‹ La pathologie de l'esprit [electronic resource]Chapitre 29 sur 43 · I. Dktionnaive des sciences médicales, tome XVI, p · texte numérisé non relu

I. Dktionnaive des sciences médicales, tome XVI, p

irapressioa venant du dehors soit reçue par les sens et que l'individu eu soit distinctement conscient, elle éveillera une idée d'une certaine nature. Par suite, les excitations des sens par des causes internes éveilleront semblablement des idées qui peuvent être des interprétations vraies ou plus probablement fausses. Un mauvais goût dans la bouche, dû à un trouble de la digestion, peut engendrer rhallucination d'un poison dans le» aliments : une douleur faciale névralgique, celle d'une torture par l'électricité ou par quelque agent mystérieux; une mauvaise odeur, l'hallucination de vapeurs empoisonnées répandues dans l'appartement, et ainsi de suite pour les autres sens. Bien que la sensation morbide soit véritablement l'occasion de l'hallucination dans ces cas, on ne croirait jamais qu'elle dénote une réalité objective, et elle ne prendrait jamais rang dans l'esprit, en tant que perception distincte, sans la coopération d'un trouble des centres supérieurs de la pensée ; car, s'ils étaient sains, ils ne manqueraient pas de corriger les données d'un sens altéré et de percevoir la véritable nature de l'hallucination, comme le fit le célèbre Nicolaï, de Berlin, et plusieurs auU-es qui comme lui eurent des hallucinations d'origine purement somatique. Dans la plupart des cas, il y a sans doute une combinaison, ou, pour ainsi dire, une conspiration d'un désordre de la pensée et d'un désordre du sens dans la production de l'hallucination. La sensation fausse provoque une idée morbide qui réagit sur la sensation et donne lieu à une interprétation morbide; et nous ne pouvons pas plus indiquer les limites respectives de la fonction de l'idée et de celle de la sensation, dans la fausse perception, que nous ne pouvons préciser leurs limites respectives dans la perception normale. La plus grande part de toute perception vraie ou fausse est une induction. On peut considérer comme établi par l'expérience : premièrement, que l'occasion primitive d'une hallucination ou d'une illusion peut être, soit dans les ganglions sensoriels subordonnés, soit dans les centres supérieurs qui président aux idées, et, secondement que, bien que les centres sensoriels et idéationncls concourent habituellement d'une manière intime pour produire l'hallucination, ils ne sont pas cependant toujours d'accord, les

uns contredisant et corrigeant les autres. Ce serait certainement une excellente chose, si un homme pouvait toujours conserver ses idées saines quand ses sens sont malades, ou ses sens sains quand ses idées sont trouhlées.

Jusqu'ici, je me suis occupé presque exclusivement des hallucinations de l'ouïe, qui sont les plus fréquentes dans les altérations de l'esprit. Mais la plus grande partie de ce que j'ai dit à leur sujet est vrai des hallucinations et des illusions qui peuvent avoir les autres sens pour point de départ. Le malade a quelquefois des hallucinations du goût ; sa nourriture a un goût empoisonné ou dégoûtant, et il se croit empoisonné ou nourri de charogne; son odorat est altéré, et il s'imagine que des odeurs fétides ou des vapeurs pestilentielles émanent de son corps et sont répandues dans sa chambre par ses persécuteurs ; il a des illusions de la vue, et il ne reconnaît plus ses plus proches parents; il croit qu'ils ont été changés d'une manière extraordinaire, et, ce qui est plus encore, il les voit parfois sous la forme de démons ; il résiste violemment aux attentions dont il est l'objet, les considérant comme des tortures qu'on lui inflige. J'ai été consulté par un vieux gentleman qui, très intelligent à tous autres égards, croyait que de mauvaises odeurs émanaient d-e son corps et causaient de grands désagréments à tous ceux qui approchaient de lui pour ses aff^aires, qu'il gérait du reste avec habileté et jugement. Cette odeur était si mauvaise, disait-il, que les personnes de la maison voisine en étaient incommodées et qu'il les entendait souvent tousser en conséquence, que les chevaux de cab s'agitaient quand il passait auprès d'eux, et que les personnes qui avaient avec lui des relations d'affaires étaient obligées de temps en temps démettre un mouchoir devant leur nez, bien qu'elles fussent trop polies cependant pour lui dire quoi que ce fût à ce sujet. Pour prévenir l'accumulation excessive de ces odeurs dans une pièce il -ivail coutume de dormir la première moitié de la nuit au rez-de chaussée de sa maison et de passer le reste de la nuit à un étage supérieur. Il était très affecté par ses soufl-rances- il se promenait dans des lieux solitaires, pour rencontrer le moins de monde possible, cl parfois il s'était senti poussé à y mettre

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un terme par le suicide. Cependant, dans son entourage, on n'avait pas la moindre notion d'ennuis de ce genre. Au bout -de quelques mois, il se forma un abcès à la partie inférieure du sternum, qui, ouvert, laissa couler une grande quantité de pus. et le malade guérit complètement de ses illusions. Il semble qu'une sensation olfactive désagréable, d'origine interne, due probablement à quelque maladie latente dont l'abcès était l'efiel, était assez forte pour dominer la raison et pour attacher l'esprit du malade à la conviction que tout le monde sentait ce qu'il sentait lui-même.

On devra noter, à propos des hallucinations, qu'elles paraissent parfois débuter par la reproduction d'hallucinations de rêves qui sont considérés comme réels. Une dame que j'ai observée avait la vision d'une personne qui entrait dans sa chambre pendant la nuit; parfois elle se demandait si c'était un rêve, mais parfois elle était convaincue que c'était une réalité. Si l'on étudie attentivement les commencements de l'hallucination, on verra qu'ils se produisent souvent pour la première fois pendant la nuit, ou pendant l'état intermédiaire entre le sommeil et la veille, et que ce n'est que plus tard, quand elles ont acquis une certaine force, qu'elles prennent possession de l'esprit pendant le jour.

Les processus de la nutrition et de la sécrétion sont habituellement intéressés dans la mélancolie; la dépression du ton de l'organisme se fait sentir jusque-là. En voyant la profonde dépression et l'extrême prostration des forces qui existent dans quelques cas, il est presque étonnant que la vie aille aussi bien qu'elle le fait. L'action du cœur est souvent très affaiblie; la circulation est languissante, les extrémités froides et livides, le pouls lent, faible, irrégulier ou même intermittent. On notera parfois que le pouls est très irrégulier, ou intermittent durant un paroxysme de dépression mélancolique, et qu'il redevient normal dès que l'accès est passé. La respiration, en sympathie avec le cœur, est lente, interrompue par de fréquents soupirs, parfois par des sanglots. La température du corps est abaissée. La peau perd sa fraîcheur : elle devient sèche, jaune, rude, aussi bien dans cette forme de folie que dans l'idiotie ou les autres

maladies mentales; ses excrétions ont une odeur désagréable, qui se répand dans l'appartement où plusieurs malades ont été réunis. Il n'est pas douteux qu'un nez fin ne puisse s'habituer à reconnaître la folie par son odeur dans quelques cas. Les excrétions intestinales sont parfois d'une odeur particulièrement repoussante. La digestion est souvent troublée, la langue est chargée, — couleur de peau de chamois dans quelques cas; les éructations flatulentes sont fréquentes, et, après le repas, le malade se trouve souvent indisposé et a même des vomissements. Le malade ne prépare point sa nourriture; il mange rapidement et avec indifférence, sans se donner la peine de la mâcher convenablement.

Il existe une constipation habituelle, due en partie au défaut de sécrétion de la muqueuse intestinale, en partie au défaut d'action des muscles de l'intestin, et en partie aux sensations obtuses du malade et à son manque d'énergie pour y prêter attention. Dans quelques cas, l'urine est abondante et très pâle ; dans d'autres, elle est rare, concentrée, très colorée. Ces difïé-. rences sont dues, je crois, à divers états de troubles nutritifs, et indiquent différents modes de traitement constitutionnel. La menstruation est ordinairement ou irrégulière ou supprimée. Dans un petit nombre de cas, j'ai vu les cheveux devenir gris pendant une attaque et redevenir plus foncés quand l'attaque avait cessé. Tout montre l'influence déprimante de la tristesse de l'esprit, ou plutôt l'influence du trouble de la fonction nerveuse qui est la condition de la tristesse de l'esprit, sur la vie organique. Souvent il y a une insomnie prolongée avant que la maladie soit devenue chronique; mais ces malades peuvent affirmer qu'ils n'ont pas fermé l'œil, alors qu'en réalité leur sommeil a été suffisant; le sommeil ayant été imparfait ow troublé par des rêves pénibles, ils se sentent fatigués au moment du réveil, et ils ne savent guère s'ils ont dormi ou non. Le matin est ordinairement le plus mauvais moment de la journée pour les mélancoliques, qui peuvent devenir plus sociables vers le soir et pendant un moment revenir presque à l'état normal. Cela peut être dû au peu d'affluence du sang au cerveau pendant le sommeil, ou au retard ou à la difficulté qu'éprouve

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la reslauraUon de cet organe par suite de l'airaiblissemenl du cœur. Cela peut être dû simplement au désespoii' d'un esprit qui n'est point distrait par les impressions venant du dehors, qui est concentré sur ses tristes pensées et qui, au moment du réveil, est repris par elles après le repos béni d'un oubli temporaire. Dans quelques cas, par contre, la terreur et l'angoisse sont plus grandes la nuit, pouvant atteindre au degré d'une panique véritable quand vient le moment de se mettre au lit. Il est remarquable aussi qu'une bonne nuit de sommeil est parfois suivie d'un état plus mauvais que ne l'est une nuit d'insomnie; le sommeil paraît avoir donné plus de sensibilité pour sentir les souffrances et plus de forces pour exprimer l'angoisse.

Le refus des aliments est commun et quelquefois persistant : il peut être dù à des illusions — par exemple à la crovance que les aliments sont empoisonnés, que le pharynx ou les intestins sont fermés et que la nourriture ne passerait point : d'où de violentes protestations contre le malheur d'être obligé de les prendre — ou à la croyance que le malade n'est pas digne de vivre et qu'il doit mourir de faim; parfois, le refus des aliments est simplement l'expression d'un caractère pervers qui résiste à tout ce qui doit être fait et d'un malin plaisir à faire le contraire; mais parfois il est en totalité ou en grande partie l'expression du manque d'appétit et de l'alanguissement général de la nutrition. Même quand le refus des aliments est associé nettement au délire qui paraît l'avoir provoqué, il sera aggravé, ainsi que le délire lui-même, si la langue est chargée et la digestion troublée. J'ai eu à soigner une dame qui, au commencement de sa maladie, refusa toute nourriture pendant une semaine, sous prétexte que sa gorge était bouchée, et son obstination ne put être vaincue que par l'usage d'une sonde stomacale; dans le cours de sa maladie, l'ancien délire, qui était habituellement léger, redevenait plus vif et plus actif, en même temps que le refus'des aliments reparaissait dès que la digestion était troublée.

Les mouvements et la conduite des mélancoliques sont languissants et ont le même caractère que les autres fondions. Le malade redoute tout exercice; il est lent, languissant, lourd

<Ians ses motnements ; il a une tendance à s'asseoir, à se coucher ou à rester longtemps sans mouvement, jusqu'à ce qu'il y soit poussé par des importunilés ou par une véritable force. Il me s'intéresse nullement à ce qu'il fait; il n'a ni le désir ni la force nécessaire pour prendre un parti. Dans cette forme exces- •sive de dépression, que j'ai déjà désignée sous le nom de melancholia attoniia , il s'assied, se couche ou reste presque immobile ■dans une position, quelque pénible qu'elle soit; il laisse les mouches se poser sur sa figure sans essayer de les chasser. On •doit le remuer ou le changer de place, lui mettre la nourriture ■dans la bouche; on doit en avoir soin à tous les égards; ses muscles sont généralement relâchés, ou quelques-uns — ceux kIu bras par exemple — sont fixés dans une rigidité semi-cadavérique. Il est pour ainsi dire dans un cauchemar ou dans l'état d'une personne paralysée par une grande frayeur, qui ne peut ' remuer un pied, et il ne peut reconnaître la véritable nature des choses qui l'environnent ou commander à sa volonté de s'exercer, de quelque manière que ce soit. Le fait est que son esprit est fixé dans la rigidité cataleptique de quelque illusion terrible ; il se croit la cause de toutes les horreurs du monde ; il se croit un misérable trop vil et trop dégoûtant pour qu'un être humain puisse le toucher; ou bien -il s'imagine qu'il est entouré de ■flammes ou qu'il est sur le bord d'une vaste mer de feu ou de sang et qu'il y sera précipité s'il fait un seul pas en avant; ou bien il se croit dans un enfer, voit des démons autour 'de lui, et il entend le cri des damnés qui retentissent à ses 'Oreilles. Il n'est pas toujours, cependant, aussi inconscient de lia réalité extérieure qu'il le paraît. Si son nez ou ses pieds ■sont chatouillés avec une plume, ou si on lui pince la peau, il montre parfois qu'il sent, par une plainte, ou par un grognement ou par un mouvement de recul; et, quand il sort de son état d'extase, il peut prouver, en rappelant exactement ce que l'on a dit ou fait en sa présence, qu'il avait plus de sentiment de ce qui se faisait autour de/ lui qu'on ne le supposait. J'ai vu plsuieurs fois un gentleman qui fut dans cet étal de suspension 'le vie mentale pendant plus de deux ans, que chaque jour on J'ui lait à son lit, qui pendant tout ce temps ne dit pas un mot.

qui ne prenait d'autre nourriture que des aliments liquides qu on , lui introduisait de force dans la boucle et qui était en même temps inattentif aux besoins de la nature. A la fin de cette longue période, alors qu'il était dans un état d'émacialion et de faiblesse extrême, il effraya un jour son gardien en lui demandant d'mie voix faible une tasse de thé, qu'il but de bon cœur. A partir de ce moment, il fut parfaitement raisonnable, et rapidement il recouvra entièrement ses forces corporelles. Il s'était cru dans l'enfer, et ceux qui le gardaient étaient les diables qui se moquaient de lui et le tourmentaient; il était un objet horriblement dégoûtant, et on ne devait ni l'approcher ni le toucher, et il ne pouvait ni ne devait, d'après son délire, faire le moindre effort ou donner le moindre signe de vie. Mais le fait remarquable, c'est que lorsque personne n'était dans sa chambre et qu'il se • croyait hors de vue, il prenait une position plus confortable quand il était couché, et même il se levait de son lit pour re- • garder par la fenêtre; et quand sa femme lui rendait visite, ou lorsqu'on lui disait quelque chose d'affectueux à l'oreille, il i montrait par un léger clignement de ses paupières fermées, ou . ii par un mouvement de recul, qu'il n'était pas aussi insensible ■ »: qu'il le paraissait. De plus, quand il revint à lui, à la fin de son i long cauchemar, il se rappelait parfaitement tout ce qui s'était i 1. passé pendant qu'il était sous son charme. La guerre franco-- 1, allemande avait été déclarée et avait suivi son cours, et par la conversation de ses gardiens il avait acquis une noiion générale iV de ses diverses péripéties. Une fois il s'était trompé de mois- it, pendant un moment, mais il avait rectifié son erreur en lisant : la date sur un journal. -i Chez d'autres mélancoliques, les mouvements qui semblent ; ai presque automatiques servent à donner une expression mono-lone à leur croyance : ils gémissent ou se plaignent piteusement I avec chaque expiration; ils répètent à voix haute ou basse les» |, mêmes expressions de détresse; ils agitent leur corps continuel-' Icment, ils se tordent les mains, ils se promènent à la même? place en regardant le sol avec des yeux tristes et elTarés. L'irritabilité nerveuse de quelques-uns est si grande qu'ils ne peuvent s'empêcher de se frotter ou de se pincer la figure ou la lèle- ^

jusqu'à la production d'ulcérations, ou de s'arraciier les chc ou de se mordre les mains et les doigts. Ils ont à peine rouscience de ce qu'ils font; si on les réprimande vigoureu- Minent, on peut les retenir pour un moment; mais bientol leurs mouvements, qui sont devenus une habitude morbide, / ('paraissent. Ils offrent un exemple de la transition graduelle ((ui existe entre les actes volontaires et les actes involontaires, rar il est parl'ois difficile de dire si leurs mouvements sont \olontaires ou non. On peut certainement les arrêter en faisant iiiiître dans l'esprit du malade un motif assez fort pour exciter ^a volonté, par exemple en plaçant à ses côtés un gardien I liargé d'arrêter ses mains ou de les saisir chaque fois qu'il les porte à sa figure ou à sa tète. Au bout d'un certain temps, le malade se fatigue de cette contrainte et contrôle ses impulsions.

