CHAPITRE IX
Lorsque, dans la pratique médicale, on se trouve en présence d'un cas d'aliénation mentale, c'est-à-dire lorsque l'on a à chercher comment un cas particulier a été produit, quelle marche il suivra, quelle sera sa terminaison, à quelle variété de traitement il doit être soumis, il ne s'agit pas tant de savoir si les symptômes sont la manie ou la mélancolie que de connaître la diathèse constitutionnelle ou les symptômes physiques qui dominent ou accompagnent ce cas particulier. Il est certain qu'en général nous tirons plus de profit de l'observation exacte et de l'appréciation de ces troubles physiques que des symptômes mentaux isolés. Il importe peu, par exemple, qu'un désordre mental soit maniaque ou mélancolique; il importe, au contraire, de reconnaître une disposition goutteuse, une infection syphilitique, un commencement de paralysie, une cause puerpérale, etc. Il est bon, par suite, d'énumérer et de décrire les principales variétés cliniques des désordres mentaux. C'est au Skae que revient le mérite d'avoir insisté sur cette classification clinique des maladies mentales et d'avoir été le premier à esquisser, quoique d'une manière vague, les grandes lignes de nombreux groupes.
Paralysie générale des aliénés.
C'est SOUS ce litre, qui en résume les principaux caractères, (lue Bayle décrivit, il y a déjà longtemps, un groupe de cas qui
consliluent incontestablement l'exemple le plus précis et le plus satisfaisant d'une variété clinique de maladie mentale. Pour cette raison je commence par eux. Ils représentent une forme de maladie caractérisée par une diminution progressive de la puissance mentale et par une paralysie qui s'établit sourdement, augmente graduellement et envahit progressivement tout le système musculaire. La simultanéité d'apparition et de développement des désordres moteurs et mentaux n'est pas un fait accidentel, mais constant. Le malade perd à la fois le pouvoir de former des idées et d'exécuter des mouvements, et ces troubles vont graduellement en s'accentuant jusqu'à la mort. Dans la grande majorité des cas, le malade a des illusions de puissance, de richesse, de grandeur; mais, comme ces illusions ne sont pas constantes, il est impossible de les faire rentrer comme un élément nécessaire dans la définition de la maladie. En fait, toutes les variétés de symptômes mentaux — la mélancolie, la manie, la monomanie, la démence — peuvent se rencontrer dans les différents cas de paralysie générale. Mais ce que l'on observe toujours, qu'il y ait de la mélancolie ou de la manie, c'est une faiblesse marquée de l'entendement et de la mémoire, qui n'existe pas dans les cas ordinaires de mélancolie ou de manie.
^ La paralysie générale tire un triste intérêt de ce fait qu'elle s'attaque à ceux qui semblent être dans le printemps de la vie et dans toute la vigueur de leur énergie, et qu'elle choisit la plupart de ses victimes dans les meilleures classes de la société. La prédisposition héréditaire s'observe moins souvent que dans les autres formes de maladies mentales, et l'on sait mal quelle est sa cause la plus fréquente. Je maintiens que les excès sexuels ont cette triste prééminence, mais je ne mets pas en doute la coopération d'un tempérament spécial, qui est souvent d'une nature joyeuse et expansive. Ceux qui rejettent cette opinion prétendent que l'excitation sexuelle que l'on observe est en réalité un effet delà maladie, qui compterait parmi ses victimes plus de personnes mariées respectables que de célibataires à mœurs irrégulières. L'objection n'a pas la valeur qu'elle paraît avoir à première vue. Sans doute, il existe une augmentation
de l'excitation sexuelle au début de la maladie, — j'en liens compte; — mais il n'y a plus alors une puissance sexuelle correspondante, et rapidement l'excitation aboutit à une impuissance absolue. Ce n'est pas à cette excitation temporaire que je fais allusion, mais bien à ces excès sexuels prolongés qui ont précédé les premiers symptômes de la maladie et ont, par degrés, miné la vitalité du système nerveux. Il faut avoir bien peu d'expérience ou de connaissances pour ne pas savoir que ces excès répétés sont aussi communs chez les personnes mariées, qui ont constamment sous la main la provocation et l'occasion, que chez les célibataires, qui ont souvent à chercher ou môme à créer les occasions. Il y a beaucoup de personnes mariées, de plus, qui sont assez innocentes pour croire qu'il ne peut y avoir d'excès sexuels quand l'Eglise a consacré leur union, et qui s'habituent à de grands excès sans se douter du mal qu'elles se font.
On peut affirmer que la paralysie générale est une maladie de l'âge adulte et qu'elle est rare avant trente ans ou après soixante ans. Deux fois je l'ai observée chez des individus de plus de soixante ans : un monsieur s'était marié tard après avoir fait une grande fortune dans les affaires, avec une femme beaucoup plus jeune que lui et qu'il était évidemment difficile de satisfaire; l'autre avait fait sa fortune en y consacrant toutes ses forces et en menant une vie presque misérable, et à la fin de sa vie il s'était donné à la politique et avait pris une maitresse.
Il est remarquable que la paralysie générale atteigne très rarement les femmes et presque jamais celles des classes supérieures : cela tient peut-être à ce que les femmes ne sont pns assujetties aux mêmes fatigues mentales que les hommes, à ce qu'elles ne s'adonnent pas tant aux excès alcooliques sous la forme aiguë ou sous cette forme plus dangereuse de petites doses journalières de vin ou de spiritueux à laquelle s'habituent quelques hommes d'aflaires actifs, en vue d'aiguillonner leurs forces surmenées; ou enfin à ce qu'elles n'ont pas lani d'inclination que les hommes aux excès sexuels, dont, du reste, elles souflrent moins. Il est encore remarquable que la ma-
ladie soit plus rare dans quelques provinces. Ainsi on prétend qu'elle se rencontre peu fréquemment dans certaines parties <le l'Irlande et qu'elle est ignorée dans le Bighlands de l'Ecosse, où naturellement ne manquent ni les femmes ni le whisky. Je doute cependant que les individus qui passent la plus grande partie du jour en plein air, occupés à des travaux corporels, aient autant le désir ou l'habitude des excès sexuels ou alcooliques, ou qu'ils en souffrent autant que ceux qui demeurent dans les villes et qui ont de plus, pour épuiser leur énergie, l'anxiété et les fatigues mentales.
Des auteurs accusent la syphilis, d'autres l'intempérance, d'être la cause la plus fréquente de la maladie.
On a discuté pour savoir si les symptômes mentaux précédaient les symptômes paralytiques, si la folie était essentiellement primitive ou si la paralysie était l'affection primitive et principale, les troubles mentaux n'étant que secondaires. Controverse stérile : l'observation montre que dans certains cas les symptômes mentaux s'observent avant toute trace de paralysie et que dans d'autres les troubles de l'esprit et de la motilité apparaissent simultanément. Ailleurs, mais rarement, ce sont les phénomènes paralytiques qui se montrent les premiers, et l'on a rapporté des exemples où la maladie commençait incontestablement par la moelle épinière, pour s'étendre ensuite au cerveau. Dans ces cas, on remarquera que la démarche est celle qm caractérise ce qu'on appelle le tabès dorsalis : elle est incertame, saccadée; le pied est élevé et projeté en avant d'une manière brusque, ou bien en dehors, à droite ou à gauche, et il retombe sur le sol avec bruit. Il est certain, en somme, qu'il y a des cas qui débutent comme le tabès dorsalis et qui finissent comme la paralysie générale; mais cet ordre n'est pas habituel, car l'intelligence est habituellement normale jusqu'-i la fin dans le tabès. Il est également certain qu'il y a des cas de paralysie générale où les symptômes moteurs du début ne sont pas ceux du tabès dorsalis, mais le deviennent plus tard Le D^ Skae croyait que la paralysie était le fait essentiel de la maladie et qu'elle pouvait se terminer par la mort sans qu'il v eût peu ou point de trouble des fonctions mentales, et pour
appuyer ses vues, il a rapporté le cas d'un gentleman qui présenta pendant plusieurs années la paralysie spéciale à lu maladie, et pendant tout ce temps lut considéré comme un homme d'une grande intelligence. Finalement, il fut pris du délire des grandeurs porté à un haut degré, et il mourut avec tous les signes de la paralysie générale avec sa marche habituelle. Avant d'affirmer qu'il n'y a aucune trace de paralysie, aucune trace de trouble mental dans un cas particulier, il est bon d'observer le malade sous le coup d'une émotion ou après une nuit d'insomnie. Car les symptômes ne sont pas permanents, au début de la maladie, et par ce procédé on peut mettre en évidence de la trémulation ou de l'incertitude des muscles du langage, ou les signes d'une lésion intellectuelle qui ne s'observent point quand le malade est calme et recueilli.
Les symptômes moteurs se noient d'abord à la langue et aux lèvres, — organes qui ont à exécuter avec précision tant de mouvements délicats et complexes, surtout dans l'articulation des mots où entrent beaucoup de consonnes et où la coordination des mouvements les plus complexes est nécessaire ; quand le malade parle avec chaleur, il n'articule pas clairement; il y a une certaine pause, ou des sortes de faux pas dans son langage, comme s'il avait de la difficulté à émettre les syllabes ; dans quelques cas, le langage est plus lent, plus voulu, avec une accentuation forte sur les syllabes, comme s'il parlait avec importance. Quand il sort la langue de la bouche, ce qu'il ne peut faire qu'avec difficulté, celle-ci est animée d'un tremblement fibrillaire ou d'un tremblement en masse, mais elle n'est pas déviée. Il y a également de la trémulation dans les muscles de l'expression quand ils sont mis en jeu, surtout dans ceux des lèvres, qui tremblent comme lorsqu'une personne est sur le point de pleurer. Le ton de la voix est souvent altéré, bien que ce symptôme ne puisse être remarqué que des personnes qui ont connu le malade avant le début du mal ; il devient plus rude et perd ses diverses nuances d'expression. Ces symptômes sont plus sensibles quand il y a quelque excitation mentale. Un des premiers signes est souvent l'inégalité des pupilles, mais il n'a pas de valeur caractéristique, car on l'observe quelquefois dans
traiitres formes de folie, et il n'existe pas toujours dans la paralysie générale. Dans quelques cas, les pupilles sont ponctiformes. Parfois, au début de la maladie, on constate un strabisme transitoire et à une période ultérieure un léger ptosis de la paupière supérieure.
A mesure que la maladie fait des progrès, les muscles des membres et du tronc sont intéressés ; dans la marche, les pieds ne se soulèvent point facilement et ne reposent point sur le sol avec fermeté, et l'allure est incertaine et désordonnée ; le malade éprouve quelque difficulté à monter sur un siège; ii trébuche aisément sur un terrain inégal, et, si on lui demande de se retourner brusquement pendant qu'il marche en ligne droite il penche ou chancelle comme un homme ivre. Cependant il peut commuer d'être bon marcheur; il marche avec empressement comme si c'était son occupation, comme s'il se plaisait à le faire; il ne manque pas de forces musculaires, mais il a perdu le pouvoir de se servir de ses muscles, il ignore ses défaillances et habituellement se considère comme admirablement bien por tant et fort. Cette coordination précise du mouvement qui est requise pour écrire, coudre, jouer d'un instrument musical est afifaibhe, smon entièrement perdue. Au début de la maladie il est parfois difficile, pour quelqu'un qui ne connaissait pas' le malade antérieurement, de découvrir quelque chose de spécial dans sa marche; mais, quand on n'observe aucun symptôme de paralysie, on peut encore noter quelque chose de raide d'orgueilleux, de brusque dans ses mouvements ; les pas sont plus courts et plus rapides, et le pied retombe sur le ! a" p e vivacité Tantôt c'est un groupe de muscles qui est atte tantôt c'est un autre; et l'on note quelquefois que l'articuS des mots est déjà altérée quand les membres inférieu e bras sont a peine touchés, tandis qu'il peut n'v nvnn. trouble de Farticulation des mots aloi^ qu'Util . r;^;;;: res marquée des jambes. De même que les symptômes mit' ux les symptômes moteurs peuvent disparaître entièremei un certain temps. ^'^»itni poui
A mesure que la maladie se rapproche de sa fin l'artio,, lalion devient moins distincte, la marche de plus en pi;;':
chancelante; les genoux faiblissent; le malade fait des chutes fréquentes, et finalement il devient absolument incapable de se lever. La contractilité des muscles, sous l'influence des exci- * tations électriques, est conservée. Enfin les principaux mouvements automatiques ou réflexes font défaut; les pupilles se dilatent, mais inégalement; les sphincters se relâchent, et le malade qui a une tendance à avaler sa nourriture sans l'avoir soumise à une mastication convenable, peut être étouflé par un bol alimentaire qui s'arrête dans le pharynx paralysé et obstrue l'ouverture du larynx, dans lequel il peut pénétrer. Il y a parfois des contractures passagères d'un bras ou d'une jambe, et, dans les dernières périodes de la maladie, il n'est pas rare d'observer un mâchonnement persistant.
Au début la sensibilité cutanée est émoussée, et vers la fin elle est quelquefois complètement perdue. Les malades peuvent supporter les plus graves blessures sans proférer aucune plainte ; ils se promènent même avec une côte brisée sans exprimer aucun signe de douleur. Une perversion locale delà sensibilité ou une perte subite des sensations peuvent être le point de départ d'un délire extravagant : par exemple, le malade peut se figurer avoir perdu la moitié de la face ou de la poitrine. Dans quelques cas, des attaques transitoires d'hyperesthésie font pousser au patient des cris agoniques; et, même avant le début de la maladie, le malade peut avoir souffert de douleurs névralgiques, par exemple de céphalées intenses, ou de névralgie faciale, ou de douleurs dans les autres parties du corps, tous présages du mal futur. Le sens musculaire est particulièrement affecté, exalté d'abord jusqu'à donner l'illusion d'une grande force corporelle, mais plus tard altéré à ce point que le malade, ayant perdu tout pouvoir d'exécuter les mouvements les plus délicats et les plus complexes, est tout à fait inconscient de son impuissance et ne se juge pas moins adroit que lorsqu'il était dans un meilleur état. L'excitabilité réftexe diminue à la fois dans les nerfs crâniens et spinaux, à mesure que la maladie progresse; mais au début elle n'est pas altérée, et elle peut même paraître augmentée dans la moelle épinière, restée saine, tandis que le cerveau est notablement affecté. Les sens spéciaux ne
sont pas ordinairement atteints, si ce n'est quanti la terminaison approche, et alors le goût et l'odorat sont diminués ou perdus, et la vue faiblit. Quelquefois cependant le goût et Todorat sont aiFectés beaucoup plus tôt. Les perversions ou la perle de la sensibilité organique peuvent être l'origine d'illusions qui font croire au malade qu'il n'a plus d'intestins ou que ceux-ci sont obstrués.
Au début de la maladie , les désirs sexuels sont souvent augmentés, et le malade fait des excès vénériens; mais il n'existe point une puissance sexuelle correspondante, et celle qui existe s'évanouit rapidement.
La nutrition est différemment affectée aux diverses périodes de la maladie. Au début, les malades perdent souvent de leur poids et s'amaigrissent; plus tard, et surtout quand ils en arrivent à la période de démence placide, ils deviennent gros et mollasses, et les ulcères et les blessures se comportent merveilleusement bien. Encore plus tard, quand leur énergie nerveuse s'est évanouie, les eschares se produisent avec facilité, et après la mort les tissus sont ramollis et flasques, tandis que les os et surtout les côtes sont assez friables pour se laisser briser facilement.
