CHAPITRE VII
A différentes époques, on a beaucoup discuté, ce que je ne ferai point ici, sur la meilleure méthode de classer les maladies mentales, et on n'a pas proposé moins de quarante ou cinquante systèmes différents de classification : preuve suffisante qu'on n'en a encore trouvé aucun de satisfaisant. Quelques écrivains veulent que chaque variété repose sur une base pathologique exacte, et ils dédaignent toute tentative incomplète faite à ce point de vue, eux qui ont à peine dépassé le seuil de la pathologie et qui ne savent rien de ce qui se passe dans le travail intime et inaccessible des éléments nerveux. II est incontestable que leur jour viendra plus tard ; en attendant, nous pouvons les négliger et les regarder comme des personnes dont les aspirations trop ardentes devancent les besoins de la pratique et dont l'enthousiasme anticipe souvent sur l'observation. La classification habituellement adoptée est moins ambitieuse, car elle est fondée sur la reconnaissance des différences palpables qui existent entre les symptômes mentaux; c'est dire qu'elle est purement symptomatique ; ce n'est qu'un schéma convenable pour grouper ensemble dans un* ordre provisoire des phénomènes qui se ressemblent, sans s'occuper de leur ■ nature réelle; de leur origine, de leurs rapports essentiels, sur lesquels on n'a aucun renseignement. Nous groupons sous le nom de mélancolie un certain nombre de cas où il y a des
symptômes d'une grande dépression, et sous le nom de manie d'autres cas où il y a de l'exaltation et de l'excitation , bien que la même cause apparente puisse produire la dépression tians un cas et l'excitation dans un autre, et bien que la maladie puisse revêtir ces deux formes chez la même personne avant de suivre son cours naturel. Il est clair qu'une pareille classification syraptomatique doit être considérée comme provisoire ; mais, pour le moment, elle est utile et véritablement nécessaire. S'il n'y avait aucune classification méthodique des symptômes, un auteur serait forcé à tout propos, quand il voudrait décrire une variété de désordre mental, de donner le détail des symptômes au lieu de les désigner par le nom général de la classe à laquelle ils appartiennent, et son travail serait interminable. La nécessité de rappeler par un terme général la conception d'un certain syndrome de symptômes explique pourquoi la vieille classification tient bon contre les classifications qui ont la prétention d'être plus scientifiques. Elle est bonne dans ses limites, mais elle ne va pas au fond des choses ; tandis que les classifications qui prétendent aller au fond des choses dépassent les Umites de la connaissance actuelle et sont entièrement défectueuses.
Il y a des individus qui ont des excentricités de pensée, de sentiment et de conduite, et qui, sans être positivement fous, se font néanmoins remarquer et sont la cause d'un certain embarras quand il se pose une question de responsabihté légale ou rhorale. Ils diffèrent tellement des autres personnes par leurs sentiments et leurs pensées, ils font des choses si bizarres, qu'on est porté à croire qu'il y a un grain de folie en eux ; ils ont ce qu'on peut appeler un tempérament de fou, c'est-à-dire une condition défectueuse ou instable des éléments nerveux, qui se caractérise par une disposition à des caprices soudains,' sin^^uliers et impulsifs de pensée, de sentiment et de conduite. Cet état, dont la raison se trouve souvent dans une tare héréditaire peut être décrit sous le nom de névrose spasmodique ou de névrose vésanique.
Le tempérament vésanique ou névrose vésanique. ~ Ce tempérament se caractérise par des singularités ou des excen-
Iricités de pensées, de sentiments et de conduite. On ne peiil dire d'un homme qui est affligé de ce tempérament qu'il est positivement fou, mais il est certainement étrange, ou « original », ou, comme on dit, il n'est pas tout a fait équilibré. Ce qu'il fait, le plus souvent il ne le fait pas comme les autres. S'il exprime une opinion, son opinion a une tendance à se présenter sous un point de vue nouveau et étrange auquel n'eût point pensé une personne ordinaire; son appréciation d'un événement diffère de l'appréciation des autres personnes ; ses pensées peuvent suivre les détours les plus étranges, et il a une tendance à jouer sur les mots. De temps en temps, il commet des actes bizarres et paraissant complètement sans but. Dans sa constitution, il y a une tendance innée qui le pousse à agir d'une manière indépendante au milieu des éléments du s^'Stème social; et il a une satisfaction personnelle à s'abandonner à ce tempérament, qui aux yeux des spectateurs est une marque d'un grand égoïsme et d'une grande vanité ; il est accaparé d'une manière si exclusive par l'affection de lui-même qu'il se laisse aller à des impulsions excentriques sans se demander comment sa conduite affecte les autres personnes. Aussi un tel individu est regardé par ceux qui accomplissent régulièrement leurs • devoirs dans le système social, qui sentent et pensent toujours • comme les autres sentent et pensent, comme un être étrange, . fantasque, bizarre, capricieux et mal équilibré.
Cette particularité de tempérament, qui est le signe et peut ' être le dérivatif d'une prédisposition à la folie, côtoie de près le génie dans quelques cas ; elle est la condition du talent ou de l'esprit qui sont alliés à la folie et qui n'en sont séparés que par: de minces cloisons. Une façon nouvelle devoir les choses peutt être un véritable progrès sur les opinions reconnues, et elle' peut répondre à un véritable éclair d'intuition. L'individu peuil être en minorité, non parce qu'il voit mal ou moins juste que tout le monde, mais parce qu'il voit plus profondément et qu'il a une intuition de quelque nouvelle vérité. Il peut différer de tout le monde, non parce qu'il a tort et que tout le monde a raison, mais parce qu'il a raison et que tout le monde a tort. Nécessairement, toute vérité nouvelle n'est d'abord reconnues
que par une minorité; elle esl une déviation du système de croyances actuellement existantes, elle est même en rébellion contre ce système, qui, se considérant lui-même comme une finalité, lutte de tout le poids de son organisation établie pour la renverser. Par la nature même des choses, il doit en être ainsi, que la nouveauté soit une vérité ou une erreur. Ce n'est que par le travail des rebelles dans le système social que le progrès s'accomplit, et c'est précisément parce que l'individualité s'attire le blâme et provoque les rires sous prétexte d'excentricité qu'il est bon pour le monde, comme l'a remai'qué M. J. Stuart Mill, que l'individualité ou l'excentricité existent. Il ne sera pas mal à propos de traiter ce sujet avec certains détails, dans le but d'acquérir, s'il est possible, une notion exacte des rapports qui existent entre la folie et certaines variétés de talents. • Le génie est à l'avant-garde de son époque ; en tant qu'il est en avant, il diffère nécessairement de son époque, et on le regarde souvent comme erroné, impraticable, insensé; en tant qu'il est d'accord avec son époque, par là même il n'est pas original, ce qui montre la vérité d'une observation de Gœthe, lorsqu'il dit que le génie n'a de connexion avec son siècle que par ses' défauts, — par ce en quoi il n'est pas le génie. Il est certain que l'originalité d'un homme d'un véritable génie doit prendre racine dans le système existant et qu'on peut en suivre le développement génétique; cet homme est en connexion intime avec son siècle; mais plus son développement est avancé, plus il s'éloigne de son époque et en diffère. Aussi, plus d'un homme de génie qui a paru avant son temps — c'est-à-dire avant que l'organisme social ait atteint ce degré d'évolution qu'indique sa pensée — a-t-il fait peu d'impression sur le monde, et peutêtre a-t-il été dédaigné, ou vite oublié, ou môme regardé pendant sa vie comme plus ou moins fou; et l'individu qui acquiert le plus de réputation, et dont le nom marque une époque, est-il celui qui systématise et qui donne sa formule, — c'est-à-diro qui porte à la lumière de la conscience la méthode que l'huraaaité a suivie pendant un certain temps sans méthode et ins-
•1. Essay on Liberty,
linctiveraent. Un Bacon ou un Comte, sans être beaucoup en avant sur leur temps, mais pour avoir su discerner les tendancesdu développement, pour avoir eu la capacité de coordonner les connaissances, sont ceux qui sont le plus honorés. Et cependant ils ne sont pas même aussi estimés par leurs contemporains que par la postérité qui s'est mise à lenr niveau. On ne peut apprécier la hauteur d'une grande montagne que si Ton se met à une certaine distance.
Une disposition naturelle qui rende un homme mécontent de l'état de choses existant et qui le pousse à faire de nouveaux efforts, c'est là une condition essentielle de l'originalité; souffrir beaucoup, réagir avec une force correspondante, c'est un moyen de pousser le monde en avant aux dépens de l'agrément personnel.
Voyez, cependant, quel degré de force innée un homme doit avoir pour faire cela sans être anéanti par le poids et l'opposition! Beaucoup de réformateurs ardents et violents, dont les énergies vitales ont été absorbées par la passion et la promulgation d'une vérité qui était peut-être importante, ont été notoh-ement brisés par la force écrasante de l'opposition organisée. Us ont été tellement absorbés par leur idée, si entraînés par elle, si aveuglés sur la force des circonstances contre lesquelles ils avaient à lutter, si entièrement consacrés à la promulgation de leur idée, si exclusifs et fanatiques, qu'ils étaient presque aussi négligents de toutes les relations environnantes que le sont les véritables fous. Aussi les a-t-on souvent appelés fous, et ils l'étaient parfois. Il est certain que leur échec prouve qu'ils n'avaient pas une connaissance, une patience et une capacité suffisantes pour la tâche qu'ils avaient entreprise; s'ils n'ont pas réussi, c'est là une preuve scientifique qu'ils ne méritaient pas de réussir. Bien qu'ils n'aient pas eu un succès immédiat, leurs efforts néanmoins n'ont pas été complètement vains. Des'héros qui ont succombé dans la bataille pour une cause qui semblait avoir péri avec eux reviennent parfois en mémoire après quelques années d'oubli durant lesquelles personne n'a parlé d'eux. Ils avaient fait une brèche à la fausse doctrine et avaient ensemencé la nouvelle vérité sur celte brèche, et la
plante, en grandissant, l'avait ouverte de plus en plus, et au bout d'un certain temps la fausse doctrine avait été renversée et réduite au silence.
Il est incontestable que, lorsqu'il y a une tare héréditaire dans une famille, il peut se faire qu'un des membres de cette famille fasse preuve d'un génie considérable, pendant qu'un autre membre est fou ou épileptique. Ce fait prouve simplement que dans les deux cas il y avait une grande sensibilité naturelle, qui dans des conditions de vie extérieure différentes, dans des conditions corporelles ditférentes a suivi une voie différente dans les deux cas; l'un a été mieux doté par la nature ou plus favorisé par la fortune que l'autre. A vrai dire, nous pouvons regarder la fonction des éléments nerveux instables sous deux points de vue, d'abord au point de vue de la réception des impressions, puis à celui de la réaction. Dans le premier cas, nous pouvons avoir un individu qui s'adapte aux événements ordinaires d'une vie calme, mais qui, rapide à sentir et lent à gouverner ses sentiments, ne possédant aucune force de réserve, aucune énergie acquise ou héréditaire, incapable de subordonner son moi aux événements et de subordonner les événements à son moi, ne peut soutenir un choc et se brise sous les coups de l'adversité. Et cependant sa susceptibilité nerveuse excessive peut le rendre plus sensible à des nuances fines et à des délicatesses de sentiment et de pensées subtiles qu'un individu plus vigoureusement bâti et d'une sensibilité plus grossière. Dans ce cas, le défaut est à certains égards un avantage, bien qu'il soit périlleux et qu'il confine à la folie Edgar Allan Poe et de Quincey sont des exemples de cette grande délicatesse de la sensibilité qui va presque jusqu'à la maladie et excusent l'assertion extravagante d'un auteur français (Moreau de Tours) qui prétendait qu'un état morbide des élé ments nerveux était la condition du génie. On ne doit pas perdre de vue, cependant, qu'une personne de cette nature n'est jamais un exemple d'un génie supérieur; car elle manque, en raison de sa grande sensibilité, de la faculté d'une assimilation mentale calme, assurée et compréliensive, et elle ne peut atteindre un développement intellectuel supérieur. Au milieu de toute la
Maudsley.
variété de ces événements agréables ou désagréables qu'elle ressent avec trop d'acuité, elle est incapable de faire avec calme cette distinction des différences et cette assimilation des ressemblances, par lesquelles se fait l'intégration des plus hautes facultés mentales, par lesquelles en fait se forment l'imagination vraiment créatrice des plus grands poètes et la raison puissante et presque intuitive des plus grands philosophes. Son intuition peut être merveilleusement subtile dans certains cas, mais elle n'est pas saine et corapréhensive. Bien qu'on puisse dire négligemment qu'il est exact que le génie d'un poète subjectif et d'une sensibilité exquise indique une condition morbide des éléments nerveux, on ne peut soutenir cependant, après un moment de réflexion, que le génie d'hommes comme Shakespeare et Goethe eut son origine dans un état morbide K
L'impulsion qui pousse ces hommes à accomplir leur grande œuvre n'est pas tant le résultat d'un mécontentement que d'une non-satisfaction, — d'un désir d'adaptation; ils ont besoin de sentir et de connaître de plus en plus la nature sous ses nombreux aspects, et de se mettre dans des rapports de plus en plus intimes avec elle; leurs potentialités internes parlent par un sentiment de besoin, par un désir, un instinct non satisfait, de même que les éléments organiques inférieurs manifestent leur soif, ou que les instincts sexuels révèlent leurs besoins à l'époque de la puberté. La différence entre les désirs qui sont les motifs d'agir de la nature bien douée, bien équiUbrée du génie, et les désirs qui inspirent les actes excentriques et"s1olents d'un homme qui devient fou, est la même que la différence qui existe entre le sentiment naturel de la soif dans un organisme sain et ces appétits étranges pour des ordures qu'on observe parfois chez les hystériques. Dans le premier cas, l'aspiration est saine et
1. Bien loin de soutenir qu'un grand esprit (ou un génie, pour parler le langage moderne) ait une affinité nécessaire avec la folie, les plus grands esprits, au contraire, ont toujours été les écrivains les plus lucides. Il est impossible de se représenter Shakespeare fou. La grandeur de l'esprit, qui signifie ici le talent poétique, se manifeste par l'équilibre admirable de toutes les facultés. La folie est la disproportion ou l'excès d'une de ces facultés. (Sanilij ofTrue Genius, par Charles Lamb.)
