Moreau, Psychologie morbide, j). 313.
2. J'ai rapporlô un cas de folie morale chez une jeune fille dans mon ou- Yrage Crime et folie.
LA FOLIE CnEZ L'ENf ANT 307
L'altération spéciale de la sensibilité cutanée que l'on a signalée dans ces cas est pleine d'enseignements en ce qui concerne les troubles profonds et généraux de la sensibilité, les perversions de la sensibilité et l'impressionnabilité du système nerveux, qui se manifestent parla perversion de leurs affections ou de leurs haines, par leur incapacité de se mêler aux jeux ou aux travaiLX des autres enfants et par l'impossibilité de modifier lem- caractère par une discipline appropriée ; ils ne peuvent sentir les impressions aussi naturellement qu'ils le feraient, ils ne peuvent s'adapter aux conditions environnantes avec lesquelles ils se mettent en désaccord, et les affections perverties du moi se traduisent par des actes d'un caractère destructeur et sans signification. L'insensibilité de la peau est le signe extérieur et visible d'un défaut correspondant intérieur et invisible, comme cela existe dans l'idiotie.
Ces faits sont des exemples suffisants de cette forme de désordre mental que l'on observe dans l'enfance et qui se reconnaît beaucoup plus facilement chez les jeunes enfants que chez l'adulte, où elle peut être considérée comme un vice. Les actes de scélératesse précoce semblent si peu d'accord avec l'ingénuité de l'enfance qu'on les considère aisément comme anormaux et qu'on les rattache à la maladie. Cependant les appeler morbides, ce n'est pas les exphquer ni supprimer le besoin d'une explication. Celui qui considère ces actes comme les conséquences nécessaires de certaines causes coefûcientes impliquées par l'altération des éléments nerveux de l'enfant et qui écarte ainsi, comme il doit le faire, la notion d'un vice prémédité et volontaire, sera conduit à reconnaître en théorie aussi bien qu'en pratique que chez l'adulte des états physiques semblables peuvent produire les mêmes effets morbides.
Il y a des enfants d'une capacité mentale défectueuse qui n'atteignent pas le degré de l'idiotie ou môme de la véritable imbécillité et dont on ne sait souvent que faire. Ils sont lourds, épais, stupidcs ; ils paraissent indolents et indifférents, ne voulant rien apprendre , et ils manifestent des goûts bas et vicieux. Quand on les envoie dans une école honorable, ils s'en font renvoyer comme intraitables. Leur incapacité à apprendre
paraît de la stupidité et de l'obstination, alors qu'elle indique un certain degré d'imbécillité et qu'elle est véritablement le résultat de la maladie. Leurs centres nerveux sont mal préparés, en raison de quelque défaut de constitution ou de quelque état morbide, à recevoir et à retenir les impressions. Ils manquent des désirs et des aptitudes qui sont naturels à l'état sain pour se mettre en rapport intime avec les objets qui produisent ces impressions, et ils n'essayent point de répéter et de varier les impressions jusqu'à ce qu'ils en aient saisi les causes objectives. Ces enfants ont quelquefois la mauvaise chance d'être confiés, après avoir échoué dans les écoles ordinaires, à des individus qui demandent des élèves indomptables et qui prétendent posséder un spécifique infaillible pour les dresser et les instruire. Il y a quelques années, un de ces enfants fut tellement frappé par son maître qu'il en mourut. Celui-ci fut accusé de meurtre, reconnu coupable et condamné sévèrement. Il n'est pas douteux que le pauvre enfant avait été durement et cruellement maltraité, mais il y a des raisons médicales de croire que le cas n'était pas si mauvais que le représentaient les journaux de l'époque. Dans quelques-uns de ces cas de demi-imbécilité ou de stupidité, il y a une quantité anormale de sérum dans les ventricules du cerveau, et la mort peut se produire subitement par suite de l'augmentation du liquide au delà de certaines limites. Dans le cas dont il est question, on trouva après la mort une quantité anormale de sérum dans les ventricules, et le médecin légiste émit l'opinion que c'était le résultat des mauvais traitements auxquels l'enfant avait -été soumis, et que c'était la cause probable de la mort. En réalité, l'état morbide peut avoir été la cause de la stupidité de l'enfant, et sa mort peut avoir été occasionnée par une punition qui n'eût pas sérieusement affecté un enfant bien portant. Si nous réfléchissons à l'état du cerveau, il est clair que des mesures sévères ne peuvent produire aucun bon résultat, mais bien plutôt 'des effets fâcheux : la patience et l'amabilité, la douceur et les encouragements, un bon régime et des habitudes régulières, des exercices corporels convenables, le contrôle régulier d'une personne judicieuse sont les meilleurs moyens a
employer. Avant tout, il est bon de ne pas vouloir donner à ces êtres mal organisés un degré de développement mental dont ils sont incapables; on doit les laisser dans quelques occupations liumbles pour lesquelles ils sont appropriés et où ils peuvent réussir.
