‹ La pathologie de l'esprit [electronic resource]Chapitre 27 sur 43 · leçons de clinique médicale, par A. Trousseau · texte numérisé non relu

leçons de clinique médicale, par A. Trousseau

Il no se sent jamais sur de lui-même. La crainte de céder à l'impulsion morbide est parfois si grande, l'horreur que l'acle lui inspire est si intense, son agonie mentale est si vive, qu'une mère qui avait une impulsion qui l'excitait à tuer ses enfants s'est tuée elle-même pour prévenir une action plus grave. Le malade réussit le plus souvent à contrôler l'idée morbide en appelant à son secours d'autres idées qui les contrebalancent, il avertit sa victime probable de ne pas se trouver sur son chemin, et il évite de la rencontrer lui-même, ou il se soumet lui-même à une surveillance. Mais il peut se faire que par la détérioration ultérieure des éléments nerveux l'idée morbide acquière une prédominance fatale; sa tension devient excessive; ce n'est plus une idée dont le malade puisse contempler les relations, c'est une impulsion violente et exclusive, qui englobe tout l'esprit et qui se traduit en action d'une manière irrésistible.

De ce qu'une telle personne puisse, comme elle peut le faire quelquefois, résister à l'idée ou à l'impulsion morbide, on a conclu qu'on pouvait toujours y résister. Le mot irrésistible gêne les notions de quelques personnes sur la puissance et la dignité de la volonté humaine. La vérité, c'est que c'est une simple question de degré de dégénération des éléments nerveux et que suivant le cas l'idée reste dans le domaine de la conscience et est soumise à la volonté, ou bien qu'elle devient irrésistible et qu'elle se réalise en acte; et les conditions physiques sont importantes à considérer dans cette question. Par un acte de volonté, une personne peut empêcher un mouvement involontaire de ses membres quand on lui chatouille la plante du pied; mais la volonté la plus énergique ne peut arrêter les mouvements spasmodiques des membres si l'on chatouille les pieds lorsque l'excitabilité de la moelle épinière est augmentée par la strychnine ou par la maladie. Ce que l'on sait des impulsions homicides de l'épilepsie prouve suffisamment que l'impulsion est parfois certainement irrésistible. Il est impossible que l'on puisse acquérir une conception vraie des maladies mentales tant que l'on continuera à en regarderies phénomènes d'un point de vue psychologique exclusif, et tant que l'on ne consentira pas à les étudier à l'aide des principes établis de la physiologie et de la

i»"* PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

palhologie. Tant qu'on les appréciera d'après la révélation d'une conscience normale, on fera quelque chose qui n'est pas moins absurde que de tirer des conclusions sur les convulsions, du pouvoir reconnu de la volonté sur les mouvements volontaires.

L'état d'une personne qui, poussée par une impulsion irrésistible, a commis un homicide, peut témoigner d'un véritable sentiment de soulagement lorsque l'accès convulsif s'est dissipé. Elle est peut-être un peu éblouie et étonnée au premier abord, avant qu'elle soit revenue à elle-même et qu'elle ait compris ce qu'elle a fait; mais ensuite elle n'éprouve point l'horreur et le remords auxquels on aurait pu s'attendre. S'il en est ainsi, je crois que c'est pour les raisons suivantes : c'est d'abord son angoisse mentale antérieure, qui était si grande que l'état actuel est pour elle un soulagement en comparaison. Elle eût voulu être pendue deux fois, si c'était possible, pour échapper à son horrible impulsion, avant d'y succomber; comment craindrait-elle maintenant ce qui peut lui arriver après qu'elle a eu commis son crime? Elle sent ensuite qu'elle était véritablement possédée par une impulsion démoniaque qui ne venait pas d'elle-même et que ce qu'elle a fait sous le coup d'une influence supérieure ou dans une sorte de rêve ne dépendait pas plus de sa volonté que si elle avait agi dans un rêve ou poussée par un mauvais esprit qui se serait emparé de sa volonté. Dans d'autres cas, il est clair qu'il ne reste qu'une conscience vague, confuse de ce qui a été fait, et dans quelques cas il semble même que le patient oublie complètement son paroxysme. Je ne puis dire, d'après mon expérience personnelle, si un tel malade peut essayer de cacher son acte et d'en éviter les conséquences lorsqu'il en comprend le caractère; oui et non; mais, dans tous les cas, il est probable qu'il agira d'après son caractère plutôt que d'après le caractère de sa maladie.