(end à établir l'harmonie entre l'individa et la nature; dans le second, elle est malsaine et tend à produire un désaccord complet. La bonne organisation n'a pas besoin d'une longue éducation; par suite de ses affinités excellentes, elle fera les frais de l'éducation la mieux appropriée, et de cette manière elle atteint directement ou indirectement son meilleur développement. La mauvaise organisation, au contraire, ne peut être sauvée de la dégénération que par une éducation convenable; si elle n'est pas soumise à un contrôle vigilant, ses affinités naturelles l'entraînent à la perte.
La ditférence n'est pas moins grande entre la constitution nerveuse bien douée du génie et la constitution nerveuse morbide de la folie héréditaire, si l'on se place au point de vue de la réaction. La différence ressemble à celle qui existe entre un mouvement spasmodique et un mouvement volontaire. Les actes du génie peuvent être nouveaux, dépasser la routine de la pensée et de la conduite ; cependant, quelque étranges et surprenants qu'ils puissent paraître à ceux qui travaillent avec une régularité automatique dans l'organisme social, ils renferment, d'une manière consciente ou inconsciente, un dessein bien formé; implicitement, il y a en eux la reconnaissance de rapports extérieurs et une réponse intelligente à ces rapports ; en d'autres termes ils ont pour but la satisfaction d'une impulsion qui leur est inhérente et qui n'en opère pas moins sagement, bien qu'elle soit inconsciente de sa nature et de son but. Vinspiration est à ce point de vue, exactement l'opposé de V habitude ou de la coutume, — de cette « coutume tyrannique », qui rend esclaves toutes les pensées et toutes les actions de lamajorité des hommes. Dans l'inspiration d'une grande pensée ou d'une grande action, une nouvelle combinaison d'éléments présents à l'esprit d'une manière inconsciente surgit soudainement dans la conscience. D'autre part, les actes d'une personne qui a eu le malheur •d'hériter d'un tempérament de fou sont irréguliers, capricieux impulsifs, et ne servent à la satisfaction d'aucun désir profitable; ces actes, étant l'expression d'une prédisposition qui est elle-même la matérialisation de bizarreries ancestrales, tendent à augmenter entre cette personne et la nature ce désaccord
dont ils sont eux-mêmes une preuve, et ils doivent finir par la perdre.
J'ai insisté sur les rapports qui existent entre une forme de talent et la folie, dans le but de montrer, s'il est possible, les caractères de cbacun, — si semblables en apparence, si différents au fond, — et dans le but de montrer la véritable place de la folie dans l'organisation sociale. Un grand génie n'a aucune parenté avec la folie ; mais entre ces deux extrêmes il y a une série d'intermédiaires, représentés par des individus qui se mettent en dehors de la foule par suite de talents spéciaux qu'ils possèdent, et ce sont eux qui, avec un mélange de folie et de génie, ont donné lieu à cette opinion qu'un grand esprit était voisin de la folie. On dit souvent d'eux qu'ils ont beaucoup trop d'imagination : ce qui ne veut pas dire qu'ils aient une imagination large, calme, bien conditionnée, mais une imagination étroite, excessive, mal informée, qui n'a pas été nourrie par les faits et qui n'a pas été habituée à obéir à la loi — c'est-à-dire une imagination excessive et défectueuse '.Dans le génie véritable il peut y avoir une déviation du cours habituel des choses; mais l'organisation existante est reconnue comme la base d'un développement plus élevé; le passé se fusionne avec l'avenir dans un moule nouveau. Dans la folie, au contraire, il y a une rébellion capricieuse, le début d'un désaccord incurable. Un homme d'une intuition profonde et d'une grande pénétration peut lever le masque des choses et voir la nature réelle de beaucoup d'illusions entretenues par la foule; mais il trouve une vérité et une signification au-dessous des phénomènes fugitifs, et il accepte le présent avec sérénité, le considérant non comme une fin, mais comme un moyen d'arriver à la fin, et il y voit la prophétie d'un avenir plus parfait. Il subordonne sa personnaUté au système; il travaille tranquillement et avec sin-
1, Une imagination vraiment grande n'a jamais existé en dehors d'une grande intelligence, et il est ridicule d'essayer de les séparer. Dire que les femmes ont plus d'imagination que les hommes, et que le sauvage a plus d'imagination que l'homme civilisé, c'est énoncer un uon-seus, car c'est désigner par un nom immérité ce qui est la négation de la meilleure imagmation et le produit d'une stérilité iulellectuelle et d'un manque d'observation et de réflexion.
cérifé dans sa sphère, et aucune blessure de son amour-propre n'éveille ses passions pour le pousser à redresser le monde d'une manière violente. Il peut sentir le besoin urgent d'une réforme et attendre longtemps qu'elle arrive, sans devenir fou par suite d'une blessure de son amour-propre, parce que cette réforme ne se fera pas complètement dans son temps ni par lui. Au contraire, l'homme qui a un grand sentiment de sa personnalité peut saisir l'insuffisance, le vide de certaines doctrines et de certaines pratiques existantes ; mais il a trop de tendance à trouver le ridicule partout, et il n'a pas assez de calme pour voir le degré de vérité qui existe souvent au fond de ce qui paraît une erreur; il se croit complètement émancipé, alors qu'il est l'esclave inconscient d'un sentiment extravagant de sa personnalité, ce qui fait qu'il s'irrite contre la comédie de la vie, qu'il veut faire de grandes choses, qu'il se passionne à redresser le monde avec une violence excessive : il y a là la réaction d'un grand amour-propre qui rend son possesseur ou plutôt sa victime incapable de subordonner sa personnalité aux lois de l'organisation existante. Gœthe n'a-t-il pas exprimé élégamment cette vérité en disant que « l'homme d'esprit trouve presque tout ridicule, et l'homme de raison presque rien. »
Quand on a hérité d'un tempérament de fou, il dépend naturellement des conditions internes et des circonstances extérieures de la vie que le mal sommeille ou aboutisse à une folie positive. Dans les circonstances favorables, il peut ne se manifester que par des excentricités et des caprices innocents; mais si l'individu est place dans des conditions qui l'agitent, s'il est soumis à un travail mental exagéré, la prédisposition peut se traduire par un acte impulsif de violence ou par un accès de désordre mental. Un voit de temps en temps des frères qui paraissaient avoir ■reçu le même héritage névrotique suivre des voies toutes diffé- ■ren es et aboutir à un but différent, suivant les conditions diiïérentes que chacun d'eux a eu la chance de rencontrer; l'un peut arriver a la fortune et l'autre finir par le suicide ou par l'interinemen dans un asile. La grande perturbation intérieure qui se 'Pr du, chez les jeunes filles à l'époque de la puberté est une cause bien connue de sensations morbides étranges et d'actions
extraordinaires, surtout lorsque le tempérament de fou existe. Dansées cas des irrégularités de la menstruation, bien suffisantes par elles-mêmes pour troubler l'équilibre mental, peuvent donner lieu à des accès de manie ou à une perversion morale excessive, plus affligeante que la manie elle-même pour les amis de la malade, parce qu'elle semble volontaire. Un grand désappointement ou toute autre cause connue de maladie mentale peuvent trouver dans la prédisposition constitutionnelle une cause adjuvante puissante. Mais ce point a déjà été suffisamment traité au chapitre des causes de la folie.
Il serait assurément intéressant et profitable de décrire les particularités mentales et corporelles qui correspondent aux variétés du tempérament vésanique. Mais cette étude, qui reste à faire, sera difficile, et la description sera plus difficile encore, car elles supposent la délinéation exacte des gestes, des attitudes, des tours de la pensée, du sentiment et de l'expression, toutes choses que l'on reconnaît nettement quand on les voit, mais qui ne peuvent être rendues par une description verbale.
Une qualité de l'esprit qui est commune à presque toutes les variétés du tempérament, mais qui se rapporte surtout à une variété, c'est un sentiment excessif de la personnalité, qui s'exprime de différentes manières. Cette variété peut être désignée sous le nom de variété égoïste. Chaque chose n'est vue que sous l'aspect qui intéresse le moi ; il y a une incapacité surprenante à regarder le moi ou les incidents qui. l'affectent d'un point de vue objectif. Dans quelques cas, on notera que le sentiment de la personnalité s'élargit pour embrasser la famille, mais sans faire un pas pour s'étendre davantage. Le sentiment de la famille existe alors à un degré excessif. Les membres forment pour ainsi dire un moi ; ils sentent les uns pour les autres une syra«patliie intime et étroite, ils mesurent toutes choses et les actions de toutes les autres personnes à l'étalon du sentiment de la famille, et ils s'occupent peu ou point des opinions ou des intérêts que les étrangers peuvent avoir. Ces individus se demandent comment les choses peuvent affecter leur sensibilité, et ils les jugent en conséquence, au lieu de se demander comment ils pourraient discipliner et améliorer leur sensibilité et
comment les choses pourraient servir à ce but; ils exigent avec une parfaite inconscience la peine et les sacrifices des autres, comme s'il était naturel qu'ils dussent se servir de tons les hommes et ne servir eux-mêmes à personne, qu'ils fussent estimés par tout le monde sans estimer personne. Ils sont tellement absorbés par le sentiment exagéré de la famille, qu'ils ne s'aperçoivent pas des bizarreries et des défauts de caractère de leur famille, mais qu'ils les considèrent souvent et les entretiennent comme quelque chose de supérieur à la vertu des autres "familles; ils sont fermés par leur sympathie étroite à tout ce qui ressemble à une conception large et saine des nombreux intérêts de la vie humaine, et à la discipline bienfaisante de la pensée et du sentiment qu'une expérience plus large pourrait exercer sur eux. En même temps, ces individus d'une même famille sont parfois capables de faire de grands sacrifices les uns pour les autres.
En fait, leurs caractères se ressemblent beaucoup trop ; ils ont été élevés d'une manière trop semblable; leur éducation manque de variété ; pour que leur vie ne soit pas brisée par un dérangement mental et pour que ce dérangement ne se produise pas dans la génération suivante, ils devront très franchement être séparés les uns des autres, être placés dans des conditions de vie toute di/Térente, afin de rendre possibles des différenciations plus saines de leurs caractères. On peut remarquer dans ces familles que le membre qui s'est éloigné pour se mêler aux hommes dans divers pays et partager leurs intérêts est le seul qui ait un ton mental raisonnable et sain. Pour la même raison, les hommes de ces familles qui sont forcés par leurs rapports avec le monde de réprimer leurs soupçons morbides et de dissimuler leur égoïsme, peuvent, en une certaine mesure, en arrêter le développement et ont l'esprit mieux discipliné que les femmes, qui restent à la maison et qui entretiennent dans une sphère étroite leurs sympathies limitées. Cependant le sentiment fondamental reparaît souvent à la surface, même chez ceux qui ont eu l'éducation la plus variée.