Il y a une autre catégorie d'enfants qui sont pour leurs parents et les personnes qui ont affaire avec eux une cause de trouble et d'anxiété. Affligés d'une véritable imbécillité morale, ils sont profondément vicieux; ils mentent et volent instinctivement, ils mentent et volent avec une adresse et une ruse qu'ils n'auraient jamais pu acquérir; ils n'ont aucune trace d'atTection pour leurs parents, aucun bon sentiment pour les autres personnes; leur unique souci, c'est de trouver le moyen de satisfaire leurs passions et leurs tendances vicieuses; et ils le font avec une finesse et une subtilité singulières. Leur intelligence est également défectueuse, car à seize ans ils ne lisent pas mieux qu'un enfant de six ans bien portant ; et cependant ils sont adroits à tromper et à satisfaire les désirs de leur nature vicieuse. Chez d'autres, il n'y a aucun trouble apparent de l'intelligence; leur éducation générale peut être bonne, et quelques-uns font preuve parfois d'une dextérité extraordinaire d'un ordre particulier; la chose surprenante, c'est qu'avec une intelligence aussi vive ils soient aussi complètement incapables de voir combien leur conduite est contraire à leurs intérêts. Cependant il en est ainsi : le sentiment de leur personnalité est si absorbant et si intense qu'ils ne peuvent voir au-delà de la satisfaction immédiate, et leur intelligence est complètement engagée à son service. Parfois ils sont dignes d'approbation, se tiennent bien, s'imposent habilement aux personnes avec lesquelles ils se rencontrent et se tirent d'embarras avec une grande adresse. Quand ils sont embarrassés, ils expriment les regrets les plus amers, écrivent des lettres les plus repentantes, et font la promesse'solennellc de s'amender sans la moindre sincérité ou sans faire le moindre effort à la première occasion qui se présente. Dans un cas, un jeune garçon, qui n'avait pas quatorze ans quand je le vis, avait été, pendant des années, une cause de trouble pour
ses parents : il était très habile pour tromper, et il montrait une merveilleuse précocité et une passion persistante pour le mensonge. Il s'abandonnait à des paroxysmes de passion violente, et il menaçait de se donner la mort. Il avait une intelligence assez vive en ce qui concernait ses intérêts personnels, mais il ne pouvait apprendre comme les autres garçons, et il ne s'associait pas à leurs jeux. H n'avait aucune trace d'éléments moraux et aucune sympathie sociale. Il se tenait parfois pendant une heure devant une mappemonde, pendant que ses camai'ades étaient occupés à jouer, et il pouvait indiquer sur elle tous les points où un vaisseau pouvait aborder; il pouvait dire aussi tous les trains de l'Indicateur de Bradshaw pour la ligne du Centre. Un autre garçon, qui était le fils d'un gentleman d'une haute position et qui pouvait avoir tout ce qu'il désirait, ne pouvait s'empêcher de voler partout où il passait.
Après la puberté, les choses tournent habituellement plus mal; les enfants se donnent à l'intempérance, à la licence, à la masturbation, ou bien ils commettent des vols, des faux ou d'autres crimes. Si ce sont des femmes, elles s'abandonnent aux excès sexuels, ou, si elles sont retenues par leur position sociale, elles accusent les personnes innocentes d'actes gi*ossiers d'immoralité, et il leur arrive d'écrire les lettres anonjTiies les plus infâmes. Elles mettent le feu à la maison, ou, si elles sont en service, tuent l'enfant de leurs maîtres plutôt que de se donner l'embarras de le surveiller. Elles sont véritablement méchantes. Quand ces êtres dégénérés appartiennent aux classes inférieures, ils vont souvent en prison, et en fait ils forment la plus grande partie de la population criminelle du pays. Quand ils appartiennent aux classes supérieures, ils sont une cause de grands soucis, et, pour leur éviter la prison, le mieux i est de chercher une personne judicieuse et ferme, qui, pour une I rémunération convenable, en prenne soin, les empêche de commettre le mal et, enmettantun frein àleurs tendances vicieuses, essaye de découvrir et de développer les tendances meilleures q^u'ils peuvent posséder.
