Traitr- des maladies mentales, par iMarcc
plus minutieux. Qui peut dire la nature de ces activités moléculaires cachées qui sont les causes directes de nos différentes sensations de goût et d'odorat? Si nous pouvions apprendre quelle est la nature intime de ces opérations, nous pourrions peut-être arriver à la connaissance de la constitution intime de corps dont nous avons à peine une notion; et, en fait, il ne semble pas impossible qu'avec la culture scientifique et le développement des sens du goût et de l'odorat, tels qu'ils existent pour la vue, l'ouïe et le toucher, nous ne puissions arriver à connaître quelques recessus intimes de la nature.
Une seconde raison qui fait qu'il peut y avoir des modifications nombreuses et graves des tissus nerveux que l'on ne peut reconnaître, c'est la complexité infinie et la délicatesse exquise des couches corticales des hémisphères. Il est incontestable que plusieurs routes physiques de fonctions nerveuses peuvent être obstruées dans les centres supérieurs sans que nous en sachions rien, car c'est depuis hier pour ainsi dire que l'on a pu réussir, après des recherches infiniment patientes, à démontrer la communication directe qui existe entre les cellules nerveuses et entre les fibres et les cellules nerveuses. L'oblitération de ces communications physiques dans les centres supérieurs peut rendre impossibles certaines associations d'idées ou empêcher le passage de l'activité d'une idée par une fibre efférente, c'est-à-dire empêcher une fonction particulière et l'expression de l'esprit. Les circonvolutions étant formées de diverses couches délicates superposées, il est naturel de supposer que le défaut d'intelligence dans l'idiotie peut être dù à un défaut de développement, à une absence complète de l'une ou l'autre de ces couches supérieures que l'on croit être Torgane des fonctions les plus abstraites de l'esprit.
Troisièmement, on doit admettre que, tout défaut de structure physique mis à part, les plus grands troubles de fomtions peuvent être dus à des changements chimiques dans la constitution complexe des éléments nerveux, changements qiu dans l'état actuel de nos connaissances sont encore phis obscurs (pie les changements physiques. Examinez les cellules d'un cerveau humain après un jour de grande activité mentale
el après une bonne nuit de repos; quelle différence Irouverezvous? aucune; et cependant il y a une différence entre une décomposition et une recomposition des éléments nerveux, entre une capacité et une incapacité de fonction.
Il est donc hors de doute qu'il peut y avoir des modifications des molécules polaires des éléments nerveux, des changements dans la composition chimique, des défauts dans la constitution physique des centres nerveux, qui nous sont entièrement cachés, qui n'en modifient pas moins la fonction et qui sont attestés par les troubles qu'ils déterminent. De même qu'une sensibilité et une motihté défectueuses trahissent un défaut des centres moteurs et sensoriels, de même un défaut d'intelligence annonce un défaut des centres de l'esprit.
C'est une conclusion que nous devons retenir quand nous méditons sur les conditions physiques inconnues d'une prédisposition héréditaire à la folie. Affirmer que tous les hommes naissent égaux, comme on le fait quelquefois inconsidérément, c'est énoncer en peu de mots une proposition aussi fausse que possible. Il y a une aussi grande variété d'esprit qu'il y a des variétés de figures et de voix ; et de même que deux figures ou deux voix ne se ressemblent jamais exactement, jamais deux esprits ne sont la contre-partie l'un de Tautre. Chaque personne a une certaine individuahté, certains traits, certaine disposition caractéristique qui nous permettent de la distinguer d'une autre personne qui peut lui ressembler beaucoup, et je prétends que chaque caractère spécial qui se manifeste extérieurement est représenté intérieurement dans les centres nerveux, que c'est le signe extérieur et visible d'une constitution intérieure et invisible des tissus nerveux. Les hommes diffèrent grandement et par la capacité originelle et par la qualité de leur cerveau ; il y a une continuité d'intelligence entre le génie le plus élevé et la stupidité la plus basse, les hommes distingués se mettant autant au-dessus du niveau moyen que les idiots s'abaissent au-dessous. Quelques personnes possèdenten puissance un développement élevé et varié, tandis que d'autres ont une incapacité innée de tout développement. Il y a des différences manifestes dans les fonctions fondamentales de réception
et de rétention; chez quelques-uns, la réaction mentale aux impressions est lente et incomplète, et ces personnes sans être idiotes sont lentes à comprendre et stupides; chez d'autres, la réaction, sans être rapide est complète, et la rétention des idées se fait solidement, bien quel^l'acquisilion soit lente; chez d'autres encore, la réaction est rapide et énergique bien qu'ils soient rapides à apercevoir les idées qui se retiennent difficilement et s'évanouissent pour ainsi dire; tandis que chez d'autres enfin, il existe entre rinterne et l'exlerne un équilibre qui fait que la réaction est exactement adaptée à l'impression et que l'assimilation consécutive est très complète. Ces différences naturelles dans la réception des impressions existent également dans les processus ultérieurs de la digestion et de la combinaison des idées qui dans le progrès du développement mental suivent la perception concrète. Il est donc aisé de voir que nous avons, de par la nature, toutes sortes de différences dans la qualité de l'esprit et dans le degré de sa capacité à raisonner, et que c'est une erreur aussi grossière d'accorder à tout le monde une certaine puissance mentale d'un caractère uniforme que de lui accorder la puissance d'une certaine stature corporelle déterminée.
Vue sous son aspect physique, comme elle doit l'être, une prédisposition à la folie signifie un défaut ou une altération dans la constitution ou la composition de l'élément nerveux qui fonctionne comme esprit; il y a une instabilité de composition organique qui est le résultat direct de certains antécédents physiques défavorables. La métamorphose rétrograde de l'esprit qui se manifeste dans les difi'érentes formes de folie, et qui peut aboutir à son extinction dans la démence complète, est la conséquence physique de l'elTct caché. Si j'ai tant insisté, c'est pour montrer que la structure physique de l'organisation mentale contient dans sa nature et manifeste par ses fonctions l'espèce d'activité qui a déterminé sa formation, et je désire faire remarquer maintenant d'une façon toute particulière que la structure nerveuse défectueuse d'une prédisposition à la folie est un exemple de cette vérité. Elle doit sa nature instable à la conduite instable et irrégulière des parents ou de leurs
ancêtres; elle est la matérialisation du passé et contient en puissance les irrégularités de l'avenir. Il est facile de montrer d'une part le tissu nerveux du cerveau d'un idiot stérile et d'autre part celui du philosophe, et de soutenir que leur tissu nerveux est constitué de la même manière, comme il paraît l'être; mais, tant que nous n'aurons pas une connaissance exacte de la constitution des éléments nerveux, une telle assertion reste indémontrable, et, quand les etFets fonctionnels sont si différents dans les deux cas, on a de bonnes raisons pour la contredire.