11 existe une variété plus franche de tempérament fou qui se traduit par une défiance excessive. On peut l'appeler la variété
soupçomieuse^ car le doute a une acuité et une intensité morbides. Les individus qui ont ce tempérament éprouvent parfois autant de défiance en présence d'actions franches et ouvertes, auxquelles leur nature est antipathique, qu'en présence de la fraude et de l'hypocrisie, pour lesquelles ils ont de la sympathie. Ne pouvant deviner le motif, intéressé qui pousse à donner l'avis )^ le plus honnête, ils s'imaginent qu'il est trop profond pour eux, tandis que la fraude flatte leur caractère. Si bien qu'ils deviennent facilement la dupe d'imposteurs qui flattent leur faiblesse et exploitent leurs infirmités. De plus, toute doctrine étrange : qui bat en brèche les croyances de la majorité des hommes, qui constitue une révolte contre les habitudes et les idées reçues, a , pour leur caractère défiant une attraction pathologique. Ce n'est pas qu'ils connaissent les erreurs des idées qu'ils délaissent et les mérites de celles qu'ils adoptent; il suffit que ces dernières soient hétérodoxes. La dissimulation personnelle est la conséquence de leur défiance d'autrui; défiants, ils sont en même temps trompeurs. Ayant peu ou point de sympathie pour leurs semblables, ils s'éprennent parfois d'une affection extraordinaire pour un chat ou pour un chien, et ils prétendent avoir | une humanité supérieure, sous prétexte qu'ils ont plus d'afl'ection pour les animaux que pour les hommes. Je n'ai pas besoin de répéter ce que j'ai déjà dit des procédés mystérieux, des soupçons, de la défiance, de la duplicité de ces parents d'ahénés qui demandent des avis , ne les suivent point et rejettent le blâme sur celui qu'ils ont consulté si le résultat est défavorable. Une physionomie particulière correspond parfois à ces habitudes morbides de l'esprit. Ces individus ont les yeux baissés, le regard furtif ; ils ne peuvent regarder franchement et en face un autre individu ; ils ont la démarche cauteleuse et l'attitude rampante; leur aspect n'a rien de franc, et leur démarche n'est ni ferme ni virile. Dans quelques cas, leurs effusions naïves el leur humilité de manières trompent ceux qui ne doutent point de leur sincérité, et après tout ils peuvent être sincères un moment. Tout entiers au sentiment du moment, ils l'expriment librement; toute leur conscience est, pour ainsi dire, la Aibration de l'émotion momentanée. Mais, lorsque le calme se fait et
que la réflexion intervient, ils reviennent à leurs soupçons ordinaires et ils agissent comme si l'expression antérieure de leurs sentiments avait été fausse et hypocrite. Cette expression n'avait pas plus de rapports avec leurs fonctions mentales normales qu'un spasme musculaire n'a de rapports avec une contraction musculaire normale. Elle était sans doute hypocrite si l'on considère le manque de sincérité naturel à l'individu; mais -elle n'était pas tout à fait consciente.
On a souvent remarqué que^ lorsque les membres d'une même famille devenaient fous, ils avaient la même forme de foHe et le môme délire. Dans une famille, trois frères et une sœur devinrent aliénés successivement et eurent le même délire de persécution. Leur mère, que l'on ne supposait pas folle, était la personne la plus soupçonneuse et la plus défiante que j'aie jamais connue. Un jour, elle m'avoua dans un accès de franchise qu'elle n'avait jamais eu confiance en personne, parce qu'elle avait été trop souvent trompée. Il n'y a pas de raisons de croire qu'elle ait eu plus à souffrir du monde qu'une autre personne, et son langage me fit penser qu'il eût mieux valu pour sa famille qu'elle eût eu plus de confiance et moins de soupçons K Je me rappelle un autre cas où trois sœurs devinrent aliénées et eurent le même délire; elles se croyaient empoisonnées par des vapeurs chimiques et torturées par le magnétisme. C'est un exemple d'autant plus remarquable qu'elles étaient mariées et vivaient séparées les unes des autres. Tout le monde doit avoir remarqué combien les pensées, les sentiments et la manière d'être de deux ou trois sœurs qui ont toujours vécu ensemble se ressemblent, si bien que, lorsque l'une d'elles devient folle, les autres mettent beaucoup de temps à s'en apercevoir, et qu'il n'est pas toujours facile à un étranger de dire aussitôt quelle est la malade.
i. Cette dame se fâcba et ne me pardonna jamais d'avoir été franc avec elle Elle se flattait de l'espoir sans fondement qa'ua de ses fils, qui cHait démoi t" guérirait et elle avait accepté avec joie les demi-promesses de gÏÏiiTaué divers médecins qu'elle avait consnllôs lui avaient donnés, leur reïocCt ensuite de l'avoir trompée. Quand je lui dis que le cas étai't sanf sTour es et qu elle devait agir en conséquence, elle s'indigna, en me demandan Pour, quoi me dites-vous cela? „ Et il est certain quelle eut recoursT^ .n -e mT decm qui voulût bien la tromper de nouveau.
330 PATnOLOGlE DE L'ESPRIT
On a rapporté dans un journal médical allemand l'histoire de toute une famille qui devint aliénée*. La famille était composée du père, de la mère et de six enfants. De temps en temps, ils allaient devant les autorités centrales du département se plaindre de ce que les magistrats de leur district les avaient dépouillés de leurs propriétés. C'était une illusion complète. Ils se renfermaient dans leur maison, abandonnant la culture de leurs terres, et ils n'écoutaient ni les raisonnements ni les remontrances de leurs voisins qui, par compassion, se réunissaient pour faire leur moisson. Ils vivaient misérablement sans feu. et ils lavaient leurs vêtements sans savon dans le ruisseau voisin. De temps en temps, ils députaient l'un d'entre eux aux autorités pour se plaindre des offenses qu'on leur avait faites. Cela dura neuf ans. Les deux plus jeunes enfants quittèrent la maison pour prendre un état, et un troisième mourut. A la fln, le père mourut de froid pendant l'hiver, et une nuit d'hiver la mère mourut sur la route, pendant qu'elle revenait d'une de ses expéditions infructueuses dans le but de se faire rendre justice. Les trois qui restaient, deux frères et une sœur, furent envoyés dans un asile de fous. L'une des sœurs, qui était microcéphalique et un peu faible d'esprit, vit son délire de persécution disparaître au bout de huit mois, et elle devint bonne servante. Le frère aussi quitta l'asile et trouva un emploi; mais la sœur aînée resta sous l'influence de son délire, et elle s'irritait quand on la contredisait. La conclusion du médecin qui avait étudié l'histoire de cette famille, c'est que lanière et la fille avaient été véritablement aliénées et que, ayant eu le délire des persécutions, elles avaient réussi à en infecter les autres membres de la famille, qui avaient l'esprit faible, mais qui eussent échappé à la maladie si la mère et la fille avaient été envoyées dans un asile dès le début.
Dans les Anïiales médico-psychologiques de 1863, le D'- Bonnet a donné l'histoire remarquable de la folie du suicide chez deux frères jumeaux, Martin et François. *
On leur avait pris 300 francs. Quelque temps après, un
i. Zeitschrifl f. Psychiatrie, B. 29, p. 2.
matin, les deux frères, qui vivaient à quelques kilomètres de distance, eurent à la même heure le même rêve, à trois heures du malin, et ils s'éveillèrent dans un état de grande agitation en criant : « Je tiens le voleur; il frappe mon frère. » L'agitation de Martin alla en augmentant; il se plaignit de violents maux de tête ; il se dit perdu, et en se cachant il courut vers la rivière,' oiiil essaya de se noyer; mais il fut retiré de l'eaQ vivant. Le soir même, on l'envoyait dans un asile. François, qui était redevenu calme, s'écria, en voyant que l'on emmenait son frère, que celui-ci était perdu, qu'on le prenait pour le voleur et qu'on allait le tuer. Puis immédiatement il se plaignit de maux de tête, se dit perdu lui-même et essaya de se noyer dans le même endroit que son frère. On le retira de l'eau; mais il ne put être rappelé à la vie. Martin mourut trois jours après son entrée à l'asile, après être resté dans un état d'agitation continuelle
La forme de dérangement mental qui se communique le plus facilement de cette manière par une sorte de contagion ou de sympathie est celle qui est caractérisée par des craintes sans fondement et par du délire de persécution. Cela n'est pas étonnant, quand on voit avec quelle facilité le soupçon s'éveille dans l'esprit, avec quelle rapidité il crée des preuves imaginaires d'hostilité et comment il s'entretient avec ces preuves illusoires. Combien les soupçons jouent encore un plus grand rôle dans un tempérament vésanique ! L'explication de cette contagion doit être cherchée, comme je l'ai déjà indiqué, dans la ressemblance de nature chez les membres de la même famille, qui ont une tendance à sentir et cà penser de la même manière, et à entretenir par la sympathie les idées ou les sentiments les uns des autres, et dans l'absence de causes extérieures de dilTéren dation, ce
1. On trouve rapportés dans les Annales médico-psychologiqiies Y>lna\envs cas où la folie s'est communiquée de la même manière, entre autres le cas de deux sœurs jumelles, dont l'une, craintive et atteinte du délire de persécutions infecta l'autre, qui guérit rapidement dès qu'elle fut séparée de sa sœur. Dans les Annales médico-psTjdwlogiquas de juillet ISTa se trouve le cas d'un soldat français qui se croyait le fds de l'empereur d'Autriche et qui pensait qu'on allait le couronner à Paris ou à Rome. Il voyagea en Ualie, en Espagne et en France, pour atteindre ce but. Son frère jumeau, qui l'accompaguait dans ses voyages, croyait aussi à son délire, qu'il partageait du reste et s"imaginait qu'il serait couroûué à Rome, tandis que son frère serait couronné à Paris.
qui tient au fait qu'ils vivent dans les mômes conditions de vie, qu'ils ont les mômes espérances et les mômes craintes misérables, et qu'ils poursuivent le même but par les mômes moyens. Par une sorte d'barmonie préétablie de la nature, leurs esprits raisonnent ensemble, et ils le font naturellement quand ils reçoivent les mêmes impressions. Certaines habitudes mentales peuvent se développer côte à côte chez deux personnes et aboutir à un délire commun, — ou, ce qui est plus probable, le caractère le plus fort réussit à imposer son délire à l'esprit le plus affaibli.
Une autre variété de tempérament vésanique se caractérise par une extrême irrésolution, et on peut lui donner le nom de folie hésitante ou de folie du doute. Ceux qui ont ce tempérament sont tourmentés outre mesure dès qu'ils ont quelque décision à prendre, quelque insignifiante qu'elle soit ; ils ne peuvent prendre une décision, par la crainte de faire mal, et ils se fatiguent et fatiguent les autres en examinant toujours le pour et le contre. Bien que la décision n'ait pas la moindre importance, elle leur cause une tribulation mentale extrême et ils restent pendant des heures à faire des délibérations d'un caractère réellement puéril; et, quand la décision est prise, ils craignent qu'elle ne soit mauvaise et s'ingénient à se torturer eux-mêmes pour découvrir des objections contre elle, et ils trouvent la meilleure raison en faveur de la résolution contraire. Quoi que ce soit qu'ils fassent, ils se persuadent qu'ils n'auraient pas dû le faire, et ils pensent qu'ils auraient dû faire ce qu'ils n'ont point fait. Pendant des jours, des mois, ils sont ainsi un fléau pour euxmêmes et pour les autres avec leurs scrupules et leurs craintes de cerveau malade. Si les doutes portaient sur une chose importante, il n'y aurait là rien d'étrange, car l'habitude de réfléchir d'IIamlet, chez qui la réflexion projette sa teinte pâle sur la couleur native de la résolution avec trop d'intensité sur un événement particulier, appartient à certains esprits d'une grande puissance où l'élément intellectuel prédomine sur l'élément affectif; mais il s'agit des affaires les plus insignifiantes de la vie journalière, de savoir par exemple quel vêtement mettre, de quel côté de la rue on doit se promener, quel train on doit prendre,' quels ordres on doit donner au cuisinier, etc. Je me
rappelle une dame dont le père s'élait donné la mort, qui avait été elle-même affligée d'un grand dégoùl de la vie. Elle craignait positivement de sortir de son lit le matin, parce qu'elle ■ connaissait les souffrances que devait lui donner le choix d'un vêtement, et elle prétendait traverser une véritable agonie chaque matin avant de pouvoir se résoudre à donner des ordres pour le dîner de la journée. Je me rappelle aussi le cas d'un gentleman dont le père et la mère étaient aliénés et qui, bien qu'il n'eût ni profession ni affaires, s'occupait tout le jour de bagatelles qu'il ne trouvait même pas le temps d'arranger. Car, dès que la question était élucidée, que les raisons pour et contre avaient été attentivement pesées, et que la décision était prise, il recommençait depuis le commencement comme si rien n'avait été fait, bien qu'il eût conscience de son ennuyeuse infirmité.
