvais état de deux ou trois des briques dont elle est construite, mais le corps entier est nécessairement intéressé par la déchéance ou la lésion d'un ou deux des organes qui le forment. Violer la loi de la gravitation, c'est une folie; violer la loi morale, c'est un péché, car c'est une ofl^ense à l'organisme social; la première offense est un péché contre la science, c'est-à-dn-e la connaissance; la seconde est un péché contre la conscience. c'est-à-dire ce sentiment humain essentiel qui est la quuitessence des relations de la communion des hommes dans l'état

social. Le sens moral est le plus haut produit de la communion sociale des hommes, comme la conscience religieuse est le plus haut produit de la communion des saints.

Quand les chrétiens s'assemblent dans la sainte communion pour briser le pain en mémoire de la vie et des souffrances dé leur Sauveur, ils attestent de nouveau et solennellement leur conviction en l'importance pour le bien-être humain cles vérités morales sublimes qu'il a proclamées dans ses paroles, réalisées dans sa vie et pour lesquelles il a souffert en mourant, et ils raniment ainsi leur foi qui a une tendance à s'affaiblir dans les conflits du monde. Ils acquièrent des forces pour suivre les voies étroites de la justice en s'assemblant dans une réunion solennelle, par l'unité de foi et la contagion de la sympathie, car ce sont des êtres de la même espèce, luttant avec les mêmes épreuves, supportant les mêmes chagrins, regardant vers le t même but auquel doivent aboutir leurs travaux sur cette terre. ' Mais on ne peut prétendre qu'il y ait quelque chose qui ne rentre ( pas dans les lois mentales ordinaires, quelque chose de surnaj turel dans l'enthousiasme moral qui s'enflamme dans ces cir- I constances. Si un certain nombre de personnes se réunissaient 'i de la même manière sympathique pour réveiller une excitation I émotionnelle peu sage, pour faire une action insensée, par exem- ! pie pour danser et trembler à la manière des Shakers jusqu'à épuisement complet, l'excitation serait augmentée, et l'infection i s'étendrait par sympathie de la niême manière. La contagion de l'émotion a donné lieu, comme l'histoire le montre, à plusieurs épidémies morales. Bien que nous reconnaissions nettement l'opération des lois dans la pensée, les sentiments et les actes de l'homme, il devra toujours y avoir, tant que les hommes con- I tinueront à être de la même espèce et par là môme accessibles à la contagion d'une émotion commune, tant qu'au milieu d'eux I quelques-uns ne seront pas favorisés et ne s'élèveront pas au niveau d'une race supérieure d'où ils pourront contempler avec une sérénité divine les actes de leurs anciens compagnons, il devra.y avoir un vif sentiment d'intérêt personnel et social 'en ce qui concerne l'opération des lois morales, sentiment qui n'existe pas au suje> de l'opération des lois physiques, et c'est

de ce sentiment que dérive l'impulsion éthique, le mandai moral impératif qui accompagne la perception du droit chemin à suivre pour le bien de l'humanité et qui dicte le devoir de prendre ce chemin.

On peut supposer qu'il viendra'nn temps, bien éloigné encore, où les sentiments de colère et de revanche qu'évedlent aujourd'hui les actes vicieux ou criminels seront éteints, et où les criminels seront trouvés si déraisonnables que l'on aura pour eux les mêmes sentiments que l'on a actuellement pour les fous. A ce point de vue, il est instructif de noter quelle révolution sentimentale s'est produite à l'égard des fous dans le dernier demi-siècle; leurs croyances déraisonnables, leurs actes turbulents éveillaient auparavant l'indignation, et on les punissait sévèrement, comme s'ils agissaient volontairement ; et, maintenant que nous avons une connaissance plus exacte de la folie, ceux qui ont affaire avec les fous observent leur délire avec curiosité ou compassion et ne sont point poussés à la colère par leurs actes pervers ou violents ; bien que fatigués et ennuyés, ils ne songent pas plus à se fâcher et à.se venger par des punitions qu'à punir un jour de pluie désagréable; mais il est instructif aussi de noter que les anciens sentiments se trouvent encore dans le cœur des ignorants et s'expriment vigoureusement par des menaces de vengeance dès qu'un fou qui a commis un homicide est préservé du gibet. Ce serait une bonne chose si les hommes pouvaient atteindre la même hauteur de philosophie en voyant les mauvaises actions de leurs compagnons qui ne sont point dans les maisons de fous; si, au lieu d'être aigris par des actes de trahison, d'être affligés par les mauvaises paroles et la médisance, portés à la vengeance par le mal, fâchés par la stupidité, ils pouvaient regarder toutes. ces choses comme des faits naturels et inévitables, comme ils le font pour les divagations de la folie ou pour le mauvais temps, sans en être inquiétés. Une telle attitude d'esprit n'empêcherait nullement de prendre les précautions convenables pour prévenir les actes de trahison et pour désarmer les criminels, de même qu'elle w nous empêche pas d'adopter les mesures nécessaires pour mettre les fous sous une surveillance convetiable.