Les désordres mentaux qui accompagnent ces désordres corporels consistent en un sentiment extraordinaire de grandeur, de bien-être, avec des illusions correspondantes. Mais là aussi, comme dans beaucoup de cas de folie, une période de dépression précède souvent le développement de l'excitation, période courte et transitoire dans certains cas, mais d'une durée de quelques semaines dans d'autres. C'est un état dans lequel le malade, conscient de l'imminence d'un trouble mental, se plaint d'une diminution de la mémoire, d'un alTaiblissement de la pensée, d'une incapacité au travail, et quelquefois d'une difficulté à prononcer ses mots ; il est déprimé et craintif, il va même jusqu'à exprimer ses craintes de devenir fou. A ce momenl-là, il consent à consulter un médecin. Mais, au bout d'un certain temps, il se produit un changement remarquable dans ses sentiments et ses idées : des prol'ondein-s de la mélancolie il s'élève à un degré extravagant d'orgueil; il est dans un état
MaUDSLEY. Ort
de joie exubérante, il vit de pair à conipagaon avec toute personne, il est plein de projets pour lui-même et dans l'intérêt de l'humanité; il dissipe avec insouciance l'argent dont il semble ne plus connaître la valeur; il achète des tableaux qu'il prétend de Michel-Ange ou de Raphaël, des bijoux ou d'autres objets dont il n'a pas besoin et qu'il ne peut ensuite payer; il se livre à des excès sexuels qui sont tout à fait en dehors de son caractère, et il se jette avec extravagance dans des spéculations commerciales absurdes, au moyen desquelles il est sûr de faire une fortune énorme. Si on l'engage à voir un médecin, il peut y consentir, dans l'excès de son bonheur ou de sa joie d'expliquer ses plans à n'importe qui; mais il rit à l'idée qu'il ait besoin du docteur, et il atOrme qu'il n'a jamais été plus fort ni dansune meilleure santé. Son aflaiblissement intellectuel est assez, grand pour l'empêcher de soupçonner les moyens transparents que l'on emploie pour le détourner de ses projets, et il est comparativement facile de l'aborder et de le diriger. Avec les maniaques ordinaires , qui présentent d'abord des symptômes quelque peu semblables, mais poussés à un moindre degré, il est nécessaire d'user de grandes précautions et d'une grande adresse, pour éviter d'éveiller leurs soupçons et leur colère. Au contraire, l'accès d'un paralytique général est habituellement facile. Le paralytique demande à peine au médecin qui il est et pourquoi il est venu, et n'importe quelle explication le satisfait aisément; il ne montre aucun soupçon ni aucun l'essentiment,. et il s'empresse de lui apprendre ses grands projets, et souvent de lui proposer de faire sa fortune, et il l'invite à revenir bientôt.
Quand le désordre mental augmente, il aboutit au délire le plus extravagant que l'on puisse concevoir de richesses, de puissance, de grandeur : le malade peut parler toutes les langues du monde ; il a une voix superbe, il peut chanter mieux que Mario et gagner 25 000 francs par nuit au théâtre ; il est aussi fort qu'Hercule, c'est un athlète accompli, et il peut faire des tours de force impossibles pour d'autres que lui ; il possède des richesses inépuisables, et il donne des chèques pour des millions à quiconque lui en demande; il est duc, prince: il est
même parfois le roi des rois, et il donne des duchés ou des honneurs plus grands avec une générosité prodigue; il va se marier avec une princesse ou une reine, ou bien il va posséder un harem avec les plus belles femmes du monde. Il n'y a pas de limites à l'extravagance absurde de son délire, qu'il poursuit tranquillement sans montrer le moindre sentiment, ou avec un sourire de complaisance ou avec un éclat de rire imbécile. Quand on l'envoie dans un asile, il est charmé de toute chose, son bien-être est complet, et il est décidé à acheter l'endroit et à en faire un grand palais; sa grande faiblesse mentale se traduit par la perte de toute mémoire, par un désaccord éclatant entre ses idées et sa conduite, ou même entre ses délires eux-mêmes et dans son insensibilité au ridicule; il est sur le point de se marier à une princesse, et il oublie qu'il a une femme, qu'il reconnaît néanmoins quand elle vient le voir; il donne des chèques pour des millions au moment même où il mendie un peu de tabac; il ne peut se rendre compte de la folie des autres malades, quelque palpable qu'elle soit, et il est insensible à la manière dont ils tournent en ridicule ses prétentions absurdes. A l'asile d'Edimbourg, il y avait dans le service du D"" Skae un paralytique général qui se croyait le roi des rois, qui avait tous les autres délires caractéristiques des grandeurs et qui était prodigue de millions. Avant son entrée à l'asile, il possédait à une caisse d'épargne 20 shellinog dont l'intérêt s'était élevé à 3 s. /[ d. Il distinguait toujours cette somme des sommes immenses qu'il croyait posséder dans les banques d Ecosse, et il n'aurait jamais voulu en perdre un penny. De plus, il calculait à 25 0/0 l'intérêt de ses richesses imaginaires, qu'il embrouillait complètement ; mais il calculait son avoir véritable à 5 0/0 et d'une manière correcte.
Des attaques d'excitation maniaque aiguë accompagnées de violences contre l'entourage se produisent souvent dans le cours de la maladie, et chacune d'elles est habituellement suivie d'une augmentation notable delà faiblesse mentale; et il n'est pas rare de voir des intervalles de dépression mélancolique et d'irritabilité interrompre de temps en temps le train ordinaire de l'exaltation. Quand la fin approche, la démence
est extrême; on note à peine un signe d'intelligence, et la lace est un masque sans expression, que parcourt parfois l'esquisse avortée d'un sourire, ou bien elle est fixée dans une grimace sardonique. Cependant, même dans les dernières périodes de la désorganisation mentale, quand le délire a disparu, les quelques mots que le malade murmure peuvent témoigner du naufrage de ses idées de grandeur, de voitures, de diamants, d<' millions.
Telle est la forme la plus habituelle de la paralysie générale, celle qui se présente à l'esprit à l'énoncé de ce mot ; mais il y a une grande variété de symptômes mentaux dans certains cas; par exemple, il y a une forme où le déclin de l'intelligence se fait rapidement dès le début sans délire bien marqué : c'est une stupidité graduellement croissante, dans laquelle la bonne humeur prédominante peut être interrompue de temps en temps par des périodes de dépression ou par des intervalles où le caractère est irritable et triste. Dans une autre variété, un délire extrêmement pénible et une dépression correspondante prédominent pendant tout le cours de la maladie : le malade affirme qu'il est aveugle et qu'il ne peut voir, qu'il est complètement sourd, que sa gorge est obstruée et qu'il ne peut avaler aucune nourriture, qu'il n'a pas d'estomac, qu'il n'a plus ses intestins, qu'il est mourant ou même mort. J'ai vu dans un fait la maladie commencer avec tous les symptômes caractéristiques de l'exaltation, de sorte que quiconque eût vu le paticnl n'eût pu douter de sa nature et au bout d'un certain temps prendre la forme mélancolique, le délire des grandeurs élanf remplacé par l'illusion mélancolique de ne pouvoir avaler, de n'avoir plus d'intérieur et par le refus de tout aliment. Le malade est resté dans cet état pendant plusieurs années, la maladie ne faisant aucun progrès. Si dans un cas particulier la maladie prend la forme expansive ou la forme dépressive, cela tient surtout probablement aux dilTérences de tempérament : une personne qui a confiance en elle-même, qui esl orgueilleuse, fière de ses facultés ou de ses richesses, qui a une tendance à faire des rêvasseries ambitieuses, qui croit qii«' toutes ses oies sont des cygnes, a une tendance à avoir la folie
expansive, tandis qu'une personne d'un lempéramenl opposé aura plus de tendance à devenir mélancolique. Le docteur Clouston croit avoir remarqué un rapport intime entre la paralysie générale avec dépression et la tuberculose, et il pense que la variété mélancolique s'observe surtout chez ceux qui sont en même temps phthisiques.
Le terme de la maladie est la mort, terminaison qui arrive habituellement au bout de deux ou trois ans. 11 est très douteux qu'il existe un seul exemple de guérison réelle, bien que de temps en temps on cite des faits de ce genre. J'ai lu dans un journal le récit triomphant de la soi-disant guérison complète d'un gentleman, qui cependant mourut peu après avec les symptômes habituels de la paralysie générale. Ce qui arrive dans ces cas, c'est que, lorsque le malade est placé sous l'influence d'un traitement convenable, qui supprime toutes les causes d'excitation, la marche de la maladie s'arrête, les symptômes disparaissent presque complètement, et on espère que c'est là la guérison. Mais il est rare qu'il s'agisse d'une guérison réelle, car au bout d'un certain temps les symptômes reviennent, et probablement très vite si l'on enlève au malade la direction médicale, et la maladie suit son cours ordinaire. Ces rémissions symptomatiques sont certainement si longues dans quelques cas que la durée de l'affection se prolonge bien au delà des deux ans classiques. Les cas avec mélancolie durent presque toujours plus longtemps que les cas avec exaltation, et la maladie a une marche plus lente et plus calme chez les femmes. Dans les périodes plus avancées, quand il est clair que la fin est prochaine, il se produit de temps en temps des attaques apoplectiformes ou épileptiformes avec perte de connaissance, et avec ou sans convulsions; ces attaques passent vite en laissant derrière elles des paralysies ou des convulsions unilatérales plus ou moins prononcées, qui elles-mêmes au bout de quelques jours disparaissent en grande partie ou entièrement; mais, après chaque attaque, la faiblesse générale de l'esprit et du corps se trouve augmentée. Elles sont souvent précédées par des symptômes de fluxion sanguine vers la tête et par une excitation mentale plus ou moins grande, et pendant
leur durée il y a une grande chaleur de la peau, et la température du corps peut s'élever de plusieurs degrés. La mort peut arriver dans une de ces attaques ou rapidement après, ou bien elle est le résultat d'un épuisement progressif ; de larges eschares se forment malgré toutes les précautions, et des maladies, comme la diarrhée, la bronchite ou la pneumonie, aident à mettre un terme à un triste spectacle. La température du soir est habituellement plus élevée que celle du malin dans la paralysie générale; une grande élévation de la chaleur centrale — parfois de 5%8 Fahrenheit — précède et accompagne toujours les attaques épileptiformes, pour s'abaisser graduellement ensuite. De même, les complications pulmonaires ou l'hecticité sont marquées par une élévation de température
Tels sont les symptômes d'un groupe morbide très bien défini où la faiblesse mentale et la paralysie motrice apparaissent et évoluent simultanément. Ainsi que Bayle l'a remarque il Y a déjà longtemps, il y a une ressemblance intéressante entre ces symptômes et ceux de l'ivresse; l'exaltation des idées et la bonne humeur au début, plus tard l'incohérence des idées et l'embarras de la parole, et finalement l'impossibUite de parler convenablement, la perte de la sensibilité et la stupidité progressive, sont communs aux deux étals et montrent qu il est probable que l'alcool produit une succession rapide d altérations morbides temporaires dans les centres nerveux, semblables à celles qui se développent lentement dans la paralysie générale. Il est certain qu'il y a des personnes qui dans leur ivresse présentent en miniature une peinture exacte de la maladie Ouelque définis et caractéristiques que soient ses symptômes^ on ne doit pas supposer que la paralysie générale est séparée des autres formes d'aliénation mentale par une barrière infranchissable. Il y a des cas de démence syplnlitique qui M ressemblent à un tel point qu'on ne peut les diagnostiquer que d'après le résultat. De plus, il y a des cas de folie circulaire, où la dépression mélancolique succède à une période d'excitation mentale caractérisée par une exaltation extrême
1. Jota-nal of mental Science, avril i868 : D' Clouston. - Ibid., 1872 : D' Mickle.
des sentiments, des idées et de la conduite, qui peuvent être ■confondus avec elle au premier abord; et il est peut-être permis de soutenir que des cas de prétendue paralysie générale, où la mélancolie avait succédé à la manie et où la durée de la maladie s'était longtemps prolongée, étaient en réalité des exemples de folie circulaire. Entin, comme je l'ai déjà fait remarquer, tous les symptômes moteurs de la maladie peuvent évoluer et se terminer par la mort, sans aucun symptôme mental concomitant, sinon quelque temps avant la terminaison fatale. Les maladies ne sont pas des entités morbides; ce sont des déviations plus ou moins précises de l'état normal; aussi, dans un cas particulier, il peut arriver que les liinites habituelles de la déviation ne soient pas atteintes, ou qu'elles soient dépassées, ou que la déviation ait un caractère spécial, de telle sorte que deux maladies voisines ou, comme on peut les appeler, limi- Irophes, mêlent leurs symptômes et ne soient plus nettement reconnaissables.
Folie épileptique.
Les symptômes mentaux qui se rencontrent dans l'épilepsie sont ceux de la manie, de la monomanie et de la démence. Les plus marqués sont ceux de la manie aiguë, qui succède généralement à une attaque d'épilepsie ou à une série d'attaques et qui a un caractère très violent et destructeur, se manifestant paifume furie aveugle, impulsive, durant laquelle le malade a peu ou point conscience des choses qui l'environnent et n'est aucut nement retenu par la vue du pouvoir cocrcitif. La plupart des maniaques cèdent quelque chose à la démonstration autoritaire 1 quand elle est assez grande, mais le maniaque épileptique n'a : souci d'aucune remontrance, d'aucune prière ni d'aucune i répression ; il hurle et pousse des cris violents, il se frappe le I corps avec violence, il attaque avec fureur et frappe tout ce qui «e trouve sur son chemin, il détruit tout aveuglément; c'est en réalité une furie ayant pris corps. Et, quand il revient à lui, I il n'a pas conscience, ou n'a qu'une mémoire extrêmement confuse de ce qu'il a fait. Avant son attaque, il est souvent très
irritable, silencieux et bourru, soupçonneux, et il peut Irapper subitement ou injurier une personne inolïensive qui vient près de lui; il est dans un état mental qui le pousse à un acte de violence à la moindre occasion; et durant son accès il l'ait les assauts les plus désespérés sans la moindre provocation et sans aucun préambule. L'orage se dissipe habituellement au bout de quelques heures; mais il peut durer plusieurs jours, et, quand il est passé, le malade reste pendant quelque temps dans un état de grande confusion mentale, dans une sorte de démence transitoire ; puis il revient à lui-même et demeure bien portant jusqu'à la prochaine attaque d'épilepsie.
Dans quelques cas de folie épileptique, les symptômes mentaux sont ceux de la monomanie. L'humeur bourrue, irritable, soupçonneuse trouve son expression dans un délire qui est en harmonie avec elle ; le malade croit par exemple qu'on en veut à sa vie, et il est alors extrêmement dangereux, parce qu'il peut se défendre ou se venger d'une manière violente. Une hallucination de la vue ou de l'ouïe en harmonie avec l'humeur soupçonneuse ou le délire détermine ou renforce les impulsions à la vengeance. Les impulsions morbides poussent le malade au suicide ou à l'homicide, mais plus souvent à Thomicide qu'au suicide, conformément à ce que nous savons de la grande énergie des épileptiques. Il n'est pas toujours possible de rattacher l'impulsion ou l'acte homicide à un délire précis; parfois il semble n'y avoir rien de plus qu'ime impulsion aveugle à détruire ; en même temps, il est toujours difficile de savoir s'il n'y a point un soupçon vague ou un délire obscur dont le malade ne peut pas plus rendre compte plus tard que le rêveur ne peut rendre compte des impulsions étranges de ses rêves. Le désordre mental se montre d'abord d'une manière périodique, comme les attaques avec lesquelles il revient, et dans leur intervalle le malade est aimable, industrieux, raisonnable, quoique faible d'esprit.