II y a une variété de tempérament morbide qui se rapproche beaucoup de la précédente et dans laquelle une idée ou une impulsion souvent banale ou même ridicule surgissent dans l'esprit et s'en s'emparent de manière à ne donner aucun repos à l'individu jusqu'à ce qu'il y ait cédé. Je peux l'appeler la variété impulsive de la folie du doute. Dans un cas, la vie d'un homme consistait en une série de luttes successives contre des idées qui l'ennuyaient continuellement, qui le rendaient souvent malheureux et parfois ridiculement fou ; il devait entrer dans une maison de tel pied le premier, car si par un grand effort de volonté il réussissait à vaincre son caprice en entrant de l'autre pied c'était une terrible angoisse pour lui, et il n'avait aucune tranquilhté d'esprit tant qu'il n'était pas sorti de la maison pour y rentrer du pied convenable; il devait remarquer le numéro ou le nom mscrit sur la porte d'entrée, et, s'il détournait résolument les yeux pendant qu'il franchissait la porte, il était oblio-é de revenir sur ses pas pour regarder le numéro ou le nom et un jour il dut refaire ainsi plus d'un mille, après avoir fait un suprême effort pour maîtriser son impulsion absurde- s'il lui venait à l'esprit de déranger tel livre ou telle feuille de papier sans aucun motif, - et des caprices de cette sorte lui venaient constamment à l'esprit, - l'expérience lui avait appris qu'il n aurait aucune paix tant qu'il ne succomberait pas. Ce n'était
point un homme paresseux, n'ayant qu'à songer à ses impulsions et à les entretenir; il était au contraire obligé de gagner sa vie par un travail manuel; cependant il était très intelligent; il avait'parfaitement conscience du caractère morbide de ses impulsions, et il savait le moyen d'y résister ; mais il y avait des maladies mentales dans sa famille.
Dans un autre cas, un gentleman riche, qui avait un frère aliéné, était tourmenté par des impulsions semblables, qui étaient d'une nature ridicule. Sa conduite extérieure paraissait si régulière qu'aucun de ceux qui le connaissaient, sauf un ou deux amis auxquels il avait confié ses troubles, n'avait la moindre notion des tortures qu'il endurait. Il luttait souvent contre les impulsions qui le tourmentaient; mais il était forcé d'y succomber, car, après une lutte prolongée, il devenait très agité et très malheureux; il avait une perspiration abondante, et il tremblait comme s'il venait d'avoir une grande frayeur. Un jour qu'il se promenait sur la voie publique, il remarqua par hasard deux pierres qui étaient à l'extrémité d'un mur élevé, et immédiatement il lui vint à l'idée que ces deux pierres devaient être renversées. La hauteur du mur l'empêchait de les atteindre, et le ridicule de prendre une échelle en plein jour lui permit de résister à l'impulsion pendant une quinzaine de jours, qui fut terrible pour lui. Au bout de ce temps, il sortit secrètement de la ville pendant la nuit, et il se dirigea vers le mur en portant avec lui un long fouet avec lequel il réussit après plusieurs tentatives à jeter les pierres par terre. Après cela, son esprit resta en repos jusqu'à ce qu'une nouvelle impulsion l'eùf repris.
Je citerai encore un exemple de cette habitude mentale torturante, qui se traduit par toutes sortes de caprices, dont l'individu reconnaît parfaitement l'absurdité. Il pense constamment,.. par exemple à certains nombres ou à certains mots et il remarque ■ que ces nombres ou ces mots apparaissent avec une fréquence mystérieuse dans toutes sortes d'occasions. Il se demande lai raison de choses très communes, la raison de cette raison, eli ainsi de suite indéfiniment; il craint sans motif d'avoir dit ou; fait quelque chose de blessant, bien que ses paroles ou que ses-
actes aient été entièrement innocents et sans portée. II craint d'avoir fait inconsciemment une action ridicule ou maladroite.
Comme il sait par expérience qu'il ne peut contrôler ni ses idées ni ses sentiments, il se sent à la merci d'un accident, et il voit qu'il peut être conduit à commettre quelque jour une action qu'il redoute avec terreur, et il fond en larmes et sanglote piteusement quand il raconte la triste histoire de ses craintes et de ses luttes.
L'histoire suivante a été écrite pour moi par un gentleman qui m'avait consulté.
« De la famille de mon père, j'ai hérité d'une tendance aux maladies du foie, et de la famille de ma mère d'un tempérament très nerveux qui s'était déjà montré chez plusieurs de mes parents. Un de mes oncles était sujet à des hallucinations étranges et avait le déUre des persécutions. Il croyait aussi que des agents surnaturels travaillaient à contrecarrer ses entreprises.
<c Aussi loin que je me le rappelle, ma vue a toujours été troublée par quelque forme d'irritation nerveuse.
« Quand j'étais enfant, je m'en souviens, j'attachais une importance particulière à certains nombres; je devais compter tant de fois pour telle ou telle action banale, et cette action elle-même devait être répétée un certain nombre de fois; plus tard, quelques-uns de ces nombres prirent une importance spéciale ; je [devais éviter dans mes actions ordinaires le nombre trois ou un de ses multiples sous prétexte que ce nombre était consacré en quelque sorte cà la sainte Trinité. Une nécessité impérieuse semblait me pousser à toucher ou à remuer tel ou tel objet, bien que je pusse n'avoir aucun désir de le faire, et, comme le Johnson, je me soumettais à la grande incommodité d'éviter les interstices des' pavés. D'une manière générale, je puis dire que ce qui était le moins agréable me semblait le plus obligatoire: par exemple, si je me promenais avec quelqu'un, l'impulsion qui me poussait à ramasser des brins de paille sur la rue était beaucoup plus grande que si j'étais seul, bien que (parce que, peut-être) craignant de faire connaître mes bizarreries- et de môme, bien que je fusse d'une propreté scrupuleuse, j'étais spécialement poussé à toucher des objets sales ou dégoûtants. Je me rappelle avoir été forcé de revenir sur mes pas pour déranger une chose insignifiante que j'avais remarquée par hasard sur le pavé. J'avais beaucoup de peine à résister à ces impulsions. Mais j'avais peu d'avantage cà y céder car dès que l'une était satisfaite, elle était remplacée par une autre J'avais lu par exemple un vieux conte allemand qui avait fait une grande imnrès sion sur mon esprit : c'était l'histoire d'un de ces pactes avec le diable"
336 PATnOLOGIE DE l'esprit
qui forme le fond de tant de légendes, celle, je crois, qui sert de thème au Freischûtz. Pendant longtemps, la formule du pacte me revint à l'idée, et une sorte de nécessité m'imposait d'y acquiescer mentalement. Comme j'étais forcé de la penser, j'étais obligé, si jepuis m'exprimer ainsi, de la penser négativement, pour éviter, à ce qu'il me semblait, de prendre le terrible engagement. Pendant très longtemps après avoir perdu cette idée bizarre, la phrase ainsi renversée revint continuellement à mon esprit. De même, la suggestion qui me faisait penser ou dire quelque .phrase de malédiction contre Dieu devait être contrebalancée par une négation ou une expression de louange et de bénédiction. Plus lard, vers l'âge de dix-huit ans, l'obligation imaginaire, sous prétexte deserments terribles, de faire une chose insignifiante, me jetait dans un grand trouble. Je ne croyais pas avoir fait ces serments; mais le simple fait qu'ils me venaient sans l'assentiment de ma volonté paraissait me les rendre obligatoires; sous l'influence de ce sentiment, je répétais dans une conversation une remarque que j'avais déjà faite : je prenais une rue détournée complètement en dehors de mon chemin, et j'achetais u,n objet exposé à l'étalage et dont je n'avais aucunement besoin. Quelque niaises que soient les choses que je raconte, elles me causaient souvent de grandes inquiétudes, et le sentiment terrible de n'avoir pas rempli une de ces obligations me rendait souvent extrêmement malheureux.
« Bien qu'il fût difficile d'empêcher que l'on remarquât ces choses, je crois que personne, môme dans ma famille, n'a jamais connu l'étendue de mes souffrances. J'avais pour ainsi dire une double vie : d'une part j'étais misérable, et de l'autre un garçon réservé et studieux ; et en dépit de ma mauvaise santé, qui m'empêchait de suivre régulièrement mes classes, on me regardait en général comme intelligent, aussi bien à l'école qu'à la maison. Pendant quelques années après avoir appris mon état, bien qu'ayant toujours de l'agitation mentale, je fus moins troublé que pendant mon enfance. Si bien que j'espérais que ma santé mentale se rétablirait. Au bout de quelque temps cependant, la vieille affection revint sous une autre forme. Excepté lorsque mon esprit est tout entier occupé à une affaire, je suis forcé, comme par une nécessité physique, de proférer des blasphèmes ou des paroles obscènes. Quand je passe dans les rues ou que quelqu'un entre dans l'appartement où je me trouve, une de ces paroles se présente à mon esprit et demande pour ainsi dire à être exprimée ; tout effort conscient semble augmenter le mal et évidemment, bien que je sois forcé de me surveiller constamment, augmente mon excitation nerveuse. Je ne sais parfois si j'ai parlé ou non, car, quelque bizarre que cela semble, la pensée se présente avec tant de force à mon esprit et le malaise qu'elle produit absorbe tant mon attention, que je ne sais qui croire de mes oreilles ou de mes lèvres. La seule assurance que je puisse me donner, c'est de lixer littéralement ma langue, de la mordre avec les dents et de la rendre ainsi physiquement incapable de prononcer un mot distinct. »
Le dernier cas que j'aie à ciler est celui d'un vieux gentleman extrêmement intelligent et accompli en tout, qui avait servi avec distinction dans l'armée. Dans sa jeunesse, il avait mangé de l'opium et il avait fait d'autres excès. Il avait abandonné ensuite l'usage de l'opium; il avait pris les habitudes les plus régulières, et son régime était très sobre. Il vivait dans deux chambres, dont il ne pouvait sortir, dans la crainte de s'exposer au soleil, au vent ou à un autre inconvénient; il ne pouvait Hre lui-même, bien que son intelligence fût très cultivée, parce qu'il croyait que la lecture lui était nuisible, et tous les jours il payait quelqu'un chargé de lui faire ses lectures. Son esprit était très actif, mais tourmenté par ce qu'il appelait ses « fads ». Il lui venait à l'idée de faire ou de dire des choses insignifiantes, de déplacer de quelques pouces la lampe sur la table, de toucher 'un objet en passant auprès; il avait une impulsion irrésistible qui le poussait à répéter la même chose. Bien qu'il pût résister longtemps, il était obligé de succomber, pour avoir la paix de l'esprit. Il pouvait se débarrasser de ces obsessions d'une manière indirecte en les écrivant un grand nombre de fois au bas d'un livre, et il avait fait ainsi de longues histoires de la pacification de ses « fads. » Mais il ne s'était pas plus tôt débarrassé d'une idée qu'une autre prenait la place de la première et le fatiguait de la même manière. Il était donc obligé de refaire la même opération, jusqu'à ce qu'il se fût débarrassé de cette nouvelle obsession. Il avait consulté plusieurs médecins, et il avait demandé conseil à des clergymen; il s'était adressé à ces derniers, parce qu'il était religieux et qu'il était tourmenté par la crainte de n'avoir pas dit les mots voulus dans ses prières et par les impulsions qui le formaient à répéter les mêmes mots. Souvent, lorsqu'il louchait quelque chose, l'idée lui venait que ses mains devaient être souillées et il sentait qu'il devait toucher autre chose et il était ainsi obligé de toucher les choses les unes après les autres, jusqu'à ce qu'il fût fatigué. Par suite, sa toilette du matin lui prenait beaucoup de temps chaque jour. Personne mieux que lui ne se rendait compte de son état, ne comprenait l'absurdité de son esclavage, mais il n'avait pas le moindre pouvoir de s'en délivrei'.
Maudslioy.
338 PATHOLOGIE DE L'ESPRIï |
Une autre manireslalion du tempérament de fou, c'est une j avarice excessive. Sans aucun amour-propre, l'individu réclame et prend tout ce qu'il peut d'une manière qui éveillerait un sentiment de lionte chez toute personne qui n'aurait pas le tempérament; lui au contraire, n'a aucune ombre de générosité et n'a pas la moindre pudeur. Il accumule et entasse do l'argent, dont il n'a aucun besoin et dont il ne veut se servir ni pour son bénéfice ni pour le bénéfice des autres. Il agit en réalité comme s'il voulait faire de grandes provisions pour le tombeau et comme s'il avait besoin de son argent dans l'autre monde. Il perd de vue le but, et il travaille pour les moyens, comme si c'était un but. « Tu es fou ! ton âme se séparera de toi cette nuit ! » Ce serait là une parole trop ilatteuse pour cet individu, dont la vie prouve qu'il n'a pas d'âme, au vrai sens du mot. Il ne sympathise point avec ses semblables; il est renfermé dans un égoïsme étroit; il ne remplit point les fonctions d'un élément normal dans l'organisation sociale; il est sur la voie de la dégénérescence morbide, s'il n'y est déjà arrivé. Tant que les raisins ne croîtront point sur les épines, tant que les chardons ne donneront point de I figues, on ne peut espérer que ces individus procréent des enfants sains. Ces enfants aboutiront à la fohe ou au crime.