Avant de quitter l'étude des différentes variétés de folie impulsive, je dois faire remarquer qu'il se manifeste parfois d'autres impulsions morbides qui ont reçu des noms spéciaux : par exemple une impulsion à mettre le feu ou pyromanie, une impulsion à voler ou kleptomanie, une impulsion erotique ou èrotomanie^ et ainsi de suite. Il semble, je crois, que les impulsions à voler

OU à mettre le feu s'accompagnent ordinairement d'un certain degré d'imbécillité mentale, et que les personnes qui en sont atteintes sont en un Certain sens moralement imbéciles. Mais elles s'observent parfois cbez des jeunes femmes d'une intelligence moyenne, au moment de la puberté ou après, quand se fait la révolution mentale qui accompagne l'évolution sexuelle. De temps en temps, on entend parler de ces cas où des femmes ont mis le feu à la maison de leur maître dans un accès de mauvaise humeur, ont étranglé ou empoisonné les enfants de leur maître plutôt que d'en avoir la charge, ou ont commis quelque autre action sans motif suffisant ou sans autre motif que le soulagement d'une disposition d'esprit pénible. De même, un jeune homme met le feu à une meule de foin, non pour se venger, mais pour satisfaire une impulsion destructive qui vient de sa disposition morbide; de même, il fait des tentatives criminelles sur une femme ou se donne la mort sans motif apparent. Une étude minutieuse de ces cas fera ordinairement reconnaître soit un certain degré d'imbécillité, soit l'existence d'une prédisposition aux maladies mentales. Ces cas sont sur la limite du crime et de la folie ; c'est par l'examen de chaque cas particulier, et non d'une manière générale, que l'on doit établir si ces individus sont assez malades pour être traités comme fous et irresponsables, ou s'ils doivent au contraire être regardés comme sains et criminels.

2» Folie morale. — Ici, la perversion morale est évidente et ne peut passer inaperçue, vu que les actes de l'individu ayant un caractère moins convulsif répondent plus exactement aux sentiments et aux désirs morbides qu'ils ne semblent le faire dans la folio impulsive. Ils paraissent si voulus qu'on ne peut s'empêcher de soupçonner que la folie morale est quelque chose de plus que le vice. Comme on a reprouvé l'idée de les considérer comme une maladie, on doit accorder une grande valeur au fait que tous les hommes éminents ayant une connaissance ! pratique de la folie et dont on reconnaît ordinairement l'autorité i sont absolument d'accord sur l'existence d'une forme de désor- ! (Ire mental où, sans hallucination, sans illusion, sans délire, î les symptômes indiquent une perversion de ces facultés men-

taies que l'on appelle habituellement les facultés actives et morales ou que l'on classe clans la catégorie des sentiments • et de la volonté : c'est-à-dire les sentiments, les airections, , les penchants, le tempérament, les habitudes et la conduite. Comme cependant le sentiment a dans l'esprit des bases plus, profondes que la pensée, l'entendement n'est jamais entière-ment inaltéré, bien qu'il puisse n'y avoir aucun délire posi-tif : toutes les pensées et tous les raisonnements qui concer-nent le moi reçoivent la marque du sentiment personnel morbide. , L'individu peut porter des jugements corrects sur les rapportsdes objets et des faits extérieurs, et à leur égard il peut raison-ner avec une grande profondeur; mais dès qu'il s'agit du moi,, dès que sa nature réelle est touchée jusqu'au vif, il trahit dansson raisonnement l'influence de ses sentiments morbides et une perversion correspondante de jugement. Il voit tout du point de vue de l'égoïsme le plus étroit, il satisfait iramédiatemeni touti mauvais désir, sans le moindre sentiment de pudeur, sans Ida moindre pensée de prudence; il atténue, excuse ou justifie saj conduite, comme si elle n'était blâmable que chez les autres eti non chez lui, et il ment avec la plus grande effronterie. Il aboutit! finalement à une vie de souffrance et de honte, et la moindre prudence, s'il en était capable, lui en montrerait la folie. Il nei peut comprendre sa situation en tant qu'élément dans le système social, et toute sa manière d'être, de penser et de sentir à son égard est plus ou moins fausse. La fabrique sociale est gouvernée par des lois morales; mais nous avons là un être qui, en; raison de son insensibilité pour ces lois, est pratiquement hors; la loi pour le domaine social.