La conclusion à laquelle nous arrivons donc, c'est qu'un individu qui, en raison d'une mauvaise origine, naît avec une prédisposition à la foHe, a une constitution nerveuse innée, qui, quel que soit le nom qu'on lui donne, est instable, défectueuse, et le rend incapable de supporter l'adversité. En d'autres mots, cet homme a ce que j'ai appelé un tempérament de fou. Si l'on trouvait bon de donner un nom à ce tempérament ou à cette diathèse, comme en algèbre nous nous servons d'une lettre pour représenter une quantité inconnue, on pourrait la décrire sous le nom de diathèse spasmodique ou de névrose spasmodique, ces noms exprimant bien un des caractères essentiels du tempérament, c'est-à-dire le manque d'équilibre entre les différents centres nerveux, leur tendance à l'incoordination. Il y a une instabilité inhérente aux éléments nerveux qui fait que la réaction mutuelle des centres nerveux dans leurs fonctionnements supérieurs ne se produit point convenablement, et qu'une coordination de fonctions se trouve remplacée par une action indépendante, irrégulière et sans but. Dans toutes circonstances, l'individu est sujet à des écarts de pensée étranges et fantastiques, à des caprices de sentiment, à des actes excentriques ou extravagants, et, sous la pression de conditions extraordinaires il peut devenir la victime d'un effondrement complet de son équilibre mental ; il y a pour ainsi dire une perte de la faculté de contrôle personnel dans les centres nerveux, une incapacité de calme, et l'énergie se perd dans des décharges explosives qui, comme l'action impulsive de l'homme passionné dénotent assurément une faiblesse irritable. Car là, comme ajl-
leurs, la coordination de fonctions signifie une puissance, acquiseou innée, et marque une supériorité de développement organique; la direction de soi-même étant une puissance plus grande que l'abandon de soi-même.
N'est-il pas clair qu'il est impossible de rendre justice à un individu sain ou fou, si on le considère comme un fait isolé? Au-dessous de son activité consciente et de sa réflexion, il y a la nature innée inconsciente qui se mêle toujours aux événements de la vie, la spontanéité d'où partent les sources du désir et les impulsions aux actes, car le conscient et l'inconscient, comme la cliaîne et la trame, constituent le tissu de la vie. Personne, quelle que soit sa patience, son aptitude à dissimuler et son habilité aux réticences, ne peut toujours se cacher et se déguiser lui-même; en dépit d'un art consommé, sa nature réelle se révèle constamment par des signes légers et passagers, dont il est lui-même insconscient, dans les mouvements du rôle qu'il joue; et il échappe au masque de l'hypocrisie dans les pulsations les plus intimes de sa vie. La nature innée constitue le fondement sur lequel doivent reposer toutes les acquisitions du développement; c'est le substratum dans lequel tous les phénomènes conscients de l'esprit ont leurs racines. Quand elle est réellement mauvaise , aucun effort systématique ne peut réussir à contrebalancer entièrement ses défauts. Si l'on essaye d'édifier une culture large, rigoureuse et complète sur les fondements pourris qu'implique une tache héréditaire ' de l'élément nerveux, quelque chose manquera, une crevasse de la construction trahira l'instabilité de ses fondements, même si tout l'édifice ne tombe pas dans une ruine épouvantable. Toute philosophie de l'esprit qui ne note pas les fondements du caractère et qui néglige les différences importantes de la nature individuelle ne réfléchit pas exactement les faits, et elle ne doit être que provisoire et transitoire. Elle est coupable de la même erreur que celle dans laquelle tombe la psychologie de l'observation intérieure, quand elle isole un état particulier de l'esprit et déclare la volonté libre, en négligeant les conditions dont elle dépend, en isolant l'individu et en oubliant qu'il n'est qu'un anneau dans la longue chaîne de l'évolution organique de la nature ;
elle le tranforme en une entité abstraite et impossible, et souvent juge ses actes avec un jugement injuste.
J'ai ici la mauvaise chance de paraître en contradiction avec un penseur aussi lucide et aussi sobre que Locke, qui, tout en admettant que les facultés naturelles sont de grands présents, déclare que les habitudes acquises ont iplus de valeur, et que beaucoup de propriétés excellentes qui paraissent naturelles sont le produit de l'exercice, si on les examine de plus près. » Les défauts et les faiblesses de l'entendement des hommes, dit-il, viennent de ce qu'ils n'ont pas fait un bon usage de leur esprit. On accuse souvent le défaut de facultés, quand la faute est dans une mauvaise culture de ces facultés. » Sans aucun doute il en est ainsi ; en même temps, il est certain qu'il y a souvent un défaut de facultés dont aucune éducation ne peut rien faire et que la ressource de l'éducation est dans la possession des dons naturels de la nature. Si la nature d'un homme a un vice radical, il ne peut pas plus s'en débarrasser par l'éducation que l'idiot, dont le manque de facultés est incontestable, ne peut élever son intelligence au niveau moyen avec beaucoup d'études, ou qu'un petit homme ne peut, en y pensant beaucoup, ajouter une coudée à sa taille. Des habitudes acquises peuvent compenser des défauts naturels ; mais le malheur veut qu'avec ces défauts on soit entièrement incapable d'acquérir les habitudes; de plus, des qualités supérieures ne peuvent s'édifier que sur des fondements correspondants.
2" Quantité, qualité et distribution du sang. — La substance grise du cerveau, et surtout les couches corticales des hémisphères sont très riches en vaisseaux sanguins, môme en comparaison delà vascularisation déjà abondante des centres médullaires. Un cinquième de toute la masse sanguine passe par la tête. Les centres de l'idéation ont besoin pour remplir leursfonctions d'un renouvellement rapide du sang artériel, d'un échange actif entre le sang et leurs éléments. Gomme je l'ai déjà dit, la vie d'une cellule nerveuse peut être considérée comme une métastase continuelle ; sa substance se décompose durant la période d'activité et se recompose durant le repos, et le sang est l'agent qui lui fournit ce qui lui manque et qui em-
porte ce qui est inutile après la fonction. Par suite, la quantité et la qualité du sang qui circule dans lesicentres supérieurs doivent affecter leurs fonctions d'une manière importante, comme on doit s'en rendre compte si l'on considère que ce sont les éléments les plus sensibles du corps à ce point de vue. Quand le chimiste le plus liabile est incapable de découvrir quoi que ce soit d'anormal dans un appartement où sont réunies beaucoup de personnes, une femme délicate prend un mal de tête et s'évanouit. Si l'on inspire, comme on le fait pour le chloroforme, un mélange déterminé d'air et d'acide carbonique, ce mélange agit comme anesthésique et paralyse la conscience ; et, si le sang est chargé d'une dose trop forte de gjiz, les éléments nerveux sont suffoqués sur-le-champ.
