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CHAPITRE III

A. — Etiologie.

Les causes des désordres intellectuels, telles qu'on les décrit ordinairement dans les livres, sont si vagues et si générales qu'elles ne rendent que peu de services et que leur connaissance nous aide peu, quand nous sommes en face d'un cas concret et que nous nous essayons de nous former une idée claire de son étiologie. L'impossibilité d'arriver à une information précise vient dans la plupart des cas de la diffîcullé insurmontable que nous avons de connaître d'une manière complète, intime et exacte, le caractère et l'histoire d^une personne. Nous ne pouvons pénétrer le tissu complexe, et souvent embrouillé de sa vie, et en suivre tous les changements et tous les hasards; nous n'en saisissons que quelques fds. Quand personne ne connaît son propre caractère, que l'on a pourtant toujours sous les yeux, comment connaître celui de son voisin, sur lequel nous ne jetons qu'un regard rapide et passager?

On fait souvent de grandes erreurs quand il s'agit de découvrir les causes de la maladie dans des cas particuliers; on s'attache, pour expliquer la catastrophe, à quelque fait saillant alors que ce fait ne compte peut-être que pour une unité au milieu d'une série d'autres faits. La vérité est que, dans la grande majorité des cas, il y a un concours de diverses causes, inté-

j'ieures ou extérieures, et non une seule cause effective. Toutes les conditions, qu'elles soient appelées actives ou passives, qui concourent à la production d'un elïel, sont également des causes, ('gaiement des agents; par suite, toutes les conditions qui coopèrent dans un cas donné pour produire une maladie sont toutes des causes, qu'elles résident dans l'individu ou hors de lui. Quand on dit qu'un homme est devenu fou à la suite de chagrins, de besoins ou de maladie, ou de tout autre malheur, nous n'en apprenons pas beaucoup si nous en restons là : car comment se fàit-il qu'un autre homme qui a éprouvé les mêmes malheurs ne soit pas devenu fou? Toutes ces causes ne peuvent avoir été les mêmes quand les effets sont si différents. Ce que l'on a oublié de mettre au net, c'est la conspiration des conditions, individuelles ou extérieures, qui font qu'une pression mentale, qui reste sans effet dans un cas, pèse d'une façon si désastreuse dans l'autre; et ce sont ces renseignements qu'une biographie exacte et complète, comme on n'en a encore jamais fait pour personne, sans négliger les antécédents héréditaires, pourrait seule nous donner. Si toutes les circonstances internes et externes étaient examinées de près et pesées avec soin, on verrait qu'il n'y a aucun accident dans la fohe; la maladie, sous quelque forme qu'elle se présente, quel que soit le nombre des conditions qui concourent à la produire, apparaîtrait comme la conséquence inévitable de ses antécédents, de même que l'explosion d'une traînée de poudre peut être rapportée à ses causes, que la série des faits qui l'ont produite soit longue ou courte. Les germes de la folie sont souvent latents dans la base de notre caractère, et la manifestation fmale est l'explosion d'une i'tngue série de préparations antérieures.

Si la cause de la folie peut ainsi remonter à l'enfance ou même avoir ses racines dans les générations antérieures, il est aisé de voir le peu que l'on nous apprend en nous signalant une seule cause morale, telle que le chagrin, la vanité, l'ambiiion, qui peuvent n'être après tout, comme cela arrive souvent, qu'un des premiers symptômes de la maladie qui, venant à frapper l'attention des observateurs, passe pour avoir été produite par cette cause morale. Je suis disposé à croire qu'en

étudiant une tragédie, comme celle du roi Lear, on peut apprendre davantage qu'eu lisant tout ce qui a été écrit sous prétexte de science. Un grand artiste comme Shakespeare, qui sait pénétrer le caractère de l'individu, discerner les rapports qui existent entre lui et les circonstances au milieu desquelles il vit, trouver l'ordre qui existe au fond de ce qui semble désordonné, découvrir le mode nécessaire de l'évolution des événements de la vie, incorpore dans sa création artistique plus de renseignements que n'en peuvent donner les constatations vagues et générales auxquelles la science doit se résigner dans son état d'infériorité actuelle.

La vie dans toutes ses formes, pliysique et mentale, physiologique et morbide, est un rapport; ses phénomènes résultent de l'action réciproque d'un organisme individuel et de forces extérieures ; la santé est la conséquence et la preuve d'une adaptation heureuse aux conditions d'existence; elle impUque la conservation , le bien-être et le développement de l'organisme; tandis que la maladie indique un défaut dans l'adaptation organique aux conditions externes et conduit au désordre, à la déchéance et à la mort. Il est clair que le rapport harmonieux entre l'organisme et ce qui l'environne, qui est la condidition de la santé, peut être troublé soit par une cause venant de l'organisme, soit par une cause venant de l'extérieur, soit enfin par une cause ou plutôt par un concours de causes venant en partie d'un côté et en partie de l'autre. Quand on dit que l'esprit d'une personne s'est perdu par suite des mauvaises conditions de la vie, sociale ou physique, on suppose tacitement la coopération de quelque infirmité des éléments nerveux, héréditaire ou acquise; si le système nerveux était parfaitement sain et s'il possédait ces énergies de réserve qui lui permettent de s'adapter dans de certaines limites aux variations des conditions externes, il n'est pas probable que des cii'constances défavorables eussent été suffisantes pour troubler le rapport et amener une maladie mentale. Quand l'action défavorable extérieure conspire avec une infirmité de la nature, alors on a les conditions du désordre, et la discorde, c'est-à-dire un fou, se produit.

On a l'habitude de distinguer les causes de la folie en causes morales et en causes physiques; mais cette distinction n'est pas pratique dans beaucoup de cas. Si par exemple l'existence d'une tare héréditaire est la cause physique de quelque trouble moral ou d'une particularité de caractère pouvant conduire finalement à la folie, un observateur pourra, du point de vue mental, décrire la cause comme morale, tandis qu'un autre, du point de vue de l'hérédité, la décrit comme physique. Il est certain que, dans le cas où il existe par l'hérédité une altération visible du cerveau, comme dans l'idiotie, tout le monde est d'accord pour reconnaître la nature physique de la maladie ; mais quand l'altération du cerveau n'est pas palpable, ne se fait pas connaître par quelque vice de disposition, la plupart des médecins considèrent la folie comme de nature morale. Si, dans la grande majorité des cas où l'on fait intervenir les prétendues oauses morales, il y a quelque chose dans la constitution physique qui représente la principale cause, il n'en est pas moins vrai que toute cause morale agit en dernier ressort par les changements physiques qu'elle détermine dans les centres nerveux.

Ceux-ci peuvent être soudains et de la nature d'une commotion, comme lorsqu'un choc mental cause à l'instant une convulsion, une paralysie ou la folie ; ou bien ils peuvent être graduels et de la nature d'un développement organique, comme lorsqu'un défaut de caractère s'accentue à mesure que la personne grandit, jusqu'à ce que l'équilibre de l'esprit soit détruit.

On a montré assez longuement, dans un autre volume ', que les pensées, les sentiments et les actions laissent derrière eux des résidus qui s'organisent dans les centres nerveux, dont ils modifient assez le développement pour constituer ime nature acquise qui fera que ce que nous pensons, sentons et liaisons déterminera d'avance et en grande partie ce que nous sentirons, ce que nouspenserons et ce que nous ferons; et comme les manifestations morales de la vie déterminent une organisation physique correspondante, il est évident qu'une cause

1» Physiologie de l'esprit.

morale de folie qui agil constamment produit pendant tout ce temps des changements physiques dans les recessus occultes des centres nerveux supérieurs de l'esprit. En fait, le cerveau qui fonctionne d'une certaine manière assez régulièrement pour acquérir à l'état normal quelque particularité ou quelque penchant, est parfois plus sujet à s'altérer par le fait de ce penchant, et, quand l'altération se produit sous l'influence d'une cause indépendante, le penchant ou l'habitude, suivant son bon ou son mauvais caractère, aideront à surmonter ou à aggraver l'effet. Quand, par exemple, la folie est l'exagération d'un vice particulier de caractère, les symptômes morbides indiquent une habitude de nutrition morbide dans les centres nerveux supérieurs, une modification graduelle de l'organisation mentale suivant une ligne morbide. D'autre part, le cerveau qui fonctionne habituellement d'une manière normale acquiert une habitude saine de penser, de sentir et de vouloir qui contre-carre les effets d'une force morbide. En somme il est probable qu'il serait plus utile pour l'homme d'acquérir de bonnes habitudes que de méditer sur les bons principes, si la question se posait entre les deux; mais cela n'est pas, d'autant plus que la méditation sur les bons principes est une préparation pour se former les bonnes habitudes que l'on n'a pas apprises.

Après ces remarques préliminaires, je vais étudier ces conditions générales que l'on suppose prédisposer d'une manière ou d'une autre à la foHe. D'abord, je puis poser en principe qu'un homme est ce qu'il est, à toute période de sa vie, en vertu des • qualités originelles qu'il a reçues de ses ancêtres et en vertu des • modifications que sa nature a subies sous l'influence de Tédu-cation et des conditions de la vie. Mais quelle complexité de causes et de conditions impliquent ces simples constatations dt fait! La prédisposition héréditaire est un terme général qui connote, mais qui certainement ne dénote pas encore, diversesconditions intimes sur lesquelles nous ne savons rien de précis;: nous sommes forcés, par suite, de nous livrer à un exameni général de cette prédisposition, au lieu de décrire exactementi les variétés et d'exposer avec précision les lois de son action. .