Nous passons graduellement de ces cas de mélancolie irriliil)le et inquiète aux cas de mélancolie plus aiguë, où la voix, li's gestes, la manière d'être, expriment activement l'angoisse intérieure, — une sorte de melanc/iolia agitans. Le malade ' st continuellement dans un état d'agitation sans but, se tordant les mains violemment, se lamentant à haute voix, poussant dos cris violents et se débattant follement s'il est surveillé. L'excitation est si grande qu'on n'observe pas les symptômes ^o. dépression physique qui appartiennent à la plupart des l'u mes de la mélancolie chronique. En fait, les traits généraux assemblent à ceux de la manie aiguë, à un tel point, quelquefois, que l'on range ces cas au hasard sous le nom de manie MU sous celui de mélancolie. Ce que l'on peut noter cependant, ;ni sujet de l'activité mélancolique aiguë, — qu'il s'agisse d'idées délirantes ou d'une conduite frénétique, — c'est que, quel que -nitson degré, elle est d'un caractère plus uniforme ou même |ilus monotone que l'activité correspondante de la manie aiguë; • lie est limitée à l'expression des souffrances mentales, ou l\ de fréquentes tentatives de suicide pour échapper à ces soufli onces; et, quand on l'examine dans son ensemble, elle indique

dérangement d'une machine. On ne doit pas supposer cependant qu'il y ait une ligne de démarcation distincte entre le

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•groupe de symptômes que l'on a l'habitude d'allrihuer à mélancolie et ceux que l'on désigne sous le nom de manie. Dans quelques cas, les deux groupes passent insensiblement de l'un: àl'autre, et parfois même alternent.

Le fait suivant peut être donné comme un exemple de mélancolie aiguë ordinaire. Une jeune femme de vingt-quatre ans, dont les parents étaient non conformistes et dans une position respectable, avait été élevée religieusement. Elle s'était très engagée dans le travail de l'école du dimanche et avait composé divers petits traités de plus ou moins de mérite. Quand je la vis pour la première fois, on me dit qu'elle était malade depuis deux mois ; mais j'avais des raisons de croire qu'elle souffrait depuis plus longtemps. Elle était misérablement agitée et malheureuse, -et elle errait en gémissant et en criant : « Mott pauvre père ! mon pauvre père ! » Elle parlait aussi d'une ma'nière incohérente de la maison qui était brûlée et de tous ses. • habitants qui étaient perdus, et elle avait fait plusieurs tentatives de suicide. Il y avait un fond d'angoisse derrière l'excita- • tion, établissant une différence entre son état et la manie aiguëv où le mode mental est plus élevé et où, si l'élévation disparaît pendant une rémission, le malade est hargneux, fantasque et i morose. Au bout d'un certain temps, son état devint plus grave; elle était très excitée durant le jour,, se précipitant violemment i vers une porte dès qu'elle était ouverte, saisissant les vêtementsde tous ceux qui pouvaient entrer et s'y attachant avec ténacité. . La nuit, elle ne dormait pas, elle déchirait les pièces de sort lit, sa toilette de nuit et tout ce qu'elle pouvait saisir, et elle-' se couvrait, ainsi que les murs de sa chambre, de ses excréments. De jour on jour, elle semblait, si c'était possible, aller | de mal en pis, baragouinant automatiquement quelque phrase connue : « Laissez-moi voir mon pauvre père; laissez-moi embrasser mon pauvre père! » se précipitant de la manière la plus extravagante vers toute porte ouverte, n'importe où celle , porte aurait conduit. La nuit n'était pas pour elle le momeuH du sommeil, mais celui d'une frénésie plus dégoûtante. Eti ^ cependant il était clair que, malgré son excitation terrible et< angoissante, elle savait ce qu'elle faisait, et qu elle pouvaitl

coiilrôler ses actions en une certaine mesure et pendant un certain temps; elle n'aimait pas, par exemple, être mise en réclusion, et la menace ou l'emploi de ce moyen de traitement avait un effet calmant sur elle. En somme, il y avait certainement une apparence de méchanceté dans les mauvaises actions de cette pauvre femme, qu'un observateur ordinaire eût considérée comme la personne la plus méchante qu'on peut imagmer ; elle avait parfaitement conscience de faire ce qui devait être fait ou non; et, si un motif suffisamment puissant se montrait, elle pouvait parfois mettre un frein aux expressions automati^ ques de sa folie convulsive. Si l'on avait fait à un médecin témoin de son cas, la question complètement absurde de savoir si elle connaissait la différence entre le bien et le mal, la réponse eût été affirmative, autant qu'on peut faire une réponse raisonnable à une question déraisonnable. Dans ce cas, ce qu'on appelle l'oreille d'asile \ qui est toujours d'un mauvais augure, apparut d'abord d'un côté, puis de l'autre, et la terminaison fut la terminaison naturelle de ces cas, — c'est-à-dire la démence; la furie s'était évanouie et avait été remplacée par le calme de l'extinction mentale : en faisant de l'esprit un désert, la paix s'était faite en lui. De même que dans l'ordre naturel des faits la convulsion précède la paralysie, de même la furie maniaque précède la démence dans le cours régulier de la dégénération mentale.

Les idées et les tentatives de suicide sont communes dans la mélancolie, si bien qu'on doit soupçonner leur existence actuelle ou possible, alors même qu'elles ne se manifestent pas ouvertement. Les tentatives de suicide se font parfois sous le

1. L' .< oreille folle - l'hématome de loreille ou l othématome - est Dre duile par une effusion graduelle de sang sous le périchondro, qui est séparé dj cartUage, ou dans quelques cas par un épanchemeut dans le cart £ luimême. Le sang peut rester pondant quelque temps à l'état kvstiaue ml" labsorption se fait lînalement, et l'oreille devient sèche et ridé^f^OulnS^ ce gonflement sangum apparaît, le pronostic est très défavorable On l'a Twhmt a une cause traumatique; mais sa production graduelle ses s^mutômei t ^t durée sont très différents de ceux 'd'une contusion Le S S X oui a é^a-l^ ■^ nature res attentivement, croit que rien ne perme de s™ 'ni a^^^ çu se produire sous l inlluence d'un traumatisme (lia^maloma S //ïï ^'^^^ For. Review, 18;j8 . Au début, ses progrès peuvent être enr ivér rnnn • remarquable en badigeonnant l'or'elll? averse luïon d;^:atîSer"'"*^

coup iVime hallucinalion qui apparaîtra soudaiuemenl à Tesprit déprimé, surloul au moment du réveil : le malade entend distinctement une voix qui lui commande de se tuer; elle est si mystérieuse, si indépendante de lui, si impérative, qu'il pense que c'est un ordre du ciel ou une tentation de l'enfer. Dans le dernier cas, il peut y résister un moment ou tout à fait. Dans le premier, il n'est pas improbable qu'il y cède immédiatement. De plus, le suicide peut être la conséquence directe ou indirecte d'un délire, ou bien on peut le chercher pour échapper à une misère intolérable. Les deux délires qui sont le plus souvent accompagnés d'une tendance au suicide sont celui d'une damnation éternelle et celui d'une destruction universelle du monde. On a dit justement que la crainte de la pauvreté avait produit plus de suicides que la folie, la crainte de l'enfer mise à part. Il semble certainement bizarre que le malade dont le malheur d'avoir commis des péchés irrémissibles dépasse toute expression, qui exprime une angoisse extrême parce que son âme est destinée à une damnation éternelle, soit poussé si fréquemment à accélérer le destin qu'il redoute et dont la crainte est la seule cause de sa misère sur la terre. La nature ici se montre plus profonde et plus forte que les croyances; par une impulsion dont les racines plongent bien au delà de tout motif conscient, elle affirme sa certitude de l'annihilation du moi tourmenté. On peut faire remarquer au malheureux patient que, d'après son propre témoignage, le suicide sera pour lui le passage à une angoisse d'un poids plus grand et éternel; il reconnaîtra qu'il le sait trop bien; et cependant il est poussé irrésistiblement par une inspiration qui vient des profondeurs de son être à se débarrasser de l'intolérable fardeau de la vie. De même une crainte exagérée de la pauvreté pousse souvent le mélancolique à mettre par le suicide un terme à ses appréhensions. On peut supposer qu'il agit d'après une certitude implicite qu'il n'y a rien dans la vie qui ait assez de prix, qu'il n'y a rien après la mort qui ait assez de valeur pour lui permettre de supporter raisonnablement une si grande souffrance.

Il est certain que le bonheur de vivre est constitutionnel et très différent chez différentes personnes; quelques-uns ne l'ont

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ijii'à un faible degré, d'autres le sentent d'une manière si pénétrante qu'ils ne peuvent comprendre que quelqu'un puisse se sentir fatigué du soleil ou qu'ils ne peuvent le croire s'il le dit. Quelque malheureux qu'ils puissent être, ils n'ont pas le moindre désir de mettre fin à leurs souffrances par la mort; tant qu'ils respirent, c'est pour eux un bonheur de respirer. Quelque faible que soit la conception qu'elles en aient, il y a des personnes aflligées d'une mélancolie constitutionnelle, qui n'ont à vivre aucune véritable joie, qui prennent la vie comme une tâche indifférente par ses meilleurs côtés, à charge et pénible par ses mauvais côtés, et qui, à certains moments, quand elle est plus lourde que d'habitude, sont opprimées par un sentiment désespérant du triste vide de la vie, d'un dégoùt'profond de la ' lâcheté et du non-sens de ses luttes et d'une apathie profonde pour tous les intérêts qu'elle offre. Si ces personnes sont sages, elles s'adonnent à un travail déterminé, où elles trouvent un refuge contre les pensées et les sentiments qui viennent de la réflexion et de l'oisiveté. Dans le cas contraire, elles peuvent recourir aux stimulants alcooliques, dans le butde réagir contre la dépression et d'acquérir les joies d'une exaltation temporaire de l'esprit, — remède perfide, qui procure un repos transitoire, au prix d'une misère future qui peut aboutir au suicide. Sur les individus de ce tempérament mélancolique, le suicide d'un parent ou d'une connaissance a des effets singulièrement puissants : il donne la note de l'ennui de la vie qui est naturel à leur constitution et les pousse vivement à suivre l'exemple qui 1-eur a été donné.

La différence essentielle entre les points de vue optimiste et pessimiste de la vie est simplement une affaire de tempérament, et les arguments que donnent pour savoir quel est le point de vue vrai des personnes qui n'ont pas un point de départ commun peuvent être des exercices littéraires amusants; mais ces exercices ne sont pas profitables. Quand elle regarde les profondeurs insondables des deux pendant une nuit calrae, sereine et silencieuse, ou quand, dans un calme que l'on sent presque, elle regarde du haut de quelque sommet des Alpes une série puissante de montagnes neigeuses entassées

les unes sur les autres dans leur repos éternel et majestueux, telle personne est oppressée par un sentiment si écrasant de la grandeur et de la durée de ce qui n'est pas elle, de la bassesse et du vide de la vie, qu'elle désire que sa fièvre soit finie et que son individualité soit absorbée dans le grand tout où dans un joinde malheur les éléments qui la composent ont pris leur forme; c'est un désir de ne faire qu'un avec la nature, qui est l'expression d'un manque de sympathie avec les inspirations passagères et les actions de son espèce. Une autre personne dans les mêmes circonstances n'a pas plus de sentiments de cette nature qu'un aveugle n'a le sentiment des couleurs, qu'un sourd n'a le sentiment des sons : pour elle, la beauté d'une belle nuit, c'est qu'elle lui permet de marcher et de fumer sa pipe, et la grandeur d'une haute montagne, c'est qu'elle lui permet de se ' reposer et de manger d'une manière confortable après une longue ascension. Si nous jugeons ces différences de tempérament, il semble que, lorsqu'un homme se pend pour n'être plus forcé de s'habiller ou de se déshabiller chaque jour, son acte ne dépasse pas les motifs d'une manière aussi disproportionnée qu'on le croit généralement.

Quand j'ai raisonné avec des mélancoliques qui se sentent poussés au suicide, que j'ai nié le droit de tout individu, quelque misérable qu'il soit, de mettre fin à sa vie, que j'ai employé tous les arguments convenus, — que c'est une chose vile pour un soldat de déserter son poste, que chacun doit prendre soin des enfants qu'il a mis au monde, malgré le désir qu'il puisse avoir d'en sortir, que c'est une chose blâmable de laissera sa famille une marque infamante en se tuant, que l'on fait dans un moment de désespoir un acte irréparable que l'on aurait, si l'on vivait, raille occasions de regretter amèrement, etc., — oh bien, j'ai trouvé que le raisonnement pouvait recevoir leur assentiment du bout des lèvres, mais qu'il n'avait que peu de poids dans leurs moments calmes et aucun pendant les paroxysmes d'angoisse qui les écrasaient. Les pénalités que la société a attachées au suicide, dans le but de le condamner comme une otfense à la société^ comme une désertion criminelle au devoir de la part d'un des membres, une révolte contre les cou-

tlitious du progrès humain, n'ont aucune action sur celui qui méprise la société et son but élevé, qui voit en imag^iatiou le moment où les myriades d'êtres humains avec leurs travaux auront disparu aussi complètement qu'autant de myriades de fourmis rampantes avec toutes leurs œuvres.

La véritable force contre le suicide, c'est l'amour instinctif de la vie, et, quand un homme l'a perdu, il n'a aucune appréciation des bonnes raisons qu'on peut lui donner pour vivre; elles ne le touchent pas et n'ont aucune prise sur lui. De même que les mouvements nécessaires à la vie, ceux du cœur et de la respiration, sont indépendants de la volonté humaine, de même, au fond de la constitution de l'homme, il existe un pouvoir plus fort pour assurer la continuation de la vie que tout pouvoir venant de la réflexion ou né d'un effort de volonté. L'instinct est l'expression dans la conscience de la propriété fondamentale de tous les éléments organiques vivants d'assimiler et d'augmenter, sans laquelle il n'y aurait aucune matière vivante, propriété qui, diminuant en même temps que la déchéance corporelle, éteint graduellement l'amour du vieillard pour la vie. Quand le tempérament d'un individu est tel qu'il ne s'intéresse pas à "la vie, cela indique un défaut de cette force ou de cette énergie organique fondamentale. Si sous le coup d'une dépression morbide il commet un suicide, c'est une preuve que les éléments organiques manquaient assez de cette qualité fondamentale pour ne pouvoir ni assimiler ni se développer, mais qu'ils devaient être affaiblis et détruits. Par suite, un acte de destruction de soi-même est toujours la preuve d'une raison suffisante, et il n'y a rien de plus à en dire. Le grand argument contre le suicide, c'est l'amour instinctif de la vie; l'argument convaincant en faveur du suicide est la perte de cet instinct.

Quelques malades atteints de mélancolie montrent par des expressions de désespoir que l'idée du suicide est dans leur esprit, et ils énoncent leur crainte ou leur conviction qu'ils finiront par là quelque jour. C'est une idée ei-ronée, bien que commune, que de croire que ceux qui parlent ainsi du suicide n'arriveront jamais à l'acte; ils peuvent en parler pendant lon^r-

temps et liiialeinent le commettre. L'idée est l'ariiilière à leur esprit; elle a perdu riiorrcur qu'elle éveille lorsqu'elle se présente pour la première fois; les considérations et les sentiments opposés ne se produisent plus aussi activement pour la combattre; et durant un paroxysme aigu de misère, quand le désespoir est écrasant, l'idée toujours présente, qui peut-être n"a d'abord été émise que légèrement, se réalise d'une manière convulsive. Chacun apprend par expérience que, s'il ne veut pas qu'une idée importune grandisse dans l'esprit jusqu'à le dominer, il est d'une importance capitale de la chasser tandis qu'elle est encore étrangère; et il est certain que l'idée constante de la mort aplanit la route du suicide. Il est bien peu de personnes ayant abouti au suicide qui, à un moment ou à un autre, n'aient pas ouvertement indiqué le danger où elles se (rouvaient; mais comme on leur répondait par l'incréduUté, par des plaisanteries, comme on les encourageait en riant à se débarrasser de ces idées folles, elles ont évité de faire de nouvelles confidences, et elles ont montré finalement combien étaient vives ces craintes que l'on dédaignait. Souvent la balance oscille pendant longtemps entre l'impulsion à vivre et l'impulsion à mourir, et il se peut qu'un léger changement de disposition mentale, qu'une bagatelle la fasse pencher d'un côté ou de l'autre. Ainsi que je l'ai déjà dit, le malin, quand les malades se réveillent à de nouvelles souffrances et se jettent en imagiuation dans les appréhensions et les craintes de leur état morbide, est un moment particulièrement dangereux pour les mélancoliques qui ont des tendances au suicide.