La dernière variété de tempérament fou que j'aie à mentionner est caractérisée par une absence complète ou presque complète du sens moral. Naturellement, les variétés précédentes peuvent en un sens être considérées comme des exemples du défaut du sens moral; mais, en elles, il y a un développement extravagant des passions égoïstes, dont l'hypertrophie a entraîné l'atrophie des sentiments sociaux. Elles ne possèdent point ce défaut primitif de la sensibihlé morale, cette imbécillité morale, qui existent, j'en suis convaincu, dans des cas de folie héréditaire. J'ai déjà cité des exemples déjeunes gens nés de parents aliénés qui avaient présenté une imbécilhté morale complète, ou qui de^ bonne heure avaient fait preuve de tendances vraiment immorales, et j'aurai l'occasion plus loin de décrire une véritable folie morale chez les adultes et d'indiquer ses antécédents héréditaires. Sans véritable dérangement intellectuel, on peut rencontrer tous les degrés de folie morale chez des individus qui peu-
vent même avoir une intelligence supérieure. II est aisé de comprendre que cela doit être, si l'on se rappelle ce qui a été dit précédemment sur le développement du sentiment moral dans l'humanité, sur les significations fondamentales de la folie en tant que phénomène aberrant, sur les relations intimes qui existent parfois entre le crime et la folie, et enfin sur la caractéristique fondamentale du tempérament vésanique. Ce tempérament en réalité ne signifie rien de plus qu'un tempérament morbide ; la maladie consiste en un défaut ou en une exagération de qualités qui rendent l'individu incapable de s'adapter à son milieu social, déjouer son rôle dans l'organisation sociale, et qui prédisposentà une dégénérescence nerveuse pouvant aboutir à une variété morbide, soit dans la génération actuelle, soit dans la génération suivante. L'expérience apprend cependant que celui qui a ce tempérament ne devient pas fou lui-même; il prouve que la folie est dans sa famille, et il est probable qu'il engendrera la folie; mais, quant à lui, il reste le même être bizarre toute sa vie, — au bord de la folie, mais non fou, — et parfois ses bizarreries s'allient à un talent extraordinaire.
Il existe une infirmité que j'ai observée une ou deux fois chez des individus qui ont un tempérament nerveux très marqué. Ils ne peuvent regarder un grand espace, une grande étendue de mer ou une plaine sans éprouver un sentiment de vertige et d'appréhension. Un gentleman qui m'avait consulté sur la folie de son père ne pouvait regarder la plaine d'un point élevé sans éprouver un vertige pénible; il ne craignait point de tomber; mais c'était la vue d'une grande étendue qui produisait cet eflfel, car il avait le môme sentiment au bord de la mer ou même sur une simple butte, d'où il ne pouvait tomber.
Keichenbach a observé quehiue chose de semblable chez ses prétendues sensUims : l'une ne pouvait regarder la plaine sans devenir malade; une autre évitait toujours les places et préférait suivre les. trottoirs plutôt que de les traverser; pour une autre, un champ de blé était désagréable, parce qu'elle se sentait connue bercée par ses ondulations et qu'elle vomissait si elle ne se i-etournait pas. Le L)' Westphal a décrit sous le nom '^uyoruphobie une espèce de folie qui est caractérisée par l'im-
possibilité où est l'individu de traverser une place libre. Cet état indique une instabilité des centres moteurs qui ressemble à celle du buveur, qui pour traverser une rue a besoin de fixer fortement un objet situé du côté opposé. Le sentiment vertigineux est l'aspect subjectif de l'instabilité des centres moteurs.
En même temps que les bizarreries mentales qui sont les marques d'un tempérament de fou, il existe ordinairement des bizarreries de manières, de démarche, ainsi que des bizarreries des autres mouvements physiques, qui sont les modes de l'expression mentale. Si nous étions assez habiles pour lire le langage, il n'est pas douteux que l'esprit d'un homme pourrait toujours être reconnu par les gestes et les attitudes corporelles. Dans le tempérament de fou, ces caractères sont parfois si saillants qu'ils attirent immédiatement l'attention. «Cet héritage fatal, dit Esquirol en parlant des cas extrêmes, se peint sur la physionomie, sur les formes extérieures, sur les idées, les passions, les habitudes, les incUnations de ceux qui en sont les victimes. » Il est difficile de décrire les traits spéciaux à l'habileté et ils sont cependant faciles à reconnaître quand on les rencontre. Ce que l'on appelle des « manières nerveuses » — expression assez fréquente — indique en réalité une variété de bizarreries; les manièresMe l'individu sont incertaines, brusques, et, quand il vous tend la main c'est avec l'air d'une personne qui vous présente un pistolet. Les manières d'une autre sont réservées, hésitantes, maladroites, et, au lieu de regarder en face la personne dont il s'approche quand il entre dans un appartement, il roule étrangement les yeux à droite ou à gauche, ou il dirige son regard vers le plafond. Dans d'autres cas, les individus sont continuellement en mouvement, agités sans but et parfois étranges et grotesques. Il existe quelquefois un regard fixe, impénétrable, que j'ai observé dans les yeux de personnes qui avaient hérité d'une forte prédisposition à la folie. Je peux le reconnaître, mais non le décrire. Il semble que les personnes sont préoccupées de pensées étrangères à la conversation qu'elles tiennent. On sent: instinctivement que ce qu'on leur dit ne pénètre pas au fond de • ieiu- esprit. Je l'ai observé surtout dans les cas de dépression i
LA SYMPTOMATOLOGIE DE LA POLIE Îi41
mentale où il y avait une tendance an suicide et même des tentatives de suicide.
Dans quelques cas, on peut noter une singulière incohérence des traits; une moitié de la face sourit, tandis que l'autre moitié n'est pas en harmonie avec la première, ou même a une expression grave et réservée ; bien que la conversation soit d'une nature sérieuse, on peut observer sur la figure un rire nerveux, qui n'est aucunement en harmonie avec l'état de l'esprit. De plus, j'ai remarqué parfois qu'une expression riante de la face ne se changeait point graduellement en expression sérieuse, comme à l'état normal, mais qu'elle se transformait subitement en un regard sérieux, confus, abstrait ou plutôt vide, sans changement correspondant dans l'état mental, autant qu'on en pouvait juger. Cette apparition subite d'un regard vide et abstrait au milieu d'une conversation ordinaire, sans que rien l'ait provoqué, doit éveiller le soupçon d'une hérédité morbide. Enfin il y a des cas où il existe une mobilité extraordinaire des traits, qui rappellent les grimaces des singes excités, et surtout des yeux qui roulent dans leur orbite et oscillent sans but, comme si les liens de l'expression ordinaire avaient été rompus et comme s'ils faisaient leur révolution pour leur propre compte. Ces traits grimaçants s'allient à un esprit grimaçant, — à une mentalion entortillée, pour ainsi dire. Quand les yeux remuent indépendamment l'un de l'autre, comme cela se voit chez quelques personnes, je n'affirme pas que ce soit là la marque d'un tempérament de fou ; mais cette bizarrerie ne s'associe-t.-elle pas fréquemment à une duplicité de caractère? Les singularités de la physionomie que j'ai indiquées semblent se classer sous deux chefs : d'abord il y a une incohérence entre l'état de l'esprit et son expression faciale naturelle, et ensuite il y a une incohérence qui constitue l'expression naturelle d'une disposition mentale, — une sorte de dislocation et de discontiimilé de la fonction musculaire. Les expressions de l'esprit comme ses fonctions trahissent une tendance à l'incohérence. ^ Ces trails de l'expression peuvent coexister avec la santé de l'esprit. Ils n'indiquent point un dérangement m(MilaI aciuel, mais ils sont les signes d'un tempéi'ament qui dépend ordinaircni.Mil
(l'une hérédité morbide ou qui en est le point de départ. Mais, dans les cas extrêmes de dégénérescence héréditaire, les signes physiques sont plus marqués. La physionomie n'a ni régularité ni harmonie : ses traits ne sont qu'irrégularité, discordance et contorsions. Parfois la tête est irrégulièrement conformée ; un côté est plus large que l'autre ou sa forme est différente; les oreilles sont mal et irrégulièrement plantées et l'une d'elles peut elle-même être déformée, comme l'a remarqué Morel. Souvent il y a eu des convulsions dans l'enfance, et il peut rester des fnouvements spasmodiques ou des tics de certains muscles. Dans les cas les plus graves où la dégénérescence a abouti à l'imbécillité, la démarche est hésitante et incertaine, et il y a parfois une disproportion entre les membres. On peut dire que celui qui n'a pas le pouvoir de gouverner ses muscles est incapable d'attention. L'arrêt de développement des organes génitaux n'est pas rare; les maladies les plus légères prennent facilement une mauvaise forme, tant est faible le pouvoir de la résistance vitale. La durée de la vie chez ces individus est au-dessous de la moyenne.
Les hommes de talent présentent des bizarreries correspondantes : Morel de Rouen, à qui nous devons tant de recherches scientifiques sur ces victimes de la générescence, les donne pour des êtres purement instinctifs : instinctivement, ces individus ont certain talent remarquable pour la musique, le dessin, le calcul; il y en a d'autres qui ont ime prodigieuse mémoire pour les détails. Mais ils sont incapables d'un travail intellectuel soutenu; ils ne peuvent rien faire complètement, ils ne savent pas ce qu'ils savent, et ils ne pensent pas ce qu'ils pensent, et, sous le coup de circonstances graves, ils deviennent aliénés ou se livrent à quelques actes de violence. Néanmoins il est remarquable de voir comment de grands talents peuvent coexister avec ces formes extrêmes de dégénérescence, comme pour montrer ce qui reste encore des acquisitions des Ages de l'humanité dans les spécimens les plus dégénérés. — riiérilage immense de civilisation que reçoit tout individu appartenant à une race civilisée. J'ai vu une petite fdle âgé de cinq ans, idiote de naissance, qui ne pouvait dire un mot, qui poussait
des cris effroyables, qui était méchante et qu'on ne pouvait laisser seule une minute. Cependant elle pouvait moduler correctement plusieurs notes, — jusqu'à vingt, d'après sa mère. A la suite do ses recherches approfondies, Morel est arrivé à cette conclusion « que dans les variétés inférieures des êtres dégénérés on observait un type physique semblable chez tous les individus qui composaient ses variétés, et une certaine conformité de tendances intellectuelles et morales. Ils témoignent de leur origine par la similitude du caractère, des manières, du tempérament et des instincts. Ces anomalies établissent chez les dégénérés le lien d'une parenté pathologique. » On ne doit pas oublier qu'entre les formes extrêmes de cette dégérépescence et la forme légère compatible avec un grand talent il y a tous les degrés intermédiaires.
Un tempérament qui a beaucoup d'affinités avec le tempérament vésanique est celui que l'on observe chez ces femmes plus ou moins hystériques qui vers l'âge de trente ans sont les sujets favoris des expériences mesmériques et des nouvelles religions, qui font habituellement preuve d'une constitution nerveuse particulière, qu'elles soient cataleptiques, paralysées, somnambules ou affectées de convulsions. N'ayant aucune volonté propre, elles sont facilement la victime des idées que les autres impriment sur elles. Leur tempérament spasmodique, défavorable à une régulière coordination des idées et des sentiments, est extrêmement favorable à l'exagération morbide d'un sentiment ou d'une idée el aux mouvements spasmodiques. Une autre conséquence fréquente de cette mauvaise organisation est une nature morale défectueuse ou étrangement pervertie. Certaines femmes ont pour le mensonge un amour qui se rapproche d'une véritable folio morale; elles se noircissent les paupières pour paraître malades quand elles sont en bonne santé ; elles restent couchées pendant des mois ou même des années, sous préto^xte qu'elles sont paralysées, alors qu'elles n'ont qu'une paralysie de l'énergie morale. Elles supportent des souffrances et des privations extraordinaires pour faire réussir une fraude qu'elles ont imaginéependant des semaines elles refusent tout aliment pour faire 'croire qu'elles peuvent vivre sans manger; elles^oivent leur
'■^^^ PATHOLOGIR DE L'ESPRIT
urine pour faire croire qu'elles irurinent jamais, el elles se brûlent les bras ou le corps avec un liquide corrosif pour se donner une maladie de peau particulière. Les extatiques religieuses du moyen âge appartenaient sans doute à cette catégorie de malades, el les stigmates miraculeux qu'elles exhibaient sont aussi imaginaires que les maladies que leurs sœurs d'aujourd'hui simulent. Quand les fantaisies de l'hystérie portent sur l'esprit au lieu de porter sur le corps, comme cela arrive lorsque ces malades ont un tempérament de fou, elles donnent Heu à beaucoup de symptômes extraordinaires.