Dans d'autres cas, la folie prend la forme" de la bonne humeur et de l'exaltation, et elle se traduit alors par une vanité excessive, avec un délire correspondant qui prend souvent un caractère religieux. 11 est bon de noter, comme l'a fait le D' Howden,i
combien à certaines périodes les fous épilepliques d'un asile s'adonnent à la lecture de leur bible et combien fréquemmeni ils se croient Dieu, le Christ, ou quelque grand personnage de l'Ecriture, ou les intermédiaires de ces grands personnages. Il n'est pas douteux qu'immédiatement avant une attaque épileptique ou que durant le ravissement épileptique, avant le retour de la conscience, ces malades n'aient parfois des visions, des hallucinations très nettes, et que le souvenir de ce qu'ils ont vu ou entendu ne persiste ensuite sous forme de délire véritable. C'est là un fait très intéressant au point de vue de l'origine de certaines croyances religieuses dont les inventeurs, étant épileptiques, avaient des visions ou des révélations auxquelles ils attribuaient, ainsi que leurs disciples, une origine surnaturelle. Anne Lee, la fondatrice des « Skakers, » était épileptique et voyait le Sauveur, qui, d'après elle, « venait avec elle en corps et en esprit. » Swedenborg, qui croyait recevoir tant de révélations divines et avoir des relations habituelles avec les habitants des cieux et des enfers, avait des attaques qui, si elles n'étaient pas des attaques d'épilepsie, y ressemblaient beaucoup. Mahomet était épileptique, et il est probable que les extases où il voyait l'ange Gabriel et où, comme Swedenborg, il visitait les cieux, étaient également de nature épileptique ; et on a prétendu que la vision qui fit de Paul le persécuteur, Paul l'apôtre des Gentils, avait le même caractère. Aujourd'hui, les Schamans de Sibérie — des médecins qui se prétendent en rapport avec les puissances invisibles et avec les esprits des morts et qui travaillent, comme les prêtres de l'ancien oracle de Delphes, dans un état d'exaltation où ils ont l'écume à la bouche et le corps tordu par les convulsions — préfèrent toujours pour élèves de leurs cérémonies mystérieuses des enfants qui sont sujets à des attaques d'épilepsie. Il n'est pas douteux que quelques épilepliques n'aient cette fonction de l'esprit, que nous appelons l'imagination, fortement développée, au moins dans ses formes inférieures, et que dans certaines conditions d'excitation elle ne puisse atteindre un degré extraordinaire d'activité complètement indépendante de la volonté. On n'a pas encore écrit le chapitre intéressant de l'histoire humaine qui montrera les rapports qui
474 PÀTHOLOGIE DE L'ESPRIT
existent entre les prétendues révélations surnaturelles et les fonctions anormales du système nerveux, et entre la furie divine ou l'enthousiasme inspiré du prophète (o Oik èv y,aTv) et cette activité extraordinaire des fonctions normales du système nerveux dans lesquelles s'unissent toute l'énergie affective et toute l'énergie intellectuelle de l'individu.
Les hallucinations sensorielles sont plus fréquentes et plus vives dans l'épilepsie que dans toute autre forme de désordre mental. Durant un paroxysme de furie aveugle, tous les sens sont dans une commotion turbulente; le malade a des bruits de mugissements dans les oreilles, des cercles rouges ou brillants ou des images noires devant les yeux, des odeurs sulfureuses fétides ou suffocantes dans le nez, et un goût de poison dans la bouche. Dans les formes de folie épileptique moins aiguë et plus partielle, il y a habituellement des hallucinations chroniques de la même nature. L'individu entend distinctement une voix qui lui ordonne de faire telle ou telle action, ou bien il voit des figures qui l'exhortent ou qui le menacent, ou bien il sent des fumées empoisonnées; et ces fausses perceptions des sens peuvent aussi bien persister durant les intervalles des attaques qu'apparaître immédiatement auparavant. J'ai reçu souvent la visite d'un malade qui, avant une attaque, entendait toujours un bruit qui ressemblait à celui de la fumée d'une locomotive en marche; le bruit durait assez longtemps pour lui permettre de faire ses préparatifs — par exemple d'entrer dans une maison, d'enlever sa cravate et de se coucher. Le D^ Gregory a cité le fait d'un gentleman chez lequel l'accès était précédé par l'apparition d'une vieille femme avec un manteau rouge appuyée sur une béquille qui venait vers lui et le frappait sur la tète avec .ses béquilles; il perdait immédiatement connaissance. Il y a quelques années, un laboureur de l'arsenal maritime de Cliatham fendait, sans provocation, le crâne d'un de ses compagnons avec une doloire; il avait déjà été renfermé dans un asile, sous prétexte d'épilepsie et de désordres intellectuels. Et son examen apprit qu'il croyait avoir reçu le Saint-Esprit quelque temps avant son homicide, qu<î le Saint-Esprit serait venu à lui sous la forme d'une lumière brillante, que ses
yeux avaient été enlevés et remplacés par des globes de feu.
Dans ïauya epileptica, — cette sensation anormale qui, paraissant venir de quelque partie interne ou externe du corps, précède souvent une attaque épileptique, — nous avons un exemple frappant des troubles des sensations générales et de la sensibilité organique : et je ne doute pas qu'un désordre plus général et plus violent de ces fonctions durant un paroxysme de furie épileptique ne soit la principale condition de la perte du sentiment de l'identité personnelle et de l'inconscience remarquable que le malade a de ses actes pendant l'attaque. Pour le moment, les sympathies physiologiques et la synergie des organes du corps, qui font du corps un organisme, qui sont, comme je l'ai déjà montré ailleurs, les véritables fondements du moi^ sont suspendues. C'est un chaos de sensations anormales qui se traduisent immédiatement en un chaos de mouvements irréguliers. Il est bon de remarquer à ce sujet que la perte de connaissance paraît venir plutôt dans ces épilepsies où \aura part de l'épigastre, de même que les paroxysmes les plus accablants d'angoisse et de crainte se voient dans ces cas de mélancolie où une sensation morbide paraît venir de l'épigastre et monter de là à la tête.
Une autre forme de folie épileptique, c'est la démence. Et c'est à la démence qu'aboutit graduellement la folie épileptique quand elle ne guérit pas. A mesure que les paroxysmes reviennent, la mémoire disparaît, les sentiments s'assoupissent et les désirs s'envolent, les sensations deviennent lentes et imparfaites et l'intelligence de plus en plus faible. Et il se produit un état de démence qui ne diffère de la démence consécutive aux autres formes de folie que par la fréquence plus grande de ses hallucinations et de ses accès de violence déraisonnable et impulsive.
Dans toutes ces formes de folie, le pronostic est mauvais, parce que nous ne pouvons, en général, guérir l'épilepsie. Si nous pouvions guérir l'épilepsie nous pourrions nous attendre à'un bon résultat, car une amélioration mentale considérable se produit chez un individu dans un état de démence avancé, lorsque par hasard et sous l'influence du traitement les attaques
ont été suspendues. En fait, les troubles de l'esprit peuvent être regardés comme Tombre de l'épilepsie ; ils disparaissent quand elle disparaît; et c'est là un fait qui met les folies épileptiques dans une catégorie clinique spéciale, vu que nous ne pouvons espérer la guérison d'une forme de folie semblable, — avec monomanie ou démence, — quand l'épilepsie n'est pas en cause. On a rapporté quelques cas intéressants où l'épilepsie, due à une dépression ou à une lésion du crâne, avait été guérie par l'enlèvement d'un fragment d"os, et où la folie concomitante avait été guérie en même temps. L'administration de fortes doses de bromure de potassium peut suspendre et parfois, guérir les attaques dans une période peu avancée de la maladie; mais je ne puis dire que j'aie observé un bénéfice permanent de son usage prolongé dans les, cas d'épilepsie avec troubles mentaux ayant duré longtemps. Il est certain que les attques peuvent être supprimées pendant un temps ; mais elles paraissent s'accumuler jusqu'à ce que le système soit chargé de forces explosives — comme une bouteille de Leyde est chai'gée d'électricité — et se décharge sous forme de paroxysmes plus longs d'excitation terrible et de violence; et, en somme, il me semble qu'il vaut mieux laisser aux attaques leur libre cours que de les entraver. De même on ne fait rien de bien dans ces cas en essayant de couper court à l'excitation maniaque en employant de fortes doses de chloral, d'opium ou de tout autre narcotique. Ordinairement, le malade peut être dominé et jeté dans un sommeil lourd pendant une heure ou deux si les doses sont assez fortes ; mais au réveil il sera souvent dans un état d'excitation plus grand, et finalement le paroxysme durera plus longtemps.
Folie de la puberté.
Les grandes modifications qui se produisent dans le système nerveux au moment de la puberté, au moment où se développent les organes de la reproduction, se traduisent par une révolution complète, ou pour mieux dire par une évolution de l'esprit. Des idées, des impulsions, des sensations nouvelles
viennent à rindividii, qui ne sait ni d'où ni comment elles viennent; celui-ci est dans un état émotionnel d'origine purement subjective, qui se traduit par de vagues attentes, une disposition mélancolique agréable et par un désir ardent de quelque objet auquel il puisse s'attacher. Cette disposition subjective implique nécessairement un état d'équilibre instable de l'esprit qui n'est pas proportionné à son milieu et qui peut devenir critique. Dans quelques cas, l'évolution physiologique de la puberté devient une révolution pathologique. De plus, comme c'est une tendance invariable de l'esprit de projeter au dehors ses affections et de les considérer comme les qualités des objets, le pubère qui est possédé d'un nouveau sentiment qui lui fait désirer un attachement externe est porté à attribuer aux objets des quaHtés dont ils sont privés et même à créer l'objet dans les cas extrêmes. C'est pour ces motifs que le développement de la puberté est de temps en temps l'occasion d'un accès d'aliénation mentale, surtout lorsqu'il existe une prédisposition héréditaire. Les jeunes filles, je crois, sont plus exposées à ce moment que les jeunes hommes, et il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. D'abord la vie affective est plus développée proportionnellement à Tintelligence chez les femmes que chez l'homme, et l'influence des organes reproducteurs est plus puissante; ensuite l'activité de la femme est si limitée, les moyens de travail sont si peu nombreux comparées à ceux que possèdent les hommes dans les conditions sociales actuelles, qu'elles n'ont point, comme les hommes, une dérivation à leurs sentiments dans la variété de leurs buts et de leurs travaux; en troisième lieu, la société permet tacitement à un sexe ce qu'elle défend complètement à l'autre : et enfin la fonction de la menstruation, qui commence à l'époque de la puberté chez les femmes, apporte avec elle des troubles périodiques de l'esprit, qui dans quelques cas côtoient de très près la maladie; tandis que les irrégularités et les suppressions auxquelles elle est exposée sous l'influence de causes mentales et corporelles peuvent sérieusement troubler l'esprit à un moment donné.
Je ne sache pas qu'il y ait dans la folie qui se présente à cette période quelque chose de caractéristique qui me permette
d'en donner une description spéciale. Elle revêt la forme de la manie ou de la mélancolie. Dans le premier cas, l'excitation mentale, qui apparaît plutôt d'une manière soudaine, n'a pas un caractère très aigu, elle se traduit de préférence par une exaltation bizarre des conceptions personnelles naturelles à cet âge, par un bavardage sans cause, des paroles extravagantes, par l'absence de toute défiance de la pensée, des sentiments et de la conduite, par de l'agitation, des actions ou absurdes ou mauvaises qui, tout en paraissant volontaires et capricieuses, méritent d'être appelées hystériques. On voit néanmoins, si on les examine de près, que ces actions sont trop déraisonnables et automatiques pour être entièrement volontaires. Elles montrent ce mélange de volontaire et d'involontaire qui s'observe souvent au début de la folie, et qu'il n'y aurait aucune difficulté à reconnaître sans les conceptions métaphysiques de la volonté en tant qu'entité immatérielle; et je ne sais comment le décrire mieux que par le terme bizarre « involontairement volontaire ». Les attaques d'excitation mentale peuvent se présenter sous forme de paroxysmes, la personne paraissant saine dans leur intervalle, et elles sont parfois accompagnées de mouvements semi-spasmodiques ou choréiques, tels qu'un tressaillement particuher et continuel du corps, des mouvements étranges des mains et des bras, des grimaces extraordinaires. Ailleurs, le malade rampe dans la chambre, ou bien a des attaques demi-somnambuliques, etc.
Dans d'autres cas, les symptômes sont ceux de la mélancolie; la personne devient hébétée et indifférente; elle est silencieuse, bizarre; elle abandonne ses occupations et ses plaisirs, elle pleure sans raison apparente, et elle a l'idée non fondée qu'elle est un objet de dégoût, ou de défiance, ou de persécution, ou bien elle croit avoir fait quelque chose de mal, elle déchire ses vêtements avec une apparence de volonté et de désir de mal faire, elle quitte sa maison sans motifs et fait des tentatives de suicide absurdes et grossières. La guérison s'obtient ordinairement dans ces cas, comme dans ceux de manie, quand on emploie un traitement convenable; mais il n'est pas. rare de voir les accès se renouveler. Lorsque la prédisposition heré-
ililaire est forte et d'une mauvaise espèce, la maladie peut se prolonger d'année en année, l'esprit devenant de plus en plus faible jusqu'à amener la démence. C'est une démence cependant qui diffère de la démence ordinaire en ce que pendant longtemps un entendement évident persiste et en ce que la personne peut être poussée à l'exercer, malgré l'extrême apathie des sentiments, la somnolence de la volonté et la folie de la conduite. Il s'agit, en fait, plutôt d'une démence morale que d'une démence intellectuelle.
Pour traiter ces malades avec succès, il est le plus souvent nécessaire de les enlever à leur famille et aux soins de leurs parents, qui, dans les meilleures intentions, ne les traitent pas convenablement ou les soignent positivement mal, et de les confier à un individu qui n'excite point leurs accès morbides et qui exerce systématiquement sur eux un contrôle doux, attentif, mais ferme. Et c'est là un mode de traitement qui est rarement adopté aussi rapidement qu'il devrait l'être, si même il l'est. Les parents, qui appartiennent au même type constitutionnel, ont une tendance à dire que leur fils ou leur fille est d'une nature particulièrement sensible; ils affirment qu'il serait dangereux d'envoyer leur enfant loin de la maison, et ils laissent passer l'occasion d'une guérison rapide.
Cela n'est pas étonnant, puisque ceux qui les entretiennent ainsi dans leur état morbide sont ceux qui leur ont donné en naissant la prédisposition morbide.
La difficulté de donner un tableau clinique exact des symptômes de la folie de la puberté, de limiter clairement le territoire qu'elle occupe, de manière que tout le monde puisse la reconnaître, est encore augmentée par ce fait qu'elle se complique de la masturbation et des désoi-dres mentaux qui en sont la conséquence. Ce vice est particulièrement spécial et préjudiciable aux personnes d'un tempérament nerveux, chez qui la sensibilité est plus vive, chez qui la volonté est faible et ne s'exerce que par secousse et que cette habitude épuise. Chez les jeunes femmes, de plus, les troubles mentaux qui sont en rapport avec la puberté se mêlent souvent avec ceux qui sont les conséquences d'un trouble ou d'un arrêt de la menstruation, si bien
qu'en pratique on ne peut les distinguer. Dans l'état actuel do nos connaissances, il vaudrait peut-être mieux réunir dans un groupe plus vaste les cas de désordre mental qui indiquent rinfluence des organes reproducteurs sur l'esprit, et se contenter d'indiquer les variétés plutôt que d'en décrire exactement la symptomatologie. Il faut bien savoir que pour celles-ci. comme pour toutes les autres variétés de la folie, le facteur le plus important dans la détermination de leur symptomatologie spéciale n'est pas la cause physique actuelle ou supposée, mais le caractère mental particulier de l'individu, tel que l'ont créé l'hérédité, l'éducation et l'expérience.
Folie de la masturbation.
Les traits les plus frappants de cette variété de folie sont un égoïsme profond et une grande infatuation. Le malade est complètement renfermé en lui-même, il est insensible aux droits des autres et à ses devoirs à leur égard, il s'occupe ■ d'une manière hypochondriaque de ses sensations et de ses fonctions corporelles, et il s'abandonne avec indolence à des pensers solitaires. [1 montre une vanité et une présomption qui sont complètement en désaccord avec son âge et sa position; il exige une indulgence constante de la part des autres, et il n'a pas la moindre pensée d'obligation ou de reconnaissance, et, si on ne lui accorde pas ce qu'il demande, il peut déclarer que sa famille est insensible pour lui, qu'elle ne lo comprend pas ou même qu'elle lui est hostile. Pendant ce temps on l'engage vivement à s'appliquer à quelque travail, vu qu'il n'a aucune raison de ne rien faire, mais c'est en vain; il peut parler de grands projets conçus par lui, mais il est trop malade, dit-il, pour les mettre à exécution, ou bien il rejetlo avec mépris le travail qu'on lui propose, sous prétexte qu'il n'est pas fait pour lui ou qu'il est dégradant. Sans présenter de véritable dérangement inlellectuel, il est froid aux senliments moraux, et sa volonté est complètement inerte ; le sentiment de la famille et les sentiments sociaux semblent éteints en lui; il est insensible aux stimulations altruistes, et ni ses sentimcnis
ni sa volonté n'y répondent. Peut-être peut-on regarder comme un exemple de sanction naturelle que la plus complète destruction du sens moral ait sa cause dans l'abus vicieux de cet instinct dans lequel il aurait eu son origine.
