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CHAPITRE VIII

(suite) La mélancolie.

Nous ne croyons pas, comme le faisaient les anciens quand ils lui donnaient son nom, que la mélancolie soit causée par une bile noire (jj^sla; yol-q] ; mais il n'est pas douteux que la dépression de l'esprit qui précède souvent une véritable attaque de la maladie ressemble à cette tristesse que produit un engorgement ou un état de mauvaise sécrétion du foie, alors que, sans aucun changement dans les conditions extérieures, la seule modification qui existe étant personnelle, l'individu devient irritable, triste, craintif, soupçonneux. Les symptômes qui précèdent la mélancolie peuvent être résumés par les mots de dépression mentale, de crainte non fondée d'un danger menaçant, de tendances visionnaires. Les souffrances mentales sont très grandes dans cette période préliminaire. La confiance en soi-même est entièrement ébranlée, et l'individu est dans un état pénible de susceptibilité exagérée ; il appréhende vaguement quelque malheur qui est sur le point de lui arriver ; il craint d'entendre ou de lire un accident douloureux, parce que cet accident fait sur son esprit une impression terrible et qu'il craint qu'un semblable ne lui arrive. Il ne peut aller près d'une voie ferrée, aux bords d'un précipice ou sur un pont sans que

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l'idée de mettre un terme à sa vie ne se présente à lui et ne le domine. Si on lui parle d'une maladie, il craint immédiatement de l'avoir, et il craint de faire quelque chose de banal et d'innocent de peur de faire mal, tout en étant conscient du ridicule de ses craintes, dont il ne peut cependant se délivrer; il s'imagine que les prédicateurs parlent de lui quand ils prêchent el que les livres qu'il lit le concernent; il pense aux erreurs ou aux omissions réelles ou imaginaires qu'il a pu faire, il les amplifie, et il est tourmenté continuellement par des remords. Il ne peut estimer les choses à leur juste valeur, et son esprit est fasciné par l'horreur ou l'angoisse qu'une idée douloureuse détermine en lui, non parce qu'il y a des raisons pour que l'idée soit exagérée, mais parce que simplement elle est d'un caractère douloureux. Avant de tomber dans cet état « nerveux », comme il dit, il a eu un mauvais sommeil et de mauvais rêves ; il est probable que son énergie vitale, physique ou mentale, s'est épuisée lentement, par suite de mauvaises affaires, de troubles pécuniaires, d'embarras domestiques, de maladies ou d'excès, etc. ; et, comme la tristesse est le principal trait de son état, ses amis ont toujours une tendance à chercher une cause extérieure pour l'expliquer et, quand ils ne trouvent rien, à supposer une cause secrète.

C'est le mode habituel du début de la mélancolie; mais dans quelques cas elle apparaît subitement, à la suite d'un choc mental grave : telle la nouvelle soudaine de la mort d'une personne chère ; l'individu tombe instantanément dans un état de stupeur apathique el de désespoir, — une sorte de spasme tonique d'angoisse mentale, avec paralysie de toutes les autres fonctions mentales. Je me rappelle le cas d'un cocher qui tomba dans cet état de mélancolie apathique connu sous le nom de melancolia cum stupore ou melancolia atlonita en apprenant que sa femme avait des rapports adultères avec son niailre. Plus souvent, cependant, la tristesse produite par des privations passe progressivement en un état de dépression morbide dans lequel l'individu s'accuse de péchés imaginaires par acte ou par omission, se forge continuellement des imaginations, est plein de remords, abandonne ses occupations et ses inté-

rèts, et finalement devient indilTérent ù sa famille, à sc& affaires, etc. Avant qii'im changement profond s'établisse, le malade éprouve parfois des vertiges étranges, des engourdissements ou d'autres sensations indescriptibles dans la tète, parfois même il éprouve une sensation de craquement subit.

Au début de la mélancolie dans la plupart des cas, et dans tout le cours de la maladie dans quelques cas, il n'y a aucune illusion déterminée. L'individu est simplement mélancolique ; il souifre de la melancolia simplex ou de la melancolia sine delino, ainsi que l'on a appelé ce désordre affectif. Cependant il est profondément changé : ses sentiments sur les personnes et les choses sont modifiés étrangement, si bien que des impressions qui seraient agréables à l'état normal sont pénibles et que les soins de ses parents ou de ses amis sont une cause d'irritation ou de peine.

Il ne porte aucun intérêt à sa famille ou à ses affaires : il lui semble qu'un nuage s'est arrêté sur lui, qu'un voile le sépare des autres personnes, puisque les choses ne lui paraissent pas réelles, comme auparavant, et qu'il croit se mouvoir dans une sorte de rêve. Il fuit la société, qui lui est pénible; il ne fait aucun travail, il néglige sa personne, il tombe dans une rêvasserie inactive, et il peut finir, si on le lui permet, par rester au lit toute la journée. Pendant ce temps, il est parfaitement conscient de l'anomalie de son état, et il fond, en larmes en se lamentant ; les remords le tourmentent, parce qu'il a perdu toute affection naturelle ; il donnerait tout au monde pour redevenir lui-même, et il ne peut comprendre pourquoi il s'est modifié d'une manière si pitoyable. Au bout d'un temps, habituellement par degrés, parfois subitement, une idée fixe s'empare de son esprit, qu'il est ruiné, qu'il a commis quelque crime, qu'il a commis « le péché impardonnable » ou qu'il est à charge à sa famille et qu'il doit la débarrasser de lui par le suicide ; le sentiment vague d'une misère profonde a pris la forme de l'idée concrète d'une mauvaise action, il s'est condensé, pour ainsi dire, en une illusion déterminée qui en est l'expression convenable. Parfois l'horreur de sa situation est aggravée par la manière subite et ellrayante dont l,e délire se

produit et s'empare. de son esprit; au lieu de se développer graduellement, comme il le fait d'ordinaire, de venir et de disparaître plusieurs fois, de manière que l'esprit se familiarise à son horreur avant qu'il soit complet, il se montre en pleine activité d'une manière instantanée et inattendue, — peut-être au -moment du réveil, — et il domine entièrement la raison et produit un sentiment alarmant d'un malheur irrémédiable. J'ai vu des cas où une idée de suicide ou d'homicide avait surpris et saisi l'esprit de cette manière subite, et avait atteint presque immédiatement l'énergie convulsive d'une impulsion qui peut à peine être retenue ; la soudaineté et la vivacité de l'idée révoltante excitent une horreur si paralysante qu'elles la fixent dans l'esprit.