L'hystérie est un terme vague qui implique une grande quantité de troubles nerveux de toutes sortes et de tous les degrés, que l'on ne distingue certainement pas les uns des autres avec autant de netteté que cela serait désirable. Un de leurs caractères communs c'est de suggérer l'idée d'une maladie simulée : on sait qu'une série ou qu'un groupe de symptômes qui autrement seraient d'un pronostic grave ne sont point dangereux quand il s'agit simplement d'hystérie ; aussi comme ces symptômes n'ont point la signification grave qu'ils paraissent avoir, ils paraissent exagérés ou simulés. Cette apparence de fausseté est encore renforcée par ce fait que, dans beaucoup de cas, la maladie peut être enrayée soudainement, quand la volonté est fouettée par un motif assez fort, et que dans d'autres cas elle est graduellement guérie, si une discipline morale convenable fortifie la volonté, la discipline étant le meilleur traitement de la maladie. Les deux principaux caractères de ces faits d'hystérie sont donc la simulation apparente d'une maladie à forme protéique et une énervation de la volonté. On ne doit pas supposer cependant que la simulation soit volontaire ou même consciente dans la majorité des cas. Bien que les symptômes n'appartiennent pas à la maladie qu'ils semblent indiquer, — qu'ils n'indiquent pas l'épilepsie, par exemple, lorsqu'il y a des convulsions violentes et épileptiformes, — ils n'en sont pas moins l'expression d'un véritable trouble du système nerveux et d'un trouble voisin de ceux que l'on voit dans la catalepsie, l'extase, et dans ces formes hybrides d'attaques convulsives que nous ne savons comment nommer, hystérie ou épilepsie.
r.A SYMPTOMATOLOGIE DE LA FOLIE Ut\
Il est difficile d'expliffiier 1(3 fait que l'imilalion est une foncUoii naturelle du système nerveux, qui constitue la base de son éducation, et que la tendance de beaucoup de désordres nerveux est d'exagérer et même de simuler des symptômes, sans aucune intention de tromper. C'est une tendance que la volonté peut combattre et qu'elle peut enrayer en partie ou complètement ; c'est pour cela que l'on donne toujours aux malades nerveux le conseil de ne pas se laisser aller à leurs sentiments pénibles et à leur tendance à ne rien faire : c'est là un conseil facile à donner mais difficile à suivre, car le malheur est que la maladie qui fortifie les tendances affaiblit la volonté et qu'elle diminue ' la faculté de contrôler ce qui est encore plus difficile à conti'ôler. Quoi qu'il en soit, cependant, il est clair qu'il peut y avoir tous les degrés de simulation apparente ou réelle dans les diflférents cas, une gradation qui va d'une imitation complètement inconsciente à une fraude bien délibérée. Nous avons l'habitude de faire dans nos idées une séparation si complète entre l'action physique et l'action volontaire du système nerveux, de regarder si bien la volonté comme quelque chose de constant, de psychique et de spécial, que nous ne pouvons nous empêcher de croire à sa présence ou à son absence complète dans une fonction donnée ; nous trouvons difficile ou impossible de comprendre qu'elle ait tous les degrés d'intensité et que sa base soit purement physique. Une conduite involontairement perverse et d'apparence volontaire, des convulsions des mouvements volontaires, un plaisir inouï à se torturer soi-même, telles sont les expressions qui nous donneraient la meilleure idée de la manière d'être des hystériques si elles n'étaient pas contradictoires ; mais, quelque contradictoires qu'elles paraissent, je crois qu'elles ne s'excluent pas autant que les doctrines psychologiques actuellement admises pourraient le faire croire. Cependant elles seront considérées comme contradictoires, car il s'écoulera de longues années avant que l'on puisse jeter un pont sur l'abîme qui sépare la conception physiologique des fonctions mentales de la conception qui a cours aujourd'hui.
Telles sont les particularités du tempérament de fou, qui est au seuil de la véritable folie. Je vais étudier maintenant les variétés des désordres mentaux au point de vue symplomalologique.
Les symptômes de la folie.
Une revue superficielle des pensionnaires d'un asile de fous permettrait facilement à un observateur inexpérimenté de reconnaître deux variétés de symptômes complètement opposés. Il remarquerait qu'il y a des malades chez qui chaque attitude, chaque mot, chaque pensée indiquent une profonde dépression mentale, tandis qu'il y en a d'autres qui trahissent un état opposé d'exaltation mentale par leur apparence, leur démarche et par tout ce qu'ils disent et font. Ces symptômes nous donnent les deux grandes divisions de la manie et de la mélancolie qui correspondent aux deux affections fondamentales du moi dans lesquelles toutes les passions ont leurs racines : d'une part, un état douloureux du moi qui se manifeste par des sentiments tristes, des idées tristes et une conduite triste, et, d'autre part, une expansion du moi qui s'exprime par des sentiments, des pensées et des actes correspondants.
Un examen plus attentif montrerait à notre observateur que, si le désordre mental est complet chez quelques malades et se manifeste dans tout ce qu'ils disent et font, il est limité chez d'autres àquelques idées fixes en dehors desquelles ils agissent, pensent et sentent comme tout le monde. En indiquant ces différences par une autre division nous avons d'abord la manie^ qui se divise en manie générale et en manie partielle, cette dernière étant connue sous le nom de monomanie parce qu'on suppose que la folie est limitée à un sujet; nous avons ensuite la mélancolie qui se divise également en mélancolie générale et partielle, et Esquirol décrivait cette dernière sous le nom de lypéman'ie. En ce qui concerne ces formes de folie partielle, on doit noter que, si le désordre intellectuel peut se limiter à certaines idées, il peut en être de même, rarement il est vrai, pour les sentiments. Ceux-ci sont alTeclés d'une manière plus générale et plus profonde; ce sont eux qui fournissent au délire et sa base et ses aliments.
Si l'observateur demeurait assez longtemps dans l'asile pour pouvoir suivre la marche de ces désordres mentaux, il remar-
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qnerait que dans quelques cas les facultés mentales diminuent progressivement, que l'incohérence des idées augmente et que si le sentiment qui a inspiré le délire diminue d'intensité, les illusions elles-mêmes persistent, qu'elles peuvent même devenir plus nombreuses et prendre un caractère plus extravagant. Tous ces cas de naufrage mental à la suite d'une forme quelconque de folie se groupent sous le nom de démence. Ce terme signifie la destruction de l'esprit et se distingue de Vamentia., que l'on emploie pour indiquer l'idiotie, la privation de l'esprit déterminée par des causes qui ont agi avant ou peu de temps après la naissance, c'est-à-dire avant que l'esprit ait pu se développer. Un moment de réflexion montre qu'il peut y avoir tous les degrés de démence ou d'idiotie, depuis la manie chronique ou la mélancolie chronique, dans lesquelles l'incohérence et la débilité nous montrent les premiers signes de la faiblesse mentale, jusqu'à l'imbécillité complète. En fait, on peut ranger ainsi les différents degrés de la détérioration progressive de l'esprit : 1" manie chronique; 2*^ faiblesse mentale; 3° imbécillité.
Nous avons là les lignes de la classification symptomatologique d'Esquirol, que l'on a suivie dans la pratique jusqu'à aujourd'hui. Nous n'avons qu'à y ajouter la paralysie générale des aliénés, dont les caractères spéciaux ont été observés et définis après Esquirol, et nous aurons les variétés d'aliénation ordinairement reconnues. Il est évident que ce ne sont point là de véritables variétés, ce sont des catégories do symptômes qui peuvent tous s'observer chez le même malade aux différentes époques de sa maladie. Celle-ci peut commencer par une dépression mélancolique, passer à l'état de manie aiguë, suivre ensuite une marche chronique avec des symptômes de dépression ou d'excitation, et aboutir finalement à la démence. C'est là, en fait, la marche type de la folie. En môme temps, il arrive souvent qu'un malade, dans tout le cours de sa maladie, no présente qu'un de ces symptômes, et, tant que nous ne connaîtrons pas exactement les conditions obscures de la constitution qui font la différence des symptômes, — et nous ne savons encore rion à ce sujet, — nous n'aui'ons point de classification symptofimtologique.
Si l'on examine, avec plus de patience et de précision scientifique que ne peut le faire notre observateur inexpérimenté, les phénomènes mentaux dans la folie, on voit que les classes que nous venons d'indiquer ne comprennent point ou plutôt ne précisent point toutes les variétés de symptômes. H n'est pas douteux ■qu'il y a certains états douloureux et dangereux de l'esprit malade, où les sentiments et la conduite sont principalement ou uniquement intéressés, tandis que l'intelligence n'est que peu ou point troublée. Ces états ont été décrits sous les noms de folie sans délire, de folie des sentiments et de la conduite, de folie affective, de manie sans délire, de mélancolie simple. Tous ces noms indiquent que la perversion des sentiments domine à ce point les désordres intellectuels qui peuvent exister, qu'ils attirent seuls l'attention. De même que les désordres de l'intelligence, ces désordres affectifs peuvent prendre la forme de la dépression ou de l'exaltation. On peut donc les ranger dans les groupes ordinaires de la manie et de la mélancolie ; mais comme, d'une manière générale, ces termes désignent positivement un dérangement intellectuel, et qu'ils ne définissent point suffisamment ces cas qui ont de plus un intérêt médico-légal et une importance qui leur est propre, il est bon de décrire séparément la folie affective. Cela est d'autant plus nécessaire que le dehre a été considéré par des autorités comme le critérmm nécessaire de la folie. C'est à tort; car, en examinant de près les rapports et le développement des symptômes des dérangements de l'esprit, on verra que les désordres affectifs sont le fondement de presque tous les cas qui ne reconnaissent pas pour cause une lésion physique directe, qu'ils précèdent les troubles nitellectuels dans la majorité des cas, qu'ils coexistent avec eux et qu'ils persistent souvent pendant longtemps après que les troubles intellectuels se sont dissipés. Esquirol avait raison de du'e « que l'aliénation morale était la vraie caractéristique des désordres mentaux ». « Il y a des fous, dit-il, chez lesquels il est difficile de trouver des traces d'hallucination; mais il n y en a aucun chez qui les passions et les affections morales ne so.enl perverties et détruites. Je n'ai jamais rencontré d'exceptions » Insister sur l'existence du déhre comme critérium de la lolie,
ainsi qu'on le faitquelqiiol'ois, c'est ignorer ces formes extrêmement graves de maladies morales alTectives, où, malgré l'absence d'mi véritable dérangement intellectuel, il y a des impulsions dangereuses à l'homicide, au suicide ou à d'autres actes de violence.
Il est donc bon de traiter d'une manière générale de la symptomatologie de la folie d'après la classification suivante, et de décrire ensuite les principales variétés cliniques.
Folie aireclive.. ( a. Inslinctive.
ou ] Folie sans délire ( ù. Morale.
Folie intellectuelle.
Mélancolie : ^î^'"*^-.
( chronique.
Manie \ ^fS"*^-.
Amentia.
.Monomanie.
Démence. . .
Imbécillité, idiotie :
l chronique.
aiguë, chronique.
Blorale et intellectuelle.
On pourrait supprimer la division qui comprend la folie affective et classer les variétés qui lui appartiennent dans le cadre de la manie et de la mélancolie, en divisant la manie en manie avec délire et en manie sans délire, et la mélancolie en mélancolie avec délire et en mélancolie sans délire; mais, pour les raisons que j'ai données plus haut, je préfère faire des cas de folie affective une classe distincte.
Polie affective. — Folie sans délire. — Folie des actes et des sentiments.
Les sentiments révèlent la véritable nature de l'individu; c'est de leur profondeur que sortent les impulsions qui nous font agir, la fonction de l'intelligence étant de guider et de contrcMer. Aussi leur dérangement indique un dérangement profond de la nature de l'individu; toute sa manière de sentir, d'être affecté par les objets et les événements est pervertie, et la source de son activité est troublée. L'intelligence n'échappe pas complètement, cela est certain, car elle est affectée indirectement
OU secondairement; elle ne peut voir les choses à la lumière d'un entendement calme, elle les voit sous les couleurs des sentiments malades. De plus, elle ne peut en contrôler les manifestations morbides, de même que, dans le cas d'une maladie de la moelle épinière, une personne peut avoir des mouvements convulsifs, en avoir conscience et cependant ne pouvoir les réprimer. A propos de cette variété de folie, il sera bon, comme pour la folie de Tenfance, de distinguer deux variétés : la folie impulsive ou instinctive, et la folie morale proprement dite.
1° Folie impulsive, — Certains auteurs, en fixant trop leur attention sur l'impulsion folle ou sur l'acte qui en est la conséquence, et en négligeant la perversion fondamentale qui existe en même temps, ont contribué à augmenter la confusion et l'incertitude qui régnent à l'égard de ces variétés obscures de maladies mentales, où de violentes impulsions morbides se montrent sans folie intellectuelle correspondante. J'ai déjà fait remarquer assez longuement que le premier symptôme de la folie consistait ordinairement en une affection du ton psychique, c'est-à-dire en une perversion de la manière de sentir qui produisait un changement — une ahénation — du caractère et delà conduite; et l'on verra plus tard que les impulsions morbides surgissent irrégulièrement et, autant que l'on peut saisir les motifs, sans raison, dans toutes les formes de folie, et qu'elles sont la véritable essence de la maladie. Ce qu'il faut bien savoir, c'est que la manière d'être affecté par les événements est complètement modifiée par le trouble des éléments nerveux; c'est le fait fondamental, d'où découlent comme faits secondaires les impulsions folles, érotiques, homicides, suicides, etc. Au lieu que ce qui est pour le bien de l'individu lui soit a-^réable et éveille chez lui le désir de l'acquérir, que ce qui lui est nuisible lui soit désagréable et éveille chez lui le desir de l'éviter les impressions mauvaises sont ressenties et agréées comme'un bien, tandis que les impressions bonnes sont senties et repoussées comme un mal. Les appétits morbides et les sentiments des femmes hystériques, ainsi que les envies bizarres de la grossesse sont autant d'exemples d'une perversion légère de
kl manière de sentir et de désirer qui peut aboutir ù la l'orme grave des appétits morbides de ces femmes enceintes qui tuent lem's maris et en salent le corps pour le manger. De même, les appétits sexuels peuvent êtro l'objet d'étranges perversions qui nécessairement impliquent la destruction de tous ces sentiments supérieurs d'alïection et de convenances sociales dont ils forment la base.