L'individu qui, libre de toute espèce de délire, est possédé par ridée fixe dominante du suicide, diffère du mélancolique ordinaire, qui agit en conséquence d'un délire dans le but d'échapper à une position intolérable. Celui-là est le plus dangereux pour lui-même entre tous les mélancoliques; il peut raisonner sur ses impulsions morbides presque aussi bien qu'un individu absolument sain; il peut les déplorer, en être désespéré, se féliciter d'en être débarrassé; mais, malgré sa connaissance de lui-même, malgré toute la sollicitude de ceux qui l'enlourenl, il réussit à mettre ses idées à exécution, soit subitement, quand se

présente une occasion favorable, — la vue des moyens de commettre une mauvaise action la faisant commettre, — soit méthodiquement, en préparant silencieusement son plan et après s'être ingénié à le mettre à exécution. C'est quand un autre membre d'une génération antérieure s'est donné la mort, quand l'impulsion au suicide a ses racines jusque dans les fondements de la personnalité, que cette impulsion est le plus puissante, le plus mdépendante du raisonnement le plus persistant et qu'elle aboutit le plus souvent à l'exécution.

Certains mélancoliques ont encore d'autres impulsions dangereuses, par exemple l'homicide. Comme le suicide, l'homicide peut être commis sous l'influence d'une hallucination ou d'un délire : dans quelques cas, le malade entend une voix qui lui ordonne directement de tuer; dans d'autres, il a l'idée extravagante que le sacrifice d'une vie sera la source d'un grand bénéfice pour le monde ; le plus souvent, il se croit la victime d'une persécution continuelle qui le met finalement dans un tel état d'exaltation qu'il attaque et tue parfois son bourreau imaoinaire. Des vapeurs empoisonnées sont répandues dans sa chambre pendant la nuit, ou bien il est victime pendant son sommeU d'actes indécents; des étrangers lui donnent des noms blessants, ou font contre lui des accusations abominables, ou bien l'insultent par des gestes quand il passe dans la rue;' ses ennemis lui ont donné une maladie obscure qui ruine lentement ses forces, ou encore rôdent autour de ses terres, se mêlent de ses affaires, de sorte que rien ne prospère avec lui; s'il a quelque éducation, il dira que ses nerfs sont torturés par l'usage secret de l'électricité ou par un autre agent plus mystérieux; mais, s'il est ignorant et superstitieux, il s'imagine qu'il a été ensorcelé. Usé par ses souffrances, il s'adresse à la police ou aux magistrats pour qu'on le protège, e(, n'obtenant auctme justice, û s'arme pour se défendre lui-même d'un i-evolver ou d'un poignard; il change fréquemment d'habitation ; il invonle toutes sortes de systèmes pour éviter ou dérouter les machin i lions de ses persécuteurs; pendant des semaines, des mois peut-être même des années, il continue de souffrir, se plaio-nanl de temps à autre aux autorités, cherchant à se protéa-e? I„i

même, et finalement il est poussé à un tel désespoir, ou il perd à tel point tout contrôle sur lui-même, sous Tintluence d'un trouble passager, qu'il s'attaque à une personne qui ne lui a causé aucun dommage. Un mari soupçonneux se convaincra que sa femme lui est infidèle sous les prétextes les plus ridicules: il voit des preuves de ce qu'il s'imagine dans les incidents les plus ordinaires et les plus innocents, et il croit que l'adultère s'est commis dans des conditions presque impossibles; il couve ses malheurs jusqu'à ce qu'ils lui deviennent insupportables, et la situation se dénoue par une revanche fatale, dont la femme ou son amant supposé sont la victime.

Les malades qui ont ces idées de persécution, qui sont dans un état de dépression profonde, et surtout ceux d'entre eux chez qui la dépression a un caractère hypochondriaque, triste, sombre, sont souvent dangereux pour autrui, et on ne doit point les laisser circuler en liberté, car il est impossible de prédire à quel moment la furie qui a pris naissance dans leurs idées et leurs sentiments insensés supprimera toute volonté elles précipitera dans des actes de violence désespérée. Cependant tous ceux qui ont du délire des persécutions ne sont pas nécessairement dangereux; chaque cas doit être soumis à un jugement particulier; le caractère du malade, la physionomie spéciale de la dépression sont autant de faits qui doivent être pris en considération. Il y a de ces aliénés qui ont un tempérament ouvert, qui parlent librement de leurs idées et qui en général sont tolérables; ils proclament leurs griefs tout haut et devant tout le monde, ils déclament contre leurs ennemis, ils en appellent constamment à la police ou aux tribunaux, ils écrivent à la reine, et ils annoncent ce qu'ils feront si l'on ne met pas un terme à la persécution ; ceux-là sont gênants dans la société, mais ils ne sont pas sérieusement dangereux, et ils se contentent le plus souvent de dire leurs nuilhours. Les femmes sont moins dangereuses que les hommes, parce que ce n'est point riiabitude des femmes de recourir à des violences personnelles pour se venger; de môme, les vieillards sont moins dangereux que les hommes qui ont toute la turbulence de la jeunesse ou la force calme de l'âge adulte; car, avec la déchéance des pas-

sions et des forces qui suit la vieillesse, il est plus aisé d'endurer ^t moins aisé de se venger. Les personnes d'un tempérament "énergique, orgueilleux, dominateur, sont plus dangereuses que les personnes qui se défient d'elles-mêmes, car les premières sont disposées à attaquer autrui, tandis que les secondes sont plus portées à se nuire à elles-mêmes.

Jusqu'à présent, j'ai étudié l'homicide commis dans deux conditions : directement , sous l'instigation d'un délire , ou bien sous l'influence d'une passion née du délire. Dans le dernier cas, — qu'il s'agisse de la jalousie, de l'envie, de la colère, de la revanche, — la passion ressemble tellement à la passion ordinaire que parfois on est porté à penser que la personne qui s'y livre est responsable de ses actes; folle ou non, pense-t-on, son devoir était de contrôler une passion dont elle avait conscience.

Mais elle pouvait en connaître la nature et n'être pas capable d'exercer ce contrôle. Sous prétexte qu'un aliéné ressent ies mêmes passions qu'un individu dont l'esprit est normal, il ne s'ensuit aucunement qu'il soit sain, comme tant de personnes semblent l'affirmer d'une manière si inconsidérée, ou qu'il ait le même pouvoir de les réprimer. La passion s'allume aisément dans un esprit malade; elle y couve et de temps en temps s'enflamme sous l'influence du délire qui l'accompagne; et, avant d'affirmer que le malade peut et doit toujours la" réprimer et l'éteindre, nous devons être sûrs que la maladie qui lui a donné naissance ne l'a pas enflammée et n'a pas aff"aibli la volonté au point de rendre la lutte inégale et désespérée. Il est notoire qu'une personne saine, sous le coup d'une violente pasa sion, est poussée à des actes qu'elle n^^urait jamais commis dans les moments où son esprit est calme, et que sa passion est une sorte de folie. Aussi combien il est absurde d'exiger que dans un esprit malade, où le consensus des fonctions est^afl'aibli ou détruit par la maladie, la passion soit toujours soumise au contrôle de la volonté! En fait, elle ne l'est point. De même que dans les maladies du système nerveux un mouvement qui à l'état normal est soumis au contrôle de la volonté prend faciment un caractère convulsif, de même dans les maladies de

'il6 PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

Tespril une passion qui à l'état normal ei'il été réprimée s'éveille aisément et devient irrésistible.

Je ne dois pas omettre de remarquer que l'homicide, ainsi que le suicide, se commet dans quelques cas durant un paroxysme de panique mélancolique, sans préméditation, sans réflexion, sans motif distinct, et inconsciemment. Le malheureux patient est tellement accablé d'angoisse qu'il doit trouver un moyen de décharger son énergie frénétique; et, quand Tact* est commis, il devient calme et se trouve plus à l'aise; il revient à lui-même, et pour la première fois il comprend la gravité de ce qu'il a fait. Bien loin de ressentir les remords et le chagrin auxquels on pourrait s'attendre, il a plutôt l'apparence apathique d'une personne épuisée et stupéfiée par une émotion violente.

Il y a des cas très semblables où un père ou une mère mélancolique tuent leur enfant pour des motifs qui paraissent singulièrement insuffisants, s'ils essayent plus tard d'expliquer leur action. Le motif est parfois qu'ils ne pouvaient supporter le voir mourir de faim et qu'ils sentaient que la mort valait mieux pour lui; dans d'autres cas, ils sont incapables de dire le motif qui les a poussés à l'infanticide. Et la vérité est probablement qu'au moment du crime il n'y avait aucun motif clairement conçu, et que l'acte a été accompli dans un paroxysme d'angoisse mélancolique ; lorsque l'individu est pressé de donner une explication, il s'empare d'une idée triste qu'il peut avoir et qui lui paraît être un motif suffisant. Il se peut qu'immédiatement avant le crime -l'idée que le malade doit le commettre surgisse subitement du fond du désespoir qui le travaille et le pousse à l'acte homicide.

Enfin il y a ces cas plus chroniques, dont j'ai déjà parlé sousle litre de folie impulsive, où le malheureux est affligé d'une idée homicide, parfois tranquille, parfois si active qu'il se trouve dans une crainte anxieuse à moins qu'il n'y cède, mais qui en i tout cas ne le laisse jamais libre de ses impulsions. Dans quelques cas, il peut être si déprimé qu'il est en quelque sorte l'image de la mélancolie elle-même ; mais ailleurs il manifeste si peu i ses souffi-ances en présence des étrangers qu'ils peuvent ignorer:

tout ce qu'il supporte, jusqu'à ce qu'il leur lasse ses confidences.

La mélancolie guérit dans la moitié ou un peu plus de la moitié des cas. Presque toujours il y a de grandes variations dans l'intensité des symptômes, et toutes ces variations peuvent se produire subitement. Un malade sera calme dans l'aprèsmidi, après avoir présenté le matin l'angoisse d'une folie complète. Quelquefois il y a des intermissions complètes des symptômes, pendant quelques heures ou même un jour, puis les symptômes reviennent avec toute leur intensité. Le plus souvent, ces changements soudains d'un état de tristesse profonde à un état de santé apparent ne doivent point être considérés comme durables ; mais j'ai vu deux faits où la guérison s'est faite soudain et s'est maintenue, les symptômes de mélancolie ayant disparu subitement, sans que le moindre signe eût permis de faire prévoir un événement si heureux. Habituellement, quand la guéridon s'établit, elle se fait progressivement; le malade a des hauts et des bas, mais en somme il fait des progrès. Il remarque ce qui se fait autour de lui et s'y intéresse, bien que probablement il ne veuille pas qu'on s'aperçoive qu'il le fait et qu'il puisse abandonner cette voie heureuse si en sa présence on donne imprudemment ses actes comme des preuves d'amélioration; il parcourra les journaux si l'on ne s'occupe pas de lui ; autrement, il les rejettera, en déclarant qu'ils ne l'intéressent point ou que même il ne peut les comprendre; il a moins d'aversion pour les soins de sa toilette, et il commence lui-même à s'occuper de soigner ■sa personne; il s'adonne à quelque occupation et il montre le retour de ses affections et de ses intérêts naturels en s'informant, d'abord timidement, comme s'il était étonné lui-môme de •ce nouvel intérêt, puis franchement, de sa famille et de ses affaires. Ces indices de sentiments naturels, bien que légers, sont d'un présage heureux; ce sont des éclaircies dans le brouillard sombre des sentiments qui a obscurci son intelligence, mais qui commence à se lever et qui probablement continuera à se dissiper jusqu'à ce que l'esprit tout entier soit revenu à la lucidité. Pendanl'ce temps, les illusions perdent de leur énergie ; le malade en parle moins souveni, et par sa conduite il montre

Maudï^lkv. 27

qu'il commence à avoir des doutes ou de la défiance à leur endroit, bien qu'il puisse encore y tenir si on le questionne direcrement; progressivement, elles s'évanouissent à mesure que les idées saines et que le travail engagent de plus en plus soq attention; et finalement il revient à son état normal, comme quelqu'un qui s'éveille joyeux après un rêve terrible qui pendant sa durée avait toute la réalité possible. L'animation desfonctions reprend en même temps que la lucidité de l'esprit : la digestion s'améliore, les intestins fonctionnent régulièrement, la peau et les cheveux perdent leur rudesse et leur sécheresse, la nutrition générale est meilleure, la circulation est plus vigoureuse, et chez les femmes les fonctions menstruelles supprimées se rétablissent. La guérisou, dans la plupart des cas, se fait deux, trois à douze mois après le début de la maladie; quand douze mois se sont écoulés sans signe d'amélioration, elle est moins probable,*inais non encore désespérée, car il y a beaucoup d'exemples où ellcNs'est étabbe à une période encore plus tardive, et il y a même des cas de guérison après plusieurs années de souffrances. Quelques mélancoliques, surtout ceux qui ont eu du délire des persécutions, ne reviennent jamais à de bons sentiments et n'abandonnent jamais leurs soupçons, mêmelorsqu'on les* considère comme guéris. Ils n'admettent point qu'ils aient été malades, ils conservent des sentiments d'hostibté contre ceux qui les ont traités ou fait traiter, et ils maintiennent qu'il n'y avait aucune raison de s'occuper d'eux.

La mélancohe, lorsqu'elle ne guérit point, a quatre terminaisons possibles : elle passe à un état chronique qui se maintient pendant le reste de la vie, ou bien la faiblesse mentale augmente tellement qu'elle aboutit à la démence, ou bien l'épuisement, aidé habituellement par quelque maladie intercurrente, — pulmonaire, cardiaque ou abdominale, le plus souvent la phthisie, — amène la mort; ou bien enfin elle se transforme de temps eu temps en mdnie, le malade trompant l'attente de la guérison qu'éveille un retour d'animation par une exaltation excessive^ qui augmente de plus en plus jusqu'à devenir une véritable manie. Quand cette transformation s'opère^ elle n'est point d'un bon augure, car il est plus que probable que la dépression

reviendra quand l'excitation aura disparu. La mort est due dans quelques cas à l'épuisement qui succède à un refus persistant d'aliments, ét la terminaison fatale est encore avancée par de la diarrhée ou par des formes bâtardes de pneumonie qui peuvent aboutir à la gangrène pulmonaire. Il est clair que la dépression générale de la tonalité nerveuse est plus propre à aggraver qu'à atténuer les maladies dont les autres organes peuvent être le siège; aussi le pronostic de ces maladies est-il toujours plus grave que lorsqu'il n'y a aucune dépression nerveuse.

Manie.

Je vais décrire maintenant une classe de symptômes de dérangement mental que l'on désigne sous le nom de manie. Leur note dominante consiste en une excitation ou une exaltation du moi qui se manifeste par un sentiment de bien-être extraordinaire, par des idées exaltées, par les actes les plus extravagants. Dans quelques cas, la manie aiguë apparaît subitement sans symptômes prémonitoires, à la suite d'une forte impression morale ou d'une grande fatigue physique, ou après des excès de toute sorte; mais cette explosion subite n'est pas habituelle : elle est préparée par une forte prédisposition héréditaire. Le plus souvent, le malheur est prévu ; il y a une période préliminaire de dépression, d'une durée plus ou moins longue, parfois assez courte pour échapper à l'attention, parfois se prolongeant pendant plusieurs semaines et même plusieurs mois. Le malade se sent triste, mal à l'aise, craintif; sans savoir pourquoi, il a un vague pressentiment d'un malheur qui est sur le point de le frapper; U peut même craindre de devenir fou, et alors il s'adresse anxieusement aux médecins. De même que la tristesse qui précède parfois un accès de fièvre, la dépression est l'ombre d'un malheur imminent; c'en est un pressentiment, qui est remplacé au bout d'un certain temps par un état opposé de grande excitation, d'insomnie, d'impatience, de confiance sans bornes en soi-même, par une conduite extravagante, par une succession rapide d'idées imparfaitement associées ou complètement incohérentes, et par des hallucinations et des illusions,

le tout accompagné du mépris des avis médicaux, car le malade est maintenant aussi heureux qu'il était déprimé quelque temps auparavant. Dans quelques cas, j'ai remarqué que des visions extatiques durant la nuit avaient précédé un accès de manie aiguë. Si bien que, si un malade déjà exalté a vu pendant la nuit un ange lui apporter un message dcs.cieux-'ou s'il a reçu la visite de Jésus-Christ, je prédis une attaque très aiguë avec excitation et violence, et la mort possible par épuisement. Enfin, l'accès de manie aiguë peut être le résultat du développement graduel d'unétatchroniqued'unehumeur chagrine, soupçonneuse et inquiète, — la manifestation d'une sorte d'état subaigu qui a augmenté progressivement pour aboutir à l'attaque aiguë. Le médecin expérimenté ne se lamente pas toujours de voir l'accès dans ces cas, car il espère que, lorsque l'esprit aura traversé l'orage, il sera délivré des pensées et des sentiments morbides qui, lorsque la maladie était chronique, ne pouvaient subir leur évolution et s'évanouir; le résultat est le même que dans le cas d'une inflammation chronique qui a défié tout traitement et qui disparaît après une poussée aiguë d'inflammation.