La spontanéité apparente de l'idée morbide est une autre raison qui la fait accepter sans réserves par le malade, qui se sent incapable d'en rendre compte ou d'y résister. Si elle a suivi les voies ordinaires de l'association, on peut en partie en retrouver l'origine, en noter les rapports, en peser la valeur par la comparaison et la réflexion ; mais si elle apparaît, comme elle le fait, d'une manière inattendue, complètement formée, indépendante, sans rapports reconnaissables avec les impressions extérieures ou les autres idées, elle ne peut subir l'épreuve de la comparaison, et elle peut sembler être la suggestion d'un esprit malin ou avoir une origine surnaturelle. Il est certain qu'on ne peut s'étonner de voir une personne perdre toute confiance en elle-même et être paralysée par le sentiment d'une détresse extraordinaire lorsqu'elle trouve son esprit jouant un jeu si alarmant. Mais on ne doit pas supposer que l'idée se soit produite, ou que les idées de la folie se produisent jamais spontanément ; nous pouvons ne pas connaître les cordes secrètes qui les ont fait vibrer, mais nous n'en sommes pas moins certains qu'elles ont eu leurs causes et leurs lois de développement morbide. Comme dans les rêves, on. doit chercher d'autres causes que les impressions normales et les associations habituelles. Il y a d'abord une suggestion organique possible venant d'un organe spécial par suite des sympathies spéciales qu'a le cerveau avec les différents organes ; ensuile il y a cette opération mentale inconsciente et incessante — plus

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active peut-être quand le cerveau est dans un état anormal — qui fait revivre fréquemment les idées et les sentiments latents, sans que nous soyons capables de nous rendre compte de cetta reviviscence; troisièmement, les impressions venues du dehors, qui sont si banales qu'on les remarque à peine, peuvent encore agir sur l'esprit, et, quand les fonctions du cerveau sont troublées et obscurcies par un sentiment triste, elles peuvent être transformées en idées morbides, étranges ; enfin une idée peut être excitée d'une manière sympathique par une autre idée avec laquelle elle ne paraît avoir aucun rapport, surtout dans un cerveau malade, de même que la contraction d'un groupe de muscles peut être parfois produite sympathiquement par la contraction de certains autres muscles avec lesquels ils n'ont aucune connexion fonctionnelle normale. Les personnes dont les centres nerveux sont, par leur constitution, instables et mobiles, ont le plus de tendances à avoir des idées qui apparaissent subitement à la conscience de cette manière en apparence spontanée et indépendante.

Pour qu'une de ces causes agisse eiTectivement, elle doit avoir pour base une altération des éléments nerveux qui semanifeste par cette dépression ou cette perversion du ton mental connue sous le nom de mélancolie simple qui précède la formation de l'idée morbide. L'opinion commune que l'individu, est malheureux à cause de ses illusions pénibles est habituellement erronée ; l'illusion a été pour ainsi dire le précipité du sentiment vague de malheur indescriptible qui est lemilieu où sa gestation ou son incubation se sont produites ; et elle prend différentes formes suivant la culture de l'individu et ses habitudes intellectuelles, et suivant les opinions religieuses ou sociales prédominantes de l'époque. Chez les nations barbares de notre époque, comme c'était le cas chez les nations européennes du moyen âge, la sorcellerie est considérée par l'esprit troublé comme la cause de ses misères ; aujourd'hui, en Europe, la crainte d'être poursuivi par la police pour quelque crime a remplacé le délire des persécutions par sorcellerie. La conviction d'avoir commis le péché impardonnable et d'avoir encouru la damnation éternelle est le délire habituel des mé-

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lancoliques depuis que les disciples du Christ ont introduit cette doctrine dans rimmanité. Mais un Grec de l'antiquité atteint de la même forme de maladie n'aurait pas eu cett©. illusion; il se serait cru, comme Oreste, poursuivi par les Furies. Dans quelques cas, il est clair que le délire auquel le malade rapporte la cause de sa tristesse n'a aucune proportion avec l'angoisse mentale qu'il éprouve et est incapable de l'expliquer. Un acte banal est considéré comme un péché ou un crime dont la conséquence est un malheur sans fin. Une personne que j'ai observée affirmait que son grand chagrin était dû à ce qu'elle avait bu un verre de bière qu'elle n'eûl pas dû boire, et une autre se disait perdue pour toujours parce i qu'elle avait murmuré un blasphème au lieu de dire une prière. i Quand un individu croit que son âme est perdue, ce n'est ( pas rillusion qui est le mal fondamental et qui produit le déses- f poir , mais c'est le trouble affectif d'où procède l'illusion ; il ^ pense avoir une explication exacte, tandis qu'en réalité il n'a i; aucune idée précise ; il se contente de mots ou tout au plus \ d'une vague notion, d'un péché terrible et d'une punition ter- > rible, sans jamais essayer de voir s'il croit ce qu'il pense. Le s fini ne peut donner une idée précise de l'infini ou de l'éternel, ? laquelle idée doit toujours être une négation ou une défaillance ij de la pensée; et l'illusion d'une damnation éternelle n'est qu'un J, essai vague et futile d'interpréter un sentiment de misère pro- a fonde, — sentiment qui la nourrit et la fortifie, d'après cette ij, loi que toute passion, normale ou anormale, provoque et am- k,, plifie les idées qui sont en rapport avec elle. j. Quelques mélancohques sont dans un état de frayeur pa- tr,; nique, sans savoir ce qu'ils craignent, et ils montrent une susceptibilité excessive à toute espèce d'impression; tout ce-que à l'on propose, tout ce que l'on dit, tout que l'on fait est un sujet tj; d'alarme et de crainte, qui peuvent se traduire par des excla- ij„ mations répétées, comme celles-ci : « Oh! ne dites pas cela ! ne fuj faites pas cela ! » ou par de véritables cris de détresse ; la f;,, chose la plus frivole, Touverture d'une fenêtre ou d'une porte provoque des protestations exagérées ; ils résistent quand on L les lave, quand on les habille ou quand on les déshabille, el, L