Quand la circulation d'un sang pur se fait rapidement dans les centres cérébraux supérieurs, il se produit un échange rapide entre le sang et les cellules nerveuses, et l'excitation des idées se fait avec vivacité. L'effet d'une pensée active est de produire cette activité de la circulation, qui est en revanche la condition nécessaire de la continuité de la fonction active. Mais, quand la détermination naturelle de sang dégénère en une stase ou en une congestion plus ou moins grande, comme cela se produit aisément quand l'activité intellectuelle est trop prolongée ou quand la congestion se fait d'une autre manière, on devient incapable de penser; la torpeur et la confusion des idées, la dépression et l'irritabilité, le vertige, les troubles de la vue et de l'ouïe, le délire et les convulsions dans les cas graves, témoignent d'une condition morbide des choses. Il est frappant de voir jusqu'à quel point une légère congestion du cerveau rend une personne incapable d'activité mentale et amène la prostration complète d'un homme fort. Une stagnation afiligeante des idées accompagne la stagnation du sang; et l'individu, auparavant si fort et si contiant en lui-môme, montre par sa frayeur à quel léger fil est suspendu tout l'échafaudage de son intelligence. Si l'état morbide, au lieu de rester passif ou de disparaître, devient actif, comme cela se passe dans les cas d'inflammation, les fonctions cérébrales dégénèrent et deviennent irregulières ; la coordination se perd, comme elle se perd dans
la moelle épinière dans les mêmes conditions, et un délire sauvage et incohérent atteste 4'action indépendante et pour ainsi dire convulsive des différentes cellules; les idées délirantes sont dans les centres nerveux l'expression d'une condition de choses qui est la contre-partie de ce qui se traduit dans les centres moteurs par des mouvements spasmodiques ou des convulsions. La destruction de la coordination des fonctions, c'est l'abolition de la volonté ; et ces actes dangereux et sans but que le délirant accomplit lui sont dictés par les idées morbides qui s'éveillent sous l'influence d'une condition physique anormale. Quelques écrivains ont parlé à la légère de cette activité dégénérée dans ses premières périodes comme d'une augmentation de l'activité mentale, comme s'ils appelaient l'inflammation active une augmentation de l'action vitale. C'est comme si l'on faisait des convulsions un signe de force, ou d'un récit d'un idiot l'indice d'une haute activité mentale sous prétexte qu'il est plein de bruit et de furie, quoique sans signification.
Le docteur MasonCox a fait remarquer depuis longtemps que les pulsations des artères radiales et carotides différaient quelquefois l'une de l'autre chez le fou, que le pouls radial était mou et faible, — carie pouls est rarement affecté au poignet même dans la foUe active, — tandis que le pouls carotidien était plein et dur ; et le docteur Burrows, qui a également appelé l'attention sur les irrégularités et les inégalités de la circulation artérielle, a noté que les deux carotides peuvent différer l'une de l'autre ou différer toutes les deux des autres artères. Il n'est pas sans intérêt, au point de vue de l'influence de la distribution sanguine au cerveau, de noter qu'une attaque de fièvre peut redonner au cerveau affaibli par une folie chronique un reste de vigueur et une reprise de ses fonctions ; les malades, même dans une période avancée de leur maladie, peuvent devenir tout à fait raisonnables pendant le temps que dure la fièvre; mais il y a une rechute quand la fièvre cesse; de même, un malade atteint de démence, qui ne montre habituellement aucune lueur d'intelligence, peut dans ces conditions arriver à une certaine activité mentale ^
1. Divers auteurs ont rapporté des exemples du retour temporaire des fouctions cérébrales peudaut la fièvre, et ce sont des faits bien connus des
On a rapporté plusieurs cas où la folie a guéri à la suite d'une attaque intercurrente de fièvre typhoïde, de scarlatine ou de variole ; mais la règle, c'est que l'amélioration ou la modification de l'état mental, qui se produit ordinairement pendant la fièvre, disparaît en même temps que la fièvre. On peut supposer que l'excitation du cerveau, qui est la conséquence d'une circulation active, stimule les cellules nerveuses indolentes et épuisées, et leur redonne des forces, ou bien ouvre des voies d'association obstruées; de même que l'excitation de l'alcool ramène les idées oubliées dans un cerveau sain et active leurs associations. S'il en est ainsi, c'est une preuve intéressante que les cellules nerveuses et les voies de l'association normale ne sont pas si altérées qu'elles soient incapables de restauration même dans la folie avancée; les premières sont assoupies et les secondes obstruées, pour ainsi dire; mais la continuité du tissu est conservée, et les unes et les autres peuvent rentrer en action quand elles sont ranimées par une forte excitaton appropriée.
Depuis Hippocrate, on sait que, lorsqu'il y a trop peu de sang dans le cerveau, les symptômes ressemblent à ceux qui sont produits par la congestion : de la douleur de tête et des vertiges, de la torpeur mentale et de la confusion des idées, des affections des sens et du mouvement, et, dans les cas graves, des convulsions et du délire se produisent à la suite de l'anémie cérébrale aussi
médecins aliénistes; l'exemple suivant peut suffire : « Le cas suivant, qiii m'a été rapporté par im médecin de mes amis, servira à démontrer que même dans l'idiotie l'esprit est plutôt suspendu que détruit. Une jeune femme qui avait été employée comme domestique par le père du médecin qui était alors enfant, devint folle et bientôt toml)a dans un état d'idiotie (démence) complète. Elle resta dans cet état pendant plusieurs années, jusqu'à un moment où elle devint malade du typhus ; à ce moment, mon ami eut à lui donner ses soins. Il fut surpris de voir que le développement de son intelligence suivait les progrès de la fièvre. Durant cette période de la fièvre où les autres malades délirent, elle fut entièrement raisonnable. Elle reconnut dans son médecin le fils de son vieux maître, qu'elle avait connu il y avait si longtemps; et elle put rapporter plusieurs détails concernant sa famille, ainsi que d'autres détails concernant sou enfance. .Mais, hélas! ce ne fut qu'un éclair de raison ; quand la fièvre diminua, les nuages enveloppèrent de nouveau son esprit, elle retoml)a dans son déplorable état antérieur et y resta jusqu'à sa mort qui arriva quelques années après. » {ncscription of thc Retrcat near York, p. 131, par Samuel Tuke, 1813, voir aussi le Journal of mental science, juillet 1872.)
bien cfu'à la suite de la [congesiion. Dans les deux cas, il y a une gêne de la nutrition de cellules nerveuses qui sont les agents des fonctions cérébrales.: et la plupart des effets sont semblables bien que les causes paraissent si différentes. Les causes intimes ne sont pas si différentes qu'elles le paraissent, si nous analysons les conditions qu'impliquent les termes anémie et congestion. Dans ces échanges continuels entre l'élément organique et le sang, par lesquels se font la réparation matérielle et l'enlèvement des produits inutiles, le résultat est le même, que les déchets ne soient pas enlevés et que les matériaux ne soient pas fournis, par suite de la stase congestive du sang ou d'une circulation insuffisante; il importe peu aux habitants que la rue soit encombrée ou que son entrée soit obstruée, tant que la circulation n'est pas libre.