Sans examiner la méthode générale et le hul d'une vérilable i éducation, je ferai remarquer que le caractère fort et sain qu'elle peut former serait bien prémuni contre quelques-unes des causes ; les plus communes de la folie, contre ces passions qui souvent font naufrager la santé morale; car les-passions sont comme le vent qui gonfle les voiles, mais qui parfois, quand il est violent, I fait couler bas le vaisseau. Se débarrasser d'une opinion avan- I tageuse de soi-même, en acceptant la véritable conception indii viduelle de son humilité et de sa valeur subordonnée dans la I nature, — ce qui me paraît être un des meilleurs usages de l'im- I mensité écrasante des cieux et de la multitude des étoiles, — ce ! serait un moyen de contrôler et de modérer l'élément émotionnel ou affectif de sa nature, qui constitue un véritable esclavage i si l'on ne peut ni le contrôler ni le modérer. Agir ainsi, ce serait se débarrasser d'un coup de ce qu'on appelle les causes morales des maladies mentales. Le chagrin venant de la perte d'une fortune ou de la perte d'un ami, l'envie, la jalousie et la haine, l'ambition déçue, les blessures d'un amour-propre exagéré, les I anxiétés, les craintes et tous les maux du cœur semblables qui ont tous leurs racines dans un vif sentiment personnel, qui tirent leur activité d'un manque de développement de la partie raisonnable de la nature, ne produiraient plus cette instabilité de l'équilibre qui précède la destruction delà balance. Quelle prise ! les désappointements de l'ambition pourraient-ils avoir sur celui qui pèse à leur juste valeur les buts ordinaires de l'ambition humaine, qui voit la dégradation que l'on doit subir pour les atteindre, qui goûte d'avance l'amertume du succès obtenu et qui s'est proposé comme véritable but de la vie, auquel il a ! consacré tous ses travaux, le développement le plus élevé dont sa nature intellectuelle et morale était capable? Jamais l'envie ne pourra ronger le cœur de celui-là qui ne se demande pas s'il a fait une grande chose ou si un autre l'a faite (l'important seul étant qu'elle soit faite), dont l'imagination voit la petitesse et la brièveté des plus grandes renommées, et qui conçoit clairement que le but qu'il doit atteindre est une sérénité de l'esprit sans passion. La perte d'une fortune ne peut être la cause d'un chagrin accablani pour celui qui apprécie à sa juste valeur ce que

la fortune peut donner et ce qu'elle ne peut jamais donner; et les atteintes à l'amour-propre ne peuvent toucher celui qui a pour but final l'absorption du moi dans le tout, qui a appris et mis en pratique les leçons du renoncement à soi-même.

Si l'on dit que cet idéal de l'éducation est difficile à atteindnpar cliacnn, et bien au-dessus de la grande masse de l'humanité qui perdrait toute ancre morale si elle n'était retenue par le> liens de la croyance religieuse, je réponds qu'il n'est pas plus hors de portée que l'idéal de la vie et de la doctrine chrétienne, que c'est la voie que suivent actuellement les hommes en tant qu'ils suivent les progrès de l'évolution, et non, comme la doctrine de l'idéal chrétien, un point qui s'âcarte de plus en plus à chaque pas que l'on fait en avant dans la pensée et la vie réelle; et enfin je réponds qu'un idéal élevé, tant qu'il n'est pas absurde et impraticable, est un excellent moyen d'éducation, le plaisir et le profit du travail résidant non dans son achèvement, mais dans sa poursuite. Si l'on examine attentivement les variétés des sentiments humains qui sont en rapport avec les diverses conditions de la vie humaine, on peut se convaincre que cette opinion d'après laquelle les hommes cesseraient d'avoir un sentiment moral s'ils cessaient de croire au ciel et à l'enfer est sans fondement. Ils ne pourront jamais s'affranchir de l'influence toujours présente, toujours active de l'organisation sociale dont ils sont des unités; étant de la même espèce, l'espèce est en eux et se traduit par des sentiments communs. Si le milieu social n'était pas meilleur que celui des voleurs ou des prostituées, il se formerait, comme il existe toujours en fait, une conscience de voleur ou une conscience de prostituéo dont la violation causerait du malaise à l'esprit et seraii considérée comme devant porter malheur; l'espèce particulière d'honneur qui existe chez les voleurs et chez les prostituées ne vient pas d'un sentiment abstrait perverti du bien cl du mal. \\ se développe comme une condition nécessaire de leur vie en communauté, quelle que soit l'harmonie sociale. Il est notoire qu'un homme d'honneur, comme on dit, serait plus déshonoré au milieu de sa société par un refus de payer une dette de jeu que par une séduction sans cœur; le sentiment conventionm l

de son milieu est plus puissant qu'un sentiment moral pliis élevé. On trouve partout des hommes qui recherchent ce qui peut leur donner crédit et renommée et qui évitent ce qui peut les déshonorer dans leur société, bien que ce qui est estimé puisse être profondément immoral et que ce qui est méprisé soit essentiellement noble. « Où les riches sont en crédit, dit Locke comme s'il avait prévu l'Angleterre d'aujourd'hui, la malhonnêteté et l'injustice auxquels ils doivent ce qu'ils sont ne les déshonore pas, parce que, la position acquise, l'estime la suit, de même que dans quelques pays la couronne ennoblit le sang. » Ces exemples montrent l'erreur de l'opinion d'après laquelle la I formation et la puissance d'un sentiment moral dépendent de : la croyance en une puissance surnaturelle et en une vie future; I il est impossible que les hommes s'unissent, comme ils le font, en une société complexe sans que le sentiment moral se développe et fonctionne.