Dans tous les cas de folie affective, et surtout dans cette variété que j'ai décrite sous le nom de folie morale, la grande
question, c'est l'hérédité. De même que la nature de l'homme est devenue ce qu'elle est en se développant lentement et en s'adaptant progressivement dans le cours des générations, de même elle retourne à un état inférieur par une dégénération régressive ; mais l'état auquel elle tombe est pire que l'état correspondant d'un être qui ne se serait pas développé, parce que dans ce dernier cas il y a- absence d'un développement supérieur et dans l'autre une corruption de ce développement. Le progrès du développement organique dans le cours des âges est line spécialisation interne progressive en rapport avec la nature extérieure ; l'organisme humain représente le développement organique le plus élevé et les rapports les plus spéciaux et les plus complexes avec le monde extérieur; et le développement mental le plus parfait, qui représente le développement suprême de l'organisme humain, est l'expression la plus complète de l'harmonie la plus spéciale et la plus complexe entre l'homme et la nature. Cet accord est complètement détruit par le défaut inhérent aux éléments nerveux qu'implique une tache héréditaire, car elle implique, comme nous l'avons vu, une prédisposition à une action discordante. Aussi, longtemps avant qu'aucune responsabilité s'attache à ses actes, l'enfant présente soit une incapacité congénitale à répondre aux impressions extérieures, et, comme conséquence^ une idiotie plus ou moins prononcée ou un défaut de constitution nerveuse qui fait que l'assimilatioa naturelle des impressions et la réaction appropriée à ces impressions sont profondément altérées. Dans les cas les plus graves, il semble y avoir un véritable défaut dans la composition ou la constitution des éléments nerveux : il semble que son impulsion conservatrice fondamentale, en tant matière vivante d'une qualité spécifique, est abolie. Les jperversions étranges des appétits de l'enfant et ses efïorts instinctifs en sont la preiîve ; au lieu de montrer une aversion pour ce qui est nuisible et de le rejeter, le jeune être saisit avec empressement tout ce qni lui est funeste.
Dans tous les degrés et dans tous les genres de la vie normale, nous voyons se manifester Vattractim pour tout ce qni est approprié au développement, et la répulsion pour tout ce
qui est nuisible ; dans les formes inférieures de la vie/ il n'y o que de l'aUraction et de la répulsion, ou de l'assimilalion et du refus ; quand nous montons plus haut dans l'échelle des êtres, l'attraction devient Xapp&tit et la répulsion Vaversion; plus haut encore, l'attraction devient le désir ou V amour et la répulsion le dégoût ou la haine; et, s'il se mêle à la chose un caractère d'incertitude, V espoir et la crainte expriment les tendances opposées; le développement le plus élevé de ces tendances correspond à l'ac^i^'e^ceme/ï^ et à la répugnance. Mais, chez l'enfant qui naît avec une si forte prédisposition à la folie qu'il ne peut se développer, cette harmonie préétablie entre la constitution individuelle et la nature extérieure n'existe pas. Cet être morbide dévore avec un appétit sauvage les rebuts les plus mauvais ; il ratisse le feu avec ses mains ; il désire avec ardeur et lutte pour obtenir ce qui lui préjudiciable, et il rejette et détruit ce qui lui est bon et ce qui lui serait agréable s'il était bien constitué ; il ne se plaît qu'aux actes destructeurs et vicieux, et il hait tout ce qui pourrait favoriser son développement et ce qui est nécessaire à son existence comme être social. A mesure qu'il grandit, la perversité de ses sentiments sociaux et de sa conduite montre ses mauvais penchants. En raison de sa constitution physique, sa nature est dans une dissonance fondamentale ; et ses désirs et ses actes pervers sont l'expression de la détérioration graduelle qui le conduit finalement à l'anéantissement. Il ne peut assimiler la nature, et la nature tôt ou tard l'assimile. Aussi, en tant qu'élément morbide dans Torganisme social, il doit être isolé ou supprimé pour le bien de l'organisme.
De même que les actes de l'enfant atteint de folie indiquent une dégénérescence des éléments nerveux, de même cet enfant représente une variété dégénérée, une espèce morbide de l'humanité. Cependant, aussi bas que descende un pareil être, il ne revient jamais à un type animal véritable. La majesté déchue de l'humanité apparaît même dans les ruines les plus grandes. Parfois il existe une ressemblance générale avec run des animaux inférieurs ; mais la ressemblance n'est que générale et superficielle; il y a des différences mentales, spéciales.