Il est impossible de décrire exactement l'état d'une personne atteinte de manie; car c'est tout ce que l'imagination peut se représenter de plus ridicule, de plus bruyant, de plus fantastique, de plus furieux, de plus violent, de plus dégoûtant. Les idées et les sentiments les plus immodérés se traduisent immédiatement par des actes qui peuvent être innocents, — tels que chanter, crier, danser, écrire des lettres sans fin à de grands personnages, mettre sa chambre dans un désordre méthodique, arracher l'herbe, etc., mais qui peuvent être menaçants, abusifs, violents, destructeurs, surtout si l'on essaye de s'opposer à la satisfaction des caprices du malade ou à la réalisation de ses projets du moment. Entre l'individu sain et l'individu malade, le contraste est si grand qu'il est difficile de croire que l'on ail affaire à la même personne : à un moment, par exemple, nous avons sous les yeux une jeune femme, gracieuse, modeste, bien élevée, dont chaque mot et chaque acte sont délicats et raffinés; à un autre moment, nous sommes étonnés et terrifiés des gestes grossiers et indécents d'une virago en furie, de sa volubilité

dans l'emploi de mois blasphématoires, obscènes, tels qu'on n'aurait jamais cru qu'elle eût pu les entendre, de son air hardi et provocant, de ses actes violents et destructeurs. Elle est nue moralement et n'en est pas étonnée, et même dans quelques cas elle ne se ferait aucun scrupule de montrer sa nudité corporelle. Cet état démoniaque persiste pendant des jours et des semaines; finalement, il se calme, disparaît complètement, et de nouveau nous avons la jeune femme modeste et douce qu'il semblait impossible de jamais revoir.

Avant que la manie ait atteint ce degré de furie incohérente, il y a des symptômes qu'il est bon d'examiner brièvement. Le malade, d'abord, est souvent très heureux; il se sent une puissance mentale illimitée, il manifeste une exaltation et une suprême confiance en lui-même, et ses actes le font ressembler à une personne à moitié intoxiquée. Sa prudence et sa réserve naturelle sont remplacées par une grande confiance en luimême, par des prétentions vaniteuses, par des projets hardis et sans suite. Rien ne lui est difficile; il conçoit et il est impatient de mettre à exécution de grands projets de spéculations pécuniaires, ou de réformes politiques, ou de découvertes scientifiques; il chante, bien qu'il ne connaisse pas la musique, ou bien il parle souvent et avec aplomb dans des réunions publiques, bien que, s'il eût eu son sens normal;, un discours public eût été la dernière chose qu'il eût essayée. En même temps, il est artificieux, rusé et menteur On ne peut nier que parfois il n'ait l'intuition assez vive; il se rappelle des idées oubliées, il fait des remarques satiriques et spirituelles, il joue habilement sur les mots, fait des rimes; il fait des comparaisons fines, et il peut avoir une éloquence de langage qui dépasse le niveau de ses capacités à l'état normal. Si bien qu'il y a une

ressemblance entre la manie et la fureur prophétique,

{xavi'a et jxavTtxii. Dans les deux, il y a une inspiration qui donne une intelligence inaccoutumée et qui, étant involontaire et nullement due à un exercice conscient des facultés, mais due

1. « Je me sentais si heureux! ma mémoire était claire et facile, et rieu neu Iravait mon esprit; mais en même temps j'étais rusé et môme malicieux Ce seul les paroles que disait au Willis un malade guéri.

^-i-i PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

au contraire à l'exaltation des sentiments venant de l'état organique, montre combien peu la conscience et la volonté entrent dans les produits les plus élevés de l'activité mentale. Cette période brillante, qui précède la manie, n'est jamais de longue durée; toute opposition irrite le malade, quelque douce qu'elle soit, et plus elle est sérieuse, plus elle l'irrite. En tout cas, son exaltation a une tendance à passer rapidement à l'état de violence incohérente.

On doit remarquer tout particulièrement que le renversement de la raison est accompagné et même précédé habituellement d'une perversion ou d'une destruction du sens moral; la dernière acquisition de la culture sociale dans les races humaines supérieures étant la première à traduire les effets du désordre qui aboutit à mettre l'individu en désaccord avec la société. La candeur est remplacée par la ruse, la véracité par le mensonge, la réserve par l'impudence, la modestie par l'indécence, le raffinement des sentiments par une grossière indélicatesse, les affections de famille par l'indiflérence ou même par la haine et la méchanceté. Les sentiments délicats qui sont les dernières acquisitions de la civilisation sont submergés tant que dure l'orage dans les centres nerveux supérieurs, et les impulsions grossières et plus profondément enracinées de la nature animale et de la nature humaine inférieure apparaissent à la surface et dirigent la conduite. On voit une pareille paralysie des plus hautes fonctions inhibitrices de l'esprit dans les changements passagers qu'un excès alcoolique détermine dans le caractère moral de la plupart des personnes, chez qui le sentiment moral et la volonté sont notablement aflaiblis à la première période de l'intoxication, et il en est de même pour une personne folle qui n'est pas encore complètement maniaque que pour une personne qui n'a pas poussé l'intoxication trop loin ; elle peut rassembler ses idées par un effort de volonté, arrêter ses actes déraisonnables et pour un moment parler avec une apparence de calme et de raison qui peut faire naître un fol espoir chez des personnes inexpérimentées. C'est un calme trompeur ; bien qu'une forte impression puisse éveiller et soutenir l'attention et tenir la balance de l'esprit pendant un certain

itenips, le trouble des idées extravagantes et tourbillonnantes revient vite et s'exprime par une volubilité incohérente de langage et par une conduite fantaisiste. Néanmoins le malade sait bien ce qu'il fait, et il dira, après sa guérison, qu'il avait conscience de la consterïiation dont il était cause, mais qu'il avait un plaisir indescriptible à satisfaire ses impulsions et aucun désir ■de les réprimer.

Il est probable qu'il n'y a aucun délire précis et permanent. Une idée n'est pas plus tôt conçue qu'elle se traduit par un acte si elle n'est chassée de l'attention par une autre, de sorte qu'on n'a pas le temps d'examiner sa valeur et de voir que c'est une Téritable idée. Les illusions sont fréquentes, le malade voyant souvent mal ce qu'il voit; car, si une perception vraie est la résultante de l'objet extérieur et de l'idée appropriée en plus, on ine sait quelle idée sera active au moment où l'objet extérieur se présentera aux sens et comment l'objet sera interprété. Des hallucinations également se montrent et disparaissent, car les centres sensoriels du cerveau excité sont stimulés à des sensations qui, comme dans les rêves, se transforment en réalités extérieures. Les malades s'imaginent entendre des voix qui s'adressent à eux, et ils leur répondent avec aigreur; ou bien ils voient des personnes qui n'existent pas, ou plus habituellement font des confusions de personnes, ou bien ils trouvent à (leur nourriture une odeur et une saveur étranges, ou bien enfin ils ressentent des douleurs singulières qu'ils attribuent à l'influence d'ennemis qui leur jouent des tours. Il n'est pas douteux que quelques-uns n'aient des illusions et des hallucinations motrices : un malade couché dans son lit s'imagine être transporté en haut ou en bas, ou il croit que ses membres volent dans l'air; les centres moteurs altérés donnent lieu à ces sensations de mouvements qui paraissent réels. Je pense que l'agitation des malades qui ne peuvent rester tranquilles une minute •dépend aussi de l'excitation des centres moteurs, car il semble qu'ils sont dominés par de véritables impulsions à se mouvoir <;ontinuellement sans avoir de motifs de le faire. En réalité, tout le mécanisme nerveux est dans une commotion désordonnée : l'individu est maniaque jusqu'au bout des nerfs. Nous avons là

rexplicatioli des faits qui ont conduit Pinel à penser que le siège primitif de la manie était habituellement dans les organes abdominaux, et que les troubles intellectuels venaient de là par une sorte d'irradiation; il invoquait pour soutenir son opinion l'appétit vorace et capricieux des malades,- les sensations intestinales anormales qui leur font boire de grandes quantités d'eau ou d'autres liquides, leur agitation, leur insomnie, leurs frayeurs paniques, le désordre et la confusion des idées qui se montrent non pas seulement dans ce que le patient dit et fait, mais dans ses gestes, ses manières et son aspect.

L'exemple suivant de manie aiguë ordinaire éclaircira ce que j'ai dit sur les symptômes de la manie. Un marchand d'une intelligence originale et d'un caractère très énergique devint fou après avoir amassé par ses propres forces une fortune considérable. Sa mère était morte folle. Après une légère dépression suivie de spéculations qui étonnèrent ses amis, en ce qu'elles étaient opposées à sa manière adroite de faire les choses ; il se jeta dans une vie excentrique et extravagante, avec une vivacité inaccoutumée; il agissait comme s'il avait été ivre; il tournait ses tableaux la face contre le mur, mettait ses sièges dans des positions ridicules, se promenait dans le jardin nu-tête et en chantant ; il était en fait singuUèrement exalté : il bavardait d'une manière désordonnée, et son travail était sans but. Si on lui parlait, il était aimable, original, satirique, spirituel, et il riait d'un rire particulièrement dur et métallique. Il pouvait encore contrôler ses actions pour un moment, avait l'air de réfléchir gravement et parlait avec un calme merveilleux si cela lui plaisait. Il pouvait écouter un avis, paraître y réfléchir attentivement et l'approuver hautement, mais immédiatement aprèsil retombait dans ses excentricités. Il y avait chez lui plus do folie de sentiment et de conduite que de folie intellectuelle ; on peut dire que son état représentait une forme aiguë de cette période delà maladie que j'ai décrite comme la forme la plus atténuée de la folie héréditaire. Mais la dégénération fil des progrès, et son étal s'empira rapidement; sa conversation devint déraisonnable, ses actes violents, et on ne pouvait les modérer ; son langage était obscène et dégoûtant, et sa conduite ne l'étaU

pas moins, et il représentait l'état d'un maniaque furieux, dont les habitudes antérieures eussent été les plus mauvaises. Son goût était dépravé, et il pouvait avaler les choses les plus sales; il s'occupait activement à l'aire les actes les plus honteux; il chantait des chansons grossières et le reste du temps parlait rapidement avec incohérence. Au milieu de sa folie cependant, il montrait qu'il avait clairement conscience d'être extravagant et qu'il eût pu réprimer ses actes à certains égards; sa conduite exprimait une défiance délibérée à l'égard des sentiments et desopinions de ceux qui avaient affaire avec lui. Quand la fureur de cette période se calma un peu, des illusions apparurent : il se croyait la victime d'expériences médicales faites sur lui pendant la nuit et pendant le jour, mais surtout pendant la nuit. Des sentiments étranges causés par la maladie, ne se conformant nullement à son expérience antérieure, et probablement un vague sentiment qu'il n'était pas véritablement l'auteur de ses actes, étaient interprétés par lui comme l'œuvre de la malignité d'agents extérieurs, parce qu'ils n'étaient pas dans le cercle de ses connaissances et de son pouvoir volontaire.

Cet état de choses dura un peu plus d'une semaine; puis,. . quand l'excitation et les illusions eurent disparu, il s'établit un état de tristesse et de trouble moral profond. Il avait la hainede tous ses amis; il était revêche, morose, triste; il se représentait tout ce que l'on faisait pour le gouverner — et il avait une excellente mémoire de tout ce qui avait été fait — comme une cruauté délibérée; il interprétait mal la bienveillance ou les actes d'attention de ses parents; il refusait sa nourriture ou la prenait de la manière la plus capricieuse ; et, bien que tout délire parût évanoui, il était clair qu'il rendait les autres responsables de ses souffrances et de ses extravagances. On pouvait raisonner avec lui ; mais, s'il reconnaissait la justesse des arguments, ce qu'il faisait parfois, c'était une affectation hypocrite, car immédiatement après il racontait à une autre personne de la manière la plus perverse et la plus fausse ses griefs sans exemple, — d'une manière d'autant plus fausse qu'il mettait dans ses récits un peu de vérité. Quand il était bien portant, il avait la réputation d'être scrupuleux à l'égard de la

4'i6 PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

vérité. Il n'avait aucune incohérence intellectuelle : il racontait son histoire d'une façon si suivie et avec une telle apparence de modération dans ses plaintes, dans ses accusations et ses affirmations, qu'il réussit à en imposer à un ami influent, qui était lui-même très honorable et qui fut si impressionné de la manière plausible dont le malade rendait compte de toutes les particularités qui étaient la conséquence de la position où il se trouvait qu'il représenta aux parents immédiats, de la manière la plus forte possible, l'injustice qu'il y avait à le tenir renfermé plus longtemps. En conséquence, pendant une convalescence imparfaite — avec une incontestable folie morale ou affective,

— et malgré l'avis médical, il fut relâché ; et tout le monde dans son voisinage croyait qu'il avait été injustement renfermé. La conséquence fut que dans le cours de quelques semaines il administra si bien ou plutôt si mal sa fortune, — vendant des stocks de marchandises avec de grandes pertes et donnant de grosses sommes d'argent sous les prétextes les plus absurdes,

— qu'il enrichissait les hommes de loi et appauvrissait ses enfants. Il devint nécessaire de l'interner de nouveau. La suite prouva que la manie était récurrente ; car, après être resté dans un état de raison apparente pendant trois ou quatre semaines, . l'excitation revint de nouveau et suivit exactement le même cours que la première fois.

Ainsi nous notons dans ce cas une période de dépression inquiète et sans raison et qui était le prélude du malheur imminent, et cette période fut suivie rapidement par un état d'exaltation, pendant lequel le malade semblait dans un état de bonheur exubérant comme s'il avait reçu des nouvelles joyeuses, et il commettait des extravagances de langage et de conduite, comme s'il avait eu une surabondance de vie. Certains auteurs n'ont point hésité à décrire cette condition comme une augmentation de puissance et d'activité mentale. La situation du malade tient plutôt de la faiblesse irritable : il est impressionnable, très excitable, et il réagit par impulsions soudaines de pensées, de sentiments, de langage et d'action, qui, quelque brillantes qu'elles puissent être, ressemblent à des spasmes plus qu'à toute autre chose; il est complètement incapable de recevoir des impres-

sions avec calme et d'y répondre par une réllexion tranquille et un acte final de volonté intelligente; il est incapable de cette coordination des fonctions mentales impliquée par l'activité mentale la plus élevée. La condition des éléments nerveux qui est la base de cette excitabilité est une réaction qui suit une dépression antérieure, et elle marque le début d'une dégénérescence qui, si elle n'est pas enrayée, aboutira à une période de véritable dégénérescence maniaque des fonctions mentales, — de même que la réaction des autres éléments organiques qui ont subi une lésion chimique ou mécanique aboutit à l'inflammation et à la dégénérescence purulente : c'est un état d'instabilité de constitution qui ressemble assez aux formes les plus légères de la folie héréditaire, où, comme je l'ai déjà fait remarquer, l'on voit se manifester des talents particuliers.