Hérédùé. — Qu'il soit vrai ou non, comme on le dit quelque-

fois, que deux feuilles ou deux brins d'herbe ne sont jamais exactement semblables, il est certain que, dans le monde, jamais deux personnes ne sont ou n'ont été exactement semblables. Quelle que soit la ressemblance qui existe entre elles, chacune a une marque caractéristique qui lui donne son individualité, qui la distingue de toute autre personne et qui détermine le cours de sa destinée. Par les circonstances de la vie, le développement de cette qualité intrinsèque peut être restreint dans une direction et exagéré dans l'autre, mais elle ne peut jamais être supprimée ; elle est toujours là, comme un levain qui fait lever un pain. Dans les anciens âges, on l'attribuait à l'étoile qui était au zénith au moment de la naissance du mortel. Mais le faible de cette théorie était que deux jumeaux nés sous les mêmes influences planétaires offraient parfois des -dispositions toutes différentes. Les deux sœurs de Hongrie qui étaient unies par les parties postérieures et qui avaient le même sang étaient d'un caractère extrêmement différent, et les dernières années des deux frères siamois furent rendues malheureuses par les querelles qui s'élevaient entre eux par suite de leurs goûts différents et des opinions opposées qu'ils avaient sur la guerre civile d'Amérique.

D'où vient cette individualité dénature? Elle vient sans doute de la même source que l'individualité du corps, de la démarche, des traits, c'est-à-dire des ancêtres. L'hérédité fait à chacun une destinée particuUère ; chacun ;de nous est la conséquence organique nécessaire de certains antécédents organiques, et il est impossible d'échapper à la tyrannie de son organisation. Toutes les nations de tous les âges ont reconnu virtuellement cette vérité, qui a eu une grande influence sur les systèmes religieux et les institutions sociales et politiques. L'institution des castes chez les Hindous est due à cette origine ; et c'est à peine si l'on peut mettre en doute que la philosophie de cette grande secte, qui enseignait le perpétuel retour à la vie des mortels et le développement dans cette vie des actes qui avaient été accomplis dans un état antérieur, et qui soutenait que la destinée d'un être était dans sa vie antérieure, ne fût fondée sur la reconnaissance de l'hérédité — du fait que la nature actuelle vient

(lu passé par les lois naturelles du développement ou de la dégénération. La Destinée terrible et inexorable, qui joue un si grand rôle dans la tragédie grecque, contre laquelle les liéros grecs luttent constamment tout en sachant que leur lutte est inutile, était le résultat d'une perception instinctive de la loi d'après laquelle les fautes du père retombent sur les enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération. Au fond de son cœur, chaque être a le sentiment instinctif que de toute éternité il a été prédestiné à ce qu'il est, et qu'il ne pouvait pas, étant données les conditions antérieures, avoir été différent. C'était un proverbe en Israël que, lorsque les pères avaient mangé des raisins verts, les enfants avaient les dents agacées ; et Salomon proclamait avec raison que c'était une des vertus d'un homme de bien de laisser un héritage aux enfants de ses enfants. Dans les villages, où les habitants restent stationnaires et où l'on se rappèlle, ou bien où l'on connaît par tradition le caractère des pères et des grands-pères, les particularités de caractère d'un individu sont souvent attribuées à quelque penchant héréditaire; il tient cela de ses ancêtres, dit-on, et on a de l'indulgence pour ses erreurs.

De nos jours, nous tenons à peine compte de cette grande vérité que les anciens sages avaient reconnue et que l'expérience de tous les âges a confirmée; mais il est très important pour nous, si nous voulons du bien à notre race, de la reconnaître et de l'avouer ; nous déterminons dans notre génération une grande part de ce qui sera prédéterminé dans la génération qui viendra après nous, et il dépend grandement de nous qu'elle soit bonne ou mauvaise. Il est certain que personne n'a le pouvoir de modifier les tendances fondamentales de sa propre nature ; les décrets de la destinée sont là, et nous ne pouvons ni leur résister ni les rejeter ; mais, si l'on combat les mauvaises tendances comme le héros de la tragédie grecque, qui, saisi par la fatalité et prédestiné à tomber, n'oubliait aucun offorl pour gagner une victoire impossible, on peut modifierpar degrés et en partie son caractère et, en une certaine mesure, donner à la constitulion de ses descendants une aptitude qui peut leur servir d'aide e*t de soutien dans un moment de trouble et de tentation. Nos •

efforts pour surmonter ce qui est pour nous insurmontable peuvent doter la nature de nos descendants d'une force suffisante pour leur permettre d'être victorieux dans le même combat; nos travaux sont leur profit, nos ensemencements leurs récoltes.

La moindre observation de l'esprit d'un jeune enfant, quand ses facultés sont développées par l'éducation, nous montre tout ce qu'il doit à l'hérédité. Voyez comme un enfant européen apprend vite ce qu'il mettrait des années à apprendre, si même il y arrivait, si sa constitution n'avait pas le bénéfice de la culture des âges antérieurs, s'il n'en avait pas la quintessence pour ainsi dire ! De même qu'il hérite des muscles appropriés à certains mouvements particuliers, si bien qu'il peut les exécuter aisément après un peu d exercice, de même il hérite dans son cerveau des substrata nerveux qui représentent les acquisitions de la civilisation de sa race et qui peuvent, après un peu d'exercice, fournir les fonctions qui ont déterminé leur formation graduelle par l'expérience de la race d'âge en âge. Si l'on en doute, que l'on prenne l'enfant d'un sauvage d'Australie et l'enfant d'un Européen ordinaire, qu'on leur donne le même travail et la même éducation, dans un cas, on verra que l'on joue avec un instrument complexe <pîi a reçu le ton de la civilisation et qui joue facilement si on le touche d'une manière convenable ; dans l'autre cas, au contraire, on n'aura qu'un instrument imparfait, grossier et discordant, dont on ne peut tirer que quelques notes, mais non les plus hautes, quelle que soit l'adresse avec laquelle on en joue.

Je crois que l'on peut dire que l'homme a quatre natures : sa nature animale , sa nature humaine , sa nature de famille et sa nature individuelle. Au-dessous de la caractéristique individuelle se trouve la nature de famille, si bien que chez deux frères dont les traits diffèrent nous retrouvons par intuition l'identite de famille, une identité fondamentale dans la diversité, tandis que d'autre part, chez deux étrangers qui paraissent semblables, on perçoit par intuition une différence fondamentale, quand même on ne pourrait la décrire. Au-dessous de la nature de famille se trouve la nature humaine avec ses caractères plus généraux, et au-dessous de celle-ci, dansdes couches

encore plus profondes, la nature animale, d'un caractère encore plus général, qui fait que l'homme n'a pas été fait différemment de l'animal qui s'en rapproche le plus, quelque distance qui l'en sépare. Ici, nous n'aurons affaire, mais c'est suffisant, qu'à l'héritage de famille.

Il y a beaucoup d'exemples qui prouvent qu'une personne hérite non seulement des caractères généraux de sa famille, mais encore de certaines particularités de manières et d'organisation ; les pensées, comme les manières, les modes de sentir, comme les humeurs du corps, sont innées et apparaissent habituellement à une période ou à l'autre de la vie. Ce ne sont pas seulement les manières et l'aspect des ancêtres immédiats qui se reproduisent ainsi quelquefois, ce sont les manières et l'aspect d'ancêtres éloignés, qui peuvent même ne pas être des ancêtres directs; il semble que chaque parent possède en puissance d'une manière latente, l'extrait de ses ancêtres, car je ne sais pas comment plusieurs générations remontent la ligne de la descendance et il semble que ces extraits potentiels peuvent se développer de nouveau dans sa postérité, s'ils ont la chance de rencontrer des excitants convenables. Pour comprendre quelle est la nature de ces potentialités latentes, on devrait étudier leur' développement nans le père, les frères, les sœurs, les oncles, les enfants, dans toutes les branches de l'arbre généalogique : on lirait d'une manièrs explicite ce qui se trouve implicitement en soi-même. C'estl'occasion de ifare remarquer que certaines qua-lités héréditaires n'anparaissent qu'à certaines époques de la vie où les substrata nerveux qui nous viennent des ancêtres se' mettent à fonctionner pour les premières fois. A la puberté, parexemple, il se produit une révolution corporelle et mentale, de' nouveaux substrata de l'esprit entrent en fonction; des carac-tères ancestraux que l'on n'avait pas remarqués auparavant, se manifestent, tandis qu'ils auraient peut-être été ensevelis sii la personne avait été eunuque; durant la grossesse, unefillepeuti offrir certaines manifestations spéciales du caractère desamère,. ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant ; et à l'époque de lai ménopause, quand les fonctions spéciales d'une femme se suppriment et que la femme a une tendance à prendre certaines*

formes de corps et d'esprit d'un caractère masculin, elle peut offrir des particularités qui rappellent à l'esprit un ancêtre mâle. Il est aisé de comprendre que les expériences particulières de la vie, de même que ces changements dus à l'évolution corporelle, peuvent réveiller le fonctionnement de ces substrata nerveux ancestraux qui étaient au repos, et, qu'ainsi, un accident de la vie peut mettre au jour un caractère ancestral, qui autrement, comme une semence qui ne serait pas mise en terre, serait resté endormi. Il en est du développement et de la décadence de ces substrata nerveux ancestraux comme de l'origine et de la disparition des instincts chez les animaux. Les conditions favorables de la vie les stimulent à agir et poussent au développement de nouvelles tendances et de nouveaux substrata appropriés ; les conditions défavorables à leur activité atténuent progressivement et font disparaître finalement les vieilles tendances et les substrata correspondants. De cette manière, il se fait une évolution lente dans le cours des âges, et les pensées des hommes se transforment graduellement. Un fait qui est plus en rapport avec le legs que l'individu reçoit de ses parents : il hérite non seulement de leur nature de famille et de leur nature individuelle, mais il hérite quelquefois de leurs caractères individuels tels qu'ils ont été modifiés par leurs actes et leurs souffrances, leurs erreurs, leurs actions, leur développement et leur dégradation. Ainsi le travail d'une génération, avec ses conséquences bonnes ou mauvaises, se continue dans l'organisation de la génération suivante, vit en elle, et la vie d'une personne est la continuation ininterrompue de la vie de ses ancêtres. Il n'est pas étonnant que les hommes aient inventé les doctrines de la prédestination et de la métempsycose.