En même temps que le désordre mental, on observe souvent chez ces malades, mais non toujours, une expression triste, un regard louche, un air pâle, et souvent aussi les mains sont froides et visqueuses, et la circulation est languissante. Comme je l'ai déjà dit, un tempérament nerveux est un facteur puissant, sinon essentiel dans la production de ces effets. On ne doit pas autant craindre les pires effets du vice chez les jeunes gens franchement vicieux que chez ceux qui, gardés à vue à la maison, n'ont point été exposés à d'autres tentations et dont la conduite a toujours paru morale et exemplaire. Les parents prolestent avec indignation contre la simple hypothèse d'une telle immoralité, oubliant que l'instinct sexuel n'a pas besoin d'éducation pour se manifester et se satisfaire, et que la tendance à des satisfactions contre nature n'est pas plus grande quand il y a de fréquentes occasions de satisfactions naturelles. D'autre part, les écoles sont parfois des centres d'infection.
On doit remarquer, à propos de ces cas désagréables de fohe, que les symptômes diffèrent un peu, suivant que le naufrage mental s'est fait immédiatement après la puberté, c'est-à-dire avant que la vie sexuelle soit entrée dans la vie mentale et avant qu'elle eût eu le temps d'influencer le caractère, ou suivant qu'il s'est fait à une époque ultérieure, alors que les idées et les sentiments témoignent de l'évolution sexuelle dans l'esprit et que la révolution du caractère s'est effectuée. Dans le premier cas, nous avons des êtres dégénérés qui, au point de vue du caractère moral, ressemblent beaucoup aux eunuques tels qu'on les dit, c'est-à-dire égoïstes dissimulés, trompeurs, menteurs, privés de sentiment moral et, de plus, faibles aussi bien physiquement qu'intellectuellement; dans le second cas, il n'y a point une perversion morale aussi marquée et aussi exclusive, mais le désordre mental trahit plus clairement la dégradation de l'instinct sexuel. Je me
MaUDSLEY. qi
propose de décrire en grand détail ces deux variétés et de présenter un tableau complet de la marche de cette forme de dégénérescence mentale.
On demande quelquefois l'opinion du médecin au sujet de jeunes gens de dix-huit à dix-neuf ans qui sont une cause de grande anxiété pour leurs parents. Voici comment lés choses se passent habituellement : Ces individus ne font rien de bien dans le travail qu'on leur donne, — qu'ils soient à l'école ou dans les affaires, et leurs maîtres se plaignent de ne pouvoir rien en tirer. Gela ne veut pas dire qu'ils ne puissent faire ce travail s'ils le veulent réellement, car à certains moments ils ont pu le faire très bien, et ils le peuvent encore s'ils sont bien disposés. Mais le plus souvent ils sont fantasques, sans soin, indolents, apathiques; ils ne mettent aucun intérêt à remplir leur tâche, et ils passent leur temps à faire mal les choses les plus simples, irrités parfois contre eux-mêmes, parfois riant eux-mêmes de ce qu'ils font; ou bien ils font des niaiseries d'une manière qui fait penser qu'ils agissent volontairement, tandis qu'en réalité ils ne savent faire mieux. Ils ont toute l'apparence d'une mauvaise disposition ou d'une paresse voulue, et au début on ne peut les juger d'un autre point de vue; mais quand la persuasion, les remontrances, les réprimandes sévères ont été essayées en vain, quand on a changé peut-être plus d'une fois de maîtres et de genres de travaux, on arrive graduellement à se convaincre que leur esprit ne doit pas être bien équilibré. Dans leurs familles, ils sont exi- , gents, trompeurs, extrêmement vaniteux, capricieux et passionnés : ils n'ont aucune affection naturelle pour leurs parents, ils n'ont point d'égards pour les autres personnes. Ils ne reconnaissent jamais leurs fautes, et ils cherchent à excuser leur conduite en rejetant le blâme sur les autres, qui, d'après eux, sont jaloux ou hostiles ou qui ont insulté leur caractère par ce qu'ils ont dit d'eux; ou bien ils refusent de reconnaître qu'ils aient fait quelque chose de blâmable; on bien encore ils déclarent que le travail qu'on leur a assigné est indigne de leur position; et pourtant, si on leur a imposé un travail plus humble, c'est que souvent ils avaient échoué dans un travail
plus élevé, et le résultat est exactement le même, quelle que soit la chose qu'ils aient entreprise. Ils aiment à suivre des chemins solitaires, à errer seuls et sans but, ou à passer une grande partie de leur temps dans leur chambre à coucher si on le leur permet. Ils ont habituellement les yeux baissés et soupçonneux, ■et il leur est difficile de regarder quelqu'un en face; leurs vêtements sont malpropres, ou hors de saison, ou ridicules, et exprimant la fatuité de leur caractère; les pupilles sont parfois dilatées, les mains souvent froides et visqueuses, l'air pâle, et le corps plutôt tluet.
Si on les interroge au sujet de leurs habitudes vicieuses, ils Jes avouent rarement, et ils prétendent souvent qu'ils ne comprennent pas ce que l'on veut dire ; quelques-uns sont trop chastes pour être crus, car ils nient même toute pollution nocturne; d'autres reconnaissent, si l'on insiste, qu'ils avaient l'habitude de la masturbation quand ils étaient à l'école, mais ils affirment positivement qu'ils n'ont point continué. Il est rare qu'on puisse avoir confiance en leurs assertions les plus positives à ce sujet, de même que l'on ne peut avoir confiance dans les promesses qu'ils font de perdre un vice qu'ils avouent. Si on ne les modère pas, leur état s'aggrave. Les soupçons généraux qu'ils ont au sujet des mauvais sentiments ou de l'hostilité des personnes qui les entourent prennent des formes spéciales; ils en viennent à penser que même leurs parents essayent de les empoisonner ou de leur nuire de quelque autre manière, qu'on fait sur eux des expériences de galvanisme ou d'électricité, ou qu'on leur fait des remarques blessantes, ou qu'on leur adresse des mots obscènes ou choquants quand ils passent dans la rue
1. La citation suivante, que j'extrais d'une lettre d'un père sur son fil, dmi liera une bonne notion des pi^eniiers symptômes : Voici le cas ■ l'en 'nni nï en 1857, a quitté l'éeole il y a trois ans, et depuis il est to^urs . ÏÏt " da s mon bureau ou dans mon magasin, tantôt bien, tantôt mal MaWé L . SUIS arrivé à cette conclusion que son intelligence est faible n u- I,^;. ' être de sa faiblesse pl.ysique. Il parait incapaWe de 'npnliaur, a et il a plutôt une tournure d'esprit romanti ,ue; il est S onné no^.r S"'' des poésies; 11 écrit tout le jour, et il se croit bien supcïeu?aS poiM /p''''' de 1 intelligence ù ses frères et à ses sœurs - il n rir.i m, in i ' ^""^
Quand la faiblesse mentale liée à la maslurbation se montre à une période plus avancée de la vie, c'est-à-dire après que la vie sexuelle est entrée dans le cercle des idées- et des sentiments et les a transformés, le caractère des symptômes indique la transformation qui s'est produite. Le malade évite soigneusement la société des femmes ; il est silencieux et mal à l'aise quand il est dans leur compagnie; cependant il peut aimer ou croire aimer une femme avec laquelle il peut avoir eu des rapports accidentels. Sïl a des engagements avec elle, ce qui est rare, car son prétendu attachement est plutôt une flatterie personnelle par laquelle il essaye de se persuader qu'il ressemble aux autres hommes, ses attentions désagréables indiquent une manque de fermeté de sentiments et un sale libertinage d'idées; en fait, sa conduite indique un sentiment sexuel morbide, dans l'excitation duquel il se complaît et h la satisfaction solitaire duquel il cède probablement, et elle indique aussi un manque de retenue et de fermeté qui se rapporte probablement à une véritable impuissance sexuelle. Craignant cette impuissance, ou alarmé des conséquences de son vice, ou inquiet de sa santé^ il consulte un médecin auquel il demande s'il doit se marier, et il le fatigue par l'histoire de ses doutes sur ce qu'il doit faire, de ses regrets de ce qu'il n'a pas fait, par la répétition sans fin de ses nombreuses irrésolutions, et finalement il ne prend aucune résolution quand la question a été bien étudiée et en apparence jugée. Il aime à parler de son mariage sans avoir l'intention de faire plus que d'en parler, et, s'il a des engagements, il est capable de les rompre sous un prétexte ou sous un autre. Il peut résister pendant un certain temps à ses tendances vicieuses quand on lui en a fait remarquer les dangers; mais il retombe vile dans le mal, et il est déprimé, triste, troublé par toutes sortes de sensations anormales, et plein d'imaginations et de craintes au sujet de sa santé. S'il est engagé par des promesses de
s;i figure; il est itnpatieut ;i table; il a bon appétit, mais il; discute sur la uourrilure; il se frotte la figure et la téte duns les mains, il est agité la nuit, et parfois il cric; il rit souvent ou plutôt grimace pour des riens; il est fou d» théâtre et pense, je crois, qu'il pourrait jouer sur la scène. <>
mariage, c'est quand le jour du mariage va être fixé ou est fixé que ses doutes et son agitation atteignent leur maximum; il eèt anxieux, plein d'hésitations il se demande s'il est propre au mariage; il harcèle et trouble sa fiancée ou ses amis par son irrésolution, ses craintes d'incompatibilité, etc. ; finalement, il rompt son engagement au dernier moment, sous le prétexte de quelque scrupule religieux , ou parce qu'il est accablé à l'idée de la responsabilité sérieuse d'avoir des enfants. Il arrive parfois à découvrir que la consommation du mariage est la dégradation de l'amour et qu'il y est opposé. Il est remarquable de voir quels sentiments exaltés, quel idéalisme élevé, ces individus professent dans certains cas : le monde est trop grossièrement égoïste et trop pratique pour leur sensibilité délicate, pour leurs aspirations raffinées, et bien qu'ils s'abîment dans des pratiques dégradantes, par lesquelles ils s'émasculent, ils étalent leurs sentiments moraux déUcats et le gourmandent chaudement pour ses tendances basses et ses moyens grossiers. Ils peuvent projeter une grande mission de réforme sociale sans arriver à une solution pratique, de même qu'ils ont une immense présomption sans se connaître eux-mêmes, une sorte d'opiniâtreté spasmodique sans la largeur et le calme de l'entendement, un égoïsme morbide excessif qu'ils preunent pour des sentiments altruistes. C'est à tort que beaucoup de médecins recommandent le mariage à ces individus dans le but de les guérir, car le mariage donne rarement autre chose que du chagrin et de la misère. Le mariage n'est aucunement un moyen curatif certain. Le pécheur invétéré ne désire point et ne peut avoir de relations naturelles, et il n'y trouve aucun plaisir : la satisfaction d'un appétit dépravé a détruit l'appétit naturel. La froideur et l'inditTérence pour sa femme, la discorde, des querelles, des menaces de violence, la séparation, le suicide et même la folie, sont plutôt les résultats probables d'un tel mariage que la paix domestique et le bonheur.
Jusqu'à ce point, on peut à peine dire que ces individus soient véritablement aliénés, bien qu'ils soient très avancés sur la route de la folie. Il y en a qui restent pendant des années
*oo PATHOLOGIE DE L'ESPRIT
dans l'état que je viens de décrire, — et peut-être le reste de leur vie, — sans que leur état s'aggrave, leur situation pouvant même s'améliorer à mesure que l'âge avance et que les passions s'évanouissent. Mais quand les choses vont de mal en pis et qu'on ne peut mettre en doute un véritable dérangemenl mental, voici ce qui se passe : les sentiments et la conduil(^ sont plus modifiés que l'entendement; les malades ont un sentiment excessif de leur moi; d'une manière tranquille ou d'une manière fate et choquante ils font de grands discours sur leurs sentiments élevés, sur leurs projets, que les autres gens sont trop grossiers pour appécier; le sentiment moral se paralyse, et en môme temps ils proclament des sentiments exaltés qui sont l'expression de leur prétendue supériorité en ce qui concerne les sentiments et les aspirations nobles ; le désordre de l'intelligence ne se traduit pas par une réelle incohérence, sinon dans les accès de passion, mais par des idées exagérées de leur propre dignité et de leur importance, et peut-être finalement par un véritable délire de persécution, en raison de l'envie et de la jalousie que leur portent leurs parents ou les autres personnes qui leur sont inférieures. Le malade peut avoir l'idée insolente d'écrire à sa mère « madame », de prétendre que ses frères doivent s'incliner devant lui et le vénérer, et de reprocher à son père, qu'il regarde comme son inférieur au point de vue de l'intelligence et du sentiment moral, la bassesse de ses intentions et le manque de respect qu'il a à son égard. Quelques malades témoignent par leur démarche, par leur arrogance de la vanité dont ils sont enflés; d'autres au contraire se conduisent d'une manière indolente et apathique, ont une démarche humble et un air sale et vont la tête baissée vers le sol; les premiers montrent pour ainsi dire la convulsion de leurs pensées, les autres la paralysie du respect d'eux-mêmes. Quand on leur reproche leurs pratiques vicieuses, ou quand on les réprimande pour quelque faute de conduite, ou quand on les blesse dans leur vanité de quelque autre manière, ils peuvent, s'ils ne sont point sourds à tout sentiment, s'indigner de ce que l'on offense leur dignité et de ce qu'on les outrage, mêlant u» galimatias religieux à leur délire incohérent. Les hallucinations
sont fréquentes : ils entendent des voix qui répondent à leurs pensées, qui les commentent, qui leur disent continuellement des choses ridicules, choquantes ou obscènes, ou qui portent parfois contre eux des accusations blessantes; ils Aoient des insultes dans des gestes innocents, et ils s'imaginent qu'on leur fait des grimaces dans la rue; ils ont des sensations étranges qui ont leur origine dans leur vice énervant, mais qu'ils attribuent à des agents mystérieux, mesmériques, électriques ou autres. Il y en a qui tombent de temps en temps dans une sorte de ravissement ou d'extase, dans un état quasi cataleptique où ils ont des visions qui ont parfois un caractère religieux. Les impulsions à l'homicide ou au suicide ne sont pas rares, et elles sont la cause d'une grande angoisse mentale; car elles occupent l'esprit du malade malgré sa volonté, et, bien qu'il en connaisse la nature, il est terrifié à l'idée qu'il peut y succomber quelque jour. Il estra'ï'e cependant que les malades de cette classe cèdent à ces impulsions ; le plus souvent, ils craignent trop la douleur pour se blesser eux-mêmes, et ils manquent trop de résolution pour s'attaquer aux autres.
Lorsque, la dégénérescence faisant des progrès, ils arrivent au dernier degré de la pire dégradation, ils tombent dans un état apathique : ils sont tristes, moroses, absorbés en eux-mêmes, et leurs facultés mentales sont extrêmement déprimées. Ils restent assis ou couchés tout le jour, ou bien ils se promènent paresseusement, se parlant tout bas en riant silencieusement, ne s'intéressant à rien d'humain, malpropres et souillés; s'ils prennent part à une conversation, ils révèlent un délire d'une nature soupçonneuse ou obscène. Ils se croient soumis à des influences étranges qui minent leurs forces, surtout durant la nuit, et ils peuvent en arriver à dire qu'il y a des personnes qui entrent dans leur chambre pendant leur sommeil, qui s'attaquent à eux d'une manière indécente ou qui accomplissent sur eux des actes obscènes. Leur passion sexuelle pervertie colore encore leurs pensées. C'est ainsi qu'ils languissent, comme des ruines dégradées, pendant des années, devenant de plus en plus faibles de corps et d'esprit, jusqu'à ce qu'ils meurent par suite d'une prostration' nerveuse complète, ou par suite d'une ma-
ladie intercurrente, dont ils sont finalement les victimes faciles.