j Cè serait le but d'une sage éducation de développer dans I l'esprit des idées vraies et des sentiments sains, et de les coor- , donner dans la pratique de manière qu'ils puissent servir, quand cela est nécessaire, aux meilleurs actes de volonté; et le moyen d'arriver à ce but, ce n'est pas l'observation et la réflexion seu- . lement, mais c'est surtout l'action. La formation du caractère est un processus lent et graduel qui est en rapport avec les circonstances de la vie ; les hommes sont ce qu'ils font habituellement. Il est inutile de donner un avis qui va contre les affinités d'un caractère qui s'est formé dans l'exercice de la vie; il ne peut l'assimiler. Celui qui a toujours mal agi trouvera qu'il est -aussi difficile de s'amender que celui qui a toujours parlé l'an- ' ^,dais de parler une autre langue; de même qu'il a dû apprendre la langue en parlant, de même d a dû apprendre le bien en le I faisant. « Cesser de faire le mal, apprendre à faire le bien, » ' c'est la maxime d'une philosophie mentale saine. Le bon con- I seil d'un médecin à celui qui le consulte pour savoir ce qu'il doit faire pour être sauvé quand le malade a de bonnes raisons de craindre la folie serait, d'une manière brève et franche : apprendre à oublier. Je me suis senti souvent désespéré lorsqu'un de ces malades me demandait avec instance quels livres

1'* PATHOLOGIE DE l'esprit

il devait lire pour fortifier son esprit contre la folie, carie problème était de trouver le moyen d'elfacer en un jour le développement d'une vie, — peut être d'une succession de vies, — d'annuler une organisation mentale. S'il n'y a pas eu une bonne discipline pour guider le développement du caractère dans les divers stages de sa formation graduelle, il y a peu d'espoir de le redresser, lorsqu'il est formé, pour lui faire suivre de nouvelles lignes de pensées et de sentiments.

Chaque nature a ses tendances particulières de développement, qui peuvent être entretenues ou entravées par les circonstances de la vie et qui, suivant qu'elles sont bonnes ou mauvaises et suivant les circonstances extérieures qu'elles ont rencontrées, feront dans l'avenir son bien ou son malheur. Trop souvent il arrive qu'une mauvaise éducation aggrave un vice héréditaire. Des parents qui, ayant eux-mêmes un côté faible dans leur nature, ont donné à leur enfant l'héritage d'un vice morbide de l'esprit, ont une tendance involontaire à lui donner un développement malsain; ils sont avec lui dans une sympathie si profonde qu'ils n'ont pas conscience de son caractère vicieux, si même ils ne l'admirent pas, de même que des personnes ne sont pas incommodées par de mauvaises odeurs venant de leur propre corps, et ils le laissent grandir librement, sans discipline sage, ou même l'excitent par leurs mauvais exemples. « Il est si dépravé », dit placidement la mère naïve eu parlant de son enfant, comme si elle disait quelque chose qui lui fût profitable ou du moins qui ne fût pas déshonorant pour elle; elle pense peu à la terrible signification des mots et aux calamités terribles que peut causer une vie dépravée. On peut se demander si tout le système actuel d'éducation ne penche pas du côté dangereux de l'indulgence. Il n'est pas douteux que la dureté et le dédain par lesquels ou réprimerait cruellement les sentiments de l'enfant de manière à lui faire chercher un refuge dans ses idées vagues et visionnaires seraient un grand mal; mais une folle indulgence, qui n'a jamais gravé en lui les leçons importantes de la renonciation et du contrôle personnel, n'est pas moins pernicieuse. Peut-on s'étonner que des personnes dont l'esprit n'a jamais été habitué dans leur jeunesse à porter

le moindre fardeau désagréable soient brisées si facilement par la folie sous le poids de grandes épreuves dans l'âge adulte? Le but de la première éducation doit être une discipline intellectuelle et morale saine plutôt qu'une instruction variée; remplir l'esprit d'un enfant de détails scientifiques, dans le but d'en faire un prodige d'instruction, c'est le préparer à une mort précoce ou à une virilité imbécile ; mais on ne peut rien faire de mieux que de façonner soigneusement son intelligence en un instrument souple qui apprendra aisément la science et qui, avec des habitudes de précision et avec un caractère stable, par la pratique constante de l'abnégation, de l'obéissance, de la réflexion, s'incorporera ces leçons d'une bonne expérience morale que les événements de la vie ultérieure ne manqueraient pas de fortifier.