Cet état désordonné ou littéralement mal tempéré de l'espriti précède souvent un accès de folie incontestable sous une formet plus ou moins nette; dans d'autres cas, c'est un état qui persislei un certain temps après que les troubles intellectuels liés à unei attaque de folie se sont dissipés. La disparition de l'hallucination ou du délire n'est un signe certain de convalescence quet lorsque les malades reviennent en même temps à leurs sentiments naturels et normaux. Certains malades n'y reviennent jamais, bien qu'ils semblent tout à fait sains à tous autres^

égards; quand il en est ainsi, le médecin expérimenté craint que la persistance de mauvais sentiments ne présage un retour de la maladie.

Quand la folie morale existe en elle-même et constitue toute la maladie, comme elle peut le faire, on aurait tort de croire qu'un acte vicieux ou criminel, ou même qu'une série d'actes vicieux en prouve l'existence. Aucun médecin compétent ne procède jamais ainsi, malgré ce qu'en pensent les légistes et la majorité du public et bien qu'on nous accuse de confondre le vice et la folie. Dans l'histoire du malade, on trouvera la preuve d'une cause suffisante de maladie suivie d'une modification profonde dans la manière de sentir et d'agir; l'enchaînement des symptômes permettra de rattacher l'acte vicieux ou le crime à la maladie qui en est la cause de même que l'on peut déduire les actes d'un homme sain de ses désirs et de ses motifs. « II existe souvent, dit le Prichard, qui le premier a appelé l'attention sur cette forme de dérangement mental, une forte prédisposition héréditaire à la folie; l'individu a déjà souffert d'une attaque de folie à caractère très net; il a subi un grand choc moral à la suite de revers de fortune, par exemple ; ou bien il a éprouvé un grand choc physique, — une attaque de paralysie par exemple, ou des accès d'épilepsie, ou un trouble fébrile ou inflammatoire, — qui a déterminé des modifications perceptibles dans l'état habituel de sa constitution Dans tous ces cas il y a eu une altération du caractère et des habitudes K »

Quand on est appelé pour donner une opinion sur un cas de folie morale, on doit bien se rappeler que l'individu est un élément social, et l'on doit tenir compte, par conséquent, de ses rapports sociaux. Ce qui ne serait pas choquant ni bizarre chez un individu appartenant aux couches inférieures de la société — ce qui ne serait nullement en contradiction avec son milieu — peut être très choquant et très bizarre chez une personne occupant une position élevée dans la société et complètement en désaccord avec son milieu; des mots qui, employés dans le dernier cas indiqueraient une grave altération mentale, peuvent être des

1. A treatise on Imanily and other Disorders of the Mind, par J.-C. Prichard.

termes familiers de la conversation dans les basses classes. Il n'y aurait rien d'étrange à ce qu'un paysan irlandais sortît dans les rues sans vêtement ou tînt en présence de sa femme un langage grossier; mais si un vénérable évéque se promenait dans la ville en bras de chemise , et s'il tenait en présence de sa femme les mêmes propos qu'un paysan, il y aurait lieu de soupçonner chez lui un dérangement de l'esprit. Entre les individus, en tant qu'élément de l'organisme social, il y a à cet égard la même différence que celle qui existe entre les divers éléments organiques de l'organisme physique, qui ont des relations d'autant plus élevées et plus délicates qu'ils s'élèvent en dignité histologique.