quanti on les invite à manger, ils protestent avec énergie que c'est une chose trop terrible, et ils font des efforts de vomissements comme s'ils étaient malades; ils ne peuvent marcher hors de la maison, et ils sont au désespoir, s'ils sont obligés de le faire ; ils résistent aux attentions simples et nécessaires que l'on a pour eux, avec une énergie pareille à celle qu'ils pourraient déployer s'il s'agissait de défendre leur vie, et ils mettent dans leur résistance une véritable passion. Leur physionomie, leurs expressions et leurs actions trahissent l'appréhension vague et intense dont ils sont possédés.

II est digne de remarque que la soulîrance mentale est souvent moins grande lorsque le sentiment de crainte vague et indéfinie est condensé en une illusion déterminée. Cela est conforme avec ce fait que l'esprit à l'état normal souffre toujours plus d'une appréhension incertaine et d'un état de doute qui paralysent ses énergies, que de la connaissance d'un mal certain, auquel on peut en une certaine mesure s'adapter. Le meurtrier dort mieux après avoir été condamné à mort que lorsque son sort était incertain. De même, le doute et l'incertitude, lorsqu'il s'agit de prendre une résolution sur quelque point, produisent souvent plus de détresse mentale que l'exécution de la résolution prise, quelque douloureuse qu'elle puisse être ; car l'acte de prendre une résolution donne à l'esprit, en systématisant ses énergies, un calme et un repos relatifs. Quand le sentiment morbide vague du mélancolique a pris corps dans une idée fixe, son état n'est pas seulement moins misérable ; mais en général il est plus facile et plus sûr d'avoir affaire à lui que lorsque toute son atmosphère mentale était troublée ; car c'est dans ce dernier état que les idées douloureuses ont le plus de tendance à s'éveiller dans l'esprit, sans associations apparentes et d'une manière tout à fait inopinée, et à prendre le caractère d'impulsions dangereuses au suicide ou à l'homicide. Les observateurs superficiels se rassurent en disant que le patient n'est pas fou parce qu'il n'a aucun déhre, tandis que parfois sa folie est plus dangereuse que s'il avait les illusions les plus extravagantes, puisque sa folie a une tendance à se manifester par des actes plutôt que par des pensées.

Le cas suivant peut être donné comme exemple ordinaire de mélancolie :

Un gentleman, âgé de trente-six ans, marié, avait toujours eu un caractère religieux et une conduite exemplaire. Au bout d'une année de mariage environ, sa maladie commença par une grande dépression et par l'apparition involontaire dans son esprit d'idées blasphématoires, en dépit de tous ses efforts pour les chasser. Il était très affecté par cet état de choses ; sa tristesse augmentait de plus en plus, et finalement il conclut qu'il « l'avait fait », c'est-à-dire qu'il avait commis le péché impardonnable. Il y avait là, d'abord une affection morbide des éléments nerveux révélée par la dépression émotionnelle, puis une activité automatique et spasmodique de certaines associations d'idées se traduisant par l'apparition d'idées involontaires et que le malade ne pouvait écarter, et finalement la concentration ou la systématisation de l'action morbide en un déhre déterminé. Le malade devint plus tard un véritable hypochondriaque, craignant de mourir prochainement. Mais, bien que l'action de son cœur fût faible et que son pouls fût remarquablement lent, il n'offrait aucun signe de maladie organique. La faiblesse de l'action cardiaque était due aux effets déprimants de l'état morbide des centres nerveux sur les fonctions organiques, qui toutes sont plus ou moins prostrées. A part son délire, sa faculté de raisonner n'était pas affectée ; il faisait ses aifaires avec activité, et il pouvait tenir une conversation intelligente et même agréable sur des sujets indifférents. Mais, du moment que son attention n'était plus détournée de ses propres souffrances, l'idée morbide revenait avec toute son énergie et accaparait sa conscience; sa figure devenait sombre, et lui, qui tout à l'heure était si joyeux, offre maintenant l'apparence de la mélancolie la plus profonde. Il vivait pour ainsi dire deux vies distinctes, à un moment la vie d'un être sain et raisonnable, et au moment suivant celle d'un être automatique morbide. Il était très attentif à son affliction, et il pouvait en parler, comme on peut parler d'une particularité de son propre caractère ou d'une particularité de sa conformation physique ; mais il ne pouvait se convaincre de la nature morbide de son état. Dès que le cours des idées et des

sentiments éveillés par les impressions extérieures avait disparu, ses idées morbides revenaient. Il était rendu si malheureux par ses soulîrances, qu'il essaya plus d'une fois de se tuer. Nous avons là un exemple qui montre l'erreur de ceux qui croient que le monomaniaque raisonne correctement en partant de prémisses fausses ; croyant avoir commis le péché impardonnable, croyant son âme perdue pour toujours, il fait ce qui est le plus propre à précipiter le résultat qu'il redoute tant. Un oncle avait présenté la même maladie et était mort fou.