Si on lie les carotides d'un chien et si l'on comprime ses artères vertébrales, comme l'a fait sir A. Cooper, les fonctions du cerveau sont complètement supendues : l'animal tombe dans un coma profond, la respiration s'arrête au bout de quelques minutes, et la mort est apparente. Mais, si l'on cesse de comprimer les vertébrales, les manifestations de la vie reparaissent, et l'animal recouvre rapidement l'intégrité de ses fonctions cérébrales. De même, le sommeil peut être produit chez l'homme par une forte pression sur les carotides au niveau du cou; et, si nous pouvions en croire l'autorité des anciens écrivains sur la fohe, une pareille compression a pu suspendre parfois l'excitation mentale et rétablir l'intelligence. Dans la mélancohe et dans la démence, les mains froides et livides, et la peau presque insensible indiquent très nettement un ralentissement de la circulation ; cl il est clair que, si la circulation cérébrale est dans le même état de faiblesse, nous avons là une raison suffisante des symptômes mentaux. Les égarements de l'esprit qui précèdent immédiatement le sommeil, le délire qui se produit parfois au moment où s'établit la convalescence, l'angoisse du mélancolique au moment du réveil, sont peut-être dus pour une part à la diminution de l'afflux sanguin au cerveau. L'irrégularité de la circulation sanguine avec ses conséquences sur l'action nutritive amèneraient une condition du cerveau comparable à
ce que nous appelons Virritation dans les autres organes. Sans être une véritable inflammation, elle est marquée par une impressionnabilité excessive, par une diminution de l'énergie fonctionnelle et par une excitabilité qui se pervertit aisément; c'est, dans les centres supérieurs, la contre-partie exacte d'une condition semblable des centres moteurs et sensoriels, produite sous l'influence des mêmes causes et qui se manifeste par ces troubles de la sensation et du mouvement que l'on désigne sous les noms d'hyperesthésie et d'hyperkinésie.
Des irrégularités temporaires dans la circulation sanguine dans les centres supérieurs peuvent disparaître, et disparaissent souvent en effet, sans laisser aucune trace de leur passage; mais quand elles reviennent fréquemment^ qu'elles durent plus longtemps, leur disparition n'amène aucunement la disparition complète du mal; l'effet est devenu une cause qui continue d'agir après que la cause primitive a été supprimée, et un désordre mental permanent peut s'établir ainsi. Dès que l'habitude de l'action morbide s'est fixée sur un point, elle continue sous de meilleurs auspices, aussi bien que l'action physiologique normale. Il est donc toujours important de remarquer à temps les premiers avis que l'action morbide donne de sa présence ; mais c'est d'une importance capitale quand il s'agit d'un élément organique aussi susceptible et aussi exquis que l'élément nerveux.
On s'est demandé si dans la plupart des cas de dérangement mental, où l'on avait des raisons de suspecter un trouble vasculaire, il ne s'agissait pas plutôt d'irrégularités locales que d'irrégularités générales de la circulation. Nous connaissons encore si peu exactement la physiologie intime du système vaso-moteur que nous ne pouvons deviner le caractère précis et le mécanisme de ces irrégularités locales; mais nous en savons assez pour être certains de la grande puissance et des fonctions importantes du système vaso-moteur dans l'économie. Des causes mentales peuvent sans doute les produire, et il est probable que toutes les émotions vives s'accompagnent de modifications circulatoires dues à l'inhibition vaso-motrice, et que ces troubles vasculaires peuvent se produire dans le cerveau,
comme la rougeur se produit sur le front, sur la face et le cou, ou comme le relâchement des sphincters se produit parfois sousTinfluence de la crainte. Ces troubles de la circulation cérébrale réagissent sur l'innervation des centres du cœur et des gros vaisseaux qui sont situés dans la moelle allongée, et affectent ainsi le pouls d'une manière secondaire. Dans la mélancohe, par exemple, on note parfois un pouls lent, irrégulier et intermittent, tandis que le malade est déprimé, anxieux, sous le coup de l'appréhension; et le pouls redevient plein, régulier et rapide si l'angoisse et la crainte se dissipent. Des maladies primitives graves du cerveau agissent probablement sur le pouls par le même mécanisme, car un pouls à 68, vif, saccadé, sans véritable intermittence, mais irrégulier, tantôt plus lent, tantôt plus rapide, sans régularité dans ses irrégularités, est considéré comme indiquant une maladie cérébrale. Les troubles abdominaux affectent aussi d'une manière grave les centres vaso-moteurs du cerveau; une expérience de Goltz est instructive à ce point de vue. Si l'on donne des coups secs sur l'abdomen d'une grenouille dont on a préalablement mis à nu le cœur et les gros vaisseaux, on voit qu'après un ou deux coups le cœur s'arrête et recommence à battre après une courte pose. En même temps, les vaisseaux de l'abdomen, surtout les veines, se dilatent largement. Les chocs irritent les nerfs mésentériques, et l'impression se transmet par leur intermédiaire aux centres d'arrêt situés dans la moelle allongée ; et la conséquence en est d'abord l'arrêt du cœur, et ensuite des centres vaso-moteurs des vaisseaux intestinaux. Qui peut -empêcher que le désordre d'un organe abdominal ne produise de la même manière un trouble de la circulation locale dans le cerveau? Nous savons qu'il peut produire une condition favorable de certains modes émotionnels, et nous supposons que ces états doivent s'accompagner de changements vasculaires. Plus nous les examinons attentivement, plus il paraît clair que les phénomènes de toute l'économie mentale et corporelle forment un cercle d'opérations qui travaillent simultanément et qui réagissent toujours l'un sur l'autre.
Un sang vicié agit rapidement sur les fonctions des centres
cérébraux supérieurs. L'alcool fournit un des exemples les plus simples des troubles mentaux que produit une substance étrangère introduite dans le sang. Là, chaque phase d'une folie artificielle succède à l'autre dans un court espace de temps, et nous avons l'extrait, la chronique abrégée, de l'histoire de la folie. Le premier effet de l'alcool, c'est de produire une excitation agréable, un courant actif d'idées et une activité générale de l'esprit, — condition qui rappelle celle qui précède parfois une attaque de manie; il se produit ensuite, comme dans la folie, des troubles sensoriels et moteurs et une excitation automique des idées qui les éveille, les amène sans ordre à la suite les unes des autres, de sorte qu'il y a plus ou moins d'incohérence dans les pensées et dans le langage, et en même temps la passion s'excite aisément et prend différentes formes suivant le tempérament individuel; au bout d'un certain temps, plus ou moins long, une période de dépression et de mélancolie succède à la phase précédente, de même que les convulsions laissent la place à la paralysie ; la dernière scène est une scène de démence et de stupeur. Les différentes phases du désordre mental sont resserrées dans une courte période de temps, parce que l'action du poison est rapide et transitoire; mais nous n'avons qu'à prolonger l'action du poison pendant des années, comme les buveurs le font, et nous aurons une folie chronique ■et durable, où les scènes précédentes se suivent plus lentement. Or, si la mort met un terme à la carrière de l'individu, arrête le développement complet de la tragédie pendant sa vie, nous pouvons encore la voir se dérouler dans la vie de ses descendants, puisque l'ivrognerie des parents aboutit quelquefois à la folie chez les enfants qui, si rien ne s'y oppose, suivent le cours de dégénérescence que j'ai déjà décrit. II est bon de noter de quelle manière différente l'alcool affecte les individus suivant leurs tempéraments, vu qu'il dénote leur nature réelle inconsciente : de l'un il fait un maniaque furieux, de l'autre un mélancolique; d'un troisième il fait un être stupide et lourd. Il en esl ■de même pour la folie, quelle que soit sa cause; la constitution individuelle ou le tempérament, plutôt que la cause immédiate de la maladie, déterminent la forme (Je la folie. Une pathologie
différentielle exacte impliquerait la connaissance si difficile de ce qui constitue le tempérament individuel.