Ce qui était frappant dans ce cas et ce qui existe souvent dans d'autres, c'était la rudesse de la voix, qui était étrangement «Itérée. Ceite modification maniaque du ton de la voix, qui peut froisser la susceptibilité de ceux qui n'y sont pas habitués, témoigne, comme le font les troubles de la pensée et de la sensibilité, d'un trouble général et profond du système nerveux. Dans presque toutes les maladies, mais surtout dans la folie, il y a beaucoup de symptômes vagues, dans lesquels la nature parle et ■qui passent inaperçus, parce que l'attention est fixée sur les symptômes prédominants. Dans la folie par exemple, outre le changement du ton de la voix, il y a des particularités d'expression, de contenance, de regard, qui constituent la physionomie de la maladie et qui méritent une étude précise. Ces signes peuvent indiquer si le malade a des tendances au suicide et à quel degré; s'il y a une impulsion désespérée qui, comme un destin fatal, gouverne son esprit et guette l'occasion, ou si l'impulsion hésitante attend l'occasion pour entrer en activité. De plus, il y a de grandes variétés dans le caractère de ce que nous confondons sous le nom général de douleur, aussi bien que dans le caractère de ces nombreuses modifications de la sensibilité qui ne sont pas douloureuses et dont les malades se plaignent dans diverses formes de maladies mentales.

II y a deux choses particulièrement remarquables dans beau-

coup (le cas de folie : c'est d'abord l'odeur particulière indescriptible du malade, — le bouquet de malades^ des salles de fous, — et ensuite l'odeur extrêmement fétide des excrétions intestinales. Il est probable qu'il y a là quelque modification chimique inconnue qui se produit dans les fonctions excrétoires, sous l'influence d'un trouble nerveux profond, de même que sous l'influence de la passion les sécrétions s'altèrent. Ces faits témoignent, comme les autres phénomènes déjà mentionnés, de la part que joue la vie mentale dans la vie corporelle et de l'impossibilité de séparer, sinon en pensées, les phénomènes mentaux et corporels. Aussi il appartient au médecin d'apporter, dans l'examen de chaque cas de folie, le sentiment profond de l'importance qu'il y a à étudier chaque signe de trouble physique, moteur, sensoriel ou nutritif, aussi bien que les principaux signes intellectuels.

Le troisième degré de dégénérescence observé chez ce malade fut la furie maniaque aiguë; à ce propos, il suffit de remarquer les signes de persistance d'un certain degré de conscience et la manifestation d'une certaine volonté momentanée. C'est la chose la plus nécessaire à faire, à cause du mauvais critérium de la responsabilité sanctionné par la loi anglaise, ou plutôt par les hommes de loi anglais. Il est certain que ce malade, si ce n'est dans le plus fort de sa crise, avait conscience de ce qu'il faisait, de même qu'il en gardait le souvenir et qu'il se savait un objet de dégoût pour les personnes qui Fentouraienl; il avait même parfois le pouvoir de contrôler ses actions : ainsi il ne commettait point en ma présence les actes choquants qu'il ne se faisait aucun scrupule de commettre en présence des gardiens; de sorte que, si le critérium légal de la responsabilité avait été strictement appliqué à sa conduite, il n'eût pu éviter une punition, bien qu'il fût atteint de manie aiguë. Quand la fureur se calma et que les illusions apparurent, la maladie devint plus chronique; on peut dire qu'il traversa une quatrième période, — période caractérisée par la persistance du désordre des idées, non seulement des idées morbides, mais de l'association morbide des idées. Le malade passe rapidement à une période très nette de folie affective, état qui persiste habi-

luellement après la disparition du trouble des idées. Le résultat de la sortie prématurée de l'asile nous donne un excellent exemple de la vérité de l'observation d'Esquirol, d'après lequel la disparition des hallucinations et des illusions est le seul signe certain de la convalescence, lorsqu'il y a un retour des anciennes alîections naturelles. Un intervalle de santé apparente succéda à ce trouble moral, en attendant l'arrivée d'une nouvelle attaque.

Maintenant, si l'on suppose que chacune des périodes qui se sont trouvées réunies chez ce malade existe séparément chez quelques individus et constitue la maladie elle-même, si l'on suppose en fait que le progrès de la dégénérescence prenne plusieurs générations au lieu de se faire dans le même individu, on se fera une idée assez correcte des variétés de manie qui peuvent s'observer. Chez une personne, c'est la furie des actes qui est le symptôme prédominant; chez une autre, c'est le délire de la pensée chronique ou aigu; et la variété morbide est déterminée d'après la prédominance de l'un ou l'autre de ces caractères. Si l'on négUge l'élément temps dans l'étude de la nature des maladies mentales, si on les considère comme une dégénérescence dont le cours peut exiger plusieurs générations ou se restreindre à la vie d'un individu, on arrive à avoir une opinion plus correcte sur les rapports qu'ont entre elles les différentes formes morbides; une forme morbide qui eût à peine attiré l'attention, ou qui eût même passé inaperçue en raison de sa courte durée chez un -individu, aura une évolution distincte et sera parfaitement reconnue dans le cours qu'elle suit à travers les générations ; et une phase de maladie à laquelle on peut attacher trop d'importance dans une génération recevra sa véritable interprétation, si l'on suit le cours de la maladie dans un individu. Si l'on avait toujours compris ce principe, on peut se demander si l'on aurait jamais pu nier ou mal interpréter ces formes obscures de maladies mentales qui ont été la cause de tant de débats stériles.

Qu'il me suffise d'avoir indiqué les principaux traits des variétés sous lesquelles la manie aiguë se montre chez ditTérents malades, suivant qu'elle prend un caractère moteur, idéationnel

OU affeclif, car une descriplion spéciale de chacune d'elles serait une longue tâche et m'entraînerait à beaucoup de répétitions. Cependant il existe une variété de manie aiguë qui ressemble beaucoup au délire des maladies aiguës et qui mérite une notice spéciale. C'est en réalité un délire aigu plutôt qu'une manie systématisée, — le délire aigu des auteurs français, — et cette forme est caractérisée par une grande excitation, par une incohérence complète, par l'absence de conscience, une extrême agitation, et une résistance violente et déraisonnable à tout traitement. La maladie se termine rapidement par la guérison ou par la mort. En voici un exemple :

Une cuisinière qui servait dans une maison bourgeoise, et dont l'âge n'était pas connu, mais qui devait avoir de quarante à cinquante ans, fut prise subitement de manie aiguë. On ne savait rien de son histoire; mais ses camarades l'avaient toujours regardée comme un peu singulière; et elle avait eu, sur une jambe, une inflammation érysipélateuse chronique qui avait disparu quelque temps avant son accès de folie. Elle était malade depuis sept jours au moment de son entrée à l'hôpital, et durant tout ce temps elle avait été bruyante, violente et complètement incohérente; et pendant quelques jours elle n'avait pris aucune nourriture. Au moment de son admission, elle était dans un état de manie délirante extrême : elle criait, déchirait ses vêtements, se roulait sur le plancher; elle était inconsciente aux appels de la nature, et elle semblait également n'avoir pas conscience de ce qui se faisait ou se -disait autour d'elle; elle crachait continuellement une salive écumante et visqueuse, et son maintien était hagard, sauvage et pénible à voir. On ne pouvait lui faire prendre de nourriture, et ce n'était qu'avec difficulté qu'on pouvait lui administrer, à de fréquents intervalles, des beefstecks, des œufs et du brandy. La morphine lai rendait malade et ne lui donnait pas le sommeil. Cet étal diu'ai nuit et jour pendant une semaine, puis elle devint calme, niais c'était le calme de l'épuisement complet. Son pouls était si faible et si rapide qu'on ne pouvait le compter, bien que jusqu'au moment du coliapsus elle eût été aussi bruyante, aussi excitée,, aussi agitée que jamais, et qu'elle se roulât sur le plancher,.

qu'elle lançât ses bras en l'air et qu'elle déchirât ses vêtements. Le jour suivant, le cœur battait faiblement, 160 fois par minute, autant qu'on a pu l'établir là où un examen exact n'était pas possible. La peau était chaude et sèche; il y avait une extrême jactitation; elle buvait avec avidité, comme elle ne l'avait jamais fait auparavant. La pression de l'abdomen paraissait causer une certaine douleur, mais on ne pouvait l'affirmer. Le jour suivant, elle déclinait rapidement, elle murmurait des mots qui, autant qu'on pouvait le comprendre, demandaient de l'eau bénite; elleappartenait à la religion catholique. La pression de l'abdomen provoquait à ce moment des mouvements qui dénotaient nettement de la douleur. Le jour suivant, elle mourut. Bien que l'issue ait été fatale dans ce cas, il n'en est pas ainsi dans tous les cas de manie aiguë délirante; c'est cependant une maladie du plus mauvais augure, à cause de sa tendance à se terminer par la mort, par épuisement. Si l'on demande pourquoi la manie prend cette forme aiguë délirante et quelle est la particularité du tempérament individuel ou de l'état constitutionnel qui la détermine, au lieu de lui laisser prendre la forme ordinaire de la manie systématisée, on ne peut faire aucune réponse.

Il est remarquable de voir dans beaucoup de cas de manie, combien vive et complète est la mémoire du passé pendant l'attaque, et des faits qui se sont passé pendant l'attaque ellemême. Dans d'autres cas cependant, les pensées, les sentiments et les faits qui appartiennent au paroxysme ne sont rappelés au souvenir que d'une manière indistincte et confuse, comme s'ils s'étaient passés dans un rêve. Cette persistance de la mémoire est un fait que doivent se rappeler ceux qui ont la tâche ingrate de soigner les fous, car des marques d'impatience, un mot dur ou un acte violent, une remarque moqueuse, un geste de déooût une parole aigre, peuvent être conservés dans le souvenir *avec amertume et laisser dans l'esprit un sentiment douloureux quand l'accès est terminé. Quelque précaution que l'on prenne, il n'est pas toujours possible d'éviter de blesser le malade, car celui-ci, confondant dans son délire les personnes et les choses s'imagine parfois que ceux qui ont soin de lui sont la seule cause de ses souffrances, et, après sa guérison, il ne veut point

PATHOLOGIb; DE L'ESPRIT

reconnaître sincèrement la véritable nature de ses actes, qu'il atténuera, excusera, expliquera comme ayant été provoqués par les mauvais traitements des gardiens. Cela arrive surtout dans la manie récurrente et dans ces cas où le désordre mental est l'intensification d'un caractère égoïste, soupçonneux et désagréable, c'est-à-dire l'expression de pensées et de sentiments mal équilibrés, entretenus par les habitudes d'une vie mal réglée. Dans ces cas, on peut à peine dire que le malade est ■aliéné de lui-même, vu qu'il n'est pas radicalement changé. Aussi n'est-il pas étonnant que, bien que paraissant guéri, il ne reconnaisse point franchement son état morbide passé, qu'il essaye d'expliquer ses sentiments et sa conduite insensée et qu'il prétende qu'il n'y avait rien de fou en lui, mais seulement \m peu d'excitation. Dans quelques cas de manie aiguë, surtout ( dans ceux qui prennent la forme du délire, le malade oublie les f événements de sa folie, comme il oublie un songe. Une seconde \ et une troisième attaque ramènent souvent les sentiments qui I avaient été exprimés dans la première attaque, mais qui depuis •étaient restés latents, si bien que les gardiens, lorsqu'ils les voient revenir, reconnaissent l'imminence de l'accès. Il y a là une ressemblance avec ce qui arrive dans l'épilepsie, quand Xaiira qui précède les convulsions consiste dans le retour d'une idée ou d'un sentiment, ou du souvenir d'un événement qui antérieurement ont précédé uniformément l'attaque.

Si l'on considère l'agitation excessive et longtemps prolongée du corps et de l'esprit, et la perte du sommeil dans la manie aiguë, on voit que les fonctions corporelles sont moins compromises qu'on aurait pu le croire. Dans la première période, le pouls est peut-être plus rapide, mais cela est dû aux exercices musculaires plutôt qu'à un trouble fébrile, et ensuite il est à peine accéléré. La température du corps ne s'élève que légèi'C- i ment, si même elle le lait dans les cas ordinaires, excepté lorsque i le malade a chaud par suite de l'exercice violent auquel il se livre. Mais dans les cas à forme typhoïde, où il y a du délire tranquille et une tendance à la mort par épuisement, elle peut s'élever de 3 à 5 degrés Fahrenheit au-dessus de la température normale. Dans la folie qui se développe durant la convalescence j

dos maladies aiguës, le docteur Weber n'a trouvé qu'une légère augmentation de température, bien que la température ait pu s'élever considérablement durant la maladie aiguë, et qu'elle s'élève encore s'il y a une rechute de la maladie. Quand elle s'élève notablement dans la manie, il y a des raisons de craindre la coexistence d'une autre maladie ou une tendance vers un épuisement final. Bien que la température soit presque normale, il est clair que le malade éprouve parfois un sentiment de chaleur ou de malaise qui le pousse par exemple à déchirer ses vêtements pendant le jour, à se coucher nu sur le plancher, à tremper ses vêtements dans l'eau et à les porter sans être gêné du froid, et à s'exposer aux froids les plus intenses, sous les vêtements les plus légers. De plus, sa santé ne souffre point dans cette conduite, tant qu'il est animé et vigoureux, au commencement et au milieu de son attaque ; mais, bien qu'il puisse paraître continuer d'être insensible au froid, son corps ne l'est point, car il peut être atteint de pneumonie ou d'une autre maladie grave quand sa vigueur est épuisée. Il maigrit ordinairement, et son aspect est hagard et vieilli, et tellement différent parfois de son expression naturelle qu'on peut avoir de la difficulté à le reconnaître pour la même personne. Il est généralement paie et Hvide, bien que sa figure soit allumée durant un paroxysme aigu; ses yeux sont durs, hardis, brillants, parfois injectés de sang et en même temps vides et incertains. La physionomie — fière, défiante, soupçonneuse, expansive ou exprimant d'autres passions — reflète le caractère des idées et l'état de l'esprit. La peau est habituellement sèche et rude, ainsi que les cheveux, qu'on ne peut tenir lisses, non parce qu'ils sont fréquemment dérangés par les mains, mais qu'ils sont raides et disposés à se redresser; parfois ils deviennent rapidement gris durant une attaque. Chez les femmes, la menstruation est habituellement, mais non toujours supprimée.

Les malades atteints de manie aiguë ne refusent pas ordinairement leur nourriture ; ils mangent avec voracité et sans distinction d'aliments. Il est clair que leur goût et que leurs sensations organiques sont profondément altérés, car ils man-

MaLDSLEY. t)Q

gent avec avidité des aliments de rebut et boivent des liquides malpropres. Il y en a cependant auxquels on ne peut faire prendre de nourriture : leur délire peut être si violent qu'ils sont insensibles au sentiment de la faim et incapables d'une attention, même momentanée; d'autres ont des doutes sur la nature des aliments et interprètent mal les intentions de ceux qui les leur offrent; d'autres enfin les refusent sous l'influence d'un délire qui leur fait croire par exemple qu'ils peuvent vivre miraculeusement sans nourriture. Il est rare que le refus d'aliments persiste dans la manie aiguë, car le délire cesse de temps en temps, la disposition d'esprit change rapidement, et les illusions subissent des modifications kaléidoscopiques ; et, quand la langue se nettoie et que les troubles gastriques se dissipent, l'appétit naturel revient. La plupart des malades acceptent donc à un moment la nourriture qu'ils refusent à un autre. Cependant ceux qui ne mangent pas doivent être nourris de force, s'ils semblent persister dans leur refus d'aliments, d'abord parce qu'ils courent la chance de mourir d'épuisement, ce qui peut arriver subitement au milieu d'un accès de fureur, et ensuite parce qu'il y a une tendance à la démence, c'est-à-dire à l'épuisement et à la destruction de l'esprit quand il y a épuisement et dégénérescence des éléments nerveux, — résultat qui a plus de chance de se produire quand les forces physiques n'ont point été suffisamment soutenues durant le paroxysme. Il y a des divergences et des contradictions au sujet de l'état des urines dans cette forme de folie, aussi bien que dans les autres : certains auteurs y ont trouvé un excès de phosphates, ce qui serait une preuve de désintégration anormale du tissu nerveux; mais d'autres n'ont point trouvé une harmonie aussi heureuse entre les faits et la théorie. Cette divergence d'opinion ne doit point surprendre, si l'on réfléchit qu'il y a des cas de manie aiguë, avec peu ou point de modification des fonctions physiques : la langue est nette, le pouls normal, la digestion bonne, et le sommeil est calme, malgré la tempête mentale.