Comme c'est surtout dans la dégénération des sentiments sociaux que les symptômes de la folie morale se manifestent, il est clair que les formes les plus nettes de la maladie ne peuvent s'observer que chez les individus qui ont reçu une certaine culture sociale.

Les cas suivants, qui ressemblent à beaucoup d'autres que j'ai observés, peuvent servir à montrer le caractère de cette variété de dérangement mental :

Une dame célibataire, âgé de trente-huit ans, était le seul enfant de parents faibles qui occupaient une bonne position sociale et qui étaient riches. Son père^ avait une folie innocente; elle était presque imbécile, et il était devenu nécessaire, après avoir employé en vain tous les moyens de la garder à la maison, de l'envoyer dans un asile. Elle ne cessait pas de boire quand elle pouvait se procurer des liqueurs alcooliques, et elle chargeait les domestiques ou les personnes qu'elle pouvait corrompre de lui en acheter. Elle n'était pas plus capable de se modérer à d'autres égards, et elle ne se faisait aucun scrupule de satisfaire les passions qu'elle pouvait satisfaire. Quand elle était excitée, elle était extrêmement violente dans sa conduite, et plus d'une fois elle menaça la vie de son père avec un pistolet. Lorsqu'elle ne pouvait se procurer d'alcool, elle était méchante, querelleuse, se plaignait de l'injustice qu'on fui faisait, et elle était véritablement iulolérablo. Elle n'avait pas la moindre appréciation de la vérité : elle disait tout ce qu'elle pensait

répondre le mieux à son but du moment, bien que le mensonge fût grossier et palpable et qu'il dut être découvert immédiatement. A l'asile, elle était la cause d'un. désordre continuel; elle se plaignait toujours des serviteurs, et elle pervertissait ingénieusement et exagérait les faits réels, de manière à les faire paraître une iniquité monstrueuse ; elle faisait les choses les plus méchantes dans le seul but de causer des ennuis aux domestiques, et elle était heureuse de réussir. Parfois elle refusait de prendre sa nourriture, et en même temps elle corrompait les domestiques, qui lui achetaient secrètement des aliments qu'elle pouvait manger la nuit, sans que d'autres en eussent connaissance. Renvoyée de l'asile en partie à cause de ses nombreuses plaintes, on essaya sans succès de la garder chez elle ; elle fut amenée de nouveau à l'asile, où elle se présenta dans le même état qu'auparavant. Au bout d'un certain temps, elle fut renvoyée, mise dans un second asile, chassée encore de celui-là et mise dans un troisième. Les pérégrinations furent nombreuses, et elle fut la malade désespérée de tous les médecins qui eurent la malechance d'avoir affaire à elle.

Une autre dame célibataire, âgée de quarante-cinq ans, était la cousine de la malade précédente, et sa position sociale était également élevée. Sa figure n'avait rien d'attirant ; elle était fanée, pâle; elle avait les yeux chassieux, et son regard était particulièrement faux et sans fixité. Sa conduite était si immorale qu'elle était obligée de vivre à l'écart de sa famille, car elle semblait incapable de mettre aucun frein à ses penchants. Dès qu'elle le pouvait, elle quittait sa maison pour aller passer plusieurs jours dans une maison publique avec un vulgaire domestique, qu'elle payait de son argent, et souvent elle en était réduite à engager ses propres vêtements. A la maison, elle restait couchée la plus grande partie du jour. Rien n'était capable de lui faire changer sa façon de vivre. Elle aimait à brûler de petits objets, et elle les jetait impulsivement dans le feu, disant qu'elle ne pouvait s'en empêcher, se coupant et se piquant elle-même les chairs pour se punir. De temps en temps, elle faisait une pirouette sur une jambe et elle étendait les bras, et avec les mômes impulsions soudaines il lui arrivait souvent de briser un carreau de