D'autres poisons que l'alcool, l'opium, la belladone, le haschich, excitent et finalement modifient les fonctions des centres nerveux supérieurs. Il est intéressant de, remarquer que les différents centres nerveux du corps montrent des affinités électives pour certains poisons. Aussi les centres moteurs de la moelle épinière ont une affinité élective pour la strychnine, qui De parait pas intéresser les centres supérieurs ; la belladone, d'autre part, déprime plutôt l'activité spinale, mais agit activement sur les centres de la conscience et donne lieu, à un certain moment de son action, à un délire caractérisé par des hallucinations et des illusions; et le chanvre indien paraît agir surtout les centres sensoriels, en produisant des hallucinations remarquables. Les affinités électives des substances médicamenteuses sont une preuve, en un certain sens, qu'il y a des différences intimes et importantes dans la constitution ou la composition des différents centres nerveux, bien que nous soyons incapables de les découvrir; et il se peut que dans ces différents effets des poisons sur le système nerveux nous ayons la promesse de moyens d'investigation précieux qui nous permettront d'en étudier la constitution. Bien que le retour rapide à l'état normal montre que les combinaisons qui se font entre les poisons et les éléments nerveux sont temporaires, on doit se graver dans l'esprit, comme pour l'alcool, que le système nerveux, qui est trop souvent exposé à leurs influences nocives, acquiert une disposition à un fonctionnement irrégulier et morbide, même quand ces poisons sont supprimés; de sorte qu'un trouble mental plus ou moins marqué succède quelquefois à l'abus prolongé que l'on en a fait; ils suffisent pour engendrer une dégénérescence qui se continue elle-même. La paralysie produite par le plomb et le mercure chez les ouvriers qui se sont exposés à leurs effets pernicieux, ainsi que la prostration mentale et l'imbécillité qui se montrent dans les cas les plus graves, sont de nouvelles preuves de l'action nocive sur les centres nerveux.de poisons qui peuvent être découverts dans les tissus et en être retirés, Maudsley.
Mais le sang peut être vicié en raison de quelque produit qui se fait en lui ou de la rétention de quelques substances qui auraient dù être excrétées. Sans qu'aucun changement se soit produit dans ses relations, un homme en viendra, par suite d'un excès de bile dans son sang, à regarder le présent et le futur sous les couleurs les plus sombres ; quelques heures suffiront pour que les choses lui paraissent toutes différentes, et au bout de quelques heures elles pourront lui apparaître de nouveau sous un aspect différent, et pendant ce temps il est la victime d'une humeur qu'il ne peut chasser. La philosophie ne peut guère lui servir, car il ne peut se délivrer de l'état du système nerveux qu'un sang impur a produit et qui est l'occasion de ses idées noires et de ses conceptions douloureuses. Si l'on porte cet état morbide du système nerveux à un degré plus grand de dépression et si on le fait durer, la véritable mélancolie de la folie se déclare. De même, la présence dans le sang d'un produit de nutrition incomplète donne lieu à une irritabilité de tempérament qu'aucun effort de contrôle ne peut supprimer, bien que l'on réussisse parfois à en dissimuler les manifestations. Le ton mental étant, comme on l'a déjà dit, l'expression d'une condition physique de l'élément nerveux, il est quelquefois en dehors de la direction consciente, de même que le délire et les convulsions d'un malade qui meurt d'urémie sont en dehors de sa volonté. Tous les auteurs qui ont écrit sur la goutte sont d'accord pour reconnaître que la suppression d'une attaque peut produire un désordre mental grave, et que la disparition subite d'un gonflement goutteux est parfois suivie d'un semblable désordre. Quand l'inflammation des articulations cesse, la manie goutteuse se produit quelquefois, caractérisée par des symptômes de manie aiguë, de la chaleur à la tête et de la fièvre; ces symptômes disparaissent dans les cas légers, mais dans les cas graves il peut y avoir inflammation des membranes, eflusion séreuse et coma. Lord Chatham, qui a été un si grand martyr de la maladie, a souffert pendant près de deux ans d'une attaque de mélancohe angoissante, dont il ne guérit qu'après une attaque de goutte ordinaire qui ne s'était pas produite pendant la durée de son désordre mental. La plupart des auteurs qui ont écrit
sur la folie et sur la goutte parlent de personnes sujettes à de fréquentes attaques de goutte et qui n'en avaient aucune pendant une attaque de folie.
Il est hors de doute que chaque degré d'altération mentale, depuis la mélancolie la plus légère jusqu'à la furie du délire le plus grand, peut être dû à la rétention dans le sang des matériaux de rebut des tissus; mais, comme nous ne savons encore presque rien de la nature de ces produits de rebut de la métamorphose rétrograde, et des différentes transformations qu'ils subissent dans le corps avant d'être éliminés, nous devons nous contenter, d'une proposition générale et nous mettre à l'étude rigoureuse des cas particuliers. Les irrégularités de la menstruation, qui sont si communes dans la folie, sont d'une grande importance à ce point de vue; le retour régulier de la fonction amène assez souvent la guérison, et d'autre part des paroxsymes d'épilepsie et de folie coïncident souvent avec la période menstruelle. Qu'il s'agisse d'une simple rétention dans le sang de ce qui devrait être excrété, ou que la sympathie nerveuse joue le plus grand rôle, je n'en sais rien ; mais il n'est pas douteux que la menstruation est souvent supprimée durant une attaque d'aliénation mentale, et qu'il y a des cas plus ou moins semblables au fait bien connu rapporté par Esquirol d'une jeune fille folle dont les règles cessèrent pendant quelque temps et qui guérit quand les règles revinrent.
Si l'on réfléchit que le sang est lui-même un liquide vivant et qui se développe, qu'avec une splendeur vivante il circule dans le corps, qu'il fournit aux divers tissus les matériaux de leur nutrition, qu'il en reçoit les produits de rebut pour les porter à d'autres points où ils doivent être employés ou excrétés il est clair que de nombreux changements se produisent contmuellementdanssa constitution et dans sa composition - et que son existence est une métastase continuelle. Il est ti-ès possible par suite, et il y en a des preuves partielles, qu'il y ait. des changements anormaux dans quelques-uns de ces processus si nombreux de sa vie et de son fonctionnement complexe tels ■qu'il puisse engendrer des produits nuisibles ou contraires -i h iiutrition des difterents tissus. Le sang lui-même peut ne pas
atteindre son complet développement, en raison de quelque défaut dans la fonction des glandes qui président à sa formation, ou, en clierchantla cause encore plus loin, en raison d'une nourriture insuffisante et des conditions malheureuses de la vie il se produit en conséquence une nutrition générale défectueuse, comme chezlesscrofuleux, elle système nerveuxpartage la délicatesse générale de la constitution; bien. qu'il soit très impressionnable etqu'il réagisse d'une manière violente, il est irritable, faible et facilement épuisé. La pauvreté du sang joue sans doute le même rôle important dans la production de la folie que celui qu'il joue dans la production des autres maladies nerveuses, telles que l'hystérie, la chorée, la névralgie et même l'épilepsie. Dans l'état connu sous le nom d'anémie, nous avons une altération reconnaissable du sang et des troubles nerveux consécutifs visibles; des maux de tête, des bourdonnements d'oreilles, des étincelles de lumière devant les yeux, des vertiges, peu de vivacité et une grande susceptibilité aux excitants émotionnels en révèlent les effets. L'épuisement produit par la lactation chez quelques femmes est une cause reconnue de troubles de l'esprit, et une grande perte de sang durant l'accouchement produit souvent une folie immédiate. Le déhre de la famine est probablement un déhre anémique; il est marqué au début par une prostration mentale et de l'imbécillité, puis par un délire maniaque accompagné parfois d'hallucination, et enfin par le coma et la mort avec ou sans convulsions.