Il n'est pas besoin, cependant, de beaucoup d'attention pour voir que la reproduction des qualités des ancêtres n'est qu'un côté de l'action de l'hérédité, pour voir qu'elle ne se borne pas à copier, mais qu'elle invente, de sorte qu'un individu diffère souvent considérablement de ses ancêtres tels qu'on les a connus. L'hérédité implique'une loi de variation aussi bien que de reproduction de la même chose. Il est vrai que l'on peut dire que les variations que présente un individu ne sont pas ce qu'elles

MiUDSLEY. T

paraissent, qu'elles ne sont que la répétition des qualités de quelques ancêtres éloignés que l'on a oubliés; mais c'est là une assertion qui est en opposition avec ce que nous connaissons des relations qui existent entre la variété des caractères et la complexité croissante des conditions sociales, et avec le t'ait évident que l'évolution de l'humanité se fait par des variations sur l'héritage de nos ancêtres, ou que la régression se fait par des variétés morbides rétrogrades. L'existence de dispositions morales ditTérentes et de capacité intellectuelle di/Férente chez des jumeaux et des monstres doubles est une preuve suffisante que l'action héréditaire ne ressemble pas à une simple copie mécanique ; elle ressemble plutôt à une combinaison chimique complexe où des composés dont les propriétés dilTèrent de celles de leurs éléments se produisent souvent. Malheureusement, nous ignorons encore autant les lois qui président aux combinaisons des éléments générateurs et aux nombreuses variations des produits qui en découlent, que les anciens ignoraient les combinaisons des éléments chimiques et les produits chimiques complexes qui en résultent. La nature fait une foule de produits chimiques complexes différentes avec un petit nombre d'éléments ; il n'y a pas de raison d'être surpris alors si, avec des combinaisons d'éléments organiques aussi complexes que le sont le sperme et les éléments générateurs, elle peut faire toutes les variétés du caractère individuel. Voyez la complexité de ces éléments générateurs! Il n'y a pas un organe du corps des parents, nous avons des raisons de le croire, il n'y a pas un tissu dont les organes sont formés, il n'y a pas un élément d'un tissu dont l'idiosyncrasie ne soit représentée dans ce petit germe d'une manière latente et mystérieuse, qui ne puisse se reproduire à un moment du développement ou, si elle ne se reproduit pas avec ses caractères propres, ne serve à neutraliser, à compléter ou à modifier quelque qualité du germe qui vient de l'autre parent. De plus, si une qualité ne se développe pas ou n'est utilisée à aucune combinaison, elle peut dormir dans la génération actuelle et ne se manifester que dans la suivante, ou même dans une génération ultérieure, car nous ne savons pas combien de temps elle peut rester latente avant de s'éteindre.

Ce saut d'iinG génération, et cette réapparition dans nne génération suivante, c'est ce qu'on a appelé l'atavisme, qui a excité tant de surprise quand on l'a observé dans l'hérédité morbide. L'atavisme est si frappant quelquefois dans la folie qu'un médecin espagnol, Ludovicus Mercatus, qui a écrit un livre sur les maladies héréditaires, était d'avis que la folie reparaissait dans chaque seconde ou dans chaque troisième génération. Mais cela n'est pas si extraordinaire qu'il paraît; car nous avons un exemple physiologique familier de la même chose, quand une fille transmet à son fils quelques attributs masculins de sa famille, qui ne pouvaient nécessairement être développés dans son corps, ou quand un fils transmet à sa fille les attributs féminins particuliers à sa famille. Dans ces cas, les qualités sexuelles spéciales doivent avoir existé à l'état latent dans la génération intermédiaire. D'autres qualités, normales ou morbides, qui n'ont aucun rapport au sexe, peuvent de même être latentes pendant une génération si elles ne rencontrent point dans le cours de la vie les conditions qui peuvent leur permettre de se manifester. Nous disons qu'elles sont latentes quand elles ne se manifestent pas, mais naturellement nous ne pouvons dire qu'elles soient absolument inactives; elles peuvent, autant que nous sachions, être tenues en échec par quelque qualité du germe qui vient de l'autre parent, ou lui servir elles-mêmes de frein, ou entrer en combinaison avec elle pour former un nouveau produit qui différera de ses deux éléments par ses qualités. Une combinaison organique est le résultat d'éléments si complexes que nous n'avons pas la moindre notion sur leur union et sur les lois qui y président. Les combinaisons chimiques les plus complexes que nous connaissions étant simples auprès d'elle, nous voyons pourquoi les enfants ne sont pas de simples copies stéréotypées de leurs parents et montrent toujours dans leur constitution mentale et corporelle et dans leurs traits une preuve^plus ou moins nette d'une loi de variation.

Nous ne devons pas nous borner à noter le caractère corn plexe des combinaisons organiques; mais nous devons remarquer que les germes qui se coinbineiUsQjjljiLj^^ pro

près à se combiner, qu'ils sont, dans un cas, de nature à faire un composé solide et permanent, mais dans un autre cas qu'ils sont de nature à faire un composé faible et instable. Je regarde cette idée d'une plus ou moins grande affinité entre les germes formateurs comme une conséquence nécessaire de l'observation que deux personnes peuvent être très bien ou très mal assorties pour donner un produit sain, car nous pouvons considérer lés germes comme l'essence des individus dont ils proviennent, essence qui contient dans son intimité tout ce que l'individu possède explicitement dans les traits de son corps ou de son esprit et qui a les mêmes affinités et les mêmes répulsions que l'individu d'où elle vient. C'était une idée de l'Orient que dans lès âges primitifs un être complet avait été divisé en deux moitiés qui depuis se cberchaient continuellement pour se réunir et reconstituer l'unité divisée. Le désir et la poursuite de cette unité c'est l'amour, et l'unité se fait dans l'heureuse union des sexes et dans la procréation d'un nouvel être. Il est clair que l'àttraction la plus complète doit exister entre les individus; car s'il y avait indifférence ou répulsion, comme cela arrive parfois dans les mariages d'intérêt, il ne pourrait y avoir la coopération corriplète et harmonieuse de toutes les conditions qui sont nécessaires à la meilleure propagation, ni cette affinité élective qui réunit deux êtres et les combine dans le mariage comme deux éléments de la nature pour former un composé stable. Un auteur aussi recommandable que Burdach prétendait que la beauté et la laideur des enfants ne dépendaient pas tant de la beauté et de la laideur des parents que de l'amour ou de l'aversion qu'ils avaient l'un pour l'autre, et Lucas adopte de grand cœur cette opinion; on hésiterait moins à y souscrire s'il s'agissait de la beauté ou de la laideur du caractère moral, car une union impie de deux antipathies ne peut manquer d'avoir ses conséquences dans l'inexorable logique de la loi naturelle.

Tous les hommes sont de la môme espèce, et cependant les variétés sont si grandes que les extrêmes ne se combinent point. Si un homme d'une race civilisée a des rapports avec une femme d'une race inférieure, il est probable que l'union sera stérile, sinon il est probable que l'hybride sera stérile lui-même. Les

CAUSES DE LA FOLIE, MOYENS DE LA PRÉVENIR l04

variétés dégénérées ou morbides des races civilisées montreal la môme impuissance de procréation; l'idiotie slérile étant la terminaison naturelle et l'extinction des variétés dégénérées de l'espèce humaine. C'est en vain que le despote le plus curieuï essayerait de propager une race d'idiots. Ces exemples d'une inaptitude positive ou d'une répugnance des germes à se combiner nous serviront à nous convaincre de l'existence de lois de combinaison qui sont dans une action continuelle, mais que nous ignorons encore, bien que nous puissions espérer les connaître un jour. N'est-il pas aisé de comprendre que les germes, à moins qu'ils soient si incompatibles qu'ils refusent de se combiner, peuvent être si mal assortis l'un à l'autre que, lorsqu'ils se combinent, ils ne le fassent qu'incomplètement de manière à produire un composé instable? On en voit souvent un exemple dans le développement de la folie chez le descendant de parents dont l\m ou l'autre avait été fou; et je crois que c'est l'explication de la prédisposition spéciale à la folie qui paraît naître de novo dans le descendant; les parents peuvent n'avoir jamais été fous, il est possible qu'aucun membre de leur famille n'ait été fou, et cependant ils peuvent, en raison des caractères de leur corps et de leur esprit, être aussi impropres à engendrer d'une manière heureuse que s'ils avaient été véritablement fous. Si la notion populaire, que semble confirmer l'instinct de toutes les nations, est vraie, que les mariages consanguins donnent naissance à des enfants dégénérés, c'est un cas de la même espèce; les germes ayant les qualités des mêmes ancêtres, avec l'adjonction de quelques éléments nouveaux venant des parents qui n'appartenaient pas à la même famille que les ancêtres, manquent de la variété de composition qui est nécessaire aux meilleures combinaisons et sont impropres à produire un composé stable. Chacun peut faire l'observation que lorsque deux personnes d'un tempérament violent et étroit, ayant un grand sentiment de leur personnalité, soupçonneuses, portées à la ruse et aux procédés hypocrites, pauvres d'esprit comme de mœurs, afifectant un zèle religieux du type évangélique, ritualiste o,u autre, s'unissent en mariage et ont des enfants, elles jettent les fondements de la folie chez leurs descendants plus sûrement

peul-être que des parents fous ne l'eussent fait. En fait, il y a certaines variétés de tempérament qui n'atteignent pas le degré de la folie, mais qui tendent vers le type criminel et dont l'union est aussi sujette à produire la folie que si l'un des parents avait été atteint d'un dérangement mental positif; et je n'hésite pas à ranger dans la même catégorie l'union dénatures essentiellement fausses et hypocrites.