Le système ordinaire de l'éducation des femmes, qui maintenant tombe en pièces, était mal conçu pour donner à l'esprit des connaissances utiles et pour former un caractère fort. Si on lui avait donné pour but spécial d'augmenter la sensibilité émotionnelle et d'affaiblir la raison, il eût été difficile de mieux l'appro- |)rier à ce but. Les tendances ont été d'augmenter chez la femme cette prédominance de la vie afl^ective qu'elle doit surtout à sa constitution sexuelle, qui fait qu'elle juge par ses sentiments, qu'elle a des perceptions intuitives plutôt qu'une appréciation rationnelle, et que sa conduite est dictée par des impulsions plutôt que par une volonté délibérée. Jusqu'ici, elle n'a été formée que pour le mariage, on n'a cultivé que les talents qui étaient les plus utiles pour atteindre ce but : c'est ainsi que dans le cours des générations son caractère a été formé, et, quand le but a été manqué, tout a été manqué. Frustrée du mariage, auquel toute sa nature est portée, il n'y a aucune issue qui permette à l'énergie de ses sentiments de se manifester, et elle est mal préparée à supporter le poids du désappointement, avec la longue suite des conséquences physiques et morales qu'il traîne après lui.

Il e^t incontestable qu'il y a de temps en temps des cas d'aliénation mentale chez des femmes non mariées, surtout dans les classes élevées et moyennes, qui paraissent avoir eu pour cause principale la privation de cet instinct fondamental de leur être

J't) PATHOLOGIE DE l'esprit

et le manque, dans le système social actuel, de sphères d'activité convenable où leur énergie eût pu trouver une dérivation. Entre les impulsions instinctives et les sentiments afléclifs qui leur sont liés d'une part, et d'autre part les règles conventionnelles de la société qui prescrivent la suppression modeste de ces impulsions, il y a souvent un combat difficile. Les sentiments, les désirs passionnés poussés jusqu'à un degré morbide par un entretien continuel peuvent prendre le masque de la religion, qui seulepeut-être leur permet de s'exprimer librement, et il en résulte parfois une forme d'aliénation mentale caractérisée par un mélange étrange de sentiments érotiques et de visions ou de délires religieux. Avec l'amélioration d l'éducation des femmes, avec de nouveaux débouchés pour leur activité , on peut s'attendre que la prédominance de la vie affective sera un peu diminuée, qu'on mettra systématique ment en œuvre leurs moyens de travailler, et qu'elles pour suivront un but plus élevé que des amusements frivoles. L réaction d'un mode de vie différent sur l'éducation des femmes et sur leur nature ne peut manquer d'être considérable.

En voilà assez sur l'influence de l'éducation dans la production de la folie. Si les opinions précédentes sont correctes, i est clair que l'augmentation de la maladie qui peut se produir de nos jours ne prouve pas que l'éducation ne puisse jamai réprimer ce développement. Elle prouve seulement qu'une mé thode d'éducation essentiellement mauvaise ne peut servir à prévenir la folie, si elle n'aide pas à son développement. C'osi encore par le travail d'une bonne éducation et d'une bonne instruction que nous pouvons espérer, non seulement neutraiir-i r une prédisposition à l'aliénation mentale chez l'individu, mais combattre les tendances qu'elle a à se développer dans la société par suite des maux qui accompagnent les bienfaits de la civilisation, dont les avantages extérieurs peuvent finalement conduire à une meilleure culture interne, de manière à fournir dans ses stages supérieurs un remède à quelques-uns des maux qu'elle produit dans ses premiers stages.

Sexe. — Une question discutée, non encore résolue définitivement, est de savoir s'il y a plus d'hommes fous que de

femmes. Esquirol croyait que les hommes dcvcnaionl, plus souvent malades; mais il a omis dans ses calculs de tenir un compte suffisant de la prépondérance des femmes dans la population, cette prépondérance étant à son maximum entre les âges de vingt ans et de quarante ans, c'est-à-dire à l'époque où la folie s'observe le plus souvent; il s'est également trompé en tirant ses conclusions d'une comparaison des cas existants au lieu des cas qui se sont présentés chez les deux sexes. Il est à noter qu'il naît plus d'enfants du sexe masculin que d'enfants du sexe féminin. En Angleterre, durant dix ans (de 1857 à 1866), la proportion des enfants du sexe masculin sur les enfants du sexe féminin était de 10Zi,5 pour 100; en France, durant quarante-quatre ans, elle était de 106,2 pour 100; en Russie, la moyenne était de 108,9 pour 100; et chez les Juifs la proportion est encore plus forte. Mais, comme il y a plus d'enfants du sexe masculin morts-nés que d'enfants du sexe féminin, comme il en meurt davantage dans le premier âge, surtout dans le cours de la première année, comme il meurt plus d'hommes par accident et qu'un plus grand nombre émigrent, il arrive à la fin que le nombre des femmes prédomine dans l'ancien monde. Sur une population de 2/i 854 397 individus pour l'Angleterre et le pays de Galles, il y avait 12 097 5/i7 hommes et 12 786 850 femmes, et, le l^r janvier 1878, on connaissait de fous 31 02/( hommes et 37 5U femmes. La proportion des homme* fous par rapport à la population était de 25,6/i pour 10 000 celle des femmes de 29,40. Et le rapport était presque le même' pour les 18 dernières années. On peut donc tenir pour accordé que l'excès de la population féminine ne rend point compte de la proportion plus grande des cas de folie chez les femmes, et l'on . doit chercher d'autres causes pour l'expliquer. En fait le nombre des hommes actuellement admis dans les asiles qui représente grossièrement, mais suffisamment le nombre des cas de fohe qui se présentent chez l'homme, se trouve, si l'on examine les statistiques des asiles, dépasser de beaucoup les admissions des femmes. Une des causes de la prépondérance de la folie chez les femmes est certainement l'existence d'une mortalité beaucoup plus grande chez les hommes, ce qui est dû surtout à Maudsley,