Je ne sais quelle explication satisfaisante on peut donner de ce fait que les maniaques peuvent déployer une activité incessaate et si prolongée sans prendre peu ou point de sonniieil. Il

est certain qu'il y en a qui dorment bien et régulièrement et qui sont plus excités quand ils se réveillent; il y en a d'autresqui ne dorment qu'une nuit sur deux, et souvent ils sont plus excités le jour qui suit la nuit de sommeil que le jour qui suit la nuit d'insomnie. Mais il y en a qui sont agités jour et nuit, sans prendre aucun sommeil. Il est facile de dire qu'il y a une production excessive d'énergie nerveuse dont l'épuisement amène le sommeil dans les conditions ordinaires, mais l'explication ne nous fait pas faire. un pas de plus. L'excès de production indique un excès de dépense; la dépense d'énergie doit être compensée par un apport correspondant de forces aussi bien dans la manie que dans une machine à vapeur, et, si cet apport vient du sang en dehors du sommeil, d'où vient que le sommeil est nécessaire pour que les forces puissent se réparer chez un individu en bonne santé? Les deux considérations suivantes permettent d'atténuer en une certaine mesure l'étrangeté apparente du phénomène. D'abord on doit remarquer Vespèce d'énergie déployée dans la manie ; c'est l'explosion d'une énergie inférieure dont il faut plusieurs équivalents pour compenser un équivalent de l'énergie supérieure de l'activité calme et coordonnée du corps et de l'esprit. On peut la regarder en fait comme résultant de la décomposition de l'énergie supérieure. De même qu'une convulsion n'est point la force du corps, de même la manie n'est point la force de l'esprit, bien que plusieurs personnes ne puissent se rendre maîtres d'un individu qui se tord dans les convulsions et qu'on ne puisse raisonner avec une personne aliénée. Toutes les énergies de l'être sont absorbées par l'activité désordonnée du corps et de l'esprit, et il y a une suspension presque complète de toutes les fonctions inhibitrices qui sont dans un état d'activité calme mais constante chez l'individu sain, et qui entrent pour une si grande part dans sa dépense d'énergie; et il en résulte que l'excès d'énergie dépensée paraît plus grand qu'il n'est en réalité; c'est .un déploiement de bruit et de furie qui n'implique point la force. La furie et les idées turbulentes sont l'expression d'une forme inférieure de fonctions nerveuses; elles plus hautes fonctions coordinatrices de l'organisation mentale n'entrent aueu-

'i^O PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

neinent en jeu. Ensuite il n'est pas douteux qu'une manie piolongée et sans sommeil finit par amener l'épuisement de l'esprit et une faiblesse corporelle, moins rapidement, cependant, qu'on ne pourrait le supposer théoriquement. Dans la plupart des cas, il reste pendant un certain temps une prostration mentale considérable après l'apaisement de l'excitation, et dans un grand nombre de cas il persiste une faiblesse mentale définitive.

La manie aiguë suit rarement une marche uniformément progressive. Dans les dilTérents cas, il y a de grandes variations dans ses phases aussi bien que dans sa durée. Parfois elle devient rapidement excessive, comme un orage, et elle reste active jusqu'à sa terminaison, sans rémissions notables. Le plus souvent, des rémissions de durée plus ou moins longue donnent lin espoir de convalescence ; mais cet espoir est trompé pai' des rechutes dans de nouveaux accès. Dans quelques cas, il y a des intermissions presque complètes ou des intervalles soi-disant lucides; niais la manie revient avec une singulière régularité après quelques jours de lucidité, tous les mois, tous les trois mois, ou une ou deux fois par an, sans que souvent on puisse dire pourquoi elle revient ainsi. Dans un cas remarquable que j'ai eu l'occasion d'observer, une dame était toujours bien portante un jour et maniaque le jour suivant, et cette alternance régulière durait depuis plusieurs mois au moment où je la vis. Tout fut essayé, mais en vain, pour briser la chaîne des habitudes morbides. Tous les deux jours, elle se réveillait bien portante ou aliénée, suivant que c'était le tour de l'un ou l'autre état.

Quand les accès de manie sont séparés par des intervalles considérables de santé, la manie s'appelle périodique ou récurrente^ et le pronostic est alors très défavorable. Ce qui est remarquable dans ces cas, c'est qu'une attaque est l'exacte répétition d'une attaque précédente : l'individu devient exailé, bavard, agité ou même méchant; il passe ensuite dans un étal d'incohérence et d'excitation plus grande, marqué par les symptômes habituels de la manie, qui dure deux ou trois semaines ou plus longtemps; il tombe ensuite dans un état de courte durée

lie dépression ou de confusion mcnfale; après quoi il redevient lucide. Après un intervalle de santé dont la durée varie dans les ditrérents cas, il se produit un autre accès annoncé par le retour des mêmes sentiments et des mômes pensées qui avaient précédé le premier accès. La maladie traverse les mêmes phases durant lesquelles l'individu éprouve les mêmes sentiments et durant lesquelles il commet les mêmes actes insensés, et elle finit de la même manière. Elle peut être suivie par d'autres accès, jusqu'à ce que l'esprit soit définitivement alTaibli et que les intervalles de lucidité soient plus courts et moins complets.

Une autre variété de manie où l'excitation alterne avec des périodes de dépression et qui a été décrite par les auteurs français sous le nom de folie circulaire ou de folie à double forme est également d'un pronostic défavorable. Dans cette forme, comme dans la manie récurrente, les phases des accès sont la répétition exacte des phases des accès antérieurs, et les attaques sont suivies par des intervalles de santé qui peuvent durer des semaines seulement ou des années, et qui viennent après l'agitation et avant la dépression quand ils doivent être de courte durée, ou, comme je le pense, après la période de dépression quand leur durée est plus longue. Remarquons que dans ces cas l'excitation a généralement la forme d'une exaltation morale extrême et de l'aliénation plutôt que d'une véritable incohérence intellectuelle, et que la dépression est caractérisée par un état complètement opposé de prostration morale et de défiance en soi-même aussi grand qu'on peut l'imaginer.

La durée de la manie aiguë est très variable; dans certains cas, elle peut ne durer que quelques heures ou quelques jours seulement; le plus souvent, elle dure quelques semaines, et parfois elle se prolonge pendant des mois. Une manie transitoire, mania transitoria, qui ne dure que quelques heures et qui se termine souvent par un sommeil lourd d'où l'individu se réveille calme et raisonnable, suit parfois ou remplace une attaque d'epilepsie. Mais on peut observer une manie également passagère dans des cas où il n'y a aucune raison de soupçonner lepilepsie. On l'observe de temps en temps après des excès alcooliques, et je sais deux cas où la manie aiguc fut lo résultat

de l'excilalion physique et morale d'une première nuit de noces, et dans l'une elle ne dura que très peu de temps. De plus, il y a une espèce de manie hystérique aiguë qui se'produit souvent à la suite d'une forte impression morale, surtout si le choc coïncide avec quelque irrégularité fonclionnellc, et qui se dissipe au bout de quelques heures ou de quelques jours. Dans la plupart de ces cas de manie transitoire, un examen attentif fera découvrir une forte prédisposition aux désordres mentaux, et l'orage, quelque court et inoffensif qu'il ait été, laisse des craintes pour l'avenir. La durée de la manie aiguë est de trois ou six mois dans les cas qui guérissent. Elle peut se prolonger avec les rémissions qui lui sont naturelles pendant neuf mois ou même une année et se terminer encore par la guérison; mais, quand elle dure plus de neuf ou douze mois, le pronostic est mauvais. Plus la maladie dure longtemps, plus le pronostic est grave, et il est toujours mauvais dans la forme récurrente, quelle que soit la durée des attaques.

On peut dire que presque tous les cas de manie aiguë simple tournent favorablement si le malade est soumis à temps à un traitement convenable. Mais plus on retarde à recourir aux moyens convenables de traitement, moins il y a de chance de guérison. Le retour de la raison est annoncé par la disparition rapide de l'excitation, par la cessation des actes insensés; le malade est moins bruyant, sa conversation devient plus suivie, le sentiment de la décence et des convenances revient, il néglige moins ses vêtements et son maintien ; parfois il s'intéresse curieusement et avec vivacité à ses amis ou à ses affaires, et, dans quelques cas, il a des périodes de dépression. C'est d'un excellent augure, quand le malade commence à reconnaître qu'il a été malade et quand il est déprimé; un mauvais signe, qui indique une rechute, c'est lorsqu'il y a beaucoup d'exaltation, que le malade se félicite de sa guérison complète et qu'il ignore la grave maladie qu'il vient de traverser. Quand la manie est entièrement passée, le malade tombe parfois dans un état de dépression apathique qui ressemble à de la stupidité et qui donne des alarmes; il parle rarement, et, quand il le fait, sa conversation indique de la

confusion mentale et de la perte de mémoire; il n'a aucune énergie et il ne s'intéresse à rien ni à personne. Ce n'est pas cependant un état de véritable démence, c'est une prostration temporaire, et le malade peut recouvrer progressivement ses facultés mentales quand il a réparé l'épuisement qui suit l'orage mental. On peut observer les mêmes elTets après que le délire aigu produit par de fortes doses de datura stramonium s'est dissipé. Il y a de l'apathie et de la confusion de l'esprit, de la perte de la mémoire, et la guérison ne s'obtient qu'au bout de quelques jours. De même, le délire de la tièvre typhoïde laisse parfois derrière lui une altération de la mémoire qui dure longtemps. Le retour d'un flux habituel, normal ou morbide, des règles, d'une leucorrhée, d'hémorrhoïdes, de sécrétions bronchiques, ou bien le retour d'une névralgie, d'un asthme ou d'une autre souffrance corporelle dont le malade avait été délivré durant sa maladie, accompagnent souvent le retour de l'esprit à l'état normal.

Quand la guérison ne s'obtient pas, la maladie aboutit à la manie chronique ou à la démence, ou bien elle est remplacée par une attaque de mélancolie, et elle entre dans le mauvais cercle de \Si folie circulaire, ou bien enfin elle se termine parla mort. La mort est le plus souvent le résultat de l'épuisement : mais elle peut être due à une maladie intercurrente et rapidement fatale, telle que la pleurésie, la pneumonie, la péritonite, l'inflammation érysipélateuse et la gangrène d'une plaie. Quand l'épuisement maniaque est fatal, la mort est parfois soudaine et inattendue, et elle laisse dans l'esprit un sentiment d'anxiété et de doute : on se demande si un traitement plus énergique n'eût pas prévenu la mort ou si les sédatifs donnés à trop forte dose n'ont pas contribué à hâter la terminaison fatale. Le plus souvent, après être resté pendant quelque temps dans un état de frénésie continu, le malade tombe subitement dans le coUapsus; mais il ne meurt pas immédiatement, il est dans un grand état de faiblesse et de prostration. Son pouls est rapide et à peine perceptible; il ne peut prendre aucune nourriture, et il meurt graduellement d'épuisement. Je n'ai jamais observé ces cas de retour à la raison avant la mort, que les

nouvellistes décrivent dans leurs prétendues fièvres cérébrales; mais j'ai remarqué parfois que le malade avait un peu plus conscience de son entourage avant de mourir qu'au milieu de son accès.

Quand la manie aiguë s'est transformée en manie chronique, la manie chronique a des caractères dilTérents suivant le degi é et l'étendue de la dégénérescence mentale. Si la maladie générale s'est localisée dans une partie de l'organisation mentale, laissant le reste relativement normal, — de même qu'un trouble général de la nutrition se localise daas un état morbide particulier, — il y a des délires limités à une catégorie de sujets en dehors desquels le malade perçoit, sent, raisonne et agit comme tout le monde. Ces cas rentrent dans le chapitre de la monomanie ou de la manie partielle. Quand la perte des facultés mentales est plus grande, quand il y a du délire et une incohérence générale, et que l'action morbide intéresse la totalité de l'organisation mentale sous une forme chronique, comme cela peut arriver lorsque la première attaque s'est produite sous l'influence d'une cause physique ou qu'elle a duré longtemps avec une constitution mentale faible, le cas rentre dans la catégorie de la manie chronique ou d'une variété de démence. Car la différence qui existe entre la manie chronique et la démence n'est qu'une différence dans le degré de la désorganisation mentale, et l'on observe perpétuellement des exemples où il est impossible d'indiquer nettement la ligne qui les sépare. D'un côté, la manie chronique a le caractère partiel ou limité de la monomanie; de l'autre, elle aboutit insensiblement à la démence.

Monomanie.

Les meilleurs exemples de folie idéationnelle partielle nous sont incontestablement fournis par ces cas de mélancolie où l'esprit a une illusion particulière d'une nature triste et ponr le reste est parfaitement raisonnable, — par ces cas, en somme, auxquels Esquirol donnait le nom de lypémanie., dans le but de les distinguer des cas de dérangement intellectuel partiel .

OÙ la passion déterminante de la folie est d'une nature exaltée ou expansive. C'est à ces derniers seuls, que je vais étudier maintenant, qu'on a l'habitude aujourd'hui de donner le nom de monomanie, et l'on décrit les faits de la première classe sous le nom de mélancolie chronique.

D'abord, on doit remarquer qu'Esquirol, qui le premier se servit du mot de monomanie, l'appliqua à trois catégories différentes de symptômes de dérangement mental incomplet : il désigna sous le nom de monomanie affective les symptômes que l'on rapporte en Angleterre à la folie morale ; il appela monomanie instinctive ou monomanie sans délire ceux que j'ai décrits dans le chapitre précédent sous le titre de folie impulsive ou instinctive; et enfin il distingue sous le nom de monomanie intellectuelle ceux que je vais étudier maintenant.

Bien que cette monomanie intellectuelle soit souvent secondaire à la manie aiguë, il n'en est pas ainsi dans tous les cas : parfois ce dérangement se développe primitivement et d'une manière progressive comme une exagération d'un défaut fondamental du caractère. Un individu vaniteux et ambitieux, par exemple, dont les prétentions dépassent les facultés ou chez qui le succès et la flatterie ont entretenu l'orgueil des facultés naturelles, peut arrivera se croire prophète, empereur, grand inventeur, ou prétendre posséder un autre caractère très distingué, et cela sans avoir jamais eu d'attaque de manie aiguë. Ceux qui savent bien l'histoire d'Edward Irving, si distingué comme prédicateur au début de sa carrière à Londres, ne peuvent manquer de voir que le dérangement mental qu'il présenta fmalement était l'expression morbide naturelle et inévitable de son caractère dans les circonstances spéciales où il était placé. Les enseignements de la vie de Swedenborg sont peut-être encore plus instructifs. Fils d'un père remarquable par l'assurance qu'il avait de sa propre valeur, Swedenborg lit preuve dès la première période de son activité intellectuelle d'une confiance en lui-môme absolue et sans bornes; il abordait sans la moindre hésitation les problèmes les plus difliciles de la spéculation scientifique, à propos du magnétisme, de la chimie, de l'astronomie, de l'anatomie ou de tout autre sujet,

et il les résolvait à sa satisfaction avec une confiance absolue; et la période de sa vie où il abandonna toute étude scientifique et mondaine pour se dévouer à l'office sacré, auquel il se croyait appelé par le Seigneur lui-même, « qui, dit-il, voulut bien se manifester gracieusement à moi, son serviteur indigne, dans une apparition que j'eus en 17Zi3, pour ouvrir en moi la vue du monde spirituel, et pour me permettre de converser avec les esprits et les anges, » coïncida évidemment avec un accès de manie aiguë. L'accès aigu laissa derrière lui une monomanie qui fut l'évolution' morbide de son caractère personnel; et depuis lors il s'occupa à communiquer avec les esprits des cieux et des enfers et à rapporter les révélations qu'il avait reçues, déclarant avec calme et sérieux qu'en lui Notre-Seigneur Jésus-Christ avait fait sa seconde apparition sur la terre pour instituer une nouvelle Eglise, décrite dans la Révélation sous le nom de la Nouvelle Jérusalem K

Il n'y a pas de grand asile d'aliénés où l'on ne trouve des malades qui s'imaginent être rois, princes, grands seigneurs, ou d'autres grands personnages, et qui, malgré cela, peuvent raisonner convenablement sur tout sujet en dehors de la sphère de leur délire et n'éveillant point le train iporbide de leurpensées, et qui se conduisent d'une manière correcte. Il peut être difficile, avec quelques-uns, de tirer de leur conversation la preuve d'un dérangement mental s'ils ont un motif de le cacher ; et ils peuvent parfois exercer sur eux-mêmes assez de contrôle pour y réussir pendant un certain temps. D'autres se croient en rapport direct avec Dieu ou avec les anges, et reçoivent dimessages qu'ils écrivent et remettent aux médecins, parlant toujours avec la même assurance tranquille ou ferme sur ces matières quand on y fait allusion, et ne donnant aucun indice d'insanité dans la conversation ordinaire sur tout autre sujet. Toutes ces personnes cependant sont facilement irritées

1. Pour une exposition plus complète du caractère de sou déraufieuieul mental, je puis renvoyer le lecteur à mon essai sur S>Yedenl)org, dans iiody aud Miiid. 2' éd. Il a provoqué de la part de quelques-uns de ses disciples des critiques violentes cl des lettres irritées. Je suis lïlché d'avoir blessé leurs seiitimeuls; mais, tant que l'on n'aura pas prouvé la fausseté de sou propre Jo!<r;irt/, je ne puis que maintenir mon opinion.

par la contradiction ou par les arguments qu'on oppose à leurs prétentions; leur l'ace se congestionne, leurs yeux brillent; elles se passionnent vivement, et parfois leur langage devient momentanément incohérent ; et il peut s'écouler longtemps avant qu'ils oublient l'offense qui a été faite à leur dignité.