Bien que ce malade parlât d'une façon intelligente, bien qu'il parût raisonnable en dehors de son délire, il ne serait pas correct de le déclarer parfaitement sain dans ces limites. 11 n'y avait pas dans son désordre intellectuel de raisons suffisantes pour expliquer pourquoi il ne s'occupait pas de ses affaires, mais il ne le pouvait pas; il se croyait trop faible pour le faire, mais en réalité c'est sa volonté qui était trop faible pour lui permettre de faire un effort soutenu. Il ne pouvait s'intéresser à ses affaires ni à sa famille, ni à toute autre chose, si ce n'est à lui-même; chaque impression lui était plus ou moins douloureuse, toute sa sensibilité était pervertie, et il cherchait à éviter la société, à être seul et à nourrir son chagrin. Parfois aussi, son angoisse atteignait un véritable paroxysme d'intensité, et alors il se regardait comme fou et perdu sans espoir.

Le cas qui suit, semblable au précédent dans ses traits généraux, montre, avec quelques symptômes nouveaux, le danger de quelques-uns de ces cas.

J. B...., âgé de cinquante et un ans, marié, s'était acquis par son travail une petite fortune et avait élevé honorablement sa famille. C'était un homme vigoureux, d'un aspect dur, gros, d'apparence triste et d'un tempérament mélancolique. Appartenant à la secte wesleyenne, il avait toujours été très attentif à ses devoirs religieux. En fait, la dévotion religieuse devait être la cause de sa maladie, qui certainement avait commencé avec ses doutes sur sa situation religieuse. Il devint triste, morose, déprimé, et il avait pris le lit cinq semaines avant d'être envoyé à l'asile. Il ne voulait pas se lever, bien qu'on l'en priât; pourquoi cela? Il était mourant, et il n'y avait aucun salut pour lui,

Maudsley. ok

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parce que son âme était perdue. Il dormait et mangeait bien, bien que parfois il déclarât qu'il ne pouvait manger. A l'asile, il était indifférent, triste, et il redoutait au dernier point tout exercice, disant toujours qu'il était mourant. « Il est inutile, je vous dis, docteur, de me demander comment je vais : vous savez que je suis mourant. » En dehors de son délire sur soq âme et son corps, il était raisonnable au point de vue intellectuel, bien que sa vie affective fut très pervertie. Après un mois de séjour à l'asile, il y avait une certaine amélioration dans son état, et il se promenait de lui-même régulièrement, après avoir été contraint de le faire la première fois ; il était plus sociable et il parlait un peu. On le considérait comme étant sur la voie de guérison. Une nuit, cependant, sans que rien eût pu faire pressentir quelque chose d'anormal dans son état, il quitta subitement son lit, se précipita vers une fenêtre au travers de laquelle on l'eût cru incapable de passer, put néanmoins la franchir et tomba d'une hauteur de 20 pieds, heureusement sur ses pieds, de sorte qu'il en fut quitte pour une grave commotion. Il était dans un état de terreur, s'imaginant que le monde était à sa fin et criant d'une manière tragique : « Laissez-moi, laissezmoi aller. » D'autres paroxysmes semblables de désespoir revinrent périodiquement pendant les trois semaines qui suivirent. Au bout de ce temps, son état commença à s'améliorer; il devint causeur, agréable, s'intéressa à sa famille, tout en maintenant pendant un certain temps, pour paraître consistant, qu'il n'était pas mieux, et bien qu'il ne se livrât à la lecture ou, à une autre occupation que lorsqu'il supposait qu'on ne l'ob.servait pas. Trois mois plus tard, il quittait l'asile, guéri.

Ces paroxysmes d'angoisse ou de panique, qui sont un symr ptôme remarquable dans quelques cas de mélancolie, ces paroxysmes de panique mélancolique, comme on peut les appeler, méritent une attention spéciale. Ils viennent souvent d'une manière soudaine; le malade a pu rester tranquille, et après uné, courte période de repos durant laquelle il était ou non hébété, il se lève dans un état de grande agitation, son cœur bat avec tumulte, ses sens sont égarés, et il se précipite brutalement vers la fenêtre pour se jeter en dehors. Il est pendant ce temps ac-

cable, désespéré, et il sait à peine ce qu'il fait : la frénésie a tous les caractères d'une convulsion qui affecterait les centres nerveux de l'esprit. Dans quelques cas, la panique convulsive est précédée par une sensation de détresse, anormale et alarmante, siégeant dans la région de l'estomac ou du cœur, sensation qui de là paraît gagner la tête et s'accompagne d'une terreur indescriptible et d'un sentiment terrible d'abandon. Cet état est insupportable, et le malade sent qu'il doit devenir fou ou quitter la maison pour faire quelque chose de terrible à lui-même ou à une autre personne. Personne ne peut concevoir l'agonie épouvantable qu'il éprouve, il le dira ensuite ; et, quand le paroxysme est passé, il tremble des pieds à la tête, il est baigné de sueurs et complètement épuisé. Tout cela rappelle le début d'une épilepsie mentale, et les actes de violence qui peuvent être commis ressemblent à ceux qu'on observe parfois dans la manie transitoire qui est liée à l'épilepsie. Que, dans ces cas, la violence soit dirigée contre le malade lui-même ou contre un autre individu, c'est là une alternative qui est déterminée en partie par le caractère du malade et en partie par le caractère de sa maladie. S'il se croit persécuté, calomnié, ou l'objet de quelque préjudice, et si jusque-là il s'est attaché à réprimer les impulsions qui le poussent à se venger de ses prétendus ennemis, il a plus de tendance à attaquer l'un de ceux-ci pendant le paroxysme de sa frayeur panique; si son délire, au contraire, le fait se considérer lui-même comme un être méchant, qui ne doit plus vivre, il est probable qu'il sera la victime de ses violences. De plus, s'il est d'un tempérament altier, réagissant passionnément contre toute opposition, répondant aux coups par les coups, supportant difficilement les menaces, il a des tendances à l'homicide; mais, s'il est d'un tempérament craintif, qui évite la discussion, qui abandonne ses droits plutôt que de les soutenir énergiquement, il a plus de tendances au suicide. Pour les mêmes raisons, les tendances homicides sont 1 moins sujettes à se manifester, et, quand elles existent, elles sont i moins dangereuses chez les femmes que chez les hommes, et 1 chez les personnes faibles et âgées, dont l'énergie est déprimée, j que chez les individus jeunes et vigoureux.