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vitre. Quand on lui reprochait ses tours insensés, elle déclarait qu'elle les trouvait absurdes, elle en exprimait un grand regret, et elle en parlait avec beaucoup de sens, comme si elle n'en était pas responsable et qu'elle fût un ange au milieu de difficultép insurmontables. Il était inutile de lui parler sérieusement, car elle j reconnaissait sa folie; elle renchérissait sur la peinture qu'on 1 en faisait, et elle en parlait de l'air résigné d'une victime innocente. Ses habitudes n'étaient point celles de son sexe, et elles étaient souvent choquantes. Les malades les plus sensibles au milieu desquelles elle vivait se fâchaient contre elle, car elles pensaient qu'elle pourrait mieux se conduire si elle le voulait. « On peut supporter miss ***, parce que, la pauvre fille, elle ne sait ce qu'elle fait et ne peut s'en empêcher. Mais miss *** A. sait très i bien ce qu'elle fait, et je suis sûre qu'elle pourrait agir autrement i si elle le voulait, » telles étaient les plaintes habituelles que l'on î faisait contre elle. Il n'est pas douteux qu'elle savait parfaite- ; ment ce qu'elle faisait; mais sa nature vicieuse, inconsciente, ! toujours en éveil, surprenait et dominait la réflexion consciente, qui ne se montrait qu'accidentellement. i Il est absolument certain que ces femmes, qui avaient perdu à i ce point tout sentiment des devoirs et des responsabilités qu'im- ipliquait leur position, ne pouvaient réprimer longtemps leurs c extravagances immorales et leurs actes vicieux ; les punitions ( n'avaient aucun effet, si ce n'est en tant qu'elles agissaient comme œ coercition. Elles connaissaient la différence du bien et du mal; ci mais aucun motif ne surgissait dans leur esprit qui les excitât f; à rechercher le bien et à éviter le mal; leur conduite témoignait de la tyrannie d'une mauvaise organisation, dont les affinités • („] naturelles étaient pour le mal. Ce qui est mal pour le monde i^ était le bien pour elles. Aussi il est naturel que ces malades ■ (i: n'aient ni honte, ni regrets, ni remords à propos de leur conduite, ij, quelque indécente et immorale qu'elle puisse être. Ils ne pensenti [jij jamais qu'on puisse les blâmer, et ils se considèrent connue ^| maltraites par leurs parents quand on les réprime. Ils ne peu— || vent s'adapter aux relations sociales. Les amis peuvent faire desreproches, des prières; on peut avoir recours aux punitions;; i finalement, les amis et connaissances reconnaissent qu'il n y ai ^

pas d'espoir de giiérison et que les malades doivent être soumis à un contrôle. On n'a pas encore découvert d'agent moral qui puisse les détourner de leurs erreurs. Pour cela, il serait nécessaire de les faire littéralement renaître et d'en faire de nouvelles créatures

C'est quand il existe une lare héréditaire que l'on observe les exemples les plus frappants de cette variété de dérangement mental. On a beaucoup d'aversion pour admettre qu'une tare héréditaire puisse être une cause aussi certaine de maladie mentale qu'un traumatisme de la tête. C'est cependant un fait. Cette tare indique un défaut inconnu de la constitution nerveuse, qui se traduit par une disposition à des irrégularités dans les rapports sociaux. L'infirmité acquise de l'ancêtre est devenue l'infirmité naturelle du descendant, de même que l'habitude acquise d'un animal devient parfois l'instinct des générations suivantes. Si une personne, chez qui le substratum cérébral de la fonction morale n'est naturellement que peu développé, ne fait rien pour lui donner des forces par l'exercice moral, mais au cojitraire mène une vie qui la laisse dans une inaction habituelle, - il arrive que ces nerfs subissent une nouvelle atrophie, et ses enfants ou les enfants de ses enfants peuvent en naissant avoir ces nerfs si défectueux qu'ils ne peuvent les développer par l'exercice, qu'ils sont incapables de la fonction et qu'ils sont moralement imbéciles. Je ne dis pas que l'on observe dans tous les cas un défaut ou une absence de la sensibilité morale chez les parents Parfois il est difficile de dire pourquoi les enfants sont malades • mais en général on notera un tempérament très soupçonneu.x ou quelque autre bizarrerie chez l'un des parents ou chez les deux à la fois, si môme l'on ne découvre une véritable folie On doit savoir que le parent qui a des bizarreries de pensées" de sentiment, de conduite telles que ces bizarreries n'aient plus de rapports normaux avec les autres fonctions mentales est sujet à les transmettre à un enfant chez lequel l'éaui' libre est en une certaine mesure instable, instabilité qui ne se