Telle est l'histoire naturelle de la dégénérescence physique et morale que produit, chez des hommes d'un certain tempérament nerveux, ce vice solitaire. Il est certain que le tahleau que j'en • ai donné n'est point beau, mais les couleurs ne sont point exagérées. Remarquons une fois de plus que, pour produire cette dégénérescence caractéristique, le tempérament ne doit pas être séparé du vice. Avec un autre tempérament, le vice est la cause déterminante d'un accès de manie aiguë ordinaire ou d'un accès de mélancolie, et il est certain qu'il peut être habituel depuis longtemps sans avoir produit de mauvais effets mentaux. On doit avouer qu'il y a peu de chose à faire pour les personnes dont l'esprit est déjà sérieusement intéressé. Si l'on pouvait les forcer par quelque moyen à abandonner leur habitude vicieuse au début des accidents, on pourrait encore espérer; mais ils ne peuvent s'en débarasser à un période ultérieur, car, dès qu'arrive la faiblesse mentale, ils ont de moins en moins le désir et le pouvoir de surmonter une tentation toujours présente, que l'habitude a encore rendue plus forte. Bien des fois j'ai vu essayer les moyens les plus ingénieux, moraux ou physiques, dans le but de préserver les malades contre euxmêmes, mais rarement avec un succès digne du mal que l'on s'était donné. Si l'on pouvait jamais penser et dire que, plus tôt un être dégradé retourne au néant, plus c'est un bien pour luimême et pour le monde qui en est débarrassé, ce serait le cas ici. Mais les pires débris de l'humanité servent encore en un certain sens. Leur étude nous donne une leçon scientifique, et ils entretiennent le sentiment humain par les soins qu'ils exigent.
Il n'est pas certain que la masturbation produise chez les femmes des désordres mentaux aussi caractéristiques que chez les hommes, ni qu'elle soit aussi dangereuse. Mais je ne puis douter de l'existence chez elles d'une variété de maladie mentale, qui a quelques traits spéciaux, qui se rattache en graiïde partie à des causes sexuelles et qui est habituellement liée à la masturbation. Une jeune femme cesse de s'intéresser à ses occupations et à ses amusements habituels, et elle les abandonne; elle est déprimée, et elle pleure par moments sans cause
apparente : elle est capricieuse dans sa. conduite; elle se plaint de sensations étranges et pénibles; elle cesse de montrer de l'affection ou des égards pour ses parents et les autres personnes qui lui étaient chères, et elle les afflige par son humeur perverse et son tempérament capricieux : elle délaisse leuisociété pour passer plus de temps dans sa chambre à coucher où elle passe des heures sans ennui, à ne rien faire ou à faire des niaiseries; ou bien elle demande avec insistance à vivre indépendamment, d'une manière qui n'est appropriée ni à son sexe ni à sa position. Cet état s'aggrave parfois durant les périodes menstruelles. Au début, on ne remarque rien de plus que ce changement pénible d'humeur et de conduite; mais à la fin apparaissent des imaginations morbides : elle s'imagine que ses mains sont salies par tout ce qu'elle touche, et elle les lave continuellement; ou bien elle est effrayée à l'idée que ses vêtements sont infectés d'insectes, et elle passe tout le jour à les examiner et à les brosser; son esprit est obsédé par un mot particulier ou par une idée ridicule, et elle est malheureuse parce qu'elle ne peut s'en débarrasser, et elle s'imagine que ce mot ou cette idée ont une signification indécente cachée; elle prétend qu'elle ne peut faire les choses les plus simples et qu'elle souffre de son inhabileté; elle croit qu'un homme qu'elle a rencontré, mais qui lui a à peine adressé la parole, est tombé amoureux d'elle, qu'il a été éloigné d'elle par ses amis, et en conséquence elle se met sur son chemin et lui écrit des lettres passionnées. Dans d'autres cas, elle s'imagine qu'elle est suivie et surveillée par des personnes qui lui disent des paroles blessantes ou qui lui donnent des surnoms, ou bien encore elle se figure qu'elles ont imaginé des appareils qui leur permettent de voir ou d'entendre tout ce qu'elle fait dans sa chambre. Ces malades sont aptes à prétendre que l'on essaye d'attenter à leur vertu, et parfois avec une malice diabolique elles écrivent secrètement une série de lettres contenant les accusations les plus abominables contre des personnes innocentes. Parfois, dans son délire, la malade s'imagine que son âme est damnée, à cause de sa perversité, et elle a des accès de pleurs et de désespoir; mais on remarque que le malheur n'est
point aussi profond, aussi vrai, aussi continu que celui qui accompagne ordinairement ce délire ; il est inconstant et mêlé de caprices hystériques et de fantaisies dans la conduite, qui peut même trahir des sentiments érotiques. Au milieu de ce qui semble le malheur le plus accablant, au moment où elle est tellement prostrée qu'elle paraît ne rien remarquer quand elle sanglote, comme si son cœur devait éclater, elle saisit d'un regard rapide la situation ou regarde avec un calme parfait et répond convenablement. Elle ne travaille point, elle est extrêmement irritable et passionnée, elle parle un langage grossier, elle menace sa mère et émet des idées de suicide. Elle se plaint de sensations anormales ou de véritables douleurs de tête, de point de côté, etc., et pour les soulager elle fait toutes sortes d'actes étranges. Sa conduite est telle que ceux qui vivent avec elle et qui la voient toutes les heures n'ont pas le moindre doute sur sa folie; les personnes qui ne la voient que de temps en temps ou qui en reçoivent des lettres émues peuvent ne rien remarquer de mal en elle. Quand la situation s'aggrave, les paroxysmes d'excitation deviennent plus nombreux, et la malade pousse des cris, elle a une conduite perverse, des sentiments de moins en moins naturels, la faiblesse mentale augmente, et elle croit parfois qu'elle a eu un enfant ou qu'elle est accusée d'en avoir eu un.
Si ces malades sont confiées à des personnes habiles, qui au début de leur maladie les surveillent de près, la santé de l'esprit peut être rétablie. Mais il est nécessaire de les éloigner le plus tôt possible de leurs parents, qui peuvent être affectés par leurs larmes émues, par leurs caprices, effrayés par leurs menaces, maîtrisés par leur entêtement, et on doit les confier à des étrangers, qui exercent sur elles une surveillance minutieuse et une direction constante, qui s'efforcent de les engager à un travail quelconque, de les intéresser à quelque chose d'extérieur à elles-mêmes et qui opposent systématiquement à leur humeur fantaisiste et à leurs caprices morbides un milieu sain au point de vue des pensées et des sentiments et une activité méthodique. Si dans les conditions où elles sont placées elles voient que leurs singularités n'étonnent poml, si
OU ne leur perraet point de troubler le repos de la maison, si tout ce qui les entoure éveille et entretient des sentiments normaux, elles prennent progressivement le ton de leur milieu, et la tendance à s'abandonner à leurs sentiments morbides et à leurs caprices diminue graduellement, jusqu'à ce qu'elles y trouvent plus de peine que de plaisir. Si cependant on ne les surveille point avec fermeté, si l'on pense qu'elles sont simplement hystériques et si on leur permet de retourner chez elles chaque semaine ou chaque mois, comme cela arrive ordinairement, elles descendent progressivement vers une démence incurable. La gravité réelle et le pronostic des symptômes ne sont point proportionnels à leur insignifiance apparente.
Eien que j'aie décrit cette variété de dérangement mental chez les femmes sous le titre de folie de la masturbation, vu que ce vice prédomine certainement dans la plupart des cas, je ne veux point dire qu'un pareil désordre mental ne se produise point parfois dans des cas où il n'y a aucune raison suffisante d'en soupçonner l'existence. Il peut être l'etTet d'une influence qu'une vie sexuelle en voie de développement exerce sur certains tempéraments nerveux et dont elle renverse la stabilité. Chez les femmes, les choses ne se passent point comme dans les cas correspondants chez les hommes; ces derniers paraissent n'avoir aucun souci des femmes et les évitent soigneusement, parce qu'ils se satisfont en secret, tandis que les premières montrent par leurs sentiments et leur conduite qu'elles désirent la société des hommes. Mais la différence est moins réelle qu'elle ne le paraît. Les pécheurs du sexe masculin évitent la société des femmes non parce qu'elles leur déplaisent, mais par suite d'une fausse honte et du dégoût qu'ils ont d'eux-mêmes. Ils n'ont point le courage de marquer à une femme les attentions dont, dans leur cœur, ils voudraient l'entourer; instinctivement ils se sentent efl^éminés; leur habitude vicieuse les a privés de la source d'énergie et de virilité qui rend l'homme entreprenant. D'autre part, les pécheresses qui paraissent avoir de l'inclination pour les hommes ont parfois un sentiment tout opposé quand elles sont mariées;
elles brisent leurs engagements ou montrent une vive répugnance pour tout rapprochement sexuel, ou bien elles tombent dans la mélancolie ou la manie; et un mariage qui avait été conçu et arrangé avec une habileté infinie comme un moyen de guérison ne sert souvent qu'à mettre en plein jour leur mauvaise situation.
Folie hystérique.
Les symptômes hystériques aboutissent parfois sans doute à une véritable folie, mais si l'on considère combien l'hystérie est fréquente, on doit avouer que cette terminaison est rare. Il arrive plus souvent que certaines formes de manie, surtout celles qui dépendent du développement sexuel, prennent les traits de l'hystérie. On a déjà mentionné la perversion morale, étrange et extrême que présentent ces jeunes femmes hystériques, d'un tempérament nerveux, qui s'imaginent que leurs membres sont paralysés, qui restent dans leur lit pendant des journées, qui prétendent ne pouvoir parler ou qui ne parlent que tout bas, qui affirment qu'elles n'urinent jamais et qu'elles vivent sans manger, qui prétendent avoir rendu des substances étranges, et qui fabriquent les prétendus stigmates ou d'autres maladies bizarres. Il semble probable que leur grande perversité morale a sa cause dans quelque influence des organes reproducteurs sur le cerveau, car elle est fréquente chez les jeunes femmes célébataires ; elle se présente souvent sous une apparence érotique, et elle peut être radicalement guérie par le mariage. Qu'est-ce qu'implique au fond le tempérament que l'on désignée sous le nom àliystérique? Je n'en sais rien, et je n'essayerai point de faire des suppositions à cet égard; il mo suffira d'appeler ici l'attention sur les troubles moraux profonds qu'il peut incontestablement produire.
Dans d'autres cas, la folie hystérique a un caractère beaucoup plus actif, et elle prend la forme de la manie aiguë. Alors il y a une grande excitation, une agitation turbulente et tunuiltueuse, avec des rires et un bavardage constant. La malade peut reconnaître ceux qui lui parlent et les appeler correcte-
ment par leur nom, mais elle retombe immédiatement dans un bavardage incohérent et plein de volubilité; si on lui demande de montrer la langue, elle la tire et la rentre rapidement, et elle interrompt à peine le flux de ses paroles, ou bien elle refuse et éclate d'un rire sauvage, ou encore elle fait et dit des choses qui ont un caractère indélicat. Dans ses mauvais moments, elle • peut être méchante, elle donne des coups de pied dans les cuvettes, dans les ustensiles de bain ou autres, par pur esprit de malice ; mais ses rires et son baragouinage peuvent alterner avec des périodes d'irritabihté, de larmes, de mauvaise humeur, de cris, quand on s'oppose à ses caprices. Et Ton ne peut faire autrement que de s'y opposer, car elle fait tinter continuellement la cloche si elle est à sa portée, elle déchire ses vêtements, prend des postures indécentes, elle essaye de sortir de la maison, etc. Il lui arrive de tomber subitement sur le dos, dans son lit ou sur le plancher, immobile et dans une sorte d'état quasi cataleptique où elle paraît insensible à toutes les impressions extérieures. D'autres fois, elle tombe dans des accès de frissonnement violents où tous les muscles volontaires se contractent spasmodiquement, et ces contractions, qui ne paraissent être que l'exagération des mouvements volontaires et qui paraissent avoir été mises aussi volontairement en action, sont accompagnées de conscience. Elle peut devenir malpropre. L'excitation sexuelle se révèle dans ses yeux, ses gestes, son langage, même dans l'odeur de son corps, et elle parle souvent des personnes qui l'ont aimée ; elle se dit mariée, et elle prétend avoir des enfants, etc. Une grande exaltation religieuse peut se mêler à ces manifestations érotiques, et ses paroles incohérentes montrent souvent que les passages de la Bible où il es( question des rapports intimes des sexes ne lui ont point été indifférents.
La guérison s'obtient dans le plus grand nombre des cas de cette forme de manie aiguë si on les surveille rigoureusement dès le commencement, et la guérison se fait ordinairement au bout de trois mois. Le pronostic est défavorable quand la manie devient subaiguë et se prolonge pendant des mois avec des alternatives d'excitation et de dépression apathique; il est
défavorable aussi cpiand la manie est récurrente, comme elle u une tendance à le devenir. Quand la maladie suit un mauvais cours, l'esprit s'affaiblit graduellement et la démence s'établit.
Le D'" Skae avait proposé de créer nn groupe clinique de maladies mentales sous le nom de folie amênorrhéique, et il voulait réunir ainsi ces cas où la suppression des règles était la cause immédiate et essentielle de la maladie. Il n'a pu faire autre chose cependant que d'esquisser vaguement les traits des symptômes de cette variété clinique, et je n'y ai rien trouvé de bien caractéristique. Il n'est pas douteux qu'un accès de folie ne puisse éclater à la suite de la suppression des règles et en dépendre directement, disparaissant quand elles reviennent; mais je ne vois rien dans les symptômes qui permette de distinguer les cas qui dépendent de cette cause des cas de manie on de mélancolie qui rélèvent de toute autre cause. Les caractères de la maladie, en ce qu'ils ont de spécial, sont déterminés par le tempérament de l'individu et par son état physique et mental bien plutôt que par la cause déterminante de l'accès. Il est assez fréquent que les règles soient irrégulières ou supprimées dans la folie aiguë, que le trouble de la fonction menstruelle soit l'effet de la maladie, qu'il en soit un effet concomitant, ou qu'il en soit une des conditions coopérantes; mais il faut être un observateur bien subtil pour trouver une ditFérence entre les effets produits sur les symptômes de la maladie mentale par la suppression de la fonction menstruelle, quand on la considère comme un accident concomitant fortuit et non comme la cause essentielle, et les effets produits par celte suppression de la fonction menstruelle quand on la regarde comme la cause immédiate et essentielle. Nous n'essayerons certainement point de classer les variétés de la folie d'après leurs prétendues causes. Les traits caractéristiques des variétés cliniques que nous avons décrites comme étant en rapport avec le développement sexuel témoignent de deux états physiques prédominants et non d'une cause spéciale dans chaque cas, c'est-à-dire d'abord de la jeunesse du malade, qui explique sa vigueur, son opiniâtreté, son incohérence, sa violence dans les cas de manie, ses, imaginations et ses prétentions absurdes, sa perversion morale et ses
caprices quand la maladie revêt la forme mélancolique, et ensuite de l'irruption et de l'activité du système sexuel, d'où découlent les symptômes érotiques.
Folie puerpérale.
On peut décrire deux formes, la folie prépuerpérale et la folie postpuerpérale. Une femme devient parfois aliénée durant sa grossesse, et, s'il est probable qu'elle a hérité d'une forte prédisposition à la folie, on regarde naturellement l'état physique comme la cause déterminante. Les désirs étranges et les envies, les frayeurs morbides que les femmes ont parfois durant les premiers mois de leur grossesse, sont une preuve des effets remarquables que la grossesse exerce sur l'esprit. D'autre part, j'ai vu trois cas dans lesquels des femmes qui étaient mélancoliques à l'état normal devinrent aimables et en apparence bien portantes dès qu'elles devinrent enceintes. La forme que revêt le plus souvent la folie de la grossesse est la mélancolie, et les femmes dont la prédisposition est la plus grande sont celles qui se sont mariées dans un âge avancé et dont le système, ayant perdu beaucoup de sa souplesse, s'accommode moins aisément à de nouvelles conditions. Ses caractères ne diffèrent point de ceux de la mélancolie qui dépend d'une autre cause : il y a souvent de vagues appréhensions, des sentiments de désespoir, des désirs de suicide. La guérison arrive dans la plupart des cas; quelques-uns cependant aboutissent à la démence; et dans quelques-uns la dépression morbide, se prolongeant après l'accouchement, est suivie d'un accès de folie aiguë, habituellement d'un accès de manie aiguë. On ne doit point mettre son espérance dans ce résultat, comme on le fait parfois, Une guérison graduelle durant la grossesse vaut mieux que l'espoir d'une guérison soudaine après l'accouchement.