la fatalité d'une maladie, la paralysie générale, qui ne s'observe guère que chez l'homme et atteint rarement les femmes, et à cette cause on doit ajouter une autre cause secondaire, à savoir la plus grande proportion des rechutes chez les femmes. C'est pour ces raisons que les femmes s'accumulent dans les asiles plus que les hommes, et cette accumulation, jointe à l'excès des femmes par rapport àla population totale, rend très probablement un compte suffisant de l'excès des cas de folie qui se présentent chez elles.

Le D' Thurnam a conclu.à la suite de ses recherches patientes que les hommes étaient plus sujets que les femmes à l'aliénation mentale, et c'est maintenant la croyance générale. Si on la tient pour vraie, on ne doit pas en induire qu'il y a dans la constitution de l'homme quelque chose qui le prédispose à l'aliénation mentale ; au contraire, il y a des conditions particulières à la constitution de la femme qui l'exposent davantage aux troubles mentaux : la puberté , la grossesse , l'accouchement et ses suites, la ménopause, autant de conditions que nous pouvons relier à une variété spéciale de folie. La véritable raison qui fait que les hommes deviennent plus souvent fous, c'est sans doute qu'ils sont exposés dans le combat de la vie à des causes plus variées, plus puissantes, plus nombreuses de dérangement mental. Le travail pour vivre ou pour s'enrichir, les anxiétés des affaires, le poids des responsabilités de familles, pèsent plus en général sur les hommes qui ont le pain à gagner que sur les femmes ; l'intempérance aussi, qui est l'une des causes les plus actives de folie, est une cause plus importante chez l'homme que chez la femme; et il y a d'autres excès, en particulier les excès sexuels, auxquels ils sont plus portés que les femmes et qui leur sont plus nuisibles^ En fait, ces trois classes de causes sont suffisantes pour compenser la tendance plus grande aux désordres mentaux qui réside dans la nature et les fonctions do l'organisation féminine, et pour compenser l'instabilité nerveuse que les femmes acquièrent dans le système social actuel en raison d'une mauvaise éducation, d'une vie sans but, d'amusements frivoles et du manque de travail. La conclusion paraît être que, s'il n'y a pas une dilTérence sensible et certaine entre la propor-

tion d'hommes et de femmes qui deviennent fous, les hommes sont exposés à des causes extrinsèques de folie plus nombreuses et plus puissantes, et les femmes, en raison de l'organisation sexuelle, à des occasions intrinsèques plus nombreuses et plus efficaces. A mesure que les femmes envahissent ces départements du travail abandonnés aux hommes jusqu'à présent, elles s'exposent de plus en plus à ces causes extrinsèques de folie, et c'est une grave question de savoir si elles ne se trouveront pas accablées par l'union d'un poids extérieur à leur faiblesse intérieure.

Age.— rai déjà remarqué que l'activité relative des différents organes et tissus aux diff-érents âges joue un rôle dans la production de certaines maladies à ces âges, et qu'il en est surtout ■ ainsi lorsqu'il existe une prédisposition organique à la maladie Il n'est donc pas surprenant que la folie soit rare avant la puberté; jusqu'à ce moment, cette partie du système nerveux qui gouverne l'action musculaire fonctionne activement , et c'est . l'épilepsie qui est la maladie nerveuse la plus fréquente Cependant toutes les formes de folie, excepté la paralysie générale peuvent s'observer dans l'enfance ; le plus souvent "alors elle a le caractère d'un défaut mental, et on peut la classer dans' la catégorie de l'idiotie ou de l'imbécillité; l'organisation mentale est jncomplete, et ses désordres témoignent de son défaut de développement. Même ces cas, que l'on donne pour des exemples de marne à cause de l'état d'excitation et de l'activité de l'esprit et du corps, peuvent le plus souvent être classés comme des cas d Idiotie ou d'imbécillité avec excitation maniaque A preiTiiere vue, il est surprenant que des exemples précis de folie morale se rencontrent chez les tout jeunes enfants ; cependant il est certain qu'on n'a pas affaire seulement à des exemples d'imbecillite morale, ou les malheureux êtres qui n'ont peut-être nas une intelligence tout à fait normale sont nés sans la moindre capacité de sentiment moral ; il y a aussi des exemples où l'on voit toutes sortes d'impulsions immorales alliées à une intel hgence vive, l'égoïsme et la dissimulation. Entre seize et vin^t cinq ans, la folie est plus fréquente en raison de la grande révo ' lution mentale et physique qui se fait alors, d s noJeZ