1. Voyez au88i, dans Crime et folie, le cas de Christiana EdmnnrU „ • , na.t des sucrenes empoisonnées au. enfants de Bn,^Z\^^SZtlSl poi"

traduit pas toujours simplement par une reproduction exagérée des bizarreries de son ancêtre, mais qui peut exprimer une autre forme de dégénérescence. De là vient le caractère impulsif ou instinctif des phénomènes de la folie héréditaire, la conduite étant souvent surprenante, sans égards pour les habitudes sociales et sans motif apparent. Si l'on fait un appel calme à sa conscience, l'individu peut raisonner avec une grande intelligence et paraître sain d'esprit. Mais, si on l'abandonne à ses propres desseins, si on le met dans des conditions d'agitation, sa vie inconsciente devient la maîtresse et elle le pousse à des actes immoraux, extravagants et dangereux. Il commet une excentricité, pour que tout le monde en soit étonné, et même il commet un meurtre dans le seul but d'être pendu. Il n'est pas juste pour un esprit sain de sonder de son point de vue les mauvais motifs qui surgissent dans l'esprit d'un fou, et il n'est pas juste de mesurer ses actions d'après les résultats de l'examen d'une conscience saine : il faut une longue expérience, des études approfondies des cas de maladie mentale, pour avoir une idée exacte de ce qu'est réellement un aliéné!

Quand on ne peut trouver de tache héréditaire dans un cas de prétendue folie morale, il est nécessaire de récapituler toute la vie physique et mentale du malade, en reconstituant son histoire et en étudiant de près son état actuel. On doit savoir s'il a présenté déjà un accès de folie, car il arrive souvent qu'après une ou deux attaques de mélancolie qui ont guéri, le malade soit affligé d'une véritable folie morale pouvant se terminer finalement par des troubles intellectuels et la démence. Le cas le plus complet de folie morale que j'aie jamais vu est celui d'un vieillard âgé de soixante-neuf ans qui avait été dans un asile ou dans un autre pendant les quinze dernières années de sa vie. Ses facultés intellectuelles étaient loin d'être affaiblies ; il composait très bien et faisait convenablement des poésies, avec beaucoup d'abondance, et il était un excellent conteur. Il n'avait aucun délire d'aucune sorte, et cependant c'était l'homme le plus désespérant et le plus fatigant des mortels. Moralement, il était complètement dépravé; il volait et cachait tout qu'il pouvait et plusieurs fois il s'était

Kîchappé de l'asile avec une merveilleuse habileté. Il vendait ce qu'il avait volé, et il mentait avec tant d'aplomb qu'il trompait beaucoup de monde, et finalement il tombait entre les mains de la police ou se trouvait découvert dans l'état le plus malheureux, •en compagnie des gens les plus vils de la plus basse classe de la société. Au début de sa folie, qui se manifesta vers l'âge de quarante-huit ans, il fut mis plusieurs fois en prison pour vol. A l'asile, c'était un malade extrêmement turbulent. Il donnait d'excellents conseils et écrivait des règlements admirables pour son installation, et il était très subtil pour découvrir les néghgences ou les abus des employés qui lui déplaisaient. Mais il était toujours lui-même à l'alfût pour transgresser les règlements de la maison, et, quand on le découvrait, il répondait par des expressions choquantes et sales. Il avait quelque chose d'artiste, et il aimait à dessiner des images obscènes, représentant des hommes et des femmes nus, et à les montrer aux autres malades. On ne pouvait compter sur lui avec les malades femmes, car il eût essayé de prendre des libertés inconvenantes avec les créatures les plus démentes. Bref, il n'avait aucun sens moral, et tout ce que l'on pouvait reprocher à son intelligence très fine, c'était de se mettre entièrement au service de sa dépravation. On aurait pu, sans aucun doute, prétendre que c'était un être endurci dans le vice et que sa place était la prison Mais la prison avait été essayée plusieurs fois et sans profit 'Il y avait de plus une raison qui faisait que la discipline de a prison ne pouvait remplacer le traitement de l'asile A de longs intervalles, de deux ans parfois, le malade tombait dans une pro onde mélancolie pendant deux ou trois mois; il refusait de prendre aucune nourriture, et il était aussi nettement aliéné que les autres malades de l'asile. La maladie avait débuté par un de ces accès de mélancolie.