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Il est remarquable de voir, dans quelques cas de mélancolie, avec quelle rapidité un changement complet peut se faire, de l'angoisse et d'un désespoir profonds, à un état de calme et de santé temporaire. En fait, il n'est pas très rare d'observer des intervalles de répit, comme du bleu dans un ciel sombre, et durant lesquels l'individu se retrouve lui-même. Un de mes malades, atteint de mélancolie aiguë, qui se promenait habituellement en se plaignant d'une manière lamentable ou qui s'asseyait pour verser des larmes abondantes et qui avait fait diverses tentatives de suicide, se réveilla un malin bien portant, raisonnable, aimable, heureux de sa guérison, et resta ainsi toute la journée. Mais la guérison ne fut que transitoire, et le lendemain il était complètement retombé, et il se passa plusieurs mois avant que la guérison s'établit définitivement. J'ai observé aussi im cas extraordinaire dans lequel pendant longtemps il y eut chaque jour des alternatives de mélancolie profonde et de lucidité complète. Griesinger rapporte le cas d'une femme atteinte de mélancolie et de délire des persécutions qui dans l'espace d'un quart d'heure revenait à ellemême pour retomber ensuite. Ces faits sont intéressants en ce qui concerne la pathologie de la maladie, car ils prouvent qu'elle n'est accompagnée d'aucun désordre organique sérieux. L'état des éléments nerveux est une modification qui, quelle que soit sa nature, peut se produire et disparaître rapidement, semblable, peut-être, à l'état électrotonique qui peut èlre produit artificiellement dans les nerfs.

Si l'on s'entretient avec ces malades, il est impossible de ne pas être surpris de l'incohérence étrange de leur caractère mental, et il est difficile de s'empêcher de penser qu'ils sont capables de plus de contrôle sur leurs actions morbides qu'ils ne paraissent. Il est certain que le contrôle qu'ils exercent parfois sur eux-mêmes, surtout en présence des étrangers, est parfois si grand qu'une courte entrevue peut donner une impression absolument erronée sur leur situation réelle; car, lorsqu'ils sont seuls ou dans une compagnie à laquelle ils sont habitués, ils poussent des cris lamentables, gémissent, pleurent et manifestent tous les signes du désespoir. Ils semblent formés de deux

êtres; à un moment, ils sont plus raisonnables que les fous; à un autre ils sont entièrement fous : les deux êtres ne peuvent entrer en communion intime et réagir heureusement l'un sur l'autre, car la persistance de l'illusion implique la suppression de l'intermède de santé; de même, en tant que manifestation consciente, ils sont isolés, indépendants. Un jour, l'être sain est prédominant ou agit exclusivement; un autre jour, c'est l'être malade. A des moments différents, on peut dire : « Je parle maintenant à l'être raisonnable, maintenant à l'être morbide. » Nous avons là l'explication des doutes que ces malades conservent parfois sur leur état : ils n'ont pas une confiance uniforme, et parfois ils n'ont qu'une demi-croyance en leur délire; c'est qu'alors leur nature raisonnable a une action prédominante et qu'ils agissent comme si leur délire était réellement une illusion. Ce serait une erreur cependant de se fier à ces sortes d'hésitations de leur part; que les sentiments morbides s'éveillent, et le délire redeviendra actif, tous les doutes s'évanouiront, et l'être sain sera mis sous un joug dangereux par l'être malade, et il serait certainement peu sage de conclure qu'une personne qui a commis des actes de violence doit nécessairement avoir su ce qu'elle faisait, sous prétexte qu'elle savait très bien ce qu'elle faisait une demi-heure auparavant.

La dépression profonde de l'état mental qui caractérise la mélancolie et qui inspire le délire triste se traduit dans les fonctions corporelles, et il est bon d'étudier ses effets : 1" sur la sensation; 2" sur les processus de nutrition et de sécrétion, et 3" sur les actes de la conduite générale du malade.

La sensibilité générale de la peau est habituellement très intéressée : elle est émoussée ou pervertie. La diminution peut être générale, aucune partie du corps n'ayant conservé sa fmesse habituelle de sensibilité; ou bien locale, et alors il y a dans une région une absence complète de sensibilité. C'est pour cela qu'il arrive que des mélancoliques s'inOigent quelquefois des mutilations ou des blessures, ce qu'ils ne feraient pas si leur sensibilité était normale; une jeune femme délicate qui à l'état normal tremble à l'idée de ressentir la moindre douleur peut s'enfoncer dans le cœur une aiguille ou une paire de ciseaux