passions qui s'éveillent, du développement mental qui s'est produit; mais elle est surtout fréquente durant la- période où le développement mental et corporel est achevé, — de vingt-cinq à quarante cinq ans, — où les fonctions sont le plus actives et où l'homme s'expose le plus aux causes d'altération. La révolution interne qui se fait chez la femme à l'époque de la ménopause est l'occasion de beaucoup d'accès de mélancoUe entre quarante et cinquante ans; et on a pensé qu'il y avait chez l'homme aussi une époque climatérique, entre cinquante et soixante, où la folie se montrait. Dans la vieillesse, la démence est la forme la plus commune d'aliénation, c'est le terme pathologique de la déchéance normale de l'esprit, qui se produit quand la nature

« A mesure qu'elle revient vers la terre,

Est préparée pour le dur et pénible voyage. »

Profession et état social. — La production de la folie n'esl pas tant l'effet de telle profession, de tel métier, que des habitudes de ceux qui ont cette profession ou ce métier, ou de l'espril avec lequel ils se conduisent. Dans les classes inférieures de la société, c'est en grande partie une question de sobriété et de tempérance ou d'intempérance et d'une vie de débauches. Dans les classes moyennes, quand l'homme n'a pour but dans la vie que la richesse ou la position sociale, quand il nr fait aucun bon usage de ce qu'il acquiert par son travail, ses soins, ses inquiétudes, l'acquisition étant le seul but, il laisse aller ses affaires comme elles veulent ; quand il ne poursuit pas un but élevé, il sera porté à une vie déréglée, sinon à se servir de moyens indignes. S'il s'agit d'un système social où les riches sont tenus en grande estime et où la grande ambition est de devenir riche, l'homme n'hésitera pas beaucoup devant la malhonnêteté qui l'aidera à atteindre son but et que négligera une société en admiration devant le succès. Même quand l'homme a fait des succès ou de la réputation le bu» excusif de sa vie, non par suite d'un simple désir de devenir riche, mais par suite d'une énergie ardente et d'un désir honnête de faire bien son travail, quand ses désirs se sont concen-

très à ce point sur ce but qu'il en fait toute l'occupation de sa vie, que toutes ses pensées, tous ses sentiments, toutes ses actions sont dirigés vers lui, qu'ils sont monopolisés par lui, — tous les autres intérêts étant pour ainsi dire de petits remous accidentels qui n'échappent que pour un moment à l'action du €Ourant principal, — il est mal fortifié par la culture mentale -contre le choc d'une espérance brisée, contre la perte de la •considération publique, quand l'édifice qu'il avait construit avec toute son ardeur et son énergie s'écroule sous le coup accablant ■de l'infortune. La seule crainte d'une pareille catastrophe peut le perdre; car, si neuf parties sur dix de son être et de ses forces sont consacrées au succès de ses travaux, et s'il subit un grave échec, d'où peut venir une force suffisante pour le distraire et le remettre sur pieds? Il n'est pas improbable qu'il tombera dans la crainte et l'agitation et de là dans une mélancohe désespérée.

A un moment, c'était une opinion répandue que les gouvernantes étaient victimes de la folie beaucoup plus fréquemment que ne le voulait leur nombre, et en conséquence on leur accordait beaucoup de sympathie. Mais l'opinion était mal fondée. Elle était venue de ce qu'un grand nombre de gouvernantes avaient éiQvemQ^kBethlehemhospital,~\mi[n'kïi() dans l'espace de dix ans : ce qui a sa raison non dans Je plus grand nombre de cas de folie dans cette classe que dans les autres, mais dans ce fait que ces personnes étaient précisément celles qui remplissaient le mieux les conditions de l'admission charitable à cet hôpital étant assez pauvres pour être incapables de payer leur entretien dans un asile privé, mais cependant n'étant pas assez pauvres pour être envoyées dans les asiles de province.

S'il est vrai, comme on l'a dit, que les individus qui travaillent du cerveau ont plus de tendance, en général, à contracter une maladie mentale que ceux qui font un travail manuel s'il est vrai qu'ils ont moins de chances de guérir, on peut facilement comprendre que cela tient à ce qu'une organisation mentale plus complexe et plus délicate, ayant une variété et une activité (Je lonctions plus considérables, fournira des occasions plus irequentes de dérangement, et à ce que le dérangement sera

plus grave pour un instrument plus fin et plus délicat. Mais il serait probablement plus vrai d'ajouter que ceux qui travaillent avec le cœur sont encore plus sujets à devenir fous que ceux qui travaillent de tête, aussi bien que ceux qui font un travail manuel; car les causes du dérangement ne se trouvent pas tant dans la fatigue du travail intellectuel que dans les sentiments ou la passion que l'on y met et qui sont les véritables causes de fatigue. En fait, ce n'est pas la nature des occupations, mais le tempérament de l'individu qui détermine les larmes et l'émotion; une personne peut se tourmenter et se consumer d'anxiété dans les petits soins d'une affaire insignifiante, tandis qu'une autre conduira les affaires complexes d'une nation puissante sans s'embarrasser des questions de sentiment.