La perversion morbide du sentiment est générale quand il y a toutes sortes de sentiments et de désirs anormaux, ou bien elle est partielle quand un sentiment ou un désir morbides persistants prédominent. On observe des exemples de folie où existe un désir morbide d'être pendu, sans qu'il y ait de trouble intellectuel, et la victime de ce sentiment est véritablement poussée à un acte homicide pour satisf'au'e son appétit morbide; de même, il y a des cas de folie où le père ou la mère tuent leur enfant sans autre motif que de l'envoyer au ciel. L'acte de violence, quel qu'il soit, est l'expression d'une perversion morbide profonde de la nature de l'individu, qui à tout moment peut être mis dans un état d'activité convulsive à la suite d'un grand choc moral, à la suite d'un trouble physique consécutif à l'intempérance, à l'épuisement sexuel, à la masturbation ou à la menstruation. Il y a des femmes ordinairement sobres qui aux périodes menstruelles ont une inclination invincible pour les excitants alcooliques; et chaque grand asile fournit des exemples d'exacerbation de la folie ou de l'épilepsie au moment de la menstruation. En fait, quand il existe un état de faiblesse irritable ou d'équilibre instable des éléments nerveux, toute cause mterne ou externe qui détermine une certaine commotion en détruit la stabilité. Les états internes se traduisent par des actes aussi bien que par le langage, le langage des gestes étant le langage primitif des sentiments, et un mode d'expression aussi naturel que le langage, qu'il a du reste précédé dans l'ordre de l'évolution; et c'est dans la folie de l'action que cette forme de lolie atl'ective s'exprime, et elle est d'autant plus dangereuse qu elle s'exprime ainsi.
On pourrait citer beaucoup d'exemples pour montrer les caractères de cette folie impulsive; quelques-uns suffiront
352 PATHOLOGIE DE l'ESPRIT
Une dame mariée, âgée de trente-un ans, qui n'avait qu'un enfant âgé de quelques mois, fut affligée pendant plusieurs mois d'une impulsion violente et persistante au suicide, et cela sans aucun délire et sans aucun trouble de l'intelligence. Après quelques semaines de surveillance, ses parents, qui ne voulaient pas s'en séparer, ne purent faire autrement que de l'envoyer dans un asile, tant ses tentatives de suicide étaient fréquentes, tant elles étaient préméditées et préparées avec soin. A son entrée à l'asile, elle était très abattue, à cause de son impulsion terrible, et souvent elle pleurait amèrement et déplorait son état et les soucis qu'elle donnait à ses amis. Elle était parfaitement raisonnable, et même elle éprouvait une grande horreur pour sa tendance au suicide. Le seul défaut qu'on pùt trouver dans son intelligence, c'est que son intelligence était mise au service de ses desseins. Tout en ayant une connaissance de la nature de ses tentatives de suicide aussi grande que personne, elle ne pouvait y résister. Parfois elle semblait très tranquille, jusqu'à mettre en défaut la surveillance de ses gardiens, et elle faisait rapidement et subitement une tentative habilement préméditée. Une fois, pendant qu'un gardien était près d'elle, elle déchira secrètement ses vêtements de nuit pendant qu'elle était au ht et elle essaya de s'étrangler avec les bandes qu'elle avait faites. Pendant quelque temps, elle essaya de se faire mourir de faim, et l'on fut obligé de recourir à la pompe stomacale. L anxiete qu'elle causait était presque intolérable mais personne ne s affligeait plus de son misérable état qu'elle ne le faisait elle-même. De temps en temps, elle devenait tranquille et semblait très bien pendant un jour ou deux, puis elle retombait dans un état aussi mauvais qu'auparavant. Après être restée à l'asile pendan quatre mois, elle parut s'améliorer graduellement, et 1 on pensait généralement, tant on le désirait, que c'en était hm de ses tentatives de suicide. La surveillance se relâchait un peu quand une nuit elle s'évada par une porte que l'on avait oublie de fermer à clef, grimpa sur un mur élevé avec une «S'I^l^. nante, et de là se jeta la tête la première dans un réservoir d eau On la relira à temps; elle ne fit plus d'autres tentatives e elle retourna graduelUMuenl à la gaieté et à son amour de la
vie. Sa famille était saturée de folie. En présence de cet exemple d'impulsion irrésistible, comme la justice est plaisante de mesurer le degré de responsabilité d'un fou d'après sa connaissance du bien et du mal! Et cependant il y a encore des juges anglais qui pensent que c'est l'idéal de la sagesse judiciaire.
Ces cas d'impulsion désespérée au suicide sans qu'il existe de trouble intellectuel, sont bien connus de ceux qui se chargent des personnes aliénées, car il est presque sûr que les malades réussiront finalement à faire ce qu'ils désirent si ardemment, ce qu'ils préparent avec tant d'habileté et ce qu'ils tentent avec tant de résolution. J'ai connu une jeune dame, dont la famille présentait beaucoup de cas de folie, qui était affligée d'une impulsion irrésistible de cette sorte et qui, après avoir échoué dans de nombreuses tentatives de suicide, fut transférée de l'asile où elle se trouvait dans un autre asile, où l'on pensait que l'installation était mieux appropriée pour son cas particulier ; mais au bout de peu de temps elle réussit à mettre son dessein à exécution. Ces cas doivent être distingués des cas de mélancolie ordinaire, où il y a fréquemment des idées de suicide et où il y a des tentatives de suicide sous prétexte d'ennui de la vie, de désespoir ou par suite d'une autre variété de délire. Dans ces derniers, l'impulsion au suicide n'est qu'un des symptômes du dérangement de l'esprit, et elle a le plus souvent quelque motif, tandis que dans les premiers l'impulsion au suicide est toute la maladie, qu'elle n'a aucun motif, qu'elle est une sorte d'énergie convulsive de tout l'être et que la misère du malade est le résultat de la terreur et de l'agonie qu'il éprouve en présence de cette terrible impulsion.
Différents auteurs ont rapporté des cas de la même catégorie, où l'impulsion morbide n'est pas une impulsion au suicide, mais une impulsion homicide. J'ai été souvent consulté par une femme mariée, mère de plusieurs enfants, qui a, de temps en temps, des impulsions qui la poussent à tuer ses plus jeunes enfants, dont elle est le plus folle. Parfois elle ne peut rester avec eux dans la chambre quand il y a des couteaux sur la table et que personne n'est présent; elle est forcée de se retirer dans sa chambre à
MauDSLEY. ao
coucher, où elle verse des larmes de désespoir, à cause de ce qu'elle appelle ses pensées scélérates, et où elle prie ardemment pour en être délivrée. Dans ses accès de désespoir, elle souhaite raille fois d'être morte, et elle s'écrie qu'il n'y a pas de Dieu, sans quoi il ne lui permettrait pas de souffrir ainsi. Un gentleman qui est employé dans unbureau public fut pendant quelque temps malheureux, à cause des impulsions qui le poussaient à se tuer luimême et à tuer sa femme; il a fréquenté la société; il s'est livré à un travail pénible, il a voyagé pour se débarrasser de ses tourments, mais inutilement ; et maintenant il me consulte non-seulement pour- savoir ce qu'il doit faire pour se délivrer de ses impulsions, mais pour savoir s'il n'y a pas de danger qu'il y cède quelque jour. Il semble ridicule, dit-il, d'en parler; mais on ne peut croire l'angoisse qu'elles lui causent et combien elles rendent sa vie malheureuse. Un autre malade fut obligé de quitter la maison qu'il occupait près du Crystal Palace parce que la haute tour qu'il avait sous les yeux lui donnait de telles idées de suicide qu'il craignait de ne pouvoir y résister toujours, s'il continuait de vivre là; mais il fut ensuite obsédé d'impulsions qui le poussaient à tuer ses enfants; ces impulsions, généralement subaiguës, mais pénibles, en arrivaient parfois jusqu'à un accès de convulsion mentale et lui causaient des souffrances indicibles. La nuit, il se renfermait lui-même à clef, et il posait la clef sur le bord de la fenêtre en dehors, de manière que s'il était pris la nuit d'un paroxysme, il put jeter la clef hors de sa portée avant d'avoir eu le temps de se déterminer à ouvrir la porte.
Une vieille dame âgée de soixante-deux ans, dont plusieurs parents étaient aliénés, avait de temps en temps des accès d'excitation convulsive, où elle faisait des efforts désespérés pour étrangler sa fille, qui était très douce, très bonne pour elle et dont elle était folle. Ordinairement, elle était tranquillement assise, déprimée, se lamentant sur son état, et elle paraissait si faible qu'elle était à peine capable de se mouvoir ; subitement, elle se levait dans un état de surexcitation, criant qu'elle allait étrangler sa fille et se précipitant sur elle pour le faire. Durant 1 accès, elle était si forte, elle se débattait si activement, que deux person-
LA SYMPTOMATOLOGIE DE LA l'OLlE 355
nés pouvaient à peine la maintenir. Mais, au bout de quelques minutes de lutte, elle retombait épuisée et la respiration haletante, s'écriant : « Là ! là ! je vous dis; vous ne croiriez pas combien j'étais méchante. » Elle n'avait jamais présenté aucun délire; le paroxysme avait toute l'apparence d'une convulsion mentale; et, si ses tentatives avaient réussi, il n'eût pas été possible de dire qu'elle ne savait pas que c'était mal d'étrangler sa fille. En fait, c'était à cause de son horrible inclination à faire une action si méchante qu'elle était si malheureuse.
Dans les reports de Morningside Asylun de 1850, le D"" Skae rapporte le cas semblable d'une femme qui était tourmentée par a le simple désir abstrait de tuer ou plutôt (car le désir était spécifié) d'étrangler » ; elle n'avait aucun trouble de l'intelligence et « elle déplorait en termes piteux l'horrible inclination qui la possédait ». L'existence de cette sorte de maladie est mise hors de doute par le concours des témoignages de tous ceux qui ont une connaissance pratique de la folie, dont l'opinion a du poids et dont les paroles ont de l'autorité. Il est insoutenable de la rejeter d'après des raisons théoriques, sous prétexte que ces individus ont conscience de ce qu'ils font. Le seul défaut intellectuel que l'on puisse trouver dans ces cas, c'est que l'intelligence peut être mise au service de la tendance morbide, qu'elle invente les moyens de la satisfaire au lieu d'inventer les moyens de l'enrayer; c'est qu'elle est gouvernée par les impulsions au lieu de les gouverner.