On donne le nom de folio puerpérale à cette forme d'altération mentale qui se produit un ou deux mois après l'accouchement. Quand les symptômes se déclarent dans la première quinzaine,' ils prennent ordinairement la forme de la manie ; après cette date' ils revêtent plutôt celle de la mélancolie. La manie se nré«5enlo
SOUS un aspect aigu, turbulent et incohérent; la malade est bruyante, agitée, sans sommeil ; elle a peu de suite dans ce qu'elle fait et dans ce qu'elle dit; elle saisit tout ce qui se trouve près d'elle, décliire les couvertures de son lit; elle se lève et ne veut point rester au lit ; elle saisit rapidement, mais sans en comprendre la signitication,un mot ou deux de ce que l'on dit près d'elle; elle les mêle au tourbillon cahotique de son langage, et souvent sa manière d'être et ses pensées montrent une certaine lascivité. Ce qui montre qu'elle a des hallucinations de la vue, c'est qu'elle fixe des objets imaginaires ou qu'elle parle à des personnes également imaginaires. Elle fait souvent de grossières erreurs sur l'identité des personnes qui l'entourent, qu'elle désigne sous de faux noms et auxquelles elle s'adresse dans des termes familiers et même affectueux, bien qu'elles lui soient étrangères. Les symptômes physiques n'ont pas ordinairement la violence des troubles mentaux; le pouls est souvent petit, rapide, la face pâle, tirée, et l'état général affaibli. Les malades peuvent se donner la mort avec une apparence de préméditation. Mais alors le suicide est plutôt un accident au milieu d'une fureur qu'un acte bien motivé et nettement conscient. Si l'eul'ant qu'on a laissé par mégarde à sa charge est la victime de sa frénésie, l'homicide est un acte de même ordre. Une dame que J'ai vue après un accès de manie aiguë puerpérale n'était pas convaincue d'avoir mis au monde un enfant; une autre dame ne pouvait se persuader que l'enfant qu'elle avait fût bien réellement le sien, et, bien qu'elle se fût résignée à l'admettre au milieu de ses autres enfants, bien qu'elle n'ait pas eu les moindres doutes à l'égard d'un autre enfant, elle conserva son opinion sur le premier etne lui montra jamais l'affection d'une mère.
La folie puerpérale fournit une grande proportion de guénson, et celle-ci arrive généralement au bout de trois à six mois après le début de l'attaque. Quand la maladie dure plus longtemps, le pronostic est défavorable. Quand l'agitation s'apaise, elle laisse parfois derrière elle de la confusion et de la faiblesse mentale, dont la malade ne sort que progressivement. La guerison parfaite coïncide parfois avec le retour normal de la menstruation.
Je n'ai rien à dire de spécail sur les caraclères de la mélancolie qui se montre immédiatement après la parluriti'on. La dépression, qui commence par des soupçons ou de l'aversion pour le mari, la nourrice et les personnes qui entourent la malade, s'accompagne généralement d'impulsions au suicide, et dans quelques cas la malade yoit surgir dans son esprit une forte impulsion qui la pousse à tuer son enfant, et cette impulsion, malgré toute l'horreur qu'elle peut provoquer d'abord, peut être mise à exécution si l'enfant n'est pas éloigné. Je n'ai rien de spécial à dire également sur la mélancolie qui se montre un certain temps après l'accouchement et que l'on décrit sous le nom de folie de la lactation. Elle est précédée par des symptômes d'épuisement cérébral et de prostration générale, par des maux de tête, des tintements d'oreilles, de la faiblesse de la vision, des étincelles devant les yeux, et par un sentiment général de lassitude et de débilité. Elle paraît due en grande partie à l'épuisement physique déterminé par l'allaitement, et aux influences morales dépressives qui l'accompagnent. Dans la plupart des cas, on peut prédire la guérison au bout d'un certain temps, si l'on prend des mesures convenables pour réparer les forces physiques en suspendant l'allaitement et en donnant une bonne nourriture, et pour relever le ton mental en éloignant la malade des influences déprimantes et en lui donnant le bénéfice d'un repos cérébral et d'un changement de scène.
Folie de la.ménopause.
C'est le nom que l'on donne au désordre mental qui frappe les femmes à cette époque de leur vie. Durant cette crise de leur vie, elles souffrent habituellement plus ou moins de sensations anomales, de malaise physique et de dépression mentale, symptômes qui témoignent des troubles de la circulation et des fonctions nerveuses. Quelques-unes souffrent beaucoup avant que leur constitution soit adaptée aux nouvelles conditions de vie. C'est le moment où l'âge des plaisirs est passé, où les hommes ne les désirent plus. Aussi, lorsque leur vie a été remplie par la vanité et l'amour d'elles-mêmes, si elles veulent rester un obje*!
Maldsley. o->
de désir et d'attentions flatteuses, le témoignage accablant de leur déchéance est une épreuve qu'elles supportent mal. Les causes physiques et mentales contribuent donc en même temps à déprimer l'esprit. Une folle jalousie qui a sa racine dans la crainte qu'a la malade de perdre le pouvoir de provoquer des désirs se manifeste parfois sous une forme extrêmement exigeante, par des soupçons sans motifs à l'égard de son mari, par de grosses accusations d'immoralité, par une conduite passionnée. Un recours habituel aux excitants alcooliques, qui d'abord peuvent avoir été pris pour soulager la dépression mentale et le malaise physique, donne aux paroxysmes de furie jalouse encore plus de frénésie. Cette forme de jalousie folle n'est certainement pas spéciale à la période de la ménopause ; elle se rencontre auparavant chez les sujets qui ont mené une vie propre à la faire naître et à l'entretenir. Mais c'est à cette période qu'elle a le plus de chance de se montrer ou d'être poussée à l'extrême. La satisfaction d'une passion égoïste est comme la satisfaction d'un amour pour les excitants. L'appétit augmente pour ce qui le satisfait, et les doses nécessaires pour produire les effets agréables doivent progressivement augmenter, jusqu'à ce qu'il se produise une détérioration physique et morale telle que les doses les plus massives peuvent seules soulager une détresse insupportable sans elles.
Ouand le désordre mental de la ménopause aboutit à une veritalile folie, et dans ce cas il y a presque toujours une prédisposition héréditaire, la maladie prend la forme mélancolique. Dans beaucoup de cas, la crainte d'un malheur imminent se traduit par un maintien qui indique la terreur, par une agitation continuelle, par des plaintes fréquentes. La malade est certaine que quelque chose de terrible est sur le point de lui arriver, mais elle ne peut donner la moindre explication sur ce qu'el e craint. Dans d'autres cas, il y a un délire vague ; la malade s'imagine que le monde est en flammes ou tourné sens dessus dessous, que tout est changé, que ni les hommes m les choses ne sont les mêmes, que sa mémoire et ses autres facultés son perdues, que son âme est condamnée à un tourment éternel dans l'enfer. Parfois, elle a bizarrement conscience de son eiai,
si bien que, tout en croyant fermement à ses illusions, elle reconnaît qu'elle doit être confiée aux soins d'un médecin, qu'elle doit être envoyée dans un asile pour qu'on l'empêche de nuire à elle-même ou aux autres, mais qu'en même temps elle exprime son horreur pour de pareils procédés et qu'elle prétend qu'on lui fera complètement perdre la tête et que jamais on ne pourra réussir à la rendre à son état normal. « C'est inutile. Vous ne croyez pas ce que je vous dis; 'mais je sais quelque chose de terrible qui doit m'arriver. Oh! mon cher, mon cher! » Tel est l'ennuyeux refrain de ses plaintes. Les impulsions au suicide sont parfois très fortes, et l'on est obligé d'avoir recours à l'aUmentation forcée, quand la malade refuse de prendre aucune nourriture. On peut obtenir la guérison dans la moitié de ces cas, si le traitement est bien conduit; mais elle arrive lentement. La maladie peut durer longtemps avant que la guérison soit définitive.
Il y a des auteurs qui prétendent qu'il y a chez l'homme, ver& l'âge de cinquante à soixante ans, une période critique qui correspond à la période de la ménopause chez les femmes, si bien que les hommes pourraient être atteints d'une folie climalérique. Il est certain que chez l'homme il n'y a point, comme chez la femme, un changement physiologique soudain et bien marqué, mais il est assez probable qu'il se produit d'une manière plus graduelle une modification constitutionnelle semblable. Quand un homme a fait de la satisfaction de ses plaisirs lo seul but de sa vie et qu'il s'est abandonné aux excès sexuels, et quand il n'y trouve plus d'intérêt par suite de l'extinction' de ses désirs, il n'a ni but ni plaisir dans sa vie égoïste, et, s'il a un tempérament nerveux et une prédisposition aux maladies mentales, il peut très bien tomber dans une mélancolie morbide. Dans ces cas, la mélancolie revêt parfois une forme extrêmement hypochondriaque. Le malade se plaint de douleurs anormales dans toutes les parties du corps et qui lui causent la plus grande angoisse; il n'a aucun appétit, et cependant il mange très bien; il se plaint de ne pouvoir prendre d'exercice, de souffrir horriblement ensuite s'il faut un exercice forcé, bien qu'il ait paru s'y livrer avec plaisir, mais sans jamais le reconnaître;
il prétend qu'il n'a plus de mémoire, qu'il ne peut lire, qu'il ne peut exercer son esprit, de quelque manière que ce soit, bien que ses facultés soient aussi vives que jamais quand il les exerce de son propre mouvement, ce qui lui arrive plus souvent qu'il ne le prétend. Continuellement il fait part aux autres de sa crainte de devenir fou et demande s'il le deviendra ou non. Quel que soit le sujet de la conversation, il la .ramène toujours a lui-même, et il ne se fatigue jamais de raconter l'histoire de ses tortures et de dire à son interlocuteur l'agonie qu'il endure à chaque moment de sa vie. Appelez son attention sur une douleur qu'il n'a point, et le lendemain il s'en plaindra. Bien quil puisse être doué d'un esprit supérieur à certains égards, qu'il ait conscience de son état et qu'il désire en être délivré, il ne peut sortir de lui-même et s'intéresser à autre chose qu'à ses souffrances : son moi morbide est la seule chose dont il s'occupe . Lorsqu'on lui a donné tous les encouragements et toutes les assurances possibles, il recommence encore à raconter les mêmes histoires et à poser les mêmes questions, comme s'il n'avait rien dit Ses chagrins sont assurément sincères, quelque exagères et artificiels qu'ils paraissent. La continuité des souffrances est telle que le malade pense souvent au suicide et en parle, et ses douleurs sont si insupportables qu'il fait des tentatives désespérées de suicide dans un accès d'angoisse. J ai connu un gentleman qui, dans ces conditions, se précipita une fois d'un deuxième étage et une autre fois s'ouvrit le ventre avec un couteau qu'il avait caché. Aucune de ces deux tentatives ne réussit.
Je n'ai point l'intention de donner cette mélancolie hypochondriaque extrême pour une mélancolie exclusivement chmatérique, car elle peut s'observer à une période moins avancée de la vie, surtout quand les facultés sexuelles ont été prématurément épuisées à la suite d'excès. Cepeudant elle est plus souvent associée au changement de constitution de la période critique. Je pense que dans beaucoup de cas de ce genre il ) a un commencement de dégénérescence des parois arlcnellcs de nature athéromateuse, qui gêne la nutrition du cerveau, et que cette dégénérescence est une cause plus puissante que la uio-
dification sexuelle. Quand les désordres mentaux apparaissent, on remarque souvent que les artères temporales sont tluxueuses et rigides, et, si ce signe extérieur et visible de décadence est un indice de Fétat des petites artères du cerveau, il y a peu d'espoir que le malade puisse sortir du brouillard qui l'enveloppe. Cependant la dégénérescence artérielle ne s'observe certainement pas dans tous les cas.
Folie sénile.
C'est dans cette forme de folie que l'on trouve le plus souvent les artères cérébrales athéromateuses. Si elles ne sont pas la cause, elles sont au moins l'indice d'une véritable décadence du cerveau. Les anévrysmes miliaires, que l'on a décrits au moins dans un cas, témoignent en faveur de la dégénérescence artérielle. L'affaissement des circonvolutions, l'elfusion séreuse sous-arachnoïdienne qui remplit le vide laissé par la ruine et l'absorption des éléments nerveux, résultent et témoignent d'un défaut de nutrition. En même temps que la décadence du cerveau, il y a une décadence mentale correspondante, dont les symptômes sont caractéristiques. On peut dire qu'ils sont l'exagération du déclin normal des facultés mentales qui accompagne souvent le déclin organique chez les vieillards.
Le symptôme qui tout d'abord attire l'attention, c'est une perte de la mémoire, surtout de la mémoire des faits récents. Le malade les perçoit convenablement, mais il n'en conserve pas le souvenir. Bien qu'ils aient pu éveiller de l'intérêt au moment où ils se produisaient, ils s'effacent de l'esprit au bout d'un jour ou deux, ou au bout d'une heure ou deux, ou même immédiatement dans certains cas, tandis, au contraire, que le malade parle des faits qui se sont passés" il y a bien longtemps comme s'ils étaient d'hier. C'est une mémoire à longue vue, pour ainsi dire; le malade ne voit pas ce qui est dans sa main, mais il voit bien ce qui est éloigné. Cette persistance des souvenirs anciens, la perte des souvenirs récents sont la cause d'un manque d'accord frappant entre les pensées ordinaires et les circonstances actuelles de la vie journalière, et elles donnent à
502 PATHOLOGIE DE l'ESPRIT
la conduite du malade une apparence d'imbécillité qui en réalité n'est pas aussi grande. Si l'on excite son attention et si on lui montre les faits avec calme et clarté, il peut les saisir correctement et porter sur eux un jugement sain, bien que, si on le questionne quelques jours ou même quelques heures plus tard, il soit incapable de rendre compte de ce qu'il a dit ou fait, el qu'il puisse bavarder de choses qui se sont passées il y a vingl ans. Un degré plus avancé dans le cours de sa déchéance cérébrale, c'est la perte du pouvoir de perception : il n'a point une intelligence claire de ce qui se passe et il ne reconnaît ni les lieux ni les personnes qui lui sont familiers : il confond les idées du passé avec les perceptions actuelles, il parle comme s'il était au même lieu où il était quelques années auparavant, et il croit connaître depuis plusieurs années une personne qu'il voit pour la première fois. Il ne reconnaît point une personne qu'il ' connaissait très bien auparavant, et il lui demande des nouvelles de sa santé comme s'il s'agissait d'une autre personne ; il s'étonne qu'un individu mort depuis longtemps ne vienne pas le voir, et dans la même minute il pose un grand nombre de fois la même question, oubliant immédiatement la réponse qu'on vient de lui faire. Ses facultés mentales diffèrent du reste suivant les variations de sa santé physique. Un jour, il se rappelle un incident qu'il avait oublié la veille, et aujourd'hui il se trompe sur l'identité d'une personne qu'il reconnaîtra le lendemain.