Les classes privilégiées et aristocratiques ont dans leurs privilèges les éléments qui conduisent à la corruption et à la déchéance, et la dégénération quelque en soit l'espèce doit, tût ou tard, apparaître et s'étendre parmi eUes. Il est incontestable que c'est une chose bonne et estimable de récompenser un service éminent rendu à l'Etat en conférant à l'individu des honneurs et des privilèges. Mais que ces privilèges soient toujours transmis parhéritage aux descendants, quelle que soitleurvaleur, c'est une coutume qui, si l'on essayait de l'établir de nos jours, provoquerait probablement l'étonnement et l'incrédulité. La chose est encore pire quand des honneurs sont conférés pour des services qui indiquent le déshonneur de ceux qui les ont rendus.

Une nation qui désire ses intérêts se donnera pour but de réunir son peuple dans les liens de l'unité, de la fraternité et de l'égalité, et non de les diviser en ordres et en classes sociales privilégiés. Il est impossible de dire positivement quelle part de vérité il y a dans cette opinion ancienne que la folie était excessivement fréquente dans l'aristocratie anglaise et des autres pays. Si elle est vraie, on peut en trouver la raison dans les mariages consanguins, trop étroits et trop fréquents ch ceux où domine l'esprit de caste, et surtout dans les famill royales. En Angleterre cependant, il y a des causes silencieus qui travaillent à briser les barrières exclusives des castes et

élargir l'aire de la sélection. Un banquier opulent, un brasseur, un distillateur de gin, un manufacturier, un entrepreneur, ou tout individu d'une pareille importance qui a gagné toutes les richesses que son cœur désire, est habituellement inassouvi tant qu'il n'a pas atteint une position sociale plus élevée, et il est encore plus heureux s'il peut s'allier ou allier sa famille à quelque famille ayant un titre, et les jeunes fils et filles de famille titrée qui, vu la loi de substitution et les privilèges de primogéniture, sont pauvres en comparaison de leurs prétentions, cherchent dans le mariage avec des familles commerçantes riches le moyen de soutenir leur position sociale. On peut douter que ces mariages tournent habituellement bien, en ce qui concerne la santé et la vigueur des descendants. Mes raisons sont les suivantes : d'abord des hommes qui ont fait du gain de l'argent le seul but de leur vie et qui, leur fortune acquise, n'ont pas eu de prétention plus élevée que de la dépenser pour satisfaire une passion méprisable, ne sont pas bien faits pour donner à leurs enfants une constitution morale saine; et, secondement, les membres pauvres des familles titrées qui se vendent pour vivre au lieu de gagner leur vie par un travail honnête sont également peu propres à ce but.

Il ne semble pas douteux que, toutes choses égales, la folie ne soit plus fréquente chez les célibataires que chez les personnes mariées, fait dont une personne ingénieuse peut inventer plusieurs explications théoriques.

^ Avant de quitter ce sujet, il est encore bon de prendre note d'un point. L'augmentation de la population qui se fait dans quelques pays civilisés est la cause d'un grand nombre de maux pour l'humanité, et parmi ces maux on peut probablement compter une augmentation des désordres mentaux. La lutte plus active pour l'existence entre nombreux prétendants pour des richesses limitées, la compétition brutale qui en est la conséquence, font que les plus faibles doivent soulïrir et que quelques-uns, accablés par la pauvreté, agités par des soucis constants, par une anxiété accablante, sont brisés par la folie. Do plus, l'encombrement des demeures malsaines, qui est le produit I de l'augmentation de la population, ne peut manquer de con-

diiiro, associée à l'insuffisance de la nourriture, à une délérioration delà santé publique, et de prédisposer ainsi à des maladies de toutes sortes. Ce ne sont pas seulement les fièvres épidémiques, mais la scrofule, la phthisie et les autres états constitutionnels marqués par une détérioration générale de la nutrition, qui sont engendrés et transmis comme un mauvais héritage de génération en génération.