Si nous pouvons reconnaître un mal aussi visible qu'une grande perte de sang ou une absence de fer dans le sang, il y a de bonnes raisons de supposer qu'il y a d'autres défauts dans sa constitution ou son développement que nous ne connaissons pas encore et qui cependant peuvent donner lieu à une dégénération nerveuse secondaire. C'est de cette manière probablement que les mauvaises conditions de l'existence — l'encombrement, le mauvais air, l'insuffisance de nourriture et delumière, l'intempérance, etc. — amônent^des défauts dans le développement nerveux, ou un arrêt de développement, et produisent ainsi une détérioration mentale aussi bien que physique de la race. La leucocijtliémie, Voxalurie et la phosphatiirie
sont des états de nutrition défectueuse dus à une digestion et à une assimilation imparfaite et dans lesquels les symptômes de dérangement mental sont communs et frappants. Les personnes atteintes d'oxalurie sont ordinairement déprimées, anxieuses,, pleines d'appréhension, liypocliondriaques, nerveuses et susceptibles; dans les phosphaturies, il y a ordinairement une grande irritabilité nerveuse; et le D'' Skae pensait qu'il y avait une forme de folie à type mélancolique qui était associée à chacune de ces conditions ou en dépendait directement. Je ne sais pas sous quel titre autre que l'altération du sang on pourrait mettre les troubles intellectuels qui s'observent dans la pellagre; car cette maladie est produite par du maïs et est caractérisée par une grande débilité corporelle et mentale. Les symptômes sont habituellement ceux de la mélancolie et de l'imbéciinté avec tendance au suicide ; quelquefois ce sont des symptômes de manie; et on a rapporté des cas où les malades éprouvaient une sensation désagréable en voyant ou touchant l'eau, à cause du vertige qui se produisait immédiatement.
Il est évident que les poisons morbides organiques, engendrés dans l'organisme ou venus du dehors, agissent de la manière la plus désastreuse sur les centres nerveux supérieurs. La force rapidement destructive de certains matériaux morbides produits par le sang ou introduits dans ce liquide se montre bien dans certains cas d'infection putride dans lesquels le malade meurt après une blessure ou une opération chirurgicale, avant d'avoir *u le temps d'en sentir les conséquences ultérieures, ou dans certains cas de typhus malin où le virus est directement fatal à l'élément nerveux, avant que la fièvre ait môme eu le temps de se développer. Il est probable que, lorsqu'un virus concentre produit ces résultats néfastes, il peut, quand il agit avec moins d'intensité, donner lieu à des dérangements nerveux.
Que les poisons organiques agissent d'une manière définie sur les éléments organiques et donnent lieu à des actions morbides définies, cela est prouvé par les symptômes constants de certaines maladies comme la syphihs et la variole. Maintenant, les lois générales qui se manifestent dans les actions des poisons morbicîes paraissent, pour la plupart, ressembler à celles qui gouvernent
^l'* PATHOLOGIE DE L'ESPRIT
l'action, des substances médicamenteuses ; et de même que le curare paralyse complètement les extrémités des nerfs moteurs sans affecter les muscles ou les nerfs sensoriels, sans loucher le cerveau, de même on peut concevoir qu'un virus organique ait une affinité prédominante pour un centre nerveux particulier et y accomplisse ses méfaits. Qu'il en soit ainsi ou non, nous pouvons remarquer que dans quelques conditions, naturelles ou acquises, du système nerveux, un poison agit sur lui d'une façon particulière et montre pour lui une affinité spéciale. Le virus syphilitique intéresse habituellement le système nerveux d'une manière plus ou moins grave, à une période ou à l'autre de son action ; mais, dans quelques cas, il parait s'attaquer directement au système nerveux, ou concentrer sur lui son action de manière à donner lieu à une manie aiguë dès la première période de son développement. Habituellement cependant, ce n'est que beaucoup plus tard que le cerveau est atteint, quand les gommes se forment à sa surface ou dans sa substance, et c'est alors que la démence peut se produire.
On a rapporté des cas où les troubles de l'intelligence ont paru êtreles symptômes intermittents de l'impaludisme ; au lieu des symptômes habituels de la fièvre intermittente, le malade a une folie intermittente à type régulièrement tierce ou quarte et peut être guéri par le traitement employé pour la fièvre intermittente Sydenham a observé et décrit une espèce de manie qui survint après une épidémie de fièvres intermittentes ; contrairement à toute autre espèce de folie, dit-il, elle ne cédait
1. Uu jeune homme qui habitait dans un district marécageux fut atteint, cinq fois, d'attaques de folie qui revenaient tous les deux jours. Les attaques commençaient par un sentiment indescriptible de douleur à la régiou' cardiaque, par de forts battements de cœur. C'était le point de départ du délire, qui s'évanouissait après un sommeil profond. Il fut guéri par le sulfate de quinine. — Un robuste paysan âgé de trente ans, qui n'avait jamais eu de fièvres quoiqu'il vécût dans un pays marécageux, devint subitement fou. Il se croyait Jésus-ChiMst, et ceux qui l'approchaient étaient des sorcières qui lui faisaient violence. Sa tête était chaude, ses yeux rouges et féroces, son pouls rapide et sa langue blanche. On lui coupa les cheveux, on lui appliqua de la glace sur la tête, et il guérit et pendant deux jours resta parfaitement lucide. Le quatrième jour cependant, exactement à la même heure, il eut une attaque semblable, puis uue troisième après trois auli'es jours. Il fut guéri par le sulfate de quinine. {Die Pathologie und Thérapie der psj/chischen Krankheiten, par Griesiuger.)
point aux saignées abondantes ou aux purgations ; de légères évacuations produisaient la rechute d'un convalescent, et les évacuations énergiques rendaient inévitablement le malade idiot et incurable.
