CHAPITRE SIXIEME
La société humaine présente^ comme tous les organismes en général, une hiérarchie de cellules ou couches de cellules superposées les unes sur les autres et douées chacune de fonctions spécifiques. Déjà aux premières phases du développement embronnaire, l'organisme animal se dififérencie en deux couches distinctes : la feuille primaire des intestins et de la germination végétatrice représentée par une couche cellulaire intérieure moelleuse et foncée, et la feuille animale primaire de la peau et de la germination animale représentée par une couche cellulaire extérieure de ' plus de consistance et de couleur moins foncée. Plus tard ces deux couches primaires de cellules se différencient en quatre couches^ ensuite en un nombre plus grand encore et ainsi de suite jusqu'à la différenciation de couches que nous présente l'organisme des animaux des espèces les
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plus élevées. Des dififérentes couches organiques, le système nerveux et dans celui-ci les deux hémisphères du cerveau occupent le rang le plus élevé de la hiérarchie cellulaire. Dans le cerveau se trouve concentrée la vie individuelle, tant somatique qu'intellectuelle et morale, et c'est lui qui règle l'action physiologique, morphologique et unitaire de toutes les cellules, de tous les tissus et de tous les organes. Il a été définitivement prouvé par la science moderne que les capacités intellectuelles et morales, la conscience et la volonté ne constituent que la résultante des processus qui ont leur siège dans la substance grise du cerveau et particulièrement dans la couche corticale. Mais dans le cerveau se trouvent en outre réunis les centres nerveux spécifiques, dont chacun correspond à une partie déterminée de cellules, de tissus et d'organes intérieurs et périphériques du corps. Indirectement la conscience et la volonté sont donc un produit non seulement du cerveau, mais de la totalité des cellules dont est constitué l'organisme dans son ensemble.
Dans la société humaine, le gouvernement représenté par les individus et les classes qui dirigent la vie économique, juridique et politique d'un pays ou d'un État, correspond à Torgane central du sytème nerveux animal. Mais, comme dans celui-ci, Faction centralisatrice du gouvernement ne se manifeste pas d'une manière isolée et hors du concours de l'organisme social dans son ensemble. Entre le gouvernement, organe central, et la masse des cellulesindividus dont est formée la société, s'échelonnent des centres-médiateurs de second ordre, de troisième ordre, etc., d'après un système plus ou moins régulier. Le système hiérarchique lui-même d'une communauté est déterminé par son type aristocratique, oligarchique ou démocratique.
par son organisation politique, monarchique ou républicaine, par son développement historique, par le caractère national, etc. Dans un État despotique, les degrés intermédiaires de l'échelle hiérarchique sont affaiblis, l'autorité se concentre de préférence au haut de Téchelle. Dans un pays démocratique le phénomène contraire a lieu et la coordination hiérarchique des différentes couches sociales entre elles devient plus mobile. Mais, quelle que soit la construction d'une communauté, le principe d'autorité et de discipline n'est pas un facteur qui vient s^ajouter seulement extérieurement pour régulariser Tactiod des énergies sociales ; c'est un élément qui pénètre tout organisme social^ comme aussi tout agrégat vivant de la nature, d'un bout à l'autre, depuis la cellule jusqu'à l'organe central. Nous ne respi- TOUS, nous ne digérons, nous ne sentons d'une manière régulière que parce que notre corps fonctionne d'après un système d'organes coordonnés hiérarchiquement, et que chacun de ces organes, pris à part, présente en outre, par lui-même, une association de cellules intégrées et différenciées d'après le même principe hiérarchique. De même, pour qu'un organisme social fonctionne régulièrement, il ne sufSt pas qu'il ait à sa tète un gouvernement; il est encore nécessaire que la vie de famille^ l'industrie, le commerce, la propriété, les relations juridiques, etc., soient également pénétrés du même principe, car ce n'est qu'à cette condition qu'elles se prêteront au régime disciplinaire de l'organe central et que celui-ci pourra effectuer^ par des réflexes directs ou indirects, son action excitatoire ou dépressive.
Mais comme l'organisme social est formé de cellules plus libres dans leurs mouvements que les cellules somatiques liées mécaniquement à des parties déterminées de
rorganisme individuel, il s'ensuit que l'échelle hiérarchique que présente le système nerveux social est incomparablement plus mobile et variée que celle de notre corps. Cette motilité et variabilité augmente encore pour chaque communauté à mesure de son évolution progressive. Car un des symptômes essentiels du[ progrès consiste non seulement dans une concentration plus forte de l'autorité, mais concurremment dans un élargissement de la liberté. Ce n'est que quand l'autorité dégénère en despotisme et la liberté en licence que les différents facteurs dont est formée l'échelle hiérarchique d'une communauté se déséquilibrent, se heurtent réciproquement et désorganisent l'ensemble de la vie sociale. Il en résulte des états pathologiques que nous allons étudier dans ce chapitre.
La loi fondamentale qui préside à l'évolution de la sphère politique de la société humaine et