Cela ne veut pas dire que l'enfant hérite nécessairement de la maladie particulière dont souffrait son ancêtre; mais il hérite probablement d'une constitution qui le prédispose à quelque dégénération morbide ou qui n'a pas les forces de réserves nécessaires pour lui permettre de supporter avec succès les fatigues extraordinaires que les occasions de la vie ne peuvent manquer de lui imposer. La maladie n'étant pas, comme on l'a cru longtemps, une entité morbide .spécifique qui, comme un mauvais esprit, prend possession du corps ou d'une partie du corps et peut en être chassée par un remède spécifiqne, mais un état de dégénération plus ou moins grande dans un organisme dont les diverses parties constituent un tout complexe et harmonieux, il est clair qu'une maladie d'une partie du corps ne se borne pas à affecter momentanément et d'une manière sympathique le corps entier, mais qu'elle peut conduire à une infirmité plus générale de la constitution dans la génération suivante. Tout ce qui alTaiblit l'organisme de la mère peut certainement causer l'idiotie chez l'enfant, surtout si la cause débilitante agit pendant la grossesse. Sans doute l'expression morbide spéciale de l'infirmité innée sera déterminée en une certaine mesure par les conditions extérieures de la vie ; nous devons toujours tenir compic du dehors aussi bien que du dedans. Si une personne a hérilo d'une constitution générale faible, si les circonstances de la \ w imposent une grande fatigue à son cerveau et à son sysièinc nerveux, il est probable qu'elle souffrira de quelque trouble mental ou nerveux. L'homme par exemple qui a des responsabilités qu'il se sent incapable de supporter, ou qui a des embarras pécuniaires ou des troubles domestiques, ou bien une femme pour qui la vie devient par le fait d'un indigne mari un cercle journalier de souffrances terribles, trahiront un

CAUSES DE LA FOLIE, MOYENS DE LA PRÉVENIR iSS

manque de force de' réserve consliliitionnelle par rallération de l'organe qui supporte la fatigue.

Il est naturel de ressentir de la sympathie pour les fous, quand on voit comment une nature fine et sensible a été brisée sous le poids des rudes expériences de la vie, comment les pensées d'une autre ont quitté les voies battues pour jeter un éclat scientifique brillant, et quand on voit l'esprit d'enthousiasme qui anime une troisième; mais, en sympathisant avec leurs souffrances et leur destinée, on doit avouer que leur chute indique une faiblesse et qu'ils ont succombé parce qu'il était juste qu'ils succombassent. Bien qu'il soit affligeant de voir une personne tomber et se casser le cou, ce serait peut-être une chose plus affligeante encore si la loi de la gravitation était suspendue pour un moment dans le but de sauver le cou de cette personne, et si l'univers allait à sa perte. Il est triste de contempler le spectacle de Lear devenu fou par l'ingratitude de ses filles, et poussant aux cieux sans pitié des lamentations séniles ; mais ce serait une chose encore plus triste, si un caractère si faible, une prudence si petite, une volonté si peu ferme s'étaient termines par une vieillesse prospère et paisible. Le but du développement de l'homme étant de le mettre en rapports de plus en. plus spéciaux et complexes avec le milieu social et physique par une observation intelligente des lois qui règlent ces rapports, et par une adaptation correspondante de sa part, il doit tomber, s'il est incapable, par suite d'une faiblesse héréditaire ou pour une autre cause de soutenir la lutte qui lui est imposée, de même qu'une plante délicate doit sécher et mourir dans un sol pauvre où des plantes plus robustes sont en compétition avec elle. Il est vrai qu'il peut tomber également tout en «'étant pas faible, s'il est malheureux : car, de môme qu'une graine peut être aussi bonne et aussi vigoureuse qu'une autre et cependant périr si elle tombe sur une terre stérile, de même un homme fort peut avoir la malchance de rencontrer des circonstances mauvaises contre lesquelles il lutte en vain. L'observateur bienveillant peut regretter qu'il n'ait pas trouvé des temps meilleurs et un milieu plus doux; mais il est inutile de s'en fâcher; il a passé comme un être avorté, et il doit être

rangé parmi ces germes innombrables que la nature répand avec une profusion extrême et qui n'arrivent jamais à se développer.

En un sens, on peut se consoler et être intellectuellement heureux que des chutes se produisent; car, si les faibles n'étaient pas vaincus dans le combat pour la vie, ce serait parce que les forts, soutenant leurs infirmités, n'useraient pas de leurs forces et priveraient ainsi le monde des avantages, — auxquels il a droit — de la mise en œuvre de leur puissance supérieure. Une augmentation des maladies mentales dans un pays n'indique pas nécessairement la dégénérescence du peuple; la possibilité de développement et la possibilité de dégénération étant corrélatives, de même que la hauteur et la profondeur sont égales et opposées, il est facile de comprendre que, lorsque le progrès est actif, une action rétrograde peut l'accompagner et que la folie peut être fa perte de l'individu au profit de la race — une raison morte renversée par un développement mental vigoureux — un mal apparent qui n'est qu'une phase vers un bien plus élevé. L'homme s'élève en humanisation au prix de son espèce; il s'élève sur la ruine des races qui se sont succédé avant lui, et il serait aussi absurde de se lamenter sur la disparition de nations autrefois puissantes dont on ne connaît plus la place aujourd'hui que de se lamenter sur la décadence mentale qui est corrélative du progrès mental.

En voilà assez sur les causes éloignées et prédisposantes de la folie. Il reste à étudier les causes directes ou immédiates des défauts ou des altérations des centres supérieurs de l'intelligence. Il sera bon, dans un but surtout scientifique, de les grouper comme cela a été fait pour les troubles des centres sensorio-moteurs et spinaux \ c'est-à-dire d'étudier les causes de la folie d'un point de vue pathologique.

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