Griesinger, ainsi que d'autres aliénistes, a- dirigé spécialement leur attention sur les cas où des troubles intellectuels se produisaient dans le cours d'un rhumatisme aigu, pendant que le gonflement des articulations disparaissait. Le malade cesse de se plaindre de' douleurs au niveau des articulations , mais en même temps il délire ; son excitation est intense, trop violente pour le laisser sensible aux impressions; il est envahi par la peur, et il voudrait se jeter parles fenêtres ou commettre sur lui-même quelque acte de violence. Quand l'excitation est passée, le malade tombe dans la torpeur et la confusion mentale; il est déprimé, taciturne ou soupçonneux. Des mouvements choréiques de tous les muscles volontaires, quelquefois violents, peuvent accompagner les symptômes mentaux et parfois sont suivis de paralysie temporaire. Mais il n'est pas certain cependant que le délire de cette sorte soit dû à l'action d'un .poison morbide ou autre; il peut être dii à une véritable interférence ou à ce que l'on appelle la métastase des maladies, ou à toute autre cause; car d'autres expériences nous ont appris qu'une action morbide existant en un point peut surmonter ou snspendre l'action morbide qui règne sur un autre point du corps, comme lorsqu'une attaque de folie suspend pendant le temps qu'elle dure le progrès de la phthisie ou empêche les paroxysmes de l'asthme, ou lorsqu'une violente attaque de manie occasionne la suppression d'un écoulement habituel.
Les virus des fièvres aiguës, du typhus, de la fièvre typhoïde, de la scarlatine, de la variole peuvent agir de la manière la plus positive sur les cellules nerveuses supérieures et donner lieu à de la torpeur mentale, à de la stupidité ou à un délire actif, et, s'ils n'agissent pas directement pour produire le délire au milieu de la fièvre, ils prédisposent parfois à la folie pendant le déclin de
la maladie aiguë, à une folie post-fébrile. Non seulement un poison morbide peut attaquer le système nerveux de cette façon, mais on doit savoir qu'un virus particulier peut produire ses elTets
(le la même manière que le thé et le café produisent l'insomnie, tandis que l'opium produit le sommeil.
L'effet le plus léger et le premier en date d'une altération du sang n'est pas un véritable délire ni une incohérence dépensée, mais un dérangement du ton mental. Des sensations de malaise singulier ou de dépression, d'irritabilité ou d'inquiétude témoignent d'une modification de l'état statique des éléments nerveux, et une grande disposition à une émotion pénible est le côté subjectif de cet état, la psychose, qui est l'expression des troubles de la névrilité. Son intensité peut avoir différents degrés, depuis la légère irritabilité de la tristesse qui accompagne la congestion hépatique, ou depuis l'irritabilité plus grande que la présence de l'urée dans le sang produit chez les individus goutteux, jusqu'à la dépression la plus profonde que l'on décrit sous le nom de mélancolie, ou jusqu'à cette dégénération active des fonctions que nous désignons sous le nom de manie. Bien qu"il puisse n'y avoir aucune illusion positive, les troubles émotionnels existant par eux-mêmes, les idées qui se produisent dans ces circonstances trahissent l'influence du sentiment morbide qui les affecte profondément; elles sont obscures, pénibles, ou, en un certain sens, ne représentent point clairement et fidèlement les circonstances externes. Le caractère morbide de la dépression réside non dans la dépression elle-même, qui serait naturelle ou normale si elle correspondait à des causes extérieures, mais dans son existence sans causes, dans le désaccord qui existe entre l'individu elles circonstances extérieures. Mais, comme c'est une disposition irrésistible de l'esprit de se représenter ses états de conscience comme les qualités des objets extérieurs, comme dans notre vie mentale nous projetons toujours extérieurement nos états subjectifs, il arrive ordinairement qu'au bout d'un certain temps la victime d'un trouble émotionnel produit par un état interne cherche au dehors une cause objective de son état et, quand elle croit la trouver, tombe dans l'illusion; elle est en désaccord avec l'extérieur; elle établit un équdibre entre elle-même et le dehors en créant des idées en harmonie avec sa vie interne. La forme que l'illusion prend peut être une condensation — ou une cristallisation naturelle
pour ainsi dire — de l'émotion particulière qui prédomine, et en pareil cas, le fait le plus trivial peut* être grandi par une émotion disproportionnée, ou bien la forme de l'illusion peut être suggérée, comme cela arrive souvent, par un événement important. Ce que nous avons à retenir au sujet delà nature organique de l'illusion, c'est que certains groupes d'idées ont pris l'habitude d'une certaine action morbide; que la commotion générale des éléments nerveux qui dénote le trouble émotionnel a abouti à une forme particulière d'action morbide, de même qu'une modification inflammatoire générale d'une partie de l'organisme amène dans ce point un développement morbide. Car, bien qu'un trouble émotionnel temporaire produit par un sang vicié puisse disparaître quand le sang se purifie, cependant la longue durée ou le retour fréquent de cette influence morbide aboutit inévitablement, dans les centres de l'idéation comme ailleurs, à une action morbide chronique qui, une fois établie, ne disparaît pas aisément,
'Nous pouvons comparer le développement d'une illusion au mode de production d'une idée générale. De même que l'idée générale se forme par l'assimilation des impressions semblables et par le rejet des idées diff"érentes, c'est-à-dire en répondant aux vibrations semblables et en négligant les vibrations dissemblables, de même dans le développement d'une illusion il y a une assimilation des impressions qui sont en harmonie avec elle, qui ont une affinité pour elles, tandis que celles qui sont en désaccord sont négligées. Il est inutile de combattre les illusions d'un fou; l'illusion a pris possession de la conscience, et il y a une discontinuité de fonctions entre elle et les choses environnantes ; le raisonnement n'a pas plus de prise sur elles que la nutrition des parties saines n'a d'influence sur une tumeur ou .sur un autre développement morbide. Mais l'influence graduelle de conditions favorables, — une atmosphère morale convenable, des distractions, des amusements divertissants, — une conduite raisonnable de la vie peuvent agir d'une manière inconsciente surl'organisation mentale altérée, jusqu'à ce que tout ce qui est en dehors du territoire morbide acquière assez de forces pour contrôler l'action morbide et la ramener
par degrés à la subordination aux lois des fonctions lucides. Alors la servitude semi-cataleptique de la conscience se relâche, et la discontinuité de fonction atteint son terme ; l'individu suspecte d'abord son illusion, puis en doute et finalement n'y croit plus.