C'est une croyance commune que le génie est rarement héréditaire, et il est certainement vrai que plusieurs grands hommes ont eu des fils atteints d'aliénation mentale et que plusieurs hommes éminents sont nés de familles vulgaires et inconnues. Un écrivain a été jusqu'à déclarer que les géants de l'esprit, comme les géants du corps, étaient stériles. La raison qui explique que ces développements extraordinaires de l'esprit et du corps ne sont pas héréditaires, c'est que ce sont des variétés extraordinaires; comme ces caractères d'organisation son! plutôt acquis que naturels, et qu'ils constituent des déviations du type normal, ils sont moins propres à être héréditaires que quelque caractère de famille qui appartient au fond de l'individu, qui l'accompagne partout et ne demande pour son développement aucune condition externe spéciale. La nature a de la répugnance pour les déviations extrêmes du type normal, et, quand une pareille déviation se produit, il y a une tendance à revenir au type ordinaire. Les monstres s'écartent à tel point du type normal ou qu'ils ne sont pas viables, ou qu'ils ne se reproduisent point; il en est de même des maladies actuelles qui sont de véritables variétés morbides; elles ne -se propagent pas comme maladies actuelles quand elles passent du père au fils, elles ne se propagent que comme tendances, et elles s'éteignent dans les descendants, soit par l'elfet d'une disposition constante que l'organisme montre à revenir au type normal, soit parce que leur développement met un terme à la propagation si elles prennent le meilleur de nos forces. H. Gallon, qui a écrit un livre pour montrer que le génie était liéréditaire, et qui ne donne pas, parmi tous les faits qu'il a rassemblés, plus de deux ou trois exemples de véritable génie, a compris, depuis, que tous les caractères extraordinaires des familles tendent à revenir à

la médiocrité, que la déviation fût dans la direction du plus ou du moins, et ce retour à l'équilibre se fait dans une génération ou deux. S'il est vrai que le génie est souvent stérile, comme les géants le sont en réalité, nous devons supposer que la déviation du type commun a été si grande que le germe est incapable de se combiner avec un germe fait dans le moule commun, et que la nature prévient ainsi par de grandes mesures, comme dans ridiolie, la nécessité d'un retour graduel, dans le cours des générations, à la médiocrité commune. Si le génie était héréditaire, il en résulterait une espèce d'hommes supérieurs qui se séparerait nettement d'une espèce inférieure.

Dans l'action pathologique de la loi de variation ou d'invention dont j'ai parlé, nous avons l'explication de la production de novo d'une prédisposition à la folie qui doit naturellement s'être produite une fois et qui se produit encore de temps en temps. Si demain toute la folie était supprimée de la surface de la terre, il n'est pas douteux qu'elle reparaîtrait après demain. Il y a deux points sur lesquels nous n'avons point de renseignements et qu'il serait urgent d'examiner de près à présent; ce sont : 1° les différentes conditions de la génération d'une prédisposition cà la folie, et 2" les différents signes, fournis par l'intelligence ou par le corps, qui trahissent une pareille disposition. J'étudierai le second point plus tard; en ce qui concerne le premier, je puis faire remarquer que, outre la loi de variation qui se manifeste dans les résultats des combinaisons des éléments générateurs, nous avons à prendre en considération l'influence incontestable de l'état mental et corporel particulier des parents avant et pendant le moment de la conception ; l'influence importante qu'exerce sur la constitution de l'enfant l'état corporel et mental bon ou mauvais de la mère pendant la gestation; et enfin les influences que subit l'enfant durant les premières années pendant lesquelles son système nerveux si susceptible se développe. La neutralisation d'une tendance à la folie, qui peut même s'éteindre complètement, est duo d'abord à l'influence favorable d'un mariage heureux, c'est-à-dire opposé à son développement, et ensuite aux efl'ets avantageux des conditions de la vie qui sont propres à arrêter son développement.

Il y a encore une troisième cause puissante dont on doit tenir compte : c'est la tendance naturelle de l'organisme à revenir au type normal. Sans ces agents liygiénicfues, tout le monde deviendrait fou plas ou moins rapidement. Mais, en l'ail, dans le courant continuel de la vie, les mauvaises tendances se forment et se détruisent constamment, comme les combinaisons cliimiques.

Avant d'aborder la discussion de ses causes particulières, je vais examiner la signification de la folie en tant que phénomène anormal de la nature, et la signification des conditions générales qui en font la base. Bien qu'il soit anormal, comme on dit, un phénomène se produit néanmoins suivant une loi, et il est aussi naturel qu'un phénomène normal. C'est l'affaire d'un homme de s'adapter aux conditions qui environnent son existence et d'en profiter. L'augmentation graduelle des connaissances et du savoir faire, que nous appelons le progrès de la science et de l'art, est le gain que l'homme fait à mesure qu'il réussit à s'adapter d'une manière plus intime et plus exacte à la nature extérieure par de meilleures méthodes d'observation et en agissant sur elle d'une manière correspondante. Les conquêtes mécaniques de l'âge ne sont que l'amélioration systématique de ce que nous faisons par suite d'une observation plus précise et plus systématique de ce que nous avons à faire; nous observons dans le but de prévoir, et nous prévoyons dans le but de modifier et de diriger, de manière à gagner la victoire en obéissant. Les progrès dans les sciences physiques et dans les arts correspondants se font en se mettant dans une harmonie de plus en plus intime avec la nature, de manière à pouvoir guider nos actions — à les faire devancer la nature. Le progrès en poésie ou dans les arts supérieurs a la même base et le même but : connaître d'une manière intime les beautés et les harmonies de la nature et édifier de nouvelles combinaisons artistiques qui en soient le développement; rendre la nature meilleure par des procédés humains, procédés qui sont encore la nature. Se^ mettre, par une adaptation systématique et progressive de sentiment et d'action, dans l'harmonie la plus parfaite avec la nature, de manière à perdre presque complètement le sens du moi^en

se mettant en unité avec elle, c'est, je pense, le moyen et le but (le l'évolution humaine. Une faute dans ce sens, cfuand elle tombe au-dessous d'un certain niveau, est punie par une dégénération manifeste et par la maladie, car la nature se venge de ceux qui ignorent ou transgressent ses lois ou qui n'observent pas ses commandements. Il est certain qu'il ne serait bon pour personne de se mortifier jusqu'à se faire dédaigner par la nature, car on deviendrait incapable de faire aucun effort; on verra que cequ'il y a de mieux pour soi-même est ce qu'il y a de meilleur pour la nature, et que le plus grand résultat de nos efforts les plus sages aboutit à une résignation plus ou moins complète — on s'approche ainsi de plus en plus du Nirvana.

Comme une grande partie de la nature avec laquelle l'homme doit se mettre en harmonie n'est pas ce que nous appelons la nature physique, mais la nature humaine, il est clair que la grande affaire de la vie sera de s'adapter à son espèce. On nepeut s'empêcher de le faire dans les formes les plus grossières des sociétés primitives ; et le contrôle de sa propre passion sous la crainte des effets secondaires de la passion de son voisin sert de base solide à une sorte de sentiment social primitif; mais dans les états supérieurs de l'organisme social, nos rapports comme éléments sociaux deviennent beaucoup plus complexes et spéciaux. Avoir de la sympathie pour son espèce et se bien conduire pour être heureux d'une manière directe ou' indirecte, ce sont les conditions essentielles de l'existence et du développement de l'organisme social le plus complexe; et aucun mortel ne peut réussir à supprimer ces conditions. Laissez-le croire, comme il peut le faire, que le jeu de la vie liumaine est une triste farce, que lui et ses compagnons de travail ne sont guère supérieurs à des brutes, et que, comme les brutes, il mourra bientôt pour toujours; tout cela, en résumé, n'est qu'une vanité et une affliction de l'esprit; on doit sentir et travailler avec son espèce si l'on a la santé de l'esprit. La misanthropie n'est habituellement qu'une fohe en voie de développement. C'est pour cela que l'humeur qui possède toujours un fond de sympathie, est une qualité plus élevée et plus salutaire que le cynisme, qui est toujours inspiré par le

mépris. Si un individu oublie de se mettre en rapport sympathique, conscient ou inconscient, avec la nature Innnaine environnanie, il est sur la route, bien qu'il puisse ne pas allei' jusqu'au bout, qui mène à la folie ou au crime; il peut être comparé à un élément morbide dans un organisme physiologique, lequel ne peut fonctionner avec les éléments environnants, est un étranger et doit être éliminé ou rendu inoiîensif par sa séquestration; il est étranger à son espèce, et on peut dire avec une égale vérité qu'il est étranger à lui-môme, parce que c'est la fonction d'un moi normal de se mettre en accord avec son espèce. Les excentricités de caractère, quand elles ne sont point contrebalancées par un jugement solide, peuvent conduire à la folie, soit l'individu lui-même, soit ses descendants; et les plus grands crimes dont l'histoire ait gardé le souvenir, ces crimes qui inspirent l'horreur, ont été accompUs par ceux qui, ayant conquis l'autorité et la puissance, ou les ayant reçus par héritage, se sont si complètement émancipés des hens sociaux du sentiment humain qu'ils étaient parfois véritablement fous. Une vue scientifique des conditions de l'évolution humaine nous ramène aux vieilles histoires des prophètes : obéir aux commandements de Dieu, comme ils sont écrits dans les lois de la nature, aimer son prochain comme soi-même, se conformer humblement aux lois physiques et sociales.

S'il est vrai que le but et la condition d'un bon développement c'est de mettre l'individu en relations sympathiques avec les souffrances et les actions de son espèce, il est clair que celui qui se défie de tout le monde, qui ne poursuit que ses propre.^ intérêts et ne remplit aucune de ses fonctions altruistes en tant qu'unité d'un organisme social, doit être sur la roule qui mène à quelque dégénérescence. Un égoïsme de celte sorte se divise en deux branches, à mesure que la dégénéralion se fait dans les générations : la folie et le crime, avec leurs subdivisions. Que les dents des enfants soient agacées quand les pères ont mangé des raisins verts, ce n'est pas là un vain rêve d'une imagination de prophète, mais c'est la connaissance profonde d'une loi naturelle, d'après laquelle la dégénérescence aug-

mente dans les générations successives. Le crime et la folie sont le résultat des tendances antisociales. On sait combien il est parfois difficile de distinguer ces deux formes de dégénérescence humaine. Il y a, d'une part, des criminels qui présen- (ent des signes si évidents de faiblesse ou de maladie d'esprit, qu'il est impossible de dire si l'on doit les envoyer dans un asile ou dans une prison; et, d'autre part, il y a des fous qui ont des lendances si criminelles, qu'on ne peut s'empêcher de songer i[ue la discipline d'une prison leur serait profitable. Des deux eôtés, le tronc antisocial est le même, et il n'est pas étonnant que les variétés du crime et de la folie se mêlent d'une manière aiextricable au niveau des frontières où elles se touchent.