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dans le but de se donner la mort. Un autre malade s'extirpe un œil avec les doigts pour faire pénitence et pour obéir au précepte de l'Ecriture : « Si votre œil vous offense, arracliez-le ! » Un troisième plonge sa main dans le feu et l'y maintient jusqu'à ce qu'elle soit carbonisée, ou il pratique sur lui-même des mutilations sexuelles telles qu'on conçoit difficilement qu'un individu possédant une sensibilité normale eût le courage de les exécuter. Il est évident que dans quelques cas la perte ou la diminution de la sensibilité contribue à entretenir, sinon à produire les illusions de l'esprit. Nos sensibilités sont nos voies de communication avec le monde extérieur, et nous dépendons d'une manière si constante et si babituelle de leur fonctionnement normal, sans y penser aucunement, que nous ne savons pas, jusqu'à ce qu'elles nous fassent défaut, combien nous devons aux messages que nous recevons par leur intermédiaire à tout moment de notre vie. Une personne qui a perdu la sensibilité de la plante des pieds sent comme si son pied avait augmenté de volume, était pesant, étranger à elle-même ; ou bien elle peut se persuader aisément qu'une sorte de coussin a été interposé entre le sol et son pied; de même, un poison, comme l'aconit, qui assoupit ou paralysie la sensibilité générale, produit une sensation extraordinaire d'augmentation du volume ou du poids de tout le corps. Etant données ces expériences sur l'esprit normal, il n'est pas difficile de concevoir que la perte ou la perversion des sensations puisse contribuer d'une façon matérielle à engendrer ou à entretenir les illusions d'un esprit malade. Des sensations qu'il éprouve, il fait les produits les plus étranges, de même que nous savons que les sensations se transforment dans les rêves.

Les perversions des sensations déterminent fréquemment i une grande angoisse. Des sensations étranges de malaise précordial ou de douleur, des oppressions épigastriques ou des sensations abdominales, ou des sensations anormales dans la i tête ou le long de la colonne vertébrale, telles que de la pesau-leur de la lourdeur, etc., mettent le malade au desespoir om dans' une fièvre d'appréhension. Un fait digne de remarque, en. rapport avec ces sensations étranges, qui sont rarement une véritable douleur, mais qui sont plus alarmantes que si elles ^

étaient douloureuses, c'est que, lorsqu'elles atteignent un certain degré d'intensité, elles causent une crainte et une détresse indescriptible, si bien que le malade peut se figurer que les fondements de son être vont s'abîmer et qu'il est poussé parfois à commettre un acte de violence pour se délivrer de l'état insupportable dans lequel il se trouve. Il est probable qu'elles prennent naissance dans un trouble de ces sensibilités organiques dont le système nerveux sympathique est le substratum et qui, bien que nous n'en soyons pas directement conscients et que nous n'ayons aucun pouvoir sur elles, sont les conditions essentielles de l'unité physiologique de l'organisme; s'il en est ainsi, il n'est pas étonnant qu'un trouble qui s'impose à la conscience et qui annonce, comme il semble le faire, une désintégration physiologique, soit accompagné par une perte complète de toute confiance en soi-même et par une anxiété et un désespoir extrêmes. Il est rare qu'il existe une maladie qui puisse rendre compte des sensations inquiétantes ; mais parfois elles sont incontestablement plus pénibles, plus désastreuses que la douleur des maladies organiques graves. N'oublions pas de remarquer ici que les troubles de la sensibilité organique dans la folie sont plus importants et méritent plus d'attention qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. Quand un malade atteint de paralysie générale prétend qu'il n'a pas de bouche, de gosier, d'estomac, d'intestins, ou qu'il mort ou mourant, il est bon de rechercher si son illusion n'est pas due à un affaiblissement de sa sensibilité organique, dont le fonctionnement parfait et synergique est si important au point de vue de la conscience de l'unité physiologique de l'organisme. De même, quand Thypochondriaque se plaint sans cesse de sensation intérieure anormale pénible, on doit se demander s'il n'a pas développé l'hyperesthésie de sa sensibilité organique en fixant sur elle son attention constante jusqu'à être devenu sensible aux fonctions de ses organes et même au passage des aliments le long des intestins.

Quand la mélancoHe prend une forme hypochondriaque, comme elle le fait quelquefois d'une façon remarquable, je crois, chez les personnes qui tombent malades après avoir fait des excès vénériens dans leur jeunesse, la sensibilité peut être exa-

gérée par presque toute impression faite sur les sens, jusqu'à déterminer une sorte d'hyperesthésie mentale douloureuse. Ils ! ont tellement cultivé leur sensibilité qu'ils en sont devenus les esclaves. L'individu ne peut entrer dans une chambre qui n» soit pas très bien aérée, et en même temps il craint le moindre \ courant d'air et redoute de s'exposer aux rayons du soleil; il ne peut lire, dit-il, parce que ses yeux soutirent immédiatement; il ne peut supporter une longue conversation, parce que cette conversation peut déterminer des maux de tête ou de la confusion des idées; il craint de faire un véritable exercice, à cause des douleurs et de l'épuisement qu'il déclare éprouver quand il s'y livre; parfois il marche comme si son corps était un verre capable d'être brisé par un choc; il est troublé par les sensations qu'il éprouve quand il a pris des aliments, de peur qu'il n'ait pris par hasard quelque chose qui lui soit contraire; il se plaint d'avoir l'esprit complètement vide, de n'avoir aucune mémoire et de ne pouvoir se livrer au moindre exercice intellectuel. Sa sensibilité et ses facultés sexuelles épuisées ont enlevé à la vie ce qui était son principal but et sa satisfaction et la racine de son intérêt; le malade a perdu tout pouvoir de sentir des excitations d'un ordre supérieur et d'y répondre, vu qu'il ne les a jamais cultivées et que son attention, continuellement flxée sur les sensations corporelles, les a exagérées progressivement, jusqu'à ce qu'elles soient devenues morbides et dominantes. Un état de sensibilité morbide semblable à beaucoup d'égards est celui que l'on observe quelquefois chez les jeunes femmes immédiatement après la puberté, ou à une période ultérieure de la vie, chez les femmes non mariées qui souffrent de mélancolie avec attaques d'hystérie. Quelle que soit la cause immédiatement active de leur état, il n'est pas douteux que le sentiment sexuel a joué un rôle dans sa production; c'est peut-êlre un instinct non satisfait, qui, n'ayant pas trouvé de diversion dans les occupations d'une vie de travail et d'intérêts, s'est manifesté par l'augmentation de la sensibilité générale de l'organisme, cherchant et obtenant sa satisfaclion dans l'entretien de celte seu- ' sibilité; ce sont peut-être des satisfactions illicites de cet ins- ' tinct qui sont à la racine du mal.