Je connais un monsieur, pensionnaire d'un asile, qui se croit Jésus-Christ; il fréquente peu les autres malades ; il parle rarement, excepté quand on lui adresse la parole, et il répond alors avec intelligence et une grande courtoisie ; il se promène dans une partie retirée des cours avec une dignité calme qui attire l'attention ; il s'habille avec un soin scrupuleux, et il porte une longue barbe blanche; et jamais il ne manifeste une idée folle sans qu'elle soit provoquée par une question précise. Sa femme, désirant le faire sortir de l'asile, le fit un jour examiner par deux médecins éminents qui, après une longue conversation, ne purent trouver de signe de folie chez lui et demandèrent son élargissement. Les autorités ne l'accordèrent point : d'abord parce qu'il avait été envoyé pour la première fois dans un asile pour avoir violemment frappé avec une hache sur la tête d'un cheval de cab, et qu'il avait commis cet acte dans le but de provoquer un procès et d'attirer l'attention du monde sur sa mission; et secondement parce qu'il était certain que, malgré l'impossibilité où s'étaient trouvés les éminents médecins de découvrir son délire, il était encore aussi convaincu que jamais d'être Jésus-Christ. En fait, il n'a jamais abandonné sa croyance, que son esprit, maintenant devenu plus faible, exprime plus aisément qu'autrefois. De plus, il est clair maintenant, lorsque l'on fait un examen sérieux de son état mental, que son délire principal a amené un délire secondaire de la pensée '.

1. Le D' Hood, ancicnnemeut surintendant de « Betlileliem Ilospital », avait uo malade qui avait été envoyé daus uu asile pour avoir iniporluué la reine au Rottcu Row. Il était resté vingt ans renfermé, et durant les quinze dernières années il n'avait présenté aucun symptôme do son délire particulier, et durant les huit dernières aucun symplOime de folie. Après des efforts persévérants, le Hood obtint son élargissement. Cinq mois plus tard, il reçut une lettre do lord Pahnorston lui demandant s'il savait que cet homme fût en liberté, elliii envoyant trois ou quatre lettres adressées à la reine qu'il avait reçues du malade, lequel demandait la main de la princesse Alice. Il

Si l'on doinantlait au médecin le plus expérimenté de diic d'avance quels sont les cas de manie qui peuvent se terminer par la monomanie, je doute qu'il pût jamais répondre d'une manière satisfaisante à la question. Il pourrait dire tout au plus qu'une personne ayant d'elle-même une estime modérée, d'un tempérament réglé, habituée à contrôler ses actions, et aurait la mauvaise fortune de devenir maniaque sous l'influence de quelque cause excitante puissante, ne serait pas atleinle de monomanie après le paroxysme aigu; et qu'au contraire celiu qui aurait le plus de chances de devenir monomaniaque serail celui dont une passion excessive de nature égoïste, comme l'orgueil, Tambition, l'envie, aurait altéré le caractère avant l'attaque, — chez lequel, en fait, la folie n'était pas quelque chose pour ainsi dire d'extrinsèque et d'accidentel, mais d'intrinsèque et d'essentiel. On remarquera dans quelques cas que le malade qui commence par avoir un délire triste et se croit la victime d'une persécution persistante et mystérieuse finira par s'imaginer qu'il est un grand personnage. Il ne peut comprendre que l'on fasse tant de signes mystérieux partout où il va, ou que l'on prenne tant de peine pour le blesser ou pour lui nuire s'il n'esi pas un individu d'une plus grande importance qu'on ne le prétend ; et il arrive peut-être à se croire d'origine royale ol j privé de ses droits de naissance par une conspiration extraordinaire. C'est une explication quasi logique du déhre primitif, c'en est pathologiquement l'évolution logique.

Je pense que l'on remarquera encore que les exemples les plus caractéristiques de monomanie se voient ordinairement chez les personnes qui ont im héritage vésanique, car c'est chez elles certainement que l'on voit un délire extravagant ou la conduite la plus étrange coexister tranquillement côte à côte avec un degré de raison qui, croirait-on, ne pourrail manquer de les corriger. L'individu représente dans sa constitution la folie de générations antérieures, et, lorsque la folie arrive, elle se produit comme une sorte d'évolution naturelle; son caractère est accentué : elle est indépendante, et oWo

était en réalité aussi fou que jamais, et il avait un délire de la même esiù-ce ((ue viugt ans auparavant.

n'exige point l'appui pas plus qu'elle n'admet la critique des autres fonctions mentales , qui de leur côté ne sont guère troublées par elle. Rien d'étonnant alors qu'elle ne semble pas étrange à la raison dont les potentialités « ont pondu dans le même nid » qu'elle, dans les générations précédentes ! A propos de ces excentricités de pensées et de conduite qui font dire tout d'abord de l'individu qu'il doit être fou, on entend parfois soutenir qu'elles n'indiquent pas la folie chez lui, qu'on ne doit pas y attacher d'importance, parce qu'il est d'une famille habituée à penser et à faire des choses étranges ; et il est vrai que ces excentricités de pensées et de conduite, qui seraient un signe de mauvais augure chez une personne qui n'a point hérité d'une prédisposition spéciale à la folie et présageraient une terminaison grave, peuvent durer chez lui jusqu'à la fin de ses jours sans troubler la lucidité de la raison à tous autres égards, malgré une incompatibilité apparente et sans causer d'autre dérangement mental. L'exemple le plus typique de monomanie n'est qu'une illustration extrême de ce caractère de la folie héréditaire. Enfin on notera que la monomanie peut se présenter chez quelques personnes faibles d'esprit dont l'intelligence,, sans être assez défectueuse pour en faire des imbéciles, est d'un ordre inférieur et a été peu cultivée; car on rencontre assez fréquemment une extrême vanité unie à une faible intelligence dans les asiles d'idiots et ailleurs.

La monomanie guérit rarement. Les raisons en sont claires : d'abord, quand elle est secondaire à la manie ou à la mélancolie, elle indique une nutrition morbide chronique qui est un degré plus avancé de dégénérescence de l'organisation délicate de l'esprit; en second lieu, quand elle est primitive, elle représente le développement morbide d'une qualité fondamentale du caractère, de sorte que pour la guérir il faudrait détruire les fondements du caractère. Néanmoins, la guérison s'obtient parfois sous l'influence d'une discipline systématique et ferme ou à la suite d'un grand choc ou d'un changement imprimé à l'organisme, qu'il s'agisse d'un choc émotif, tel que la nouvelle d'une maladie subite ou de la mort subite d'un parent ou d'im ami, ou d'un changement organique produit par quelque;

grave maladie aiguë intercurrente, qui, ayant failli être fatale à la vie, a restauré la raison; ou du changement corporel qui se produit naturellement chez les femmes à l'époque de la ménopause. J'ai vu la guérison arriver dans chacune de ces conditions. Je me rappelle en particulier le cas d'un gentleman qui pendant longtemps avait souffert d'illusions d'un caractère triste paraissant ne devoir jamais le quitter, mais qui guérit à la suite d'une pleurésie grave ayant nécessité l'opération de l'enipyème avec tubes de drainage. Quand la guérison n'arrive point, l'esprit peut s'affaiblir lentement et la maladie aboutie ainsi à la démence. Plus le sentiment exagéré du moi qui est à la base du délire et qui l'inspire s'atténue, plus le déhre, perdant l'inspiration qui donne une sorte d'unité et de cohérence à ses manifestations, devient une simple forme de mots, et plus le malade tombe dans une' démence incohérente. En tout cas, la guérison a plus de chances de s'obtenir, dans cette folie chronique, quand le délire a un caractère triste que lorsqu'il a un caractère expansif et joyeux; dans le premier cas, le dérangement de l'esprit a une origine plus extrinsèque; 1 organisme exprime sa souffrance, il est déprimé, etilsent, pour ainsi dire - le besoin d'une amélioration; tandis que dans le dernier cas la maladie a une origine plus intrinsèque, l'orgamsme est grandement satisfait de sa condition, il est exalté et n est sensible à rien de ce qui pourrait l'amender.

Le plus souvent, dans tous les cas de monomame. le dérangement de l'esprit est plus considérable qu'il ne paraît a la superficie, quelque limité que semble être le délire, et l'on peut, être sûr que l'emploi d'une épreuve suffisante le découvrira a un moment ou à un autre. Des hallucinations des sens, surtoul de l'ouïe, existent parfois sans qu'on les soupçonne. Les tacultés de l'esprit ne sont point indépendantes, mais elles travaillent dans une harmonie vitale, de sorte que, lorsqu une partie est en soulfrance, la totalilé soulTre plus ou moins ; quancl une illusion folle persiste en dépit de l'évidence de son ab dité, c'est une preuve que tout l'esprit est domine ou affaib et qu'ii ne peut exercer sur elle ce contrôle et cette innuence rective qui ne feraient point défaut s'il était sain et fort. b.

individu ayant vécu jusque-là dans les meilleurs termes avec sa femme, l'aimant et ayant en elle une pleine confiance, conçoit •l'idée folle, sans le moindre motif, qu'elle le déshonore par des rapports adultères avec d'autres hommes, l'existence d'un délire si étranger à toutes les habitudes de ses idées et de ses sentiments normaux indique un dérangement profond et général de l'esprit, malgré l'apparence d'une santé parfaite sur tout autre sujet, et il est impossible de prévoir l'influence que ce délire peut avoir sur ses idées et sa conduite. Le mot de Locke si souvent cité, qui donne le fou comme un individu qui raisonne correctement en partant de prémisses fausses, est une idée de cabinet et non une idée fondée sur l'expérience. Le mononianiaque est loin de déduire les conséquences logiques de- ses illusions et d'agir d'accord avec elles ; les conclusions qu'il déduit ne sont pas logiques, mais pathologiques. La même absence de raison qui se montre dans le délire se montre aussi dans des conclusions déraisonnables, dans des idées incohérentes et dans une conduite sans suite. S'il acceptait les prémisses de son déhre, et s'il raisonnait correctement, un entendement sain ne pourrait prédire ni ce qu'il pensera ni ce qu'il fera. Il est étrange, cependant, de voir combien longtemps un délire extravagant peut coexister avec une santé mentale apparente à tous autres égards chez une personne qui a hérité d'une prédisposition très nette à la folie, chez laquelle, en fait, il existe une tendance naturelle à un manque d'harmonie ou à une sorte de dislocation ou de discontinuité des fonctions mentales.

Quand le monomaniaque est observé par une personne compétente et qui a de fréquentes occasions de le voir, on trouvera ordinairement qu'il existe un aveuglement ou une perte de son affection naturelle et de ses sentiments sociaux, par suite de la concentration de son être dans son moi morbide, que son caractère et ses habitudes ont subi quelque changement, et qu'il fait preuve d'une grande excitabilité de l'esprit avec perte de tout contnMe sur lui-même dans des conditions qui antérieurement n'auraient provoqué aucune manifestation semblable. En général, son esprit est dans cet état de trouble du ton mental où des fantaisies, des impulsions et des sentiments inopinés

peinent surgir subitement avec une activité spasmodique. Ce qui est remarquable également, c'est que lorsqu'un malade de cette espèce est placé dans un asile, au lieu d'être surpris de sa position, au lieu d'être troublé par ce qu'il voit autour de lui comme on peut supposer qu'une personne saine le serait, il s'adapte à son nouvel entourage avec une remarquable tranquillité et comme s'il avait vécu là toute sa vie; de plus, il montre peu ou point d'intérêt à savoir pourquoi il est là, ou comment il en sortira, et il n'a qu'une appréciation imparfaite du dérangement mental des autres malades. Dans l'asile, où sa vie est réglée d'une manière tranquille et régulière, où son esprit ne reçoit aucun choc, il passe des jours et des semaines sans aucun accès d'excitation ; mais s'il est libre dans le monde, libre de suivre ses propres idées et exposé aux occasions d'excitation, il est sujet à des paroxysmes de déraison et même à des accès de frénésie dangereuse. Il est surprenant de voir quelle incohérence et quelle déraison extrême montrent des individus dont les manières et la conversation n'auraient jamais fait supposer quelque chose de semblable.

Durant la guerre franco-allemande, alors que Pans était assiégé le D' Foville a noté les efifets de la commotion sur quelques malades de son asile dont la foUe partielle est ordi^ nairement décrite sous, le nom de monomanie, et le résultat de ses recherches est opposé à la théorie d'une lésion partielle de l'entendement. Un des malades qui lisait régulièrement les journaux et qui "paraissait suivre avec intelligence les événements de la guerre déclarait néanmoins qu'il n'était pas assez fou pour croire à la réalité de leurs récits ou à la réalité des décharo-es d'artillerie qu'il entendait continuellement. Il affirmait que tout ce bruit était fait par quelques drôles qui faisaient semblant de tirer le canon pour s'amuser, mais dont le but réel était de le faire mourir de faim en réduisant de plus en plus sa ration d'aliments. Un exemple plus remarquable encore elail celui d'un capitaine de la garde impériale qui avait été admis a Charenton quelques semaines seulement avant 1^ début de a guerre, comme atteint du délire des persécutions, ^^l^n donnes sa profession, le fait qu'il avait plusieurs parents dans I aimte,

>a parfaite liicidilc d'esprit sur beaucoup de sujets, on aurait |ui croire qu'il eût suivi les péripéties de la guerre avec intérêt, il n'en fut rien : les défaites et les sièges, la chute de l'Empire, l 'investissement de Paris et les luttes qui le précédèrent et dont il avait vu divers épisodes, le bombardement des forts, qu'il ontendait continuellement, la capitulation de Paris avec toutes ses déplorables conséquences, tout provoquait son incrédulité absolue. Il ne voulut pas croire un mot de ce qu'on lui disait, hien qu'on employât tous les moyens de le convaincre; mais il déclarait que tout le bruit fait par la canonnade était l'œuvre de «'crtains officiers de son régiment — ses persécuteurs — qui s'unissaient pour le tourmenter, et que les autorités de l'asile laisaient cause commune avec eux en ne lui permettant pas d'envoyer de lettres à ses parents et en s'opposant à leur réponse. Il lut une fois cinq à six journaux tous du même jour et j acontant les mêmes faits; il les lut avec incrédulité, prétendant que c'étaient de faux journaux imprimés pour lui seul par ses persécuteurs, qui étaient décidés à ne point abandonner leur [•ersécution, à quelque prix que ce fût. Quand une personne est -ortie si complètement des relations saines qu'elle doit avoir avec son milieu, qu'elle accepte le délire extravagant du mononia- ([ue, les preuves les plus claires n'ont aucune influence sur elle, >i elles vont à l'encontre de son opinion ; son jugement sur loutes les questions qui la concernent est entièrement désorganisé et détruit : il est engouffré par le moi morbide.