Ceux qui se sont beaucoup occupés du traitement des aliénés ont dû souvent remarquer les particularités mentales de leurs parents et se lamenter de les voir eux-mêmes si soupçonneux, [1 plus inaccessibles à la raison, d'un commerce plus difficile que le I membre de leur famille qui est manifestement fou. D'abord, ils ont une synipathie si intime de nature avec ces tendances de caractères qui ont abouti à la folie chez lui, qu'ils ne peuvent reconnaître l'aliénation, qui est manifeste pour tout le monde; ils Mtlénuent peu à peu; ils trouvent des raisons pour excuser un acte, un sentiment ou une idée d'un caractère étrange ; ils se rendent compte de toute leur étrangeté, et il ne reste au malheureux médecin qu'cà avouer que la folie était après tout une chose naturelle chez leur parent, qu'il n'est pas fou comme les autres personnes, et qu'en un certain sens ce qui serait de la folie chez tout le monde n'est pas de la folie chez lui. Ensuite, comme ronséquence de leur ressemblance et de leur sympathie intime, ils questionnent, discutent, blâment toutes les mesures aux- (pielles on trouve nécessaire de soumettre le malade; et bien qu'ils se soient vus forcés de le renvoyer de leur maison et de le mettre sous une surveillance, parce qu'il était une cause de trouble et de danger permanents, ils parlent comme s'ils exigeaient un mode de traitement qui négligerait la folie, et ils en arrivent, si le malade ne va pas mieux, à croire que sa maladie a été provoquée par un traitement inapproprié. Les plus mauvais exposent le médecin à être tué par un fou plutôt que de

souffrir que ce qu'ils appellent sa nature sensible soit blessée par les mesures nécessaires de surveillance ; et, si une catastrophe arrivait, leur sympathie serait pour Taliéné et non pour la victime de ses violences. Leur nature soupçonneuse et défiante, leurs habitudes d'esprit tortueuses, leur astuce et leur manque de sincérité, leur égoïsme étroit, indiquent une disposition incapable de se mettre en bons rapports avec l'espèce humaine ; leur caractère les mène à des fourberies dans les rapports sociaux, à de petites fraudes dans leurs affaires et même au crime, si les conditions de la vie sont difficiles et les invitent à mal faire ; en tout cas, leur caractère engendre presque sûrement la folie ou le crime dans la génération suivante. Le sentiment moral est fondé sur la sympathie. Pour le posséder, on doit avoir assez d'imagination pour se mettre en rapport avec les autres et entrer idéalement dans leurs sentiments; or ces personnes n'ont pas le moindre pouvoir d'éprouver un sentiment en dehors de leur famille, à moins qu'il ne s'agisse d'embrasser un chat ou un chien favori, et elles se laissent conduire par un étroit amour-propre de famille. Elles sont parfois capables d'un sacrifice extraordinaire les unes pour les autres dans ce cercle restreint; mais elles y restent complètement renfermées. Leurs rapports avec l'espèce humaine étant si superficiels et si instables, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un fils ou une fille d'une origine malsaine, qui ont pour ainsi dire sucé avec le lait de leur mère le soupçon et l'égoïsme, s'égarent au point de se détacher de tous les liens des relations sociales et de devenir fous ou criminels?

Un bon sentiment moral doit être regardé comme un élément essentiel d'un caractère sain et bien développé dans l'état actuel de l'évolution humaine, dans nos pays civilisés; son acquisition est la condition du développement dans le progrès de Miumanisation. Celui qui en est privé est, pour autant, un être défectueux; il marque le commencement d'une dégénérescence de race ; et, si des influences favorables n'ont pas la chance de combattre ou de neutraliser ses tendances morbides, ses enfants offriront un degré plus avancé de dégénérescence et cons-titueront des variétés morbides. Une race manifestera son état:

noorbide par le vice, la folie ou le crime d'après les circonstances de la vie; mais je ne doute pas qu'un des moyens d'engendrer la folie de nom ne réside dans la détérioration de la nature qui se traduit par l'absence de sens moral. C'était la dernière acquisition dans le progrès de l'humanisation, et sa disparition est le premier signe d'un commencement de dégénérescence humaine. Et, de même que l'absence du sens moral dans une génération peut être suivie par la folie dans la génération suivante, j'ai observé que, inversement, la folie d'une génération laisse quelquefois pour legs une absence de sens moral dans la génération suivante. Quand on néglige d'une manière continue les relations altruistes de l'individu en tant qu'unité sociale, ce qui constitue une véritable négation de la loi morale du progrès humain, tout ce qu'il y a de supérieur dans la nature se détériore, et on commence une dégénérescence qui peut aboutir à une véritable aliénation mentale dans la postérité.

Quand on étudie d'une manière scientifique la signification de ces déviations du type normal qui aboutissent à la folie ou au crime, en recherchant les lois de leur genèse, il semble que ces formes de dégénérescence humaine ne sont pas si distinctes qu'on le suppose ordinairement. De plus, la théorie se confirme ici par l'observation ; car ceux qui ont étudié les criminels ont remarqué qu'ils appartiennent souvent à des familles où existent la folie, l'épilepsie ou quelque autre maladie nerveuse, et que plusieurs d'entre eux sont faibles d'esprit épileptiques ou même fous, et qu'ils sont sujets à mourir dé tuberculose ou de maladie du système nerveux. On peut décrire et mettre les unes auprès des autres, vu leur parenté intime, trois névroses, - l'épilepsie, la folie et la névrose criminelle, — chacune ayant sa psychose correspondante, c'est-à-dire son caractère mental. De même que chaque être vivant a ses habitudes, qu il ne désire que ce que ses organes peuvent atteindre, et que ses organes ne le portent jamais à faire ce qu'il n'a pas désire, de même pour la névrose particulière de ce groupe des centres nerveux qui constituent l'organe de l'esprit; elle inspire un desir et détermine une tendance vers cette forme d'activité mentale, c'est-à-dire vers le développement de la psychose qui

est l'expression complète de sa fonction. Celui qui soutTre d'une de ces névroses est atteint d'une forme initiale de dégénérescence; il représente un commencement de variété morbide, et sa vie sera pour lui un combat pénible contre le vice radical de sa nature, à moins que son esprit ne combatte pas et le laisse libre de suivre le cours d'un développement morbide. Il est mal équipé pour la course qu'il doit suivre, puisqu'il a un ennemi dans son camp, un traître dans sa propre nature, qui est toujours prêt à conspirer avec les adversités extérieures, qui leur prête souvent un aide secret, sans lequel ils ne pourraient le vaincre.

Quand on étudie les criminels qui peuplent les prisons, d'um manière plus scientifique qu'on ne l'a encore fait, on trouvi qu'ils ne se ressemblent pas tant qu'un nom commun à ton pourrait le faire supposer; ils peuvent se diviser en trois caté gories principales. 1" La première classe est composée de ceu: qui ne sont pas réellement prédisposés au crime et qui n'o commis une faute que par suite d'une pression extraordinain ou d'un concours exceptionnel de mauvaises circonstances] •2" La seconde classe comprend ceux qui, ayant quelque prédi position au crime, auraient encore pu être sauvés du crimi s'ils avaient pu profiter d'une bonne éducation et de conditioni de vie favorables, au lieu d'avoir les inconvénients d'une mauvaise éducation et d'un entourage criminel. 3" La troisième classe enfin comprend ceux qui sont nés criminels, dont les instincts les poussent aveuglément au crime, quelles que soient les circonstances de leur vie, que la douceur, l'instruction, les punitions ne peuvent réformer, qui retournent naturellement au crime quand leur peine est expirée comme le cbien à ses vomissements, ou conuue la truie se vautre dans la fange. Ce qui montre la force de la répugnance instinctive de l'humanité' pour les êtres antisociaux, c'est que si l'on ressent parfois de • la compassion pour les criminels de la première classe, si Ton essaye de justifier leur crime, on n'a pas la moindre pitié, lai moindre indulgence pour la terrible tyrannie de la mauvaise organisation sous laquelle les criminels de la troisième classe sémissent et succombent. Il est clair que la société a le droit i

(l'avoir pitié d'un criminel, en même temps qu'elle le punit par la séquestration pour se protéger et le réformer s'il est possible.

A ce point de vue, il est intéressant de noter le désir de dissimulation, les sentiments pénibles que provoque l'apparition de la folie dans une famille, en dépit de tout ce que l'on peut dire pour la faire regarder comme un défaut naturel ou une maladie qui demande de la compassion. Ce sentiment a au fond sa justification dans le fait que la folie est une marque de dégénérescence de famille, le début d'une variété morbide de l'espèce humaine, la proclamation d'un défaut d'adaptation aux conditions complexes, sociales et physiques de la vie civilisée. Le malade est un banni du système social, vu qu'il est incapable de se conformer aux lois qui gouvernent l'organisation et la fonction sociale. Il y a toujours eu, et il y aura encore pendant longtemps, un sentiment de défiance et de répugnance à l'égard de l'unité antisociale qui est tombée de Vélal de raison parce que c'est un être qui peut sentir, penser et agir avec son espèce et dont cependant les pensées et les actions sont incompatibles avec le bien-être social. Cet être est mis au ban de la société, et la tache retombe sur la famille à laquelle il appartient.