Le cas suivant montrera une multitude d'actions folles sans trouble correspondant de l'intelligence. Il n'y avait aucune impulsion à une action folle particulière; mais il y avait une perversion générale des sentiments et des impulsions correspondantes à commettre dillérentcs actions étranges et insensées. Je cite le cas tout au long, parce que c'est un bon exemple d'une forme de dérangement mental qui s'observe souvent chez les jeunes femmes célibataires qui ont hérité d'un tempérament nerveux et qui semble parfois en rapport avec la non-satisfaction ou la satisfaction anormale des sentiments sexuels. Une jeune femme de vingt-neuf ans, de bonnes manières apparentes, d'une bonne lamille, fut envoyée dans un asile, après avoir été gardée long-
3o6 PATHOLOGIE DE L'ESPRIT
temps et patiemment à la maison . Depuis l'âge de vingtdeux ans, elle avait eu une tendance à la dépression mentale sans cause apparente. Puis son état s'était aggravé ; elle était devenue volontaire, impulsive, passionnée, tout à fait différente d'elle-même, et elle avait perdu toute affection pour ses parents, bien qu'auparavant elle eût été très affectueuse et très aimable. Elle était endormie, la circulation étant languissante et les extrémités souvent froides et livides; la menstruation était très irrégulière. Elle se plaignait de sensations étranges, de malaises, et elle achetait toutes sortes de drogues qu'elle prenait; parfois elle s'enveloppait d'un drap mouillé et s'habillait par-dessus. Elle avait une haute opinion de ses talents ; elle était extrêmement capricieuse et se croyait originale, et elle se plaignait amèrement d'être honteusement traitée si l'on contrariait ses inclinations. Et ses inclinations étaient bizarres et se manifestaient subitement : elle escaladait tout d'un coup le mur élevé d'un jardin et se précipitait dans les champs; d'autres fois, elle s'asseyait sur le bord de la route quand elle se promenait, refusait de bouger pendant longtemps, ou bien elle s'arrêtait au milieu la route, ou encore elle se levait au milieu du service religieux et sortait de l'église. Elle écrivait continuellement des lettres à ses parents, à ses amis, ou même à des personnes qu'elle ne connaissait pas, se plaignant de sa séquestration, parfois avec amertume, parfois avec humour. Ordinairement, ses lettres n'étaient point finies et s'arrêtaient soudainement, quelquefois au milieu d'une phrase, et elle les envoyait à la poste ; l'une était adressée à tout le monde. Elles contenaient souvent des remarques fines et précises; mais les phrases se suivaient rarement; chacune formait pour ainsi dire un trait indépendant. De même que la pensée surgissait automatiquement dans l'esprit, de même l'expression était automatique. De temps en temps, pendant un ou deux jours, elle refusait de prendre aucune nourriture et dans d'autres circonstances elle mangeait plus qu'il n était nécessaire. Elle avait toujours des sentiments religieux exaltes, et elle aimait dans ses promenades à distribuer de petits traites, et parfois elle faisait la lecture pour les malheureux malades gravement atteints. Malgré cette bienveillance, si ellen avait pas
LA SYMPTOMATOLOGIE DE LA FOLIÉ 357
à l'église la placo exacte qu'elle désirait, elle fondait en larmes ou se levait au milieu du service et se promenait dehors; parfois, elle refusait de bouger après la fin du service, en dépit de tous les reproches qu'on pouvait lui faire. Quand on la suppliait auparavant de se tenir convenablement, elle promettait d'essayer. Si on lui faisait des remontrances au moment où elle commettait ses extravagances ou après qu'elle les avait commises, elle répondait ordinairement qu'on ne comprenait pas ses motifs. Quand elle était mieux disposée, elle avouait qu'elle causait beaucoup d'inquiétudes; elle reconnaissait les soins qu'elle recevait, et elle disait qu'elle était poussée par Satan; parfois elle souhaitait de bon cœur d'être battue pour qu'on la fît sortir de son apathie. Si parfois elle donnait des raisons de ses actes impulsifs au moment où elle s'y livrait, c'était ordinairement « qu'on lui avait révélé » d'agir ainsi, c'est-à-dire que cela lui était venu à l'idée. Et, bien qu'elle fût dans un état de langueur extrême, qu'elle parût avoir à peine la force de se mouvoir, elle pouvait, quand elle était sous le coup de son impulsion, escalader un mur élevé avec une agilité féline, et, quand elle était sur le mur ou qu'elle courait à travers champs, elle semblait n'avoir aucune idée précise de ce qu'elle allait faire. Dans toute sa conduite, il y avait une étrange combinaison de raison, de pensée et de démence d'action. Un étranger n'eût jamais pu soupçonner par sa conversation que son esprit était malade. Mais tous ceux qui vivaient avec elle pendant un certain temps ne pouvaient s'empêcher de voir jusqu'à quel point elle était réellement folle. Son cas pouvait être donné comme un fait de dementia sine delirio ; \\ y avait une démence des sentiments et de la conduite sans démence intellectuelle. Bien que sa faculté de raisonner fût naturelle et inaltérée, la folie des sentiments et des actes trahissait un dérangement fondamental de sa nature mentale. D'abord on avait nié toute tache héréditaire, mais on apprit finalement que deux de ses proches parents étaient renfermés et que leur folie était incurable II est peut-être intéressant d'ajouter qu'im de ses oncles était un des architectes les plus distingués de l'époque. Dans la plupart des désordres mentaux impulsifs ou convul-
sifs de cette sorte, on trouve, en étudiant soigneusement l'histoire des familles, qu'il y a une tare héréditaire bien nette, et, dans les c^s oOi l'on ne peut découvrir de véritable folie, il est probable qu'il y a des faits d'épilepsie dans la famille, si l'individu n'est pas lui-même épileptique. Les deux principales conditions prédisposantes de la maladie sont, je crois : i" une névrose vésanique, et 2» une névrose épileptique. Avec la coopération de la névrose fondamentale, des troubles physiques, tels que des irrégularités de la menstruation, sont parfois l'occasion d'un accès de folie. Une femme qui était dans le désespoir le plus profond à cause de l'idée qu'elle avait qu'elle devait tuer ses enfants, et qui montait et descendait continuellement les étages pour se débarrasser de son idée en se fatiguant, guérit complètement dès que les règles, q*ii avaient été supprimées, reparurent. « Entre beaucoup d'autres, dit le docteur Dagonet, j'ai observé une malade qui à chaque époque menstruelle avait de violentes impulsions morbides. Sous l'influence de cette disposition, elle avait tué ses trois enfants quelque temps avant son arrivée à Stephansfeld » D'autres troubles physiques produits par la grossesse, l'accouchement, la ménopause peuvent agir de même comme causes déterminantes, de même que les causes morales, qui rapidement ou progressivement ont produit un grand épuisement nerveux et une grande irritabililte. La dégénérescence des éléments nerveux déterminée par l'habitude de la masturbation, par de grands excès vénériens, se traduit parfois par des impulsions morbides. Un gentleman qm gérait ses affaires avec beaucoup d'habileté et d'énergie, qui était spirituel et aimable en société, si bien qu'il était l'àme et la vie de tous les dîners auxquels il était invité, était maigre cela afflige d impulsions dégoûtantes qui le poussaient à s'exposer d une manière indécente, à s'adresser indécemment aux femmes au milieu de la rue ou à faire quelque autre action obscène, et sa vie lui était devenue à charge. Il craignait de céder a ses impulsions, et parfois il était plongé dans un véritable desespoir, avec des idées de suicide. Il avait un tempérament très nerveux. Une
1 . Traité élémentaire et pratique des maladies mentales, par H. Dagouet. 1862.
de ses sœurs et d'autres menibres de sa famille étaient fous, et lui-même souffrait de spcrmalorrhée et était impuissant. Lallemand rapporte différents cas remarqtuibles où des malades atteints de spermatorrhée avaient des impulsions homicides et suicides.
Les cas les plus désespérés d'impulsions homicides sont incontestablement ceux qui sont liés à l'épilepsie. Parfois une attaque de manie précède immédiatement une attaque ou une série d'attaques d'épilepsie ; mais le plus souvent le dérangement mental qui se produit dans ces conditions revêt la forme d'un profond désordre affectif avec des impulsions soudaines qui portent le malade à commettre des' actes de violence, avec ou sans hallucinations correspondantes, mais sans trouble intellectuel bien appréciable. C'est une véritable mania sine delirio. Un cordonnier était sujet à de graves attaques d'épilepsie, et immédiatement après il était souvent furieux; mais, dans les intervalles, il était aimable, aff"ectueux et travailleur. Un jour, tandis qu'il était dans la disposition d'esiirit mélancolique et morose qui précède souvent et annonce une série d'attaques d'épilepsie, il s'approcha du directeur de l'asile, auquel il était très attaché, et subitement il le poignarda au cœur. Il n'avait pas eu d'attaque depuis trois semaines; mais la nuit suivante il eut une attaque très grave, et pendant quelque temps les attaques revinrent fréquemment. Dans la plupart de ces cas, comme dans le cas actuel, il y a souvent des hallucinations passagères, mais d'une grande vivacité.
De plus, les désordres mentaux qui remplacent quelquefois une attaque épiieptique, et qui constituent en fait une épilepsie larvée, peuvent revêtir la forme d'une simple folie impulsive. Un paysan âgé de vingt-sept ans avait des attaques d'épilepsie depuis l'âge de huit ans ; mais, vers l'âge de vingt-cinq ans le caractère de la maladie se modifia, et il fut pris d'impulsions irrésistibles à commettre un meurtre. Il sentait l'approche de son accès môme quelques jours auparavant, et il demandait qu'on l'enfermât pour éviter un crime. « Quand cela me prend, criait-il, il faut que je tue quelqu'un, ne serait-ce qu'un enfant » Avant l'attaque, il se plaignait d'une grande fatigue; il ne pou-
vait dormir, se senlail déprimé, et il avait de légers mouvements convulsifs dans les membres \
Les rapports de la folie homicide et de l'épilepsie ont une grande importance au point de vue médico-légal, et il y a peu de temps qu'on leur a accordé l'attention qu'ils méritent. Aussi je ne manquerai point de citer de nouveaux exemples et de les citer textuellement, tels qu'ils ont été rapportés. Le premier est du D'" Burrows :
« Un homme sobre, tranquille, industrieux, âgé de trente ans, sujet a des attaques d'épilepsie, et qui dernièrement avait montré une grande dévotion religieuse, était assis tranquihement Usant la Bible, quand une femme du voisinage vint lui demander un peu de lait. Il la regarda d'une manière féroce, prit immédiatement un couteau, et il se jeta sur eUe, puis sur sa femme et sa flUe. Il semblait avoir eu pour but de les décapiter, car dans chaque cas il commença par frapper à la nuque. » On s'en empara; il resta maniaque pendant trois jours, puis il guérit; « mais il n'eut jamais le moindre souvenir des actes qu'il avait commis. Neuf années se sont écoulées depuis, sans qu'il ait eu des attaques d'épilepsie ou des troubles des facultés mentales 2. »
Griesinger cite le fait suivant d'une aura épileptique qui aboutit non à une attaque ordinaire d'épilepsie, mais à un état de violence terrible :
« Un homme qui avait des habitudes alcooliques couchait dans la même chambre que ses cinq enfants, qui ce matin-là ne dormaient pas. Il lui vint à l'idée de tuer ses enfants; mais comment faire? « Il s éleva « dans ma tête comme une écume, dit-il; il entra dans la chambre quel- « que chose comme une forte bouffée de vent; une forte odeur de marjolaine remplit la chambre et me fitperdre les sens : je perdis conscience « et ie tombai par terre. » Il se releva vite cependant, saisit. une hache, et, frappant à droite et à gauche au milieu de ses enfants, il en tua ou blessa trois Si l'on n'avait connu que les détails de ce fait, on eût pu reconnaître l'épilepsie avec certitude; mais l'investigation médicale révéla des attaques d'épilepsie franche ». »
1. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-jzidiciaires,
^I%t!L?re; on insanity, p. 15G. Le -^-e auteur rapporte un^ où une attaque de folie épileptique marqueté par de ™™f .^/i^'^^"""' suivie par une attaque où le malade avait des impulsions homicides. 3. Leçon d'introduction (Journal of mental Science, 4866).
Lg D' Skae rapporte le cas instructif suivant ;
« Un des malades nous fournit un exemple très intéressant et très instructif d'impulsions homicides et suicides, sans aucun désordre intellectuel et sans aucun délire. Son cas appartient à la classe de la manie épileptique, car, si le malade n'a jamais eu d'attaque épileptique proprement dite, il présente des symptômes qui se rapprochent de très près de ceux du petit mal : il sent comme une aura epileptica qui commence par les orteils et qui monte graduellement jusqu'à la poitrine, où elle produit un sentiment de constriction ; puis elle arrive jusqu'à la tête, où elle donne lieu à une perte momentanée de la conscience. Cette aura s'accompagne de mouvements involontaires des jambes, puis des bras. C'est quand il souffre de ces attaques qu'il se sent poussé à commettre un acte de violence contre les autres ou contre lui-même. Il essaya un jour de se noyer; mais le plus souvent ses impulsions le portaient à s'attaquer aux autres, et un jour sa violence était si grande que plusieurs personnes durent réunir leurs efforts pour le dompter. Il déplorait sa maladie, il en parlait avec beaucoup d'intelligence, et il donnait tous les détails de son histoire passée et de ses sentiments. Les attaques, qui avaient été fréquentes et graves vers l'âge de seize ans, avaient disparu pendant longtemps, puis elles étaientrevenues, et on avait dû l'envoyer dans un asile. De l'insomnie et de la constipation précédaient à peu près invariablement ses accès. L'état du malade fut très amélioré par l'emploi du bromure de potassium et de différents médicaments, et à l'exception d'une ou deux attaques, légères et très transitoires, il est bien portant depuis plusieurs mois. »
Dans une note ultérieure, le Di^Skac nous apprend que le cas a subi un développement physiologique intéressant :
« Le malade a maintenant presque tous les jours une vive hallucination sous la forme d'un journal. 11 le voit pendant quelque temps si distinctement qu'il peut en lire un long paragraphe. Il conlinue à souffrir d'aura epileptica et de divers autres symptômes liés àlepilepsie ». »
Trousseau cite divers exemples où il a vu le vertige épileptique être suivi d'une furie transitoire durant laquelle les malades commettaient des actes de violence sans conserver aucun souvenir de ce qui était arrivé. Il affirme que « les impulsions soudaines et irrésistibles sont ordinaires après une attaque de petit mal et