Il y a, en fait, une catégorie de cas où un état de mélancolie profonde alterne avec un état d'excitation mentale dont les symptômes sont surtout ceux de la folie morale. Dans quelques cas, 1 intelligence peut participer au dérangement mental assez nettement pour qu'or ::;isse donner le non, de mant' la phase d excitation ; mais dans d'autres elle est si peu altérée

qu'on ne peut parler d'autre chose que de folie morale. Le malade présente une agitation qui ressemble beaucoup à celle d'une intoxication, et un sentiment extraordinaire de félicité continue ; quelque modeste et réservé qu'il soit naturellement, il parle incessamment et il s'adresse familièrement à des personnes auxquelles il n'eût pas songé à parler quand il était dans son état normal; autrefois prudent et soigneux dans ses aiïaires, il dépense aujourd'hui l'argent sans y faire attention, et il se livre à des spéculations inaccoutumées; de manières graves et sobres, il ne tient plus aucun compte des convenances et de la retenue morale ; il n'écoute ni avis ni remontrances, et il ne permet pas la moindre contradiction. Tout son caractère est changé, et sa conduite est entièrement en désaccord avec les habitudes de sa vie normale. Ni délire ni incohérence n'accompagnent cette excitation et cette perversion morale. Le seul trouble que l'on puisse voir dans son inteUigence, c'est l'impossibilité où est le malade de reconnaître combien il est changé dans ses sentiments et sa conduite. Après avoir duré souvent pendant des mois, l'excitation se dissipe et fait place à une vraie mélancolie profonde. Dans un cas de cette nature que j'ai observé, le changement d'un état à l'autre se faisait brusquement et d'une manière absolue.

Dans d'autres cas d'aliénation mentale, il y a, dès le début, un défaut moral congénital plus ou moins grand, en d'autres termes une imbécillité morale. Les exacerbations maniaques de la folie morale peuvent se présenter à la puberté, d'autres fois aux époques menstruelles, d'autres fois à la suite de vives contrariétés ; la folie morale peut encore s'observer à la suite de lièvres aiguës, à la suite d'un traumatisme de la tète, après une maladie organique du cerveau. Dans quelques cas, elle est la première phase de la dégénérescence mentale qui suit la masturbation, et elle dure pendant un certain temps avant que l'intelhgence montre aucun signe de dérangement. De temps en temps, elle s'observe à la suite d'un choc moral violent et précède un accès de folie bien déterminée; enfin il n'est pas rare qu'elle précède la paralysie générale. Mais la maladie à laquelle elle est le plus souvent az^-ociée, c'est l'épilepsie. J ai déjà plusieurs fois attiré l'attention sur les modifications excès-

sives du caractère moral qui chez certains épilepliques précèdent et annoncent les convulsions : les malades deviennent alors hargneux, tristes, soupçonneux, moroses; chez d'autres cependant, le changement est d'une espèce opposée : ils sont animés, loquaces, actifs, remplis d'un sentiment extrême de bien-être physique et moral, et ils sont prêts à tout entreprendre. Je puis faire remarquer que des accès d'aliénation morale de durée variable et à retour périodique reparaissent quelquefois régulièrement pendant des mois et semblent tout à fait inexplicables, jusqu'à ce que se montrent les convulsions caractéristiques qui prouvent que ces accès ont constitué une sorte d'épilepsie abortive ou larvée; par contre, les convulsions épileptiques peuvent cesser et être remplacées par des accès de folie morale avec plus ou moins d'excitation maniaque. Il n'est pas douteux, pour ceux qui ont étudié les maladies mentales, que certains criminels incompréhensibles appartiennent à la classe des épileptiques