Les considérations précédentes montrent que si toutes les causes de la folie étaient supprimées de la surface de la terre, de manière que la prédisposition héréditaire ne pût entrer comme facteur dans la production de la folie, il ne se passerait pas longtemps sans qu'un nouvel élan fût donné à l'une ou autre de ces formes de dégénération. Ce n'est qu'une question de temps pour qu'une déviation des lois du bien-être social atteigne un tel degré que l'individu soit incapable de tenir sa place comme clément social et d'en remplir les fonc tions et qu'il doive être traité comme une variété morbide - la dégénérescence de l'être moral est la conséquence d'un ménri. persistant de ces lois, de même que la maladie ou la mort sont la conséquence nécessaire du mépris persistant des lois de h santé physique.

Tous ceux q.ui suivent cette voie rétrograde, quelque sentier 1" Ils prennent, nous pouvons les classer sous le titre d'élé-

ments antisociaux; il y en aurait plusieurs variétés, depuis ceux qui ne représentent qu'un commencement de dégénérescence jusqu'aux formes extrêmes.

Ce ne serait peut-être pas une proposition trop absolue qui de dire qu'une des deux choses suivantes doit arriver à un individu s'il veut vivre heureusement : il devra être assez soupir et habile pour se conformer aux circonstances, ou assez fort, d'un génie extraordinaire, pour que les circonstances se conforment à lui. S'il ne peut faire ni l'un ni l'autre, ou s'il ne peut par son bon sens ou sa bonne fortune les ménager et établir un compromis, il deviendra fou, ou se suicidera, ou sera criminel, ou se mettra à la charge de la charité publique.

Après avoir ainsi donné la folie comme un phénomène anormal dans l'organisation sociale, après avoir indiqué les meilleurs moyens de la prévenir, je vais étudier d'une manière spéciale cette prédisposition à la folie qui est créée par des maladies semblables ou voisines chez l'un ou l'autre des ancêtreimmédiats.

Hérédité morbide. — C'est là un sujet sur lequel il n'est pas possible d'avoir des renseignements exacts ou dignes de foi. Le sentiment de honte qui s'attache à l'apparition de la foUe dans une famille est si fort, le désir de cacher cette tare est si grand, que même les personnes qui n'ont pas l'habitude de dissimuler la vérité rejettent hautement l'existence de toute tache héréditaire, quand tout le monde la connaît avec certitude et qu'elle se trahit par les traits, les manières, les pensées de ceux qui font ce mensonge. Sa présence dans les familles royales n'a pas mêmë réussi à faire de la folie une maladie présentable. La principale valeur de beaucoup de statistiques douteuses qui ont été faites dans le but de montrer quelle part revient à rhé--(| rédité dans la production de la folie, c'est de prouver que plus il est aisé d'obtenir des renseignements exacts, plus grande est la proportion des cas où son influence se montre, que plus les rc--iî cherches sont faites avec soin et exactitude, plus est grand le ;} courant de la tendance héréditaire. Esquirol la notait 150 fois sur tf 26/i cas de sa clientèle, Burrows soutenait qu'elle se manifes--'i tait dans les six septièmes de ses malades ; et, d'autre part, il y a j

des auteurs qui ont abaissé la proportion jusqu'à un dixième K Il y a quelques années, je fis des recherches assez précises sur 1 les familles de 50 personnes atteintes d'aliénation mentale, sans faire aucun choix. Dans Iti cas il y avait une prédisposition très marquée, c'est-à-dire 1 sur 3,57; et dans 10 autres cas il y avait plus qu'un soupçon d'un défaut héréditaire d'organisation, étant donné le degré de dégénérescence des familles. Dans près de la moitié des cas, il y avait donc des raisons de suspecter la prédisposition morbide. Récemment, j'ai fait de nouvelles recherches sur 50 autres cas concernant tous des femmes et avec des facdités qui ne peuvent être données que par la cKentèle particulière; j'ai obtenu les résultats suivants : dans 20 cas, il y avait une histoire très nette de prédisposition héréditaire ; dans 13 cas, les traces de la maladie la faisaient fortement soupçonner; dans 1 7 cas, la prédisposition n'existait pas. Dans cette seconde série, je pouvais obtenir des renseignements plus facilement, parce que souvent je me mettais personnellement en rapport avec les amis des malades, et il m'est arrivé de ne pouvoir les obtenir (jue d'une manière accidentelle, alors que l'on avait répondu négativement à mes questions. Mais quelle est la proportion exacte des cas où, à quelque degré que ce soit, la prédisposition héréditaire existe? C'est là une discussion sans profit en regard des complexités et des difficultés du problème; il suffit de savoir, aussi grossièrement que les recherches les plus exactes peuvent nous l'apprendre, que la proportion n'est pas inférieure au quart, qu'elle est probablement aussi forte que la moitié, et r[u'il est possible qu'elle soit des trois quarts.

Il y a de puissantes considérations dont nous avons à tenir compte en ce qui concerne cette question : c'est que d'abord l'infirmité native peut être légère ou grave, se manifester avec différents degrés d'intensité, n'apparaître parfois qu'avec le concours de causes déterminantes plus ou moins actives, ou bien

1. Les slcitistiques que l'on a établies d'après les comptes rendus des asiles publics, dans le but de montrer la proportion des cas où la prédisposition héréditaire existait, n'ont jamais eu grande valeur, si ce n'est pour occuper ou amuser ceux qui se sont donné la peine de les faire. Ce n'est que lorsque le cbcrchenr se met en rapport iutime avec les amis des malades qu'il peut appi'oclicr de la vérité, et môme il ne peut qu'on approcher.

Maudsley. o

amener la folie au milieu des circonstances en apparence les plus favorables; c'est qu'ensuite ce ne sont pas seulement les troubles de l'esprit, mais aussi les autres formes de maladies nerveuses, comme l'épilepsie, la névralgie avec paroxysme, rh\ stéde, la dipsomanie, l'asthme, l'iiypocliondrie et cette autre manifestation d'un système nerveux sensible et faible, le suicide, qui peuvent prédisposer la génération suivante à l'aliénation mentale, de même que, inversement, la folie des parents peut prédisposer leurs descendants aux autres formes de maladies nerveuses. Nous pouvons distinguer dans nos nomencla tures les différentes maladies nerveuses qui se présentent dan la pratique d'après les grandes lignes de leurs symptômes. Mai il arrive souvent qu'elles se mélangent, qu'elles se combinent, qu'elles se remplacent l'une l'autre de manière à confondre nos distinctions et à donner lieu à des variétés hybrides inlermé diaires à celles que l'on regarde comme typiques.

Le mélange et la transformation des névroses qui s'observe quelquefois sur l'individu lui-même se montrent plus claireraen quand ou peut suivre à travers les générations le cours de la ma ladie nerveuse; si, au lieu de limiter notre attention à l'individu nous suivons l'évolution organique et la déchéance d'une famille — processus qui sont souvent simultanés dans les différent membres d'une même famille, l'un montrant des tendance morbides, l'autre des tendances progressives, — nous verron quels rapports intimes existent entre les maladies nerveuses, c combien sont artificielles les distinctions que l'on a établies entr elles. L'épilepsie chez le père devient la folie chez Fenfant, et 1 folie chez le père devient l'épilepsie chez l'enfant. Si l'on voulai estimer l'avenir probable des enfants d'un certain nombre d'épi leptiques, on pourrait dire que la plupart des enfants mourront dans le jeune âge, qu'il y a de grandes chances pour que quelques-uns deviennent épileptiques et qu'il y a à peu près les mômes chances pour que quelques-uns deviennent fous. La chorée et les autres convulsions de l'enfance peuvent être la conséquence d'une grande excitabilité nerveuse, naturelle ou acquise, de la mère. Dans les familles où existe une grande prédisposition à la folie, un membre peut souffrir d'une forme de nialadie

nerveuse, un autre membre d'uTie autre forme; l'un peut cire atteint d'ôpilepsie, un autre de névralgie grave ou d'hystérie; un troisième peut commettre un suicide; un quatrième deviendra maniaque ou mélancolique, et il peut arriver que le cinquième soit un artiste de talent. Les névralgies faciales ou les migraines, divers mouvements spasmodiques ou tics^ l'asthme et les troubles voisins de la respiration appartiennent quelquefois au oîoême héritage nerveux. La diathèse nerveuse est fondamentale; ses manifestations sont diverses, et nous ne savons pas com^ment elles sont déterminées; mais leur caractère peut, je pense, être d'une manière prédominante ou sensoriel, mi moteur, ou trophique.

Si dans nos recherches nous étions seulement aussi exacts «que nous désirons l'être, nous devrions, en étudiant l'action héréditaire, en indiquer les principales voies. Il est clair qu'il peut y avoir : 1° hérédité de même forme, c'est-à-dire quand une perrsonwe souffre de la même espèce de dérangement mental que son parent, ce qui est rare, excepté dans les cas de suicide et •de 'dipsomanie ; 2° hérédité de formes voisines,, le malade •présentant une autre forme de dérangement d'esprit que le parent, — lorsqu'il est maniaque, par exemple, quand son père ou sa mère étaient mélancoliques; et 3° hérédité avec transformation de névrose, quand la maladie ancestrale n'était pas xm ■dérangement de l'esprit, mais une autre espèce de maladie ner- "veuse. Quel que soit le nombre exact des cas où l'on ait détei'- «liné d'une manière positive la prédisposition héréditaire sous toutes les formes où elle se présente et venant des ancêtres immédiats ou d'une génération plus éloignée, on peut dire que <lans la majorité des cas l'individu possédait une instabilité native ou une infirmité dos éléments nerveux qui l'ont rendu incapable de porter le fardeau trop pesant de sa vie et ont Jjrisé son esprit. Les idiosyncrasies constitutionnelles des hommes étant si complexes et si diverses, il est clair que la statistique ne peut jamais nousifournir des renseignements exacts et définitifs touchant les causes de la folie; ici, comme pour beaucoup de questions, la statistique ne sert qu'à faire oonnaîfcre l'cxist&nce de certaines tendimces, pour ainsi dire, qui, une l'ois connues, nous

fournissent un bon point de départ pour des reclierches ultérieures plus rigoureuses. Elles nous indiquent la direction que doit suivre une méthode de recherches plus exacte.