Il semble, d'après ce que j'ai dit, que le premier effet de l'action chronique du sang impur, soit de produire un trouble général du tonus psychique, une émotion morbide indéfinie, et que l'etTet ultérieur de son action prolongée soit d'engendrer une certaine illusion chronique, une systématisation de l'action morbide. Mais un troisième" effet de son action plus aiguë, comme le témoignent les effets des fièvres aiguës et de certains poisons, c'est de produire un délire plus ou moins actif et une incohérence générale de la pensée : la circulation distribue le poison aux centres supérieurs, et le poison, agissant directement sur eux, éveille rapidement les idées sans ordre et sans cohérence : le délire n'est pas systématique, et l'on peut espérer qu'il disparaîtra. La production de ce délire dans la fièvre éclaircit plusieurs des phénomènes de la folie. D'abord il y a des pensées et des visions étranges, dont le malade reconnaît la fausseté , qu'il décrit et dont il sait le caractère, le fîo?i-se>is ; ^uh des conversations vagues que le malade peut abandonner si on lui parle, bien qu'il y revienne dès qu'il a répondu; des visions sur la réalité desquelles il est incertain, reconnaissant qu'elles sont fausses quand on le lui affirme, mais immédiatement après acceptant leur réalité; puis, à mesure que le désordre devient plus profond, un état de délire complet, dans lequel il ne peut distinguer le faux du réel, et dans lequel l'esprit est entièrement possédé par des images et des pensées fausses, qui ne sont point contrôlées par les impressions extérieures. C'est un fait singulier que, bien que ce déliré fébrile ressemble à la manie à beaucoup dépeints de vue quand on en analyse les phénomènes, et que son siège dans le cerveau doive être le même que celui de la manie, il ne se transforme jamais directement dans cette manie post-fébrile, qui se produit quelquefois pendant la convalescence. Le délire fébrile est très nettement un incident ou un attribut, pour ainsi dire, du processus morbide de la fièvre, se développant et disparaissant avec
elle, tandis que la manie post-fébrile est véritablement un dérangement de l'esprit auquel la fièvre n'a servi que de cause prédisposante puissante, comme toute autre maladie corporelle aurait pu le faire. On doit noter cependant qu'une idée fixe persiste parfois pendant longtemps après le délire général de la fièvre; prenez, par 'exemple, le cas du médecin qui, après une attaque de typhus, crut pendant six mois qu'il possédait une -maison de campagne et un cheval blanc qui n'avaient jamais existé que dans son imagination.
Il est nécessaire de comprendre clairement et [de bien se fixer dans l'esprit que le rapport entre les centres nerveux supérieurs et le sang est fondamentalement de même nature que le rapport qui existe entre les autres parties du corps et leur circulation, et que les phénomènes mentaux] altérés sont les exposants fonctionnels de l'action organique morbide. Si l'on saisit bien cette conception, comme on peut le faire en se rappelant le mode d'action nutritive des autres parties du corps, on se débarrasse de cette notion qui considère une illusion comme une ■entité abstraite, idéale, incompréhensible, se produisant nous ne savons pas comment, et nous la reconnaissons comme l'expression mentale d'une action morbide définie dans l'un ou l'autre des centres supérieurs ; une illusion n'est ni plus ni moins étonnante, par suite, que la persistance d'une action morbide dans tout autre organe. Si à un moment, lorsqu'il y a un défaut de nutrition du cerveau, quelque événement frappant, quelque choc produit une impression extraordinaire sur l'esprit et le force à une forme particulière d'activité, en d'autres mots accapare toute son énergie sur une réflexion triste, ou si les habitudes de pensées de l'individu sont celles d'un individu soupçonneux, vain ou d'un caractère désespérant, qu'y a-t-il de plus en accord avec l'analogie que de voir l'activité prédominante, temporaire ou habituelle, devenir une action morbide chronique, et finir par produire une illusion? Toute grande passion dans un esprit lucide amène des idées qui ont de l'affinité avec elle et qui tendent à l'entretenir; le mauvais œil de l'envie, l'œil vert de la jalousie ne voient que ce qui nourrit leur passion, et il est clair que l'exagération morbide de ce
processus naturel doit amener des illusions insensées dans un cerveau affaibli.
3° La sympatliie ou rirritation réflexe. — Comme tout autre centre nerveux, comme toute autre partie de l'organisme, les centres de Tidéation peuvent être modifiés par une irritation morbide venant d'un point éloigné du corps. Nous ne savons pas plus pourquoi ces effets morbides se produisent à un moment et pas à un autre, chez une personne et pas chez une autre, quand la cause de l'irritation paraît également forte et de même nature dans chaque cas, que nous ne pouvons expliquer pourquoi une plaie de la main ou d'une autre partie du corps se complique de tétanos dans un cas et évolue dans un autre cas sans amener aucune conséquence fâcheuse, ou pourquoi l'épilepsie est produite dans un cas par une irritation extérieure qui n'agit pas dans un autre cas. « La fièvre, le délire, les convulsions violentes, dit le Whytt, ont été produits par une épingle qui s'est arrêtée dans les parois de l'estomac; et des vers qui excitent l'estomac ou les intestins déterminent une variété étonnante de symptômes »
Hippocrate attribuait à la sympathie la production de certains désordres qui paraissaient n'avoir aucune autre cause que la maladie qui siégeait ailleurs dans le corps, et Arétée etGalien pensaient que l'esprit pouvait être dérangé par des maladies siégeant dans d'autres parties du corps que le cerveau. En somme, la sympathie était peut-être une aussi bonne explication de ces effets que la doctrine moderne de Vaction réflexe; car la doctrine d'une sympathie pathologique met mieux en lumière la vérité importante que l'organisme vivant n'est pas un simple mécanisme, mais une unité physiologique qui possède un consensus parfait et intime] de ses fonctions. Quand nous parlons d'action réflexe, ce que l'on entend par là habituellement, c'est le transport de l'excitation d'un nerf sensoriel à un nerf moteur; mais la réflexion peut se faire dans un sens opposé, du nerf moteur au nerf sensoriel, comme par exeni-
1. Ol/xcrva lions on thc Nature, Causes and Cure of 7iervous, hypochondriacal . or Ihjsiaic Disorders, par Robert WhyU, ITCu.
pie lorsqu'une douleur aiguë le long de la colonne vertébrale succède à une toux violente, ou lorsque l'on sent un chatouillement de la gorge après avoir parlé longtemps, ou lorsqu'une névralgie faciale est augmentée par un exercice musculaire K De plus, la réflexion peut se faire d'un nerf sensoriel à un nerf sensoriel : témoin la douleur du genou, qui est un symptôme d'une maladie de l'articulation coxo-fémorale ; la névralgie fa- ' ciale, qui est produite par des maux de dents; les maux de dents qui sont sentis dans le voisinage ou du côté opposé d'une dent malade. Ce sont là autant d'actions réflexes pathologiques et physiologiques que nous ferions bien, pour le moment, de réunir sous le terme général de sympathie.
Parmi beaucoup d'autres exemples que l'on pourrait citer pour éclaircir cette action pathologique, je prendrai le cas frappant rapporté par le baron Larrey. Il s'agit d'un soldat qui avait été blessé à l'abdomen et [qui avait une fistule s'ouvrant au côté droit et se dirigeant en dedans et à gauche. Si l'on introduisait une sonde par l'ouverture, et si l'on touchait les parties profondes, il survenait immédiatement de singulières attaques : d'abord, c'était, un sentiment de refroidissement et d'oppression, puis une contraction convulsive de l'abdomen et un spasme des membres; ensuite l'individu tombait dans une sorte de somnambulisme, parlant d'une manière incohérente, et cet état cessait au bout d'environ trente minutes pour être remplacé par une mélancolie qui lui était habituelle depuis l'époque de sa blessure. Larrey attribuait l'hypochondrie et les autres symptômes nerveux à la blessure que le plexus solaire avait pu recevoir de la balle. Les effets directs du système sympathique sur le cerveau, dont ce cas est un exemple frappant, Schrœder van der Kolk les a malheureusement vérifiés une fois par sa propre expérience Après de grandes fatigues mentales et mie constipation de quelques jours, il fut pris de fièvre et son médecin le jugeant nerveux, ne voulut autoriser aucune purgation. Au bout de deux jours de fièvre, des hallucinations de la vue se produi-