A mesure que la ruine fait des progrès, les fonctions mentales s'effacent de plus en plus ; la mémoire et la perception sont presque éteintes ; le malade ne reconnaît point ceux qui l'entourent constamment, et il oublie immédiatement tout ce qui arrive. Son cerveau ne peut ni recevoir ni enregistrer les unpressions. Ses enregistrements passés qui persistent quand les nouveaux se sont elfacés, se désorganisent k leur tour, si bien qu'il confond de la manière la plus étrange les hommes et les choses, que sa conversation est incohérente et fragmentaire et que sa conduite n'a aucun rapport avec les conditions extérieures. Il se lève au milieu de la nuit, croyant qu'il fait jour, et le jour il se couche, croyant qu'il fait nuit; il s'imagine qu'il est
occupé à un travail auquel il n'a pas mis les mains depuis plusieurs années, ou bien il s'étonne de ne plus travailler, et il blâme avec aigreur ceux qui, d'après lui, l'empêchent de se mettre au travail; il peut paraître comprendre une question simple qu'on lui pose clairement et lentement, de manière qu'il ait le temps. de saisir le son de chaque mot, mais il fait une réponse sans aucune signification, car son attention tombe dès le premier mot; mais il peut se faire qu'il ne comprenne rien de ce qu'on lui dit, et que ses réponses soient entièrement incohérentes et sans aucun sens. Dans beaucoup de cas, il y a des soupçons de nature morbide ou même un véritable délire : le malade se croit volé ou maltraité, ou bien il croit qu'on lui fait de grossières injures, et les accès d'excitation qui sont la conséquence de son délire sont une cause d'embarras pour ceux qui ont soin de lui. Les sentiments sociaux sont, comme son intelligence, englobés dans « la ruine de l'oubli »; tous les sentiments qu'il exprime traduisent la colère qu'il éprouve des injures qu'on lui fait, et de temps en temps il a des crises de ' pleurs. Souvent il a des habitudes malpropres. A la fin, il meurt, le mécanisme de son organisation étant complètement détraqué.
Il est intéressant de comparer ces symptômes de décadence mentale avec les symptômes de faiblesse mentale qui est naturelle aux vieillards. La vivacité des sens est émoussée, surtout celle de la vue et de l'ouïe, et, quand le vieillard paraît entendre ce qu'on lui dit, il met souvent un intervalle de temps appréciable avant que la sensation de son atteigne le lieu de la perception. Les vibrations responsives sont dil'ticiles à exciter, et elles sont plus lentes. La force et la souplesse de l'esprit diminuent en même temps que la force et la souplesse du corps : le vieillard est plus circonspect et plus prudent, il a l'intelligence plus dure, ses idées sont plus lentes, ses mouvements et son langage sont plus mesurés ; sa mémoire diminue; son jugement est moins sûr, plus lent et hésitant. De là une sagesse et une prudence plus grande qu'elles ne le sont en réalité, car on se laisse prendre à regarder la lenteur du jugement et la gravité des manières pour une prudente déIi!)ération. Quoi qu'il soit
d'un bon conseil, le vieillard est mauvais dans l'exécution de& choses qui demandent de la décision et de la vigueur. Il s'intéresse moins aux événements du jour, il ne peut assimiler de nouvelles exjDériences qui ne font sur lui qu'une impression superficielle, et il évite de nouvelles entreprises. En réalité, il est dans un état de dissolution graduelle, et il est naturel qu'il ne prenne point part à un processus d'évolution ; il loue le passé, dont il se rappelle les intérêts, la politique, les exploits; parmi les hommes d'aujourd'hui, il ne trouve point les géants de son temps, et il s'étonne que le monde continue de vivre avec ses changements révolutionnaires. De plus, il y a un commencement de déclin des facultés morales, qui ne s'éteignent complètenaent que dans la démence sénile ; une humeur mauvaise et même querelleuse, de l'avarice, une vanité excessive, un entêtement obstiné dans les opinions, une volonté absolue, le cynisme et la misanthropie sont les différents aspects sous lesquels se montre la décadence morale. Quand on voit les souffrances quotidiennes qu'un vieillard inflige à ceux qui sont autour de lui et qu'on voit tout le bien que ses opinions obstructives empêchent, on a besoin d'un moment de réflexion pour s'empêcher de regretter que sa disparition de la scène du monde soit laissée à l'opération lente de la décadence naturelle. Que de fois il arrive que la nature soupçonneuse de la sénilité a des préjugés et des liâmes insensés contre quelque parent honnête ou contre un ancien ami. et un amour excessif et non moins déraisonnable allant parfois jusqu'à l'engouement pour quelque aventurier, parent ou non, qui flatte ses faiblesses! Nous avons là la première période de la dégénérescence mentale, qui aboutit à la démence sémle : la mémoire aff-aiblie finit par s'éteindre ; la dureté de l'entendement aboutit à la perte de la faculté de percevoir; après aveucessé de s'intéresser à ce qui se passe, le vieillard ne comprend plus ce qui se fait autour de lui ; la lenteur de ses idées et l'hésitation de son jugement se changent en incohérence et en sottise; le déclin des sentiments moraux aboutit à des soupçons
radoteurs. . , ,^„„
Bien que la démence sénile s'établisse ordinairement par une décadence graduelle, comme je viens de le montrer, ei
est dans quelques cas annoncée par une période d'excitation mentale qui donne au malade une apparence passagère d'énergie et de puissance. Il a beaucoup d'exaltation mentale et de confiance en lui-même; il s'occupe de ses affaires avec ardeur et d'une manière qui est complètement en opposition avec sa manière ordinairement sobre et prudente; il fait des projets ou il se lance dans des spéculations d'un caractère nettement insensé, et on ne peut lui persuader que ni ses projets ni ses spéculations ne sont excellents; il s'adonne à l'alcool, fréquente de mauvaises compagnies, rend visite à des femmes de mauvaise réputation, avec lesquelles il peut même vivre ouvertement, bien que jusque-là il eût été un vieillard grave et vénérable; il s'impatiente d'un avis ou d'une opposition; il répudie tous les liens sociaux, et il repousse toutes les tentatives que l'on fait pour contrôler ses actions ; il s'irrite. et se fâche contre sa famille, qui essaye de s'opposer à ses folies, et par ses actes il cause de grands embarras et de grands ennuis. Quand l'excitation s'apaise, ce qui arrive parfois subitement, il tombe dans la démence.
Il y a une autre forme de folie sénile que j'ai observée surtout chez les vieilles femmes et que je prends la liberté de décrire sous le nom de mélancolie sénile . Elles sont extrêmement déprimées, et tout ce qu'on leur propose éveille de l'angoisse ; elles se promènent dans leur chambre ou dans leur maison, dans un état d'agitation continuelle ; on ne peut leur persuader qu'elles ne sont pas ruinées et près d'être jetées sur le pavé, ou qu'un antre malheur terrible ne menace ni elles ni leurs familles; elles répètent continuellement les mêmes plaintes, poussent sans cesse des gémissements, interrompus seulement par des cris sauvages ou des hurlements d'angoisse. Souvent elles refusent toute nourriture, sous prétexte que leurs aliments sont empoisonnés, faits de pourriture ou de charognes ou même de la chair de leurs parents, ou sous prétexte qu'elles ne peuvent les avaler. Leur perception est très rapide et leur mémoire exacte, malgré leur délire, et elles ont beaucoup plus conscience de ce qui se fait autour d'elles qu'on ne le croitelles sont très soupçonneuses, passionnées et méchantes en
même temps; elles frappent, égratignent ou pincent ceux qui leur donnent des soins, et elles s'opposent aux services nécessaires qu'on leur rend. Parfois leur langage est tel que l'on s'étonne qu'elles aient jamais su ce qu'elles disent; il est parfois très obscène et accompagné de gestes indécents, grossiers et immodestes. Ce que l'on remarque surtout dans ces cas c'est la perversion morale extraordinaire qui se mêle à la dépression, — ce qui donne à leur conduite l'apparence d'une grande méchanceté, — c'est l'extravagance grossière des idées horribles qui leur viennent à l'esprit et se traduisent dans leur langage, — ce qui les surprend elles-mêmes d'abord et leur fait jeter des cris d'angoisse; — c'est l'excitation sexuelle, qui s'exprime par leurs idées et leurs actes, et enfin la singulière clarté de leur intelligence quand l'esprit peut sortir un moment de son état morbide. Chez quelques femmes, l'excitation atteint un tel degré qu'elles ne peuvent dormir, qu'on ne peut leur faire prendre la nourriture nécessaire et qu'elles meurent finalement d'épuisement. Dans d'autres cas, l'excitation s'apaise et la maladie continue sous une forme plus chronique. Dans aucun cas le pronostic n'est favorable.
Je termine ici ce que j'avais à dire des variétés de désordres mentaux qui se lient aux processus du développement et de la décadence du corps, — des formes évolutionistes et dissolutionnistes, comme peuvent les appeler ceux qui croient éclairer des phénomènes obscurs en leur donnant des noms pompeux, mais vagues, dont les initiales sont écrits en lettres capitales.
Folie des plitliisiques.
Le D' Clouston a proposé de grouper sous ce nom une catégorie de cas dans lesquels la folie et la phthisie apparaissent presque en même temps chez le malade et où les caractères de la folie sont un peu modifiés. Je me demande cependant si le tempérament nerveux spécial qui s'observe si souvent chez les phthisiques n'infiuencc pas davantage la maladie mentale que le dépôt de tubercules, d'autant plus que l'on sait que la folie phthisique peut s'observer chez des personnes de race
phtliisique qui n'ont aucun symptôme de lésion tuberculeuse locale.
Il est certain que beaucoup de phtbisiques ont un caractère particulier à certains égards. Ils sont vifs, irritables, fantasques, changeants; ils font vite des projets et s'impatientent de toute lenteur; ils sont idéalistes, instables dans leurs idées. Ils sont parfois brillants, mais ils n'ont point la largeur et le calme de la pensée, ni la persévérance méthodique et ferme ; ils ont l'intuition rapide et une grande énergie; ils voient le projet du moment et en pressent la réalisation, comme de la chose la plus importante au monde ; mais, quelque temps après, ils peuvent être engagés avec un aussi grand intérêt dans un autre projet : il y a quelque chose de fantasque dans leurs projets, dans leur énergie, dans leur humeur, dans leur imagination, — une sorte d'hecticité dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs actions. A mesure que la fin deleiu'vie fiévreuse approche, les caprices et les fantaisies de l'esprit aboutissent à un délire transitoire, et les imaginations deviennent presque des illusions. Il est très remarquable de voir l'espérance singulière que les malades conservent même jq,squ'au bout de la maladie, bien que la continuité des sentiments de confiance soit souvent interrompue par des intervalles passagers de désespoir. De jour en jour, le malade dit qu'il se trouve mieux, bien qu'il présente tous les signes du progrès rapide de sa maladie; et quand il est pour ainsi dire dans l'ombre de la mort, on peut l'entendre discuter des plans de vie et projeter ce qu'il fera dans des années qu'il ne verra jamais.
On ne peut dire que la folie qui est associée à la phthisie ait des symptômes très distincts. Elle peut revêtir la forme de la manie, de la mélancolie, de la monomanie, et c'est le cours o-énéral de la maladie plutôt que des caractères spéciaux qui mé- ' rite d'être noté. La période aiguë, quand elle existe, qu'elle soit maniaque ou mélancolique, est de très courte durée, et elle n'aboutit point à la forme chronique ordinaire ni à la démencemais elle se transforme en un élat de tristesse, d'irritabilité de défiance, sans autre délire qu'une sorte de mélange de manie subaigué et de démence. La défiance est regardée comme lo
trait le plus constant et le plus caractéristique en lui-même de la maladie. Le Clouston croit môme que presque tous les cas de vrai monomanie du doute s'observent chez les phthisiques. Quand il n'y a point de période aiguë, au début, le désordre mental arrive d'une manière insidieuse et se traduit par de l'irritabilité, de l'agitation, des caprices, un affaiblissement progressif de l'intelligence, mais sans dépression et excitation l3ien marquées.
Plus tard, quand l'irritabilité augmente, il peut y avoir de courts accès d'excitation avec des actes impulsifs qui tiennent de la démence, et plus tard encore les symptômes de la démence s'accusent davantage. Mais l'apparence et la conduite de ces malades font croire que la démence est plus grande qu'elle ne l'est en réalité. De temps en temps, ils donnent par accès des preuves d'intelligence dont on les croyait incapables, et chez eux plus souvent que chez les autres malades on observe avant la mort un retour momentané de l'intelligence. La folie améliore rarement la phthisie. Il est certain que dans quelques cas cette complication a été suivie de l'arrêt de la phthisie et de la disparition de ses symptômes ; plus souvent, la manie et la phthisie semblent alterner, le cours d'une maladie étant plus actif pendant que le cours de l'autre se ralentit relativement; mais, dans la plupart des cas, les symptômes phlhisiques sont seulement masqués par les symptômes mentaux, et la maladie n'en suit pas moins son cours rapide. Le pronostic est mauvais dans la folie phthisique. Dans le petit nombre de cas où la guérison s'obtient, c'est qu'il n'y avait aucune lésion tuberculeuse ou que les lésions étaient seulement au début.
Il n'est pas douteux qu'il y a des cas de dérangement mtellectuel qui présentent le caractère que l'on attribue à la folie phthisique. Mais je ne voudrais pas affirmer que l'on n'observe pas les mêmes symptômes dans des cas où il n'y a m phthisie ni prédisposition à la phthisie, et que d'autre part ces symptômes s'observent dans tous les cas où la folie se complique de phthisie. Il est probable que nous arons affaire surtout a un tempérament nerveux particulier qui subit le contre-coup de l'affaiblissement de la nutrition résultant de la tuberculose, et je
ne doute pas que si une autre cause de mauvaise nutrition avait agi sur le même tempérament, de manière à produire un dérangement mental, on n'eût observé les mêmes symptômes. Dans la folie qui frappe le tempérament artistique cirétif, on a des symptômes très semblables, de môme que dans la folie de la masturbation associée à un certain tempérament nerveux. Cependant, si les symptômes décrits sont plus souvent associés à la phthisie, il est bon de réunir provisoirement les cas dans un groupe clinique distinct et de les désigner par un nom qui indique leurs rapports les plus fréquents.
Folie sypl}ilitique.
. On a l'habitude aujourd'hui de désigner sous ce nom une catégorie de cas, et la justification de cette habitude, c'est que leur pathologie, leur cause et leur traitement sont indiqués par là même. Si les moyens qui guérissent la syphilis guérissaient la folie, il serait pédantesque de rejeter un groupement si utile, sous le simple prétexte qu'il n'est pas suffisamment scientifique' Admettons qu'il n'y ait aucun symptôme caractéristique de cette variété de folie, nous permettant de la reconnaître toujours, comme cela devrait être, on peut encore soutenir que si l'on regarde la marche de la maladie, que si l'on observe le début des symptômes, leur caractère, leur association les uns avec les autres, leur terminaison, il y a de bonnes raisons de former un groupe empirique de cas, même en laissant de côté la facilité du diagnostic, qui se fait d'après l'histoire du malade et les signes de syphilis ancienne.
Voici comment je conçois l'ordre des choses dans un cas de folie syphilitique : Le malade a eu une syphilis constitutionnelle, et il a une céphalée profonde que tout mouvement au<rmente et avec oxacerbations nocturnes; le cuir chevelu est sensible à la pression, et la pression augmente encore la céphalée Il est profondément prostré, sans énergie, incapable de travailler, dans un état de grande inquiétude à l'égard de sa santé et extrêmement sensible au bruit et à toutes les impressions soudâmes. La nuit ne lui apporte aucun repos; il est sans som
iiieil, non pas sculenienl quand il souffre de la tête, mais même lorsqu'aucune douleur ne l'empêclie de jlormir, et, s'il dort, il ne le fait que par courts intervalles; il se réveille alarmé, sachant à peine s'il a dormi, ni où il est, ni ce qu'il est, de sorte qu'il est elTrayé de retomber dans une pareille inconscience. Il y a une grande prostration, sans fièvre; la perte de l'appétit est très marquée, et il y a parfois des vomissements, mais sans aucune altération de l'estomac ; l'amaigrissement se produit rap dément , et le pouls est irrégulier et souvent lent.