Je noterai ici que la filiation des maladies nerveuses se montre plutôt dans ce qu'on appelle les désordres fonctionnels où nous sommes incapables de trouver après la mort la moin dre modification de structure, que dans les maladies organi ques où il y a une visible détérioration des tissus. La raison en est probablement que les maladies fonctionnelles indiquent un désordre intrinsèque de l'élément nerveux lui-même, désordre d'une délicatesse ultra-microscopique, — intra-nerveuse pour ainsi dire, — tandis que les destructions grossières des tissus nerveux que nous observons dans les maladies organique sont habituellement un effet secondaire, extra-nerveux, la ma ladie primitive siégeant dans les parois des vaisseaux ou dans les éléments du tissu conjonctif. Quand par exemple une hémor rhagie cérébrale détruit les tissus du cerveau dans le voisinage du vaisseau rompu, c'est l'artère dégénérée qui est en faute et, quand une tumeur syphilitique ou cancéreuse se développ dans le cerveau au détriment des tissus nerveux sur lesquels elle empiète, elle a son origine non dans les éléments nerveux mais dans les espaces péri-vasculaires ou dans les éléments du tissu conjonctif. Dans les deux cas, nous avons affaire à une maladie de nutrition plutôt qu'à une maladie essentielle des éléments n^^rveux. Les symptômes mentaux et nerveux qui se présentent sont accidentels dans le progrès de la maladie : ils n'appartiennent pas à son essence, puisqu'ils sont dus à la destruction directe ou à l'irritation, directe ou réflexe, des tissus nerveux par le sang extravasé ou la tumeur morbide ; et, s'il y a une action héréditaire, elle doit se manifester dans la dégénération des vaisseaux sanguins ou par des tumeurs semblables dans, le cerveau ou dans le reste du corps.

Cependant tout médecin qui s'est occupé des maladies nerveuses doit avoir vu des cas où une attaque d'apoplexie chez les parents semblait avoir prédisposé les descendants à la folie. Je merappclleun exemple dans lequel quatre membres d'une famille composée de diy enfants étaient déjà fous, et il est probable que-

d'autres le devinrent. De leurs antécédents héréditaires, je ne savais rien, si ce n'est que ni le père ni la mère n'étaient fous; tous les deux étaient très énergiques et industrieux, et, bien que leur début eût été des plus humbles, ils avaient fondé par leurs efforts réunis un grand et lucratif commerce à Londres. La mère était d'un tempérament anxieux, inconstant, impatient et parfois irritable; toujours occupée , ardente aux alTaires , elle mourut dans un âge avancé. Le père, qui était d'un tempérament sanguin, irascible et actif, mourut deux ans après elle d'une attaque d'apoplexie , après avoir guéri d'une attaque antérieure. Bien qu'on lui eût sérieusement conseillé, après sa première attaque , de travailler d'une façon plus modérée et de régler ses habitudes, il ne tint aucun compte de l'avertissement et s'employa activement à étendre son commerce jusqu'au moment où il fut frappé mortellement. Dans ce cas, il est clair que l'attaque d'apoplexie n'était pas le début de la ligne de générescence pathologique ; on doit tenir compte du tempérament nerveux qui, avec ses fonctions violentes, continues et quelque peu turbulentes , amenant un afflux considérable de sang au cerveau, peut avoir produit une trop grande fatigue des parois vasculaires et la dégénérescence de leurs tissus; par suite, ce n'était pas la rupture du vaisseau affaibli, mais bien les conditions antérieures des éléments nerveux qui pouvaient être considérés comme la véritable cause prédisposante. Tel a été, je crois, l'ordre réel des choses, dans d'autres cas où l'apoplexie a paru prédisposer à la fohe. Dans une génération, on peut noter de l'irritabilité, une tendance à la congestion cérébrale, des accès de passion et de violence, et finalement une attaque d'apoplexie; dans la génération suivante, une tendance à l'hémorrhagie cérébrale, et l'apparition de névroses telles que l'épilepsie, la disposition au suicide, ou quelque autre forme de dérangement mental.

Il y a des raisons de croire que la tache innée, que l'infirmité des éléments nerveux peuvent modifier la manière dont les •autres maladies se manifestent ordinairement; la goutte, par exemple, peut occasionner des symptômes nerveux obscurs, qui égarent le praticien inexpérimenté, et elle peut provoquer' une

véTièable altaqiie de folie, an lieu de se traduire par les inflammations habiluelles.D'un autre côlé, il n'esL pas douteux qu'une maladie des parents qui n'affecte pas d'une manière spéciale le système nerveux peut néanmoins être le point de départ dans les descendants d'une constitution nerveuse délicate; la scrofule, la phlhisie, la syphilis peut-être, la goutte et le diabète paraissent être dans ce cas. Si l'on parcourt un asile d'idiots, m sera famppé de l'apparence de scrofule qui règne parmi eux; les deux tiers ou même plus des idiots sont de constitution scrofuleuse^ Lugol, qui a écrit un traité sur la scrofule, dit qu'il a trouvé la folie assez fréquemment chez les parents de scrofuteux et de tuberculeux, et, dans un chapitre, il traite de la scrofule héréditaire, venant de parents épileptiques, paralytiques ou fous. Lorsqu'on veut apprécier la valeur des observations de CBtte sorte, on peut aisément se tromper si l'on ne réfléchit point que, indépendamment de tout rapport spécial entre les deux maladies, le défaut de nutrition dans la scrofule peut faire éclater une prédisposition latente à la folie et paraître ainsi l'engendrer quand elle n'en est qu'un des facteurs, et si l'on ne réfléchit, d'autre part, que la folie et surtout ces formes où la nutrition est altérée peuvent engendrer le développement d'une prédisposition à la scrofule ou à la phtbisie.

Divers auteurs qui ont écrit sur la folie ont noté entre elle et la phtbisie une connexion qu'ils ont considérée comme quelque chose de plus qu'une connexion accidentelle. Schrœder Yan der Kolk était convaincu qu'une prédisposition héréditaire à. la phtbisie pouvait prédisposer à la folie, et que d'autre part la folie prédisposait à la phtbisie. La phlhisie, cependant, accompagne habituellement, comme l'on sait, un tempérament vif, impulsif, sanguin, qui peut engendrer dans les descendants un tempérament plus disposé à la folie, en laissant de côlé toute influence tuberculeuse. Je suis d'autant plus porté à accepter cette explication qu'il existe un tempérament à moitié artistique ou poétique, qui manque également de sobriété, de largeur et de calme, qui se manifeste pai' un id^alisjue intense, bien qu'élroil,

1. 0?i idiocy and im/jecillil;/, hy William W. Ireland. 1877, p. 24.

parfois d'un caractère extravagant ou môme grotesque, ou par (les cris tapageurs de spasmes émotionnels qui se donnent pour (lo la poésie, qui ressemble au tempérament plithisique et qui a une tendance à produire la folie. Il n'est pas douteux pour moi que la phtliisie et la folie se rencontrent souvent, comme des effets concomitants, dans le cours de la déchéance d'ime famille, qu'elles soient ou non l'une pour l'autre une cause prédisposante. Ce sont deux maladies qui amènent graduellement l'extinction ( d'une famille, surtout dans ces cas où la dégénérescence est le produit d'une série de générations qui .aboutissent à l'épuisement de toute variété et de toute vigueur. Si l'on cherche qu'elles sont les causes prédisposantes d'une névrose morbide, dans un cas particulier, et si l'on ne trouve pas une histoire de folie ou id'épilepsie, on fera bien de chercher si la phthisie n'est pas une maladie de famille. On prétend que les deux tiers des idiots meurent de phthisie. D'après les observations du D"" Clouston, faites à l'asile de Morningside, les dépôts tuberculeux sont deux fois plus fréquents dans le cadavre des fous que dans ( l'lui des personnes qui sont mortes l'esprit sain; et cet écrivain ])rétend avoir trouvé une plus grande prédisposition héréditaire à la folie chez les malades tuberculeux que chez les malades non tuberculeux. Il n'y a pas, je pense, de raison suffisante lie supposer que la rémission remarquable des symptômes de la folie qui se produit durant l'exacerbation de la phthisie chez lin malade qui souffre des deux maladies, et que le retour des svmptômes mentaux lorsque les signes de la phthisie diminuent, indiquent une connexion spéciale entre ces deux maladies; car il semble qu'il ne s'agit là que d'un exemple de la diminution symptômes mentaux qui s'observe quand un fou est sous le ^eoup de toute autre maladie aiguë.

Le diabète est une maladie qui se montre souvent dans les familles où la folie est fréquente; que l'une des deux maladies prédispose à l'autre, ou qu'elles soient les produits indépendants d'une névrose commune, il est certain qu'elles évoluent côte à côte, ou d'une manière alternative, et cela trop fréquemment pour qu'une séquence ou une coïncidence accidentelle ^puissent rendre compte du fait. Pour le moment, jo me contente

de noter le fait que les enfants d'un diabétique olTrent parfois des particularités nerveuses manifestes, sans chercher une explication hypothétique. Ce que nous savons, c'est que le diabète est quelquefois produit par l'anxiété menlale, qu'il se produit artificiellement chez les animaux par l'irritation du quatrième ventricule et de quelques parties adjacentes du cerveau; et que beaucoup de diabétiques meurent de phthisie. Il m'est peutêtre permis de dire en généralisant que la névrose morbide, lorsqu'elle est active et qu'elle a ses diverses expressions morbides , peut se manifester de quatre manières : 1" dans un désordre de la sensation, par exemple une névralgie; 2" dans un désorde du mouvement, par exemple l'épilepsie; 3" dans un désordre de la pensée , du sentiment , de la volonté : les dérangements de l'esprit; If dans un désordre de la nutrition dont le diabète est la première et la phthisie la dernière étape.