C'en est assez sur le groupe de symptômes dont j'ai fait une seconde variété de folie affective — \^ folie morale. Si nous examinons ses conditions d'existence, nous voyons que ce sont celles qui indiquent une lésion du cerveau ou un désordre de cet organe ; la destruction du sentiment moral est un des premiers effets d'une semblable détérioration de l'organisation mentale, ainsi que chacun peut le reconnaître, s'il le veut, dans la démoralisation que produisent les excès alcooliques et l'emploi abusif de l'opium. Les faits étant ce qu'ils sont, il est assez surprenant qu'il se trouve encore des personnes pour soutenir que le sens moral est indépendant de l'organisation physique. L'observation montre qu'il dépend aussi essentiellement d'une base physique que la fonction mentale la plus humble de l'homme ou de l'animal. Si les preuves tirées de la nature et des causes de l'aliénation morale étaient insuffisantes, le fait qu'elle précède souvent immédiatement les maladies mentales les plus graves pourrait sufOre à nous donner sa véritable interprétation pathologique. Aussi, quand une personne occupant une position

1. Morel, D'une forme de délire suite d'une surexcitalion nerveuse se rattachant " une varié /é non encore décrite d'épilepsie, 18G0. - J Falret, De l'état mental fies i-ntleplniues. i.'>i.«i

sociale élevée, ayanl les sentiments qui appartiennent à un cortain état social, ayant vécu jusque-là sans reproches dans toutes , les relations de la vie, quand cette personne éprouve subitement | un grand changement de caractère après une cause que l'on i sait capable de déterminer toute espèce de folie, perd tous ses bons sentiments et, au lieu d'être digne de foi, modérée, chaste, , devient impudemment menteuse, débauchée, dissolue et même i voleuse, ce n'est certainement pas un acte de charité, mais un acte de justice que de soupçonner les effets de la maladie. Nous ne devons pas laisser égarer notre jugement par l'existence i évidente cbez un malade de ce genre d'une pleine connaissance j de la nature de ses actes, — d'une conscience, en un mot, du bien et du mal ; nous devons nous rappeler que la maladie peut affaiblir ou abolir le sentiment moral et la volonté sans altérer la conscience. Forts de ce principe juste, nous serons mieux, placés par interpréter exactement les faits que si nous étions • aveuglés pour le faux principe opposé.

Je laisse de côté maintenant les symptômes des troubles affec-tifs qui peuvent exister isolément dans quelques cas, et, dans< beaucoup d'autres, précéder les troubles intellectuels. En les étu- ■ diant à part, avant d'aborder les variétés de l'aliénation Intel- lectuelle, on acquiert une conception plus vraie de l'évolution i de la folie, et l'on a par suite une histoire plus naturelle de psychologie morbide que si l'on procédait autrement.

De plus, il y a un avantage pratique à mettre en relief les 4 . phases importantes de dérangement mental qui souvent n'ob— ; tiennent pas l'attention qu'elles méritent, bien que certainement i » elles n'aient pas été passées sous silence, car la mania sme< ,\ delirio de Pinel, la monomanie raisonnante ou sans délire^ , d'Esquirol, la monomanie affective du même auteur et la foliemorale de Prichard sont les dilTérents noms qu'on leur ai , donnés. D'un point de vue social, ces états morbides sont plus- „ alarmants que les troubles purement intellectuels, car ils indi-' „ quent une condition où peuvent se montrer brusquement desii hallucinations dangereuses et des impulsions dont la tendanceest, comme celle des sentiments, de s'exprimer plutôt par des; ^ actes que par des paroles. i

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