On doit examiner les yeux à l'oplithalmoscope, pour voir s'il y a de la névrite optique : s'il y a de la névrite, il est probable qu'il existe dans le cerveau des produits syphilitiques; et cela est absolument certain, suivant lé D' H. Jackson, si la névrite existait déjà avant que la maladie eût pris une forme aiguë. A un degré plus avancé, il y a des désordres sensoriels ou moteurs, une paralysie des muscles de l'œil, des paupières ou de la face, ou d'une partie du corps; la paralysie peut se localiser à un seul nerf ou revêtir la forme hémiplégique, ou être plus ou moins généralisée. Parfois on observe de la surdité, de la cécité, des troubles de la coordination musculaire, des spasmes et même les convulsions épileptiformes. Jusque-là, on peut dire que la maladie peut guérir sans présenter des symptômes plus graves. Mais, si l'état s'aggrave, il perd la mémoire, et ses autres faculle^ mentales s'affaiblissent; la stupeur augmente et peut aboutir à la démence. Des accès de manie et de mélancolie interrompent parfois le déclin rapide de l'intelligence, et on observe assez souvent une paralysie musculaire progressive, qui ressemble tellement à la paralysie générale des aliénés qu'on peut s'y ^ tromper. L'erreur est surtout facile à faire quand la faiblesse mentale s'accompagne de délire des grandeurs, ce qui n'est pa> rare. Dans les dernières périodes, il y a des attaques épileptiformes et apoplectiformes, et alors il y a peu d'espoir de guérison. Il n'y a d'espoir que lorsque le malade est tombé dans un état de démence profonde, car une guérison rapide et mattendue peut s'obtenir dans les conditions qui paraissaient les plus mauvaises et désespérées. Le produit syphilitique du cerveau {r,ommé), auquel sont dus les symptômes, a pins
de chance d'êlre résorbé que toute autre variété de tumeur.
On n'a aucune raison de supposer que la gomme syphilitique n'agit pas de la même manière qu'une autre tumeur ayant le même siège et se développant de la même manière. Nous avons toute raison de croire, au contraire, que les symptômes qu'elle détermine sont caractéristiques d'une tumeur cérébrale et non d'une tumeur syphilitique en particulier. Elle agit probablement comme centre d'irritation ; elle excite l'activité morbide des parties voisines du délire et des convulsions ; ou bien elle envahit la substance cérébrale, dont elle empêche le fonctionnement, et elle donne lieu à de la démence, du coma et de la paralysie. Parfois elle produit un épaississement des parois des petites artères cérébrales, et elle détermine ainsi la production de thromboses qui agissent de la même manière que les thromboses liées à toute autre cause, mais ayant le même siège. En ce qui concerne la signification pathologique des symptômes, il faut savoir que la destruction d'une partie du cerveau n'est pas seulement la cause directe des symptômes positifs qui dépendent de la perte des fonctions, mais qu'elle peut être la cause indirecte de l'activité anormale d'une autre région, par la suppression de l'influence inhibitrice que les diverses parties d'un système physiologique exercent les unes sur les autres.
Le diagnostic repose principalement sur l'histoire d'une syphilis antérieure et sur les signes qu'elle a laissés derrière elle. Mais on doit tenir compte encore de l'âge du malade, de l'absence de toute autre cause, de l'irrégularité de l'association bizarre et de la série des différents symptômes physiques et mentaux, et enfin des résultats heureux du traitement spécifique. Bien que la syphilis ne produise aucun symptôme nerveux spécifique, il y a dans la marche générale de la folie syphilitique quelque chose qui ne s'observe pas avec les autres tumeurs cérébrales et qui doit éveiller les soupçons.
Chez un individu qui a déjà été atteint de maladie mentale ou qui a une forte prédisposition héréditaire à la folie, on peut observer un accès de manie aiguë au moment de l'apparition des symptômes secondaires de la syphilis. Mais dans ce cas la manie n'a rien de spécial; un état constitutionnel spécial a jeté le
Irouble dans un cerveau fortement prédisposé, comme l'eût fait un autre état morbide. De même, quand la manie suit l'épiiepsie syphilitique, comme elle le fait parfois, elle n'a rien de spécial dans ses symptômes. On a prétendu que dans ces cas la manie se présente le plus souvent à la suite des accès d'épilepsie où la perte de la conscience ne se produit pas au début de l'accès, mais plus tard, c'est-à-dire où le mal ne commence probablement pas dans les centres cérébraux supérieurs.
Folie alcoolique.
C'est une idée, mais en même temps une erreur populaire de croire que, lorsqu'un individu a des troubles intellectuels à la suite d'excès alcooliques, il doive avoir du delirium tremens. Sans aucun doute, il peut avoir du delirium tremens, mais il peut avoir aussi une véritable manie aiguë n'ayant aucun des caractères du delirium tremens. Les personnes qui ont déjà été aliénées, qui ont eu des traumatismes graves de la tête, qui ont eu une insolation, qui ont hérité d'une forte prédisposition à la folie ou qui sont épilepliques, toutes les personnes, en fait, qm ont de l'irritabilité et de l'instabilité du cerveau, ont une tendance a devenir irritables et instables à la suite de légers excès alcooliques, et elles peuvent commettre des actions étranges et excentriques, peut-être même se livrer à des actes de violence impulsive. Parfois elles se dénoncent elles-mêmes à la police, comme les auteurs d'un meurtre mystérieux et qui a fait une grande sensation • elles commettent des actes indécents qui les mènent devant les tribunaux ; ou bien elles blessent grièvement un individu sur lequel elles avaient des soupçons injustes, et elles ne comprennent la gravité de ce qu'elles ont fait que lorsqu elles reviennent à la raison, quand les eifets de l'alcoolisme se son dissipés. Le peu de pouvoir qu'elles ont sur elles-mêmes es facilement anéanti ; la coordination des fonctions cerebra es esi détruite, ainsi que la conscience de l'identité personnel e et de a responsabilité qui en est la plus haute expression. A la su de débauches prolongées, le dérangement mental peut prenar la forme de la manie aiguë, la véritable mania a potu. laquei
a ordinairement un caractère bruyant et destracteur, mais ne dilîère pas essentiellement de la manie se développant sous l'influence de causes différentes. Dans quelques cas, on observe de la mélancolie; mais je crois que la melancholia a potu^ comme on pourrait l'appeler, s'observe surtout chez les individus dont la santé a été altérée par des excès prolongés et une insuffisance de nomTiture, et qui sont obligés d'abandonner leur boisson sans pouvoir se mieux nourrir.
Les symptômes du delirium tremens sont assez caractéristiques, et il me suffira de les résumer brièvement. Les symptômes prémonitoires consistent en un sentiment de faiblesse, en nausées et en vomissements le matin; de plus, l'appétit est perdu, le sommeil est léger et troublé par des cauchemars effrayants. L'individu craint de se mettre au travail, il est inquiet au sujet de ses affaires ; la moindre chose l'agite, il est opprimé par des pressentiments tristes, et il est extrêmement nerveux. Ses mains tremblent à propos de la moindre agitation mentale, sa langue tremble également et est couverte d'uti enduit blanchâtre. A ces symptômes font suite l'agitation mentale et le délire, et le délire est ordinairement caractérisé par une grande agitation et de grandes alarmes; il y a des hallucinations et des illusions : le malade voit des rats et des souris qui trottent dans la chambre, des reptiles qui rampent sur son lit, et il voit avec terreur des objets menaçants. Son agitation est extrême, et il ne dort point. Il parle presque constamment, mais d'une manière à peu près incompréhensible; avec ses mains, qui sont agitées du tremblement constant, il cherche quelque chose d'imaginaire ou repousse la vermine qu'il croit voir sur son lit. Le pouls qui au poignet est rapide, petit et facilement dépressible, est plein au niveau des carotides; le cœur bat violemment; la respiration est irrégulière et haletante. En général, le malade est docile, bien qu'agité mais il a parfois des accès de violence et il est difficile à surveiller. Il peut môme se précipiter par les fenêtres, si on ne l'empêche, sous prétexte de poursuivre des êtres imaginaires qui le menacent et sous prétexte de leur échapper. Au bout de trois ou quatre jours, il tombe dans un profond sommeil,
MaUDSLEY. qq
bl4 PATHOLOGIE DE L'ESPRIT
et il guérit si la terminaison est favorable, ou bien il lombe dans la dépression, il a de la mussilation; et il meurt. Quand l'accès est terminé, le malade est toujours dans une grande faiblesse mentale et corporelle, et dans quelques cas l'esprit ne s'éclaircit pas complètement; il est plus ou moins confus, troublé par des soupçons morbides ; il y a parfois des hallucinations de l'ouïe et des impulsions au suicide. Ces effets secondaires s'observent surtout lorsqu'il y a une prédisposition à la folie, et ils peuvent être dissipés par de longs exercices au grand air, par un changemept de résidence, d'occupation ou de plaisir. Si, malgré tout, les hallucinations de l'ouïe persistent, il est probable que l'esprit ne se rétablira point complètement.
On peut décrire le delirium tremens comme un alcoolisme aigu, puisqu'il y a un alcoolisme chronique caractérisé par le développement lent et graduel de symptômes semblables, c'est-à-dire un delirium tremens chronique que l'on appelle la folie de l'alcoolisme. Comme symptômes prémonitoires, il y a la même insomnie, la même agitation, les mêmes nausées, la même perte d'appétit qu'avant le delirium tremens. Cependant l'excitation ne s'accroît pas rapidement, et elle n'est point suivie d'hallucinations et de délire incohérent; mais il y a une grande inquiétude mentale ; le malade a des soupçons morbides, et il se figure qu'on lui veut du mal, que ses voisins le provoquent ou le persécutent, qu'on le vole sur ses terres; -souvent il se défie sans motifs de sa femme, etc. Ces soupçons sont souvent liés à des hallucinations de l'ouïe, de la vue, du toucher; le malade entend des voix menaçantes; il voit' des gestes insultants, des signes mystérieux, et il se sent sous l'infiuence d'agents électriques. Le malade guérit ordinairement s'il s'abstient de prendre de l'alcool. Ses hallucinations disparaissent d'abord pendant le jour, bien qu'elles puissent continuer à être aussi vives pendant la nuit. Puis elles s'atténuent pendant la nuit et sont surtout nettes dans la période qui s'écoule entre le sommeil et la veille. Puis il ne reste plus que de mauvais rêves et des cauchemars. Ll finalement tout se dissipe. L'ordre de la disparition des symptôme, est l'opposé de l'ordre de leur apparition. Malheureusement, la
guérison arrive lentement, d'autant plus que le malade revient à ses habitudes dès qu'il peut; il peut avoir d'autres attaques, et finalement son esprit est irrévocablement atteint. Sa mémoire est si altérée qu'il peut n'avoir pas plus de souvenir des événements récents que le vieillard atteint de démence sénile ; son entendement est affaibli et même enfantin ; son sens moral est obscurci ou détruit, si bien qu'il perd tout sentiment de responsabilité morale, qu'il devient dissimulé, lâche, menteur; et sa volonté est si affaiblie qu'il n'a aucun pouvoir sur lui-même en ce qui concerne ses habitudes de buveur. De la faiblesse musculaire et du tremblement accompagnent ces signes de débilité mentale croissante; parfois les sens sont émoussés, et dans certains cas il y a une véritable paralysie sensorielle et motrice des membres. Aussi a-t-il de la difficulté à se tenir sur ses jambes, laisse-t-il tomber ce qu'il tient dans ses mains, et resle-t-il au lit, parce que ses jambes ne peuvent plus le porter. Et l'on ne peut espérer que l'exercice lui rende l'usage de ses jambes et de ses mains. Dans quelques cas, il y a de temps en temps des convulsions épileptiformes avec beaucoup d'albumine dans les urines. Cet affaiblissement mental peut se développer graduellement et rapidement chez quelques individus et surtout chez les femmes, sans que l'on observe ces hallucinations et ce délire de persécution qui le précèdent dans •d'autres cas. A une période ultérieure, le malade est complètement dément, et son esprit est entièrement désorganisé : il dit les non-sens tes plus incohérents sur un ton plaintif, et il a les illusions et les hallucinations les plus extravagantes.' Il se figure par exemple que les choses les plus extraordinaires se passent dans sa chambre, que des couteaux et des fragment^ de verre lui sortent des chairs, que des insectes se promènent sous sa peau, que l'on coupe son corps en morceaux qu'on le porte dehors pendant la nuit, etc. La détérioration' mentale est si profonde qu'il ressemble à un individu arrivé au dernier degré de la démence sénile.
La folie alcoolique est instructive, car elle nous montre en raccourci les symptômes qui ressemblent à ceux de la folie idiopathique ordinaire, et elle nous les montre dans des cas où
l'on peut suivre le travail d'une cause physique. Nous savons que l'alcool est absorbé dans le sang, qu'il est transporté au cerveau et qu'il agit là directement sur le tissu nerveux, d'où on peut l'extraire lorsqu'une grande quantité a été absorbée. D'abord il stimule le tissu nerveux et en augmente l'activité; mais il tinit par produire la dégénération du tissu et la destruction de la fonction. Remarquons également que son action n'est pas moins pernicieuse sur les ditîérents centres nerveux moteurs vaso-moteurs, sensoriels, idéationnels, et que la réumoB ■ de ces symptômes, qui dépendent de celte action générale, donne à la folie alcoolique sa physionomie particulière.
La dipsomanie est une forme bien nette de dégradation mentale qui se traduit par un violent appétit pour les excitants alcooliques et qui s'aggrave par l'habitude. Si un individu n'avait iamais bu d'alcool, ce désir se serait probablement calme; mais dès que la satisfaction a éveillé le désir, elle se transforme rapidement en un appétit insatiable. Les accès se présentent ordinairement par paroxysmes, à de longs intervalles d un ao environ ou à de plus courts intervalles de deux ou trois mois, et même plus souvent encore dans les mauvais cas. La victime de cette soif de boire ne boit pas en compagnie, comme le buveur ordinaire, qui reste sobre jusqu'à la première occasion convenable; mais ..elle boit tous les jours, et elle ne fait que boire, jusqu'à ce qu'elle ne puisse prendre aucune nourriture, qu'elle ait des vomissements continuels et qu'elle smt forcée de s'arrêter, parce que l'estomac rejette tout. On est force de voir là une maladie plutôt qu'un vice, quand on remarque ces hommes et ces femmes riches, d'une position élevée, souvent d une intelligence supérieure, qui s'abandonnent de temps en temps a de viritables orgies d'ivrognerie, malgré les résolutions soleniien qu'elles ont prises de s'abstenir d'alcool, alors qu elles elai n sobres et en pleine lucidité ; sans souci des conséquences ndividus se ruinent et ruinent leurs familles, ^-^^ dant leurs paroxysmes les personnes les plus abjectes et o rcnt aux moyens les plus misérables et les plus degiadant pour satislaiil leur a pétit. Quand l'accès est ^^^^ Iristes, repentants et malheureux; ils se reprochent amèrement
leur conduite, ils prepnent de bonnes résolutions, ils remon- (ent dans leur sphère sociale, et ils accomplissent régulièrement leurs devoirs jusqu'à l'accès suivant. Dans leurs intervalles de sobriété, ces malades n'ont souvent aucun penchant pour les boissons alcooliques, et ils sont parfois très modérés dans ce qu'ils prennent; cependant, quand l'appétit revient avec une nouvelle force après une période de sobriété, ils s'abandonnent sans résistance, et ils refont la même expérience misérable. Leur nature morale est complètement pervertie, tant qu'ils sont sous le coup de l'accès; ils sont trompeurs, menteurs, et l'on ne peut aucunement compter sur eux; la femme déteste son mari, et le mari a de la haine pour sa femme.
La maladie rappelle la manie récurrente etl'épilepsie, d'abord à cause de sa périodicité, secondement à cause de la modification profonde qu'elle imprime au caractère moral, troisièmement parce que chaque accès rappelle l'accès précédent par son début, ses symptômes et sa marche, et entin par la détérioration permanente de l'esprit qu'elle détermine si on ne l'enraye point. Et en fait on arrive rarement à l'enrayer, car on ne peut soumettre légalement les malades à une coercition nécessaire. Il est vrai que l'on peut parfois persuader aux malades de se mettre eux-mêmes sous une surveillance, et ils s'y soumettent tant qu'ils sont lucides et qu'ils n'en ont pas besoin. Mais il y a de grandes chances qu'ils s'échappent ou qu'ils refusent de laisser contrôler leurs actions dès que leur appétit revient et que la coercition est réellement nécessaire. Cet état est souvent héréditaire; il est l'expression d'un tempérament nerveux, et les ancêtres ou les parents ont souffert de la môme maladie ou d'une autre maladie nerveuse.