PRÉFACE VU
c La société est un organisme concret », voilà Talpha et Toméga de sa doctrine. C'est par là qu'il se distingue nettement de M. Albert Schœffle, dont la théorie est souvent» et fort inexactement, confondue avec la sienne. M. Schœffle, dans son remarq^uable traité sur la Structure et la Vie du Corps Social, admet bien que laf>ociété est un être orga* nisé, mais nie qu'elle soit un organisme au sens biologique du mot (1). Le système de M. de Lilienfeld se rapprocherait bien davantage de celui qui a été soutenu par M. Herbert Spencer dans le livre II de ses Principes de Sociologie. Mais, d'une lettre que M. de Lilienfeld nous écrivait le 5 juin 1895, il résulte qu'il n'a eu connaissance des travaux de M. Spencer qu'après la conception de sa propre doctrine. Et, d'ailleurs, ce qui leur est commun, c'est bien plutôt un fond d'idées philosophiques, courantes depuis Schelling et Hegel, et un grand nombre de données acquises grâce aux progrès contemporains des sciences biologiques et sociales descriptives, que telle ou telle loi particulière et telle ou telle vue spéciale. L'originalité de notre auteur n'a donc pas à souffrir de cette rencontre avec un esprit aussi puissant qUe celui de M. Spencer.
Cette notion de l'organisme social, qui fait le fond de leurs synthèses à tous deux, qu'est-elle donc, en somme? Nous croyons qu'on peut, très simplement, la ramener aux termes suivants. Tout être vivant pluricellulaire est un composé d'êtres vivants moindres; et ce tout complexe^ suivant un
(1) Au reste, la théorie de M. de Lilienfeld peut être considérée comme antérieure à celle de M. Schœffle. Car le premier volume de celui-là a paru un an avant la premier volume de celui-ci. Cette relative autérîorité a été reconnue par M. Schœffle dans sa propre préface.
VllI PRÉFACE
principale universel, rappelle les simples dont il est formé, c'est-à-dire suit les mômes lois qu'eux, dans sa structure^ son fonctionnement et son évolution. En s'unissant^ les cellules constituent dès organismes ; et les organismes^ des sociétés. Les sociétés sont donc aux organismes ce que ceux-ci sont à leurs cellules composantes. Cette loi de la superposition des êtres et de la correspondance dès formes superposées est générale dans la nature vivante : les sociétés faites d'êtres humains n'y échappent pas davantage que les sociétés composées d'organismes appart enant aux autres espèces animales.
Tel est^ croyons-nous^ le résumé de la doctrine. En suivant cette formule dans toutes ses conséquences, on arriverait à trouver uh parallélisme rigoureux entre le monde social et le monde proprement biologique. Il faut reconnaître^ cependant^ qu'aucun autetir ne l'a suivie jusque-là. M. Spencer a fait des réserves, tenant surtout à ce qu'il attribue plus d'autonomie aux éléments du corps social qu'aux éléments du corps vivant. M. de Lilienfeld lui-même en a indiqué d'autres. La composition de la société ne serait pas, suivant lui^ totalement identique à celle de l'organisme. De tous les systèmes organiques qu'on rencontre dans celui-ci^ un seul^ le système nerveux, se retrouverait chez celle-là. Il est vrai qu'à côté de lui, se placerait une « substance sociale intercellulaire ». Cette dernière conception, si ingénieuse^ a pour objet de permettre l'introduction^ dans le corps social, des ce choses d, qui semblent n'être pas moins nécessaires à son existence que les « personnes » elles-mêmes. Mais on peut se demander si^ d'un autre côté^ il ne serait pas possible de découvrir dans le corps social les divers systèmes organiques — système musculaire, osseux^ conjonctif, etc.. — que M. de Lilienfeld n'y a pas aperçus.