Les illusions et les hallucinations des sens spéciaux sont fréquentes dans la mélancolie, et celles de Touïe plus fréquentes que celles de la vue. Pourquoi les hallucinations auditives sontelles plus communes dans celte forme de folie que dans les autres? C'est là une question qui ne paraît pas avoir fixé l'attention; la principale raison est peut-être que la plupart de nos pensées ont les mots pour intermédiaire et que les pensées, au moment où elles se produisent, se traduisent instantanément par les mots qui leur correspondent; par suite, quand une pensée morbide est conçue avec vivacité et agit fortement sur le centre sensoriel, les mots par lesquels elle se traduit aussitôt sont entendus comme de véritables sons ou des voix, et attribués en conséquence, d'accord avec l'expérience normale, à une cause extérieure. Des habitudes solitaires, des pensées longtemps couvées favorisent de même cette transformation des pensées en mots entendus. Ensuite, les hallucinations de l'ouïe ne peuvent être vérifiées et corrigées par le toucher, tandis qu'une perception visuelle peut l'être; nous édifions nos perceptions visuelles à l'aide du toucher, de sorte qu'elles deviennent un langage qui est interprété instantanément par l'expérience antérieure, et habituellement nous corrigeons les inductions de la vue par les expériences mères du toucher. Mais nous ne pouvons soumettre la voix au critérium du toucher et nous sommes plus enclins, par suite, à la laisser passer sans correction. En troisième lieu, la nature soupçonneuse et défiante de la folie vient donner une nouvelle force à l'hallucination auditive, puisqu'elle contribue à réprimer ou à supprimer cette confiance dans le témoignage des autres que .tout individu doit avoir dans des questions dont il n'a pas d'expérience personnelle. Elle augmente la confiance du patient en lui-même, en même temps qu'elle enlève quelque chose à la confiance qu'il a en l'autorité des autres. En somme, la base de la connaissance, c'est de sentir et ù.'agir, d'être accessible aux impressions extérieures et d'y répondre; en d'autres termes, c'est la saisie ou la prise de possession de la nature extérieure, sociale et physique, par suite de relations intimes avec elle ; aussi quiconque est séparé de son espèce par une barrière de mé-

fiance, qui vil au milieu des autres, mais sans vivre avec eux par ses sentiments et ses actes, ne peut comprendre ce qui les concerne et il est sur la voie qui le fera devenir un élément social morbide.

Si l'on examine de près les hallucinations auditives, on trouve qu'elles ditîèrent de caractère; et ces diCférences jettent quelque lumière sur leur mode d'origine. Quelques malades sont péniblement affectés par l'apparition involontaire dans leur esprit d'idées qui sont souvent de nature blasphématoire ou obscène. S'ils ont un tempérament religieux, ils sont profondément alarmés, parce qu'ils les décrivent comme des pensées terriblement mauvaises, et ils ne peuvent s'empêcher de les regarder comme une preuve qu'ils sont sous la domination de Satan. Jusque-là, il n'y a pas de véritable hallucination : les idées morbides apparaissent contre la volonté dans des centres nerveux mal équilibrés, de même que les convulsions ou les spasmes naissent des centres nerveux malades, et elles sont interprétées suivant les habitudes mentales de l'individu. Un pas ultérieur, cependant, dans la fausse interprétation, c'est de s'imaginer que les mauvaises pensées sont suggérées par des êtres étranges — qu'il s'agisse de l'esprit du mal ou d'ennemis corporels — qui ont pris possession des pensées du malade d'une manière mystérieuse, qui connaissent tout ce qui traverse son ■esprit, qui lui dictent ce qu'il va penser, et qui répondent à ses idées avant qu'il ait eu le temps de les concevoir distinctement. Il n'entend aucune voix positive, mais sa conviction est que ses persécuteurs se sont rendus les maîtres de ses pensées par quelque fourberie et les dirigent à leur gré. C'est la seule explication qu'il puisse trouver de l'origine de pensées dou- . loureuses et odieuses qu'il sent nettement n'être pas des pensées de son véritable moi, et qui surgissent dans son esprit contre sa volonté.

Un pas de plus, et les idées se transforment en mots entendus à mesure qu'elles naissent ; elles frappent les ganglions auditifs, et elles sont entendues distinctement comme des voix étrangères. C'est en vain que nous essayons de convaincre le malade que les pensées précèdent les voix et en sont la cause réelle;