L'individu aliéné qui se croit Jésus-Christ est ordinairement, lorsqu'il est enfermé dans un asile, courtois, de manières dignes, i (, montre par son attitude, sa démarche et son langage une l'valtation et une confiance sereine et exaltée en lui-même; mais j1 peut être dangereux s'il est laissé en liberté. Par une logique pathologique, il arrive à quelque autre grande illusion : qu'il doit faire connaître et attester sa divinité, ou attirer l'attention ifune génération incrédule par une grande action, et dans ces Londilions il peut sacrifier sa propre vie ou la vie des autres dans le but de donner une preuve de sa mission divine ou de I acheter l'humanité par le baptême du sang; il peut encore accomplir d'autres actions désespérées d'après des motifs égale-

Maudslioy. 9Q

ment insensés. Il est toujours sous le coup d'une exallalioit insensée, et Ton ne peut jamais être certain qu'elle ne se traduira pas par des actes également insensés. j Il est aisé de comprendre, d'après les considérations précé- ' dentés, qu'une monomanie fixe qui n'aboulit pas à la guérisoii amènera probablement un affaiblissement progressif de l'esprit; de même qu'un cancer ou toute autre tumeur qui s'est fixée dans un des tissus de l'organisme, elle se nourrit aux dépens etl au détriment des éléments sains qui s'affaiblissent et dégénèrent; et le résultat est un état de désorganisation et de déchéance mentale que l'on peut classer dans la manie chroni- que ou dans la démence, suivant le degré de dégénérescence.

Démence.

La plupart des pensionnaires à demeure des asiles sont desindividus qui, à la suite d'un désordre mental plus ou moinsaigu, sont tombés dans un état de faiblesse et d'incohérence: mentales permanentes. Ce serait un travail sans fin et stérile ' que de décrire en détail les différentes variétés de dégénères- • cence qui peuvent s'observer. Il serait aussi ennuyeux que si i l'on voulait décrire le caractère exact des ruines de chaque ■ maison d'une ville qui aurait été détruite par un tremblement i de terre : ici une grande partie de la maison peut être restée debout, là il ne reste qu'un mur ou deux, et d'autres ruines sont ' si grandes qu'il reste à peine pierre sur pierre. Il en est de même > pour les ruines de l'esprit que l'on observe dans la folie de longue • durée : une personne parle pendant un certain temps et sur la i plupart des sujets avec calme et raison jusqu'à ce que parl'épui-sement de son attention affaiblie, ou par suite du retour de ses idées morbides, elle tombe dans les radotages incohérents et i insensés; la conversation d'une autre est habituellement incohé- • rente ; mais pour un moment, à de certaines occasions, cette personne peut fixer son attention et répondre raisonnablement i à des questions simples faites directement. L'intelligence d'une troisième a entièrement sombré, et elle peut à peine du-e un : mot sensé. Entre ce que l'on décrit sous le nom de manie chro--

nique et la clémence, il est évident que la distinction n'est que théorique.

On peut faire trois catégories principales de ces cas de désorganisation mentale. La première comprendra ceux qui, repré- • sentant la démence terminale de la monomanie, ne trahissent qu'un petit nomhre d'illusions qui toutefois s'expriment maintenant d'une manière automatique; car le sentiment égoïste qui les inspirait auparavant est éteint, et ils n'ont plus comme autrefois la même énergie, la même consistance et la même assurance. Ces malades expriment les illusions les plus extravagantes comme s'ils énonçaient les lieux communs les plus triviaux, et c'est à peine s'ils sentent la contradiction. Les voies de l'association mentale sont obstruées ou détruites, de sorte que les illusions sont séparées de toute influence active et systématique sur les fonctions mentales telles qu'elles restent; aussi l'incohérence est extrême. Les sentiments sociaux ou domestiques sont presque entièrement éteints; les malades ne demandent point de nouvelles et n'ont aucun souci de leurs parents, et ils ne prennent aucun intérêt réel ni au passé ni au présent. Comment pourrait-il y avoir un passé quand le registre organique est désorganisé? comment pourrait-il y avoir un présent quand la mémoire du passé n'est point là pour lui donner un intérêt ou une signification? Leurs actes trahissent une imbécillité correspondante. Quelques-uns d'entre eux peuvent se Mvrer à un travail mécanique utile sous une surveillance convenable; mais l'industrie des autres se borne à des bouffonneries étranges, à des gestes monotones, ils se promènent sur un chemin spécial et jusqu'à une certaine distance, ils rampent ou se tiennent dans un coin, ou bien ils ramassent des pierres, des morceaux de papier, etc. Quelque-uns de ces mouvements uniformément répétés-, bien que d'un caractère étrange, sont probablement dictés par les restes d'un délire ou d'une^àllucination extraordinaire : un malade, par exemple, qui tous les jours lèche avec sa langue un certain plan du mur ou quelque autre objet, s'imagine goûter à quelque chose ayant une saveur délicieuse; un autre dont les singuliers mouvements des bras rendent perplexe un observateur est occupé à liler les rayons

4b2 PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

solaires; un troisième crie constamment pour répondre à des voix que seul il entend; un quatrième fait de violents mouvements des bras pour empêcher son sang de s'arrêter. D'autres mouvements étranges dont on ne peut rendre compte pourraient très probablement recevoir une explication semblable, si l'on avait pu surveiller révolution de la folie, ou suivre de près les étapes de la dissolution mentale. Pour d'autres, il est nécessaire de chercher l'explication plus loin encore, de retourner jusqu'aux expériences ancestrales que ces mouvements représentent peut-être. La santé physique est ordinairement bonne, et souvent elle éprouve une amélioration quand la furie de la manie ou de la mélancolie passe à la paix de la démence. Le ton de l'esprit qui parait déterminé en grande partie par les dispositions antérieures du malade peut être triste et chagrin, ou vif et joyeux, ou même tranquille.

Dans une seconde catégorie de cas, il existe une incohérence plus générale, une vraie faiblesse en fait, — sans l'expression d'aucun délire particulier, mais avec une grande activité extérieure. Leur radotage incohérent, leurs répétitions de certains mots sans aucun sens, à la façon d'un perroquet, peuvent montrer les ruines des illusions qui existaient dans la période maniaque chez ce malade. En fait, l'état de désorganisation mentale est si avancé que non seulement les voies de l'association sont détruites, mais que les centi-es des idées le s.ont également. Ils ne peuvent recevoir ni transformer en idées les impressions ■ faites sur leurs sens, et ils ont en grande partie perdu la mémoire ; et dans les cas extrêmes ils ne sont même pas capables • d'avoir un délire spécial et une passion précise. Entièrement i indifférents à ce qui se passe autour d'eux, ayant une placidité ■ que la philosophie ne peut atteindre, c'est d'eux et non de • l'homme juste et content de lui-même que l'on pourrait dire:

Si fractus illabatur orbis Impàvidum ferient ruinœ.

L'extinction de tout sentiment émotionnel élevé est souvent i accompagnée d'une obtusion des sens rendant le malade singu- • lièrement insensible à la douleur, ou .à une blessure aussi i

lii-ave qu'une fracture de la jambe ou du bras. Parfois les sensations sont perverties, comme le montrent les tendances qu'ont ros malades h avaler des pierres, des grenouilles vivantes, des \ers, etc. Ces appétits pervertis apparaissent ou sont plus inarqués à certains moments, et ils disparaissent ou diminuent à d'autres. Des paroxysmes d'excitation se montrent de temps en temps et il y a des accès de passion incohérente et de furie nu même de violences homicides, désespérées, sans aucune cause apparente, venant des circonstances extérieures, qui ait pu les provoquer. Une personne démente que j'ai soignée et qui était entièrement incohérente avait l'habitude de se promener l'a se parlant tout bas à elle-même, sans que l'on fût capable de comprendre ce qu'elle marmottait ou d'en obtenir une réponse intelligente; de temps en temps, sans le moindre avertissement, sans que rien eût pu provoquer son angoisse, elle se précipitait sur quelqu'un, le frappait violemment et faisait des efforts désespérés pour l'étrangler. Ces accès étaient si subits et si dantrereux qu'on n'aurait pu laisser un gardien, connaissant ses tendances, dormir dans la même chambre qu'elle. Un autre exemple : Une femme entièrement démente, lourde, d'aspect sauvage, qui ne faisait que de rire niaisement quand on lui parlait,, et qui semblait ne rien comprendre de ce qu'on lui (lisait, se mettait de temps en temps, sans raison apparente, à trier et à hurler d'une manière furieuse , et à frapper du |)ied avec violence, tout son corps étant agité d'une manière eonvulsive. Son accès finissait soit par une agression violente ( ontre quelqu'un, faite avec la rapidité d'une avalanche, ou bien elle se jetait par terre en criant et en frappant du pied pendant quelques minutes; elle murmurait ensuite, avec une expression maniaque : « Je vous demande pardon !» — « je suis très affligée. »

Quelques-uns des homicides qui sont commis dans les asiles ont pour auteur les malades déments de cette catégorie : l'un qui a travaillé près d'un autre pendant des mois sans avoir jamais montré la moindre mauvaise volonté, lui brise subitement le crcâne un jour avec une bêche ou un marteau;, et il est très probable qu'il sera impossible d'obtenir du meurtrier l'explica-

4b4 PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

tien de son action. L'explication probable, c'est qu'un dérangement physique a occasionné nn trouble douloureux du ton affectif et qu'une idée de nature soupçonneuse, se mettant en activité dans cette atmosphère ou ce milieu de sentiments sombres et n'étant point contrôlée par les autres idées dont elle est séparée par la désorganisation des voies de l'association, acquiert les caractères d'un délire et une énergie convulsive. La tendance du ton triste de l'esprit est de s'exprimer extérieurement, et l'idée qui surgit a déterminé la direction de sa décharge, et elle s'est déchargée dans un acte de violence.

Le ton mental prédominant de ces déments est différent dans les différents cas : quelques-uns sont gais, heureux, bavardent et rient continuellement; d'autres sont tristes et ont toute l'apparence du chagrin, tandis que d'autres sont malicieux, méchants, destructeurs, capables de faire le mal sans motif avec une ruse et une persistance de singe.

La santé physique est habituellement bonne et les fonctions organiques s'accomplissent bien. Il y en a qui deviennent gras et qui restent dans cet état jusqu'à ce que vienne un des accès d'excitation et d'agitation auxquels ils sont périodiquement sujets. La physionomie est incertaine et sans expression, surtout quand on parle au malade, ou bien elle se borne à exprimer grossièrement l'état prédominant de l'esprit; elle est souvent vieillie.

Enfin il y a une catégorie de déments chez lesquels presque toute trace de l'esprit a disparu : on doit les nourrir, les remuer, les habiller et en avoir soin chaque jour; ils ont peu ou point de sensibilité; ils se bornent à grogner, à gémir, à se plaindre et à crier; et les seuls mouvements qu'ils fassent spontanément consistent à frotter leur tète, leurs mains ou les autres parties de leurs corps ou à répéter d'autres mouvements monotones et sans signification. Ils représentent le degré le plus avancé de la démence, — le dernier terme de la dégradation mentale auquel il soit possible à un homme d'arriver. Leur vie n'est rien qu'une existence végétative; la dissolution de Tesprit a précédé la dissolution du corps; et, s'ils ne sont point enlevés par la pneumonie, la tuberculose ou quelque autre lieu-

reuse maladie physique, comme cela arrive quelquefois, ils meurent d'un'épanchement séreux ou hémorrliagique du cerveau, ou d'une atrophie de cet organe, ou des suites d'un accident auxquelles ils sont très exposés en conséquence de leur état apathique. C'est une foi robuste que celle qui donne la certitude d'une résurrection à la vie éternelle de cet esprit que l'on voit naître avec le premier fonctionnement des sens , grandir à mesure que le corps se développe, mûrir quand il atteint sa maturité, dévier avec ses déviations héréditaires, tomber malade dans ses maladies, déchoir et expirer en même temps que lui !

Avant de quitter ce sujet, il est bon de remarquer que la démence n'est pas toujours chronique, secondaire et incurable, mais qu'elle est parfois aiguë, primitive et curable. La démence aiguë^ quand on l'observe, est ordinairement l'etTet de quelque choc grave, physique ou mental. On l'a observée à la suite d'une sérieuse tentative de strangulation. On la voit à un degré plus ou moins avancé à la suite d'une attaque ou d'une série d'attaques d'épilepsie, et parfois elle est extrême. Par exemple, dans un cas que j'ai observé, — celui d'une personne délicate qui avait des attaques de temps en temps, — ces attaques, qu'on appelait une légère « faiblesse » et qui n'étaient probablement qu'un vertige épileptique, étaient suivies d'une confusion mentale, d'une complète incohérence, et la malade était incapable de reconnaître qui que ce soit ou quoi que ce fût, — un état, en fait, de démence extrême, qui durait quelques jours. Après un accès de manie aiguë grave, de même qu'après le délire de la fièvre dans quelques cas, il peut rester un état de confusion et de faiblesse mentales qui est véritablement une démence teuiporaire dont on guérit graduellement. La démence aiguë est parfois causée également par un choc moral. Une jeune dame aux yeux bleus, délicate et fragile, fut contiée âmes soins

I après une maladie d'une semaine. Elle avait à peine pris quelque nourriture, et elle était très épuisée. Les yeux, vagues et errants, étaient privés de toute perception intelligente, et sa contenance était sans expression. Elle ne pouvait rester en ■ repos, et tout son corps était agité d'un mouvement continuel.

particulièrement la tête, et elle gémissait d'une façon lente et monotone. Elle ne parlait point, et il était impossible de fixer son attention, ni d'en obtenir une réponse intelligente. Elle ne prenait de nourriture que lorsqu'on mettait les aliments dans sa bouche, et elle était inattentive aux besoins de la nature. Ait bout de trois mois, elle guérit après un traitement approprié. Elle avait eu de grands désappointements dans ses alleclions; la menstruation s'était arrêtée, et la démence aiguë avait suivi. Dans un autre cas, un jeune homme âgé de dix-neuf ans, d'un aspect pâle et délicat, aux yeux gris saillants, qui avait été employé à des travaux pénibles dans un bureau et dont la vie, au dehors, n'avait point été satisfaisante pour ses amis, fut subitement pris d'un accès d'incohérence quasi-hystérique. Son esprit était dans un état de confusion absolue; il ne donnait aucun signe d'intelhgence, et il ne paraissait rien comprendre de ce qu'on lui disait; par moments, cet état était interrompu par des périodes d'excitation confuse. Il ne prenait aucune nourriture, sinon lorsqu'il y était forcé, et il était inattentif aux besoins de la nature. Il guérit au bout d'un mois.

Feu le Skae a décrit sous le nom de folie sexuelle une forme de démence aiguë qui, suivant lui, s'observe dans les deux sexes, mais plus souvent chez les femmes, et il croit qu'elle est produite par les effets physiques et moraux des excès sexuels sur le système nerveux. Il y a des raisons de croire que les habitudes de masturbation excessive ont été la cause de celW forme de dérangement mental chez des individus d'une constitution faible et d'un tempérament très nerveux.

Les exemples que J'ai donnés serviront à montrer les traits généraux de la démence aiguë et à indiquer le caractère favorable du pronostic. Les fonctions mentales sont abolies pour un moment en raison d'un choc grave éprouvé par les centres nerveux, et leur absence se traduit chez le malade par une conlenance sans expression, par son altitude passive ou par des mouvements sans signification, parfois par une excitation confuse et sans but, par l'impossibilité où il est de comprendre ce qu'on lui dit ou de dire quelque chose de compréhensible et par la perte de la sensibilité générale. Si la guérison ne s'obtient pas

rapidement, comme cela a lieu dans la plupart des cas, il y a (lu danger que la maladie ne se transforme en démence chronique et incurable

i. En meutionnant à la page 339 l'espèce de folie que l'on a décrite sous le nom d'agoraphobie, j'aurais pu renvoyer à Irois cas qui sont décrits dans les Archiv. f. Psychiatrie u. Nervenkrankheilen, Band VIL, 2 Heft, et aux Annales mcdico-psijchologiqiies, novembre 1876, p. 403. Un des malades dit de luimême : « Dès ma première jeunesse, — en ma seizième année, — je pouvais à peine traverser seul une grande place vide, ou même une large place daas une église ou dans une salle de concert, sans souffrir d'un sentiment d'angoisse écrasant. » Pour traverser un square, il devait longer les maisons. S'il avait un compagnon et s'il était engagé dans une conversation, il n'éprouvait aucune difficulté. S'il essayait de traverser quand il était seul, il devait fixer ses yeux sur une voilure, une charrette ou sur une personne dans le milieu du square, comme si c'était un but à atteindre; et de cette façon il passait d'un objet à l'autre. Il avait vainement essayé de surmonter ses craintes. Il n'avait point de véritable vertige, mais une angoisse indescriptible. J'ai vu récemment un cas semblable chez un gentleman nerveux qui ne pouvait traverser un square, mais qui, à moins d'être accompagné, était forcé de longer les maisons.

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