M. Morel, de Rouen, avait tenté des recherches originales instructives sur la formation des races morbides et dégénérées dans l'espèce humaine, et il avait essayé de montrer la marche croissante de la dégénérescence dans la génération aboutissant à l'extinction de la famille. Lorsque certaines conditions défavorables de la vie que l'on croit capables d'engendrer des maladies, telles que l'air empoisonné d'un district marécageux, les causes endémiques inconnues du crétinisme, l'encombrement et la misère des grandes villes, l'intempérance ou les excès de toute sorte, de fréquents mariages consanguins, ont engendré une variété morbide, c'est le commencement d'un malheur qui va en croissant dans les générations suivantes, jusqu'à ce que la dégénérescence soit poussée assez loin pour amener l'extinction de la famille. La folie, sous toutes ses formes, manie, mélancohe, folie, morale, démence, peut être considérée, d'un point de Yue^philosophique, comme une étape vers l'idiotie stérile; el cela peut être prouvé expérimentalement par le mariage de pci sonnes folles pendant deux ou trois générations, et est prouve parfois par les conséquences désastreuses des mariages qui réunissent deux familles folles. L'histoire d'une famille que Morel a rapportée avec grand soin peut être citée comme un exemple du cours naturel de la dégénérescence dans plusieurs

oénéralions successives. Quand même elle serait inventée, ce lerait une de ces inventions pleines d'enseignement. Elle peut

être résumée ainsi :

génération. — ImxwoxmQ, dépravation, excès alcooliques, et dégradation morale chez le grand-grand-père, qui fut tué dans une querelle de cabaret;

1" génération. — Alcoolisme héréditaire, attaque de manie aboutissant à la paralysie générale chez le grand-père ;

3" génération. — Sobriété, mais tendance hypochondriaque, . idées de persécution, tendances homicides chez le père;

génération. — Défaut d'intelligence. Première attaque de manie à l'âge de seize ans, stupidité et passage à une idiotie complète. Extinction probable de la race, car les fonctions génératrices sont aussi peu développées que celles d'un enfant de douze ans. Il a deux sœurs, défectueuses au physique et au moral et qui sont regardées comme imbéciles. Ce qui prouve d'une manière frappante l'hérédité morbide, c'est que la mère avait eu un enfant naturel pendant que le père était renfermé dans un asile, et que cet enfant ne montrait aucun signe de dégénérescence.

Dans cette histoire d'une famille, nous avons un exemple instructif d'un mouvement rétrograde de l'espèce humaine aboutissant à une si grade déviation du type normal que la stérilité s'ensuit; c'est le contraire de ce mouvement de spécialisation progressif et de complexité croissante de rapport avec l'extérieur qui caractérise la marche en avant. Toutes les acquisitions morales et intellectuelles de civilisation que la race a. faites par l'héritage organisé de l'expérience accumulée de générations sans nombre se perdent dans quelques générations, si bien qu'il ne reste que les cléments humains inférieurs elles éléments animaux fondamentaux; au lieu d'éléments sociaux normaux qui peuvent tenir leur place et fonctionner harmonieusement dans l'organisme social, nous avons des éléments morbides qui ne sont bons qu'à être excrétés. La comparaison entre la fabrique sociale et l'organisme corporel est bien fondée et instructive. De môme que dans une maladie corporelle il y a une métamorphose rétrograde de l'action formatrice d'après laquelle il se

l'22 PATHOLOGIE DE L'ESPRIT

produit (les éléments morbides qui ne peuvent accomplir aucune l'onction normale, de même dans la fabrique sociale il y a une métamorphose rétrograde qui produit des variétés ou des dégénérescences de l'espèce humaine , qui , étant anti-sociales, donnent lieu à des désordres incompatibles avec sa stabilité, si elles ne sont pas rendues inolîensives par leur séquestration ou par leur suppression violente. Les résultats de la dégénérescence s'accordent exactement avec ce que nous avons dit sur le but du progrès de l'humanité et sur la signification l'ondamentale de la folie.

On doit noter cependant que, quel que soit le degré de dégénération de l'homme, il ne peut jamais revenir exactement au type animal, bien que dans l'idiotie il puisse tomber plus bas que l'animal. Quand il a été dépouillé des quahtés essentielles à Vhomme, qu'il a été réduit aux instincts de l'animal, l'idiot offre certainement une ressemblance avec les animaux qui peut permettre de décrire son état sous le nom de clègénérescence tliéroide; mais il diffère des animaux d'abord parce que la ruine de son intelligence indique la hauteur d'où il est tombé et eusuite parce que les instincts fondamentaux manquent de la vigueur et de l'activité que possèdent les animaux, ou sont modifiés. Les animaux peuvent, en vertu de leurs instincts normaux, s'adapter heureusement aux circonstances environnantes et prospérer ; l'aliéné est incapable, par suite de l'altération de ses instincts et de leur incapacité, de lutter contre la complexité des circonstances environnantes et périrait rapidement sans le secours de ses semblables. Dans les formes les plus inférieures de la fohe et de l'idiotie, on observe quelquefois de remarquables instincts et des traits de caractère qui ressemblent à ceux des animaux et qui peuvent même s'allier avec quelque conformation correspondante du corps : témoin les histoires — je ne sais jusqu'à que! point elles sont vraies — de mères idiotes qui après la délivrance auraient rongé le cordon ombilical; l'idiot qui a été décrit par Pinel et qui ressemblait à un mouton par ses habitudes et par ses cris; l'idiot décrit par le Milchell, dont les traits ressemblaient à ceux d'un singe, ainsi que les habitudes; riiabitudo de ruminer la nourriture que l'on a observée chez quelques aliéné?-

et quelques idiots; les fureurs sauvages et les bestialités raani- ' festéos par d'autres. Tous ces faits témoignent d'un cerveau de k'ute chez l'homme et peuvent être regardés comme des exeni- ! pies d'une régression partielle, comme -des preuves que la bête n'est pas complètement morte dans l'homme et comme les échos affaiblis d'un passé lointain qui indiquent une parenté que l'on a dépassée. Il peut sembler extravagant de dire que l'homme i peut offrir aujoiu'd'hui , après bien des siècles consacrés à son développement spécial, des traces de sa parenté primitive : I mais l'étrangeté de la chose disparait à la moindre réflexion. D'abord, quelque éloigné qu'il soit des animaux, l'homme passe dans le cours de son développement embryonnaire par des phases successives pendant lesquelles il ressemble aux conditions per^ manentes de certaines espèces animales; on peut dire que dans son développement il représente successivement un poisson, un i oiseau, un quadrupède avant de devenir un homme ; et il est ; probable qiue ces phases de transition doivent être interprétées comme un résumé des étapes successives qu'il a parcourues dans la série des âges avant de devenir homme. Qu'il en soit . ainsi ou non, les métamorphoses prouvent que les fondements ! d€' son existence sont les mêmes que ceux des autres vertébrés, et qiUi'il possède des qualités de nature communes qui se mani- ' festent par des traits de caractère semblables à ceux des animaux quand les qualités supérieures de sa nature spéciale sont perdues. En second Ueu, si l'on examine les instincts fondamentaux de la conservation et de la propagation, si l'on découvre leurs fondements, si l'on note leurs indices chez les enfants longtemps avant que leur signification puisse en être comprise, si l'on fait attention à leurs manifestations dans toutes les conditions de l'humanité sauvage ou civilisée, on verra jusqu'à quel point l'homme est animal. On le comprendra plus clairement si l'on peut suivre à la trace le développement de quelques qualités supérieures de l'intelligence et du sentiment depuis leur origine dans ces instincts fondamentaux. Notre sympathie pour les êtres vivants, L'intérêt que nous portons à leurs souffrances et à leurs lactions, noire pouvoir de les dresser et les employer à notre ■service seraient impossibles sans un fond commun de nnlure.

On s'est demandé lequel du père ou de la mère était le plus sujet à transmettre à ses enfants le penchant à la folie. D'après Esquirol, l'héritage viendrait plus souvent de la mère que du père, et se transmettrait de la mère plutôt aux fdles qu'aux garçons ; et Baillarger partage cette opinion. D'après un rapport bien étudié présenté au gouvernement français, et fait par M. Béhic, il semblerait qu'il serait plus sujet à passer du père au fils et de la mère à la fdle, car, sur 1000 admissions faites dans les maisons de santé françaises, il trouvait la prédisposition héréditaire 26/i fois chez les hommes et 266 fois chez les femmes ; sur les 26Zi hommes, 128 avaient hérité la maladie de leurs pères, 110 de leurs mères, et 26 des deux parents; sur les 266 femmes, 100 avaient hérité de leurs pères, 130 de leurs mères et 36 de leurs deux parents. On peut se demander si le sexe des parents a en lui-même une si grande importance; il se peut que le fils n'hérite pas de préférence du père, et la fille de la mère, en vertu du sexe, mais que l'héritage vienne de l'homme ou de la femme suivant qu'il y a plus d'enfants du sexe masculin ou du sexe féminin dans les descendants. Si les enfants du sexe masculin sont plus nombreux dans la famille du père qui transmet la folie à ses enfants et si le père montre dans le mariage cette puissance supérieure dans la propagation qui fait que ses tendances de famille l'emportent et que les enfants mâles prédominent parmi ses descendants, il est probable qu'il y aura plus de cas de folie transmis du père au fils; mais, si ce sont les enfants du sexe féminin qui prédominent, il est probable que la transmission se fera de préférence du père à la fille; pour obtenir des renseignements exacts, nous devrions aller plus loin et découvrir les causes inconnues qui déterminent les sexes. Il est difficile de comprendre qu'une lille, qui ressemble physiquement et mentalement à son père aliéné, plus que ne le fait sou frère, ne puisse pas aussi bien que lui hériter d'un vice morbide de caractère. Les premières recherches de M. Galton sur le génie héréditaire ' le conduisirent à cette conclusion que, contrairement à l'opinion commune, les femmes étaient moins aptes à transmettre le talent que les

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