il les entend aussi clairement qu'il entend nos paroles, et il est aussi convaincu de leur réalité. Il n'est pas psychologue assez expert pour surveiller ses idées et les saisir au moment où elles se produisent avant qu'elles se soient transformées en sons. Sir H. Holland rapporte le fait d'un gentleman qui croyait à la réalité de ces voix illusoires et qui, agissant en conséquence, avait été considéré comme aliéné, mais qui, au bout d'un certain temps, était devenu capable d'en connaître la nature hallucinatoire. Quand on lui demandait comment il était parvenu à les considérer sous leur vrai jour, il répondait que c'était en partie parce qu'il ne trouvait jamais personne dans le lieu d'où les Voix semblaient venir, mais surtout parce qu'il était capable de suggérer les mots qui paraissaient venir d'une personne étrangère. Il était déjà, sans doute, sur la voie de la guérison, quand il était capable de faire heureusement cet examen et de découvrir les artifices dont son esprit était le jouet. Dans les rêves, nous nous trompons de la même manière. Les répliques et les arguments admirables de la personne avec laquelle le rêveur s'entretient sont naturellement ses propres répliques et ses arguments, — ses propres pensées qu'il entend exprimer, — bien qu'au moment il en soit inconscient; ne suivant pas les voies réguHères de l'association, mais se produisant indépendamment de la volonté et de la conscience, ces pensées lui paraissent étrangères, et il les attribue à un individu qu'il voit et qu'il entend. La coordination habituelle des pensées et des sentiments, qui est la base de la conscience de l'identité personnelle, est suspendue pendant le sommeil, et c'est seulement quand la coordination normale se rétablit, — comme c'était le cas du malade de sir II. Holland, quand il était capable de suggérer les mots qui lui semblaient prononcés par une personne étrangère, ou comme c'est le cas du rêveur qui est sur le point de se réveiller — que l'on recouvre le sentiment de son indentité personnelle et que l'on commence à soupçonner ou à saisir la véritable nature des hallucinations. C'est un fait d'observation vulgaire que les hallucinations de l'ouïe s'atténuent ou disparaissent pour un moment avec les changements de lieux, et que ceux qui en sont victimes en sont délivrés quand ils voyagent d'un lieu à

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un autre : insultés par des remarques blessantes dans un liôlel ou dans une ville, ils abandonnent l'endroit où ils se trouvent, et dans un nouvel hôtel ou dans une nouvelle ville ils sont tranquilles pendant un jour ou deux. Mais les insultes se reproduisent. Croyant avoir laissé leurs persécuteurs derrière eux, ils ne s'attendent pointa les entendre dans leur nouvelle résidence, et leur esprit ne suit point le train des pensées morbides; de plus, la diversion des idées reçoit un nouvel appui dans l'intérêt d'un nouveau milieu. Bientôt, cependant, cette source d'in- j térêt s'épuise, l'habitude morbide du soupçon revient, attirant ! et soutenant l'attention; les hallucinations se reproduisent, et ' le malheureux déclare que ses ennemis l'ont suivi pour continuer leur travail diabolique. Un gentleman qui m'a consulté pour des persécutions de cette sorte se trouvait très soulagé quand il voyageait en Norvège, surtout dans les régions les plus sauvages, où il rencontrait à peine personne; dès qu'il revenait dans une contrée peuplée, ses peines redevenaient aussi grandes que jamais. Un autre gentleman ne pouvait rendre sa vie tolérable qu'en changeant de place chaque jour et en ne passant pas plus d'une nuit dans le même hôtel. Quand il était en Angleterre, il achetait un cheval et courait de ville en ville, laissant le matin l'endroit où il avait passé la nuit, et emportant avec lui la nourriture qu'il prenait sur les bords de la route ou dans i un champ. Sa vie errante lui avait occasionné plusieurs désa- i gréments. Une fois la police l'avait saisi et l'avait enfermé; t une autre fois, il avait été conduit devant un magistrat, à cause ^ des cruautés qu'il faisait subir à son cheval, qui avait à l'épaule I un ulcère négligé; deux fois, ses chevaux, fatigués d'attendre, \ étaient partis avec les voitures pendant qu'il prenait son repas; i l'un s'était blessé et l'autre avait brisé la voiture, mais il avait i écarté ce danger en achetant à Londres un cheval de cab, accou- (\ tumé à rester pendant longtemps dans la même place. Il avait | i essayé presque tous les meilleurs hôtels de Londres, et il s'était j n cru persécuté dans tous; et, comme il avait eu des querelles, il ^ pouvait à peine en trouver un qui consentît à le recevoir de j, nouveau.

Dans les premières périodes, avant que les hallucinations

soient fixées, les voyages dans un pays étranger, la langue que le malade ne comprend pas peuvent aider à les éloigner; mais quand les hallucinations sont fixées, quand le malade ne conserve plus aucun doute à leur égard, il voit des insultes et des menaces dans les physionomies et les gestes, il interprète en un mauvais sens les mots qu'il ne comprend pas, ou bien il entend dans sa langue des reproches qu'il déclare être compris par ses persécuteurs. J'ai vu, une fois, un gentleman qui connaissait trois langues en dehors de sa langue maternelle et qui était presque toujours insulté dans cette dernière, et très rarement dans la langue qu'il connaissait le moins, et plus souvent dans les autres langues, avec lesquelles il était plus familiarisé. Esquirol rapporte le cas d'un monsieur qui entendait des insultes dans toutes les langues de l'Europe qu'il comprenait, étant un linguiste accompli; il avait cependant beaucoup de difficultés à comprendre celles qui lui étaient faites en russe, langue qu'il parlait lui-même avec beaucoup de difficulté. « Pour le reste, disait-il, la langue importe peu : on peut communiquer plusieurs choses par un signe ou par un geste ». »

La production secondaire des hallucinations par l'intermédiaire des idées morbides n'est pas le seul mode de production. Sans aucun doute, l'hallucination peut naître directement de l'irritation d'un ganglion sensoriel. Il y a des poisons qui, introduits dans le sang, agissent sur le système nerveux et produisent des sensations subjectives distinctes. Telle est par exemple la belladone, qui donne lieu à de remarquables hallucinations visuelles. Dans les fièvres aussi, nous observons des hallucinations dont le caractère et le mode d'origine indiquent nettement qu'ils viennent immédiatement d'un trouble des centres sensoriels; et j'ai déjà exposé les raisons qui montrent que les hallucinations qui se produisent dans les rêves ou dans l'état hypnagogique sont souvent provoquées par les affections internes des organes sensoriels ou de leurs ganglions. Aussi il est aisé de comprendre que les hallucinations de la folie se produisent quelquefois directement delà même manière. Qu'une

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