de même qu'il y a des différences anatomiques. L'idiot qui a le dos poilu peut marcher sur ses genoux et dire « bée » à la manière d'un mouton, comme un malade cité par Pinel; mais, de même qu'il n'a pas la laine ou la conformation d'un mouton, de même il n'a pas ses caractères psychiques. Il n'est pas adapté aux conditions du mouton, et, s'il est mis dans ces conditions, il doit sûrement succomber, tandis qu'il donne des preuves d'adaptation aux conditions de l'humanité telles que l'animal le mieux développé ne pourrait en donner. Il en est de même en ce qui concerne le plus proche parent de l'homme, le singe : aucun arrêt de développement, aucune dégradation humaine ne peut ramener au type spécial du singe; il se produit une espèce humaine dégénérée, mais c'est une espèce morbide^ qui manque des instincts des animaux inférieurs, des aspirations supérieures inconscientes de leur nature, aussi bien que de la raison de l'homme et de ses aspirations conscientes. C'est une chose très rare, par exemple, de trouver des idiots qui reconnaissent, comme quelques bêtes le font, les substances vénéneuses. Il est fréquent au contraire de rencontrer chez eux un goût pervers pour une nourriture impropre ou des aliments dangereux, ce qui montre l'effort inconscient que fait la nature pour éteindre une variété morbide, et elle atteindrait rapidement son but, si la charité ne prenait soin de ces individus.
Dans l'état actuel de son développement, l'homme est dans une corrélation intime avec la nature; il en est, pour ainsi dire, l'épanouissement, à cette période de son évolution, et il prospère sous l'influence des conditions existantes; le singe, au contraire, n'est pas en harmonie avec la complexité de la nature extérieure telle qu'elle a été modifiée par l'homme, et il disparaît rapidement, vaincu par l'espèce plus forte. Si l'on désirait mettre l'homme au niveau du singe, il serait nécessaire d'annuler les derniers changemements de la nature et de rétablir l'état de choses qui existait avant l'apparition de l'homme et dont le singe était l'épanouissement naturel. Aussi tandis que le type singe ou tout autre type animal représente des étapes dans le développement de la nature, les dégénérescences ■ thérdides de l'espèce humaine sont des spécimens pathologi-
qiies qui, ne pouvant servir au développement, sont brisés par le courant du progrès et sont sur la voie de la destruction, pour reparaître sous une forme meilleure. Par ces exemples de déhumanisation, les hommes apprennent quels sont les meilleurs moyens de favoriser le progrès de V humanisation dans le cours des âges.
Les considérations précédentes nous aident à comprendre comment nous pouvons être témoins d'une précocité qui ressemble au vice chez l'enfant ou l'adolescent atteint de folie.
La constitution humaine possède d'une manière innée la potentiahté d'un certain développement, le pouvoir latent d'une évolution actuelle qu'aucun singe n'a jamais eu; car elle renferme, comme par involution ou implicitement, Tinfluence de tout le genre humain. Quand un tel être devient fou ce n'est pas seulement une créature individuelle, c'est la nature humaine qui subit une métamorphose rétrograde, qui agit d'une manière dépravée ; nous avons dans Taction morbide Une réalisation de certaines potentialités de l'humanité ; aussi voyons-nous des exemples d'action humaine dégénérée qui, en ce qui concerne l'enfant considéré comme individu, semblent la marque d'une grande prématurité dans le vice. L'humanité est contenue dans l'individu, et dans ces actes morbides étranges il y a un exemple d'humanité subissant la décomposition. Quel que soit l'acte de vice, de folie, de crime qu'un homme ait pu accomplir, il y a dans tout homme la potentialité du même acte; si cela n'était pas, pourquoi répéter le décalogue? Il n'y a point d'individualité si l'on entend par là quelque chose dans la nature se déterminant soi-même et se suffisant à soi-même : de même que dans un mot sont condensés tous les âges antérieurs de la culture humaine, les âges antérieurs de l'existence humaine sont condensés dans un mortel. Dans ses connaissances et dans sa nature chacun de nous a hérité des acquisitions du passé. Prenez le mot qui représente la i>ensée subtile et pour ainsi dire pétrifiée d'une haute culture mentale, retrouvez sa genèse par l'analyse et voyez quelle longue succession d'expérience humaine il implique. Quel processus graduel de développement, s'élevant en spécialité et en com-
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plcxité jusqu'à l'évolution organique que ce mot indique maintenant. Prenez, de môme, l'individu et suivez en imagination dans les longs registres des siècles les degrés de la genèse, ou bien voyez la décomposition de l'essence de sa nature humaine dans les actes dégénérés d'un enfant insensé, dans cette expérience que la nature offre à notre attention — et vous n'aurez aucune raison d'être surpris des phénomènes que le jeune être n'a jamais pu apprendre par lui-même et qui au point de vue de la vie consciente paraissent étrangement précoces et inexplicables. C'est la ruine rapide de ce qui a été lentement édifié dans le cours des âges; c'est la dissolution, la manifestation dégénérée de facultés qui ont été acquises d'une ' manière fatigante ; c'est la destruction de ce qui a été gagné par un long processus d'évolution ; ce sont les ruines informes d'une forme soigneusement façonnée. Nous sommes les tristes témoins de l'opération d'une loi pathologique de déhumanisation qui produit des variétés déhumanisées de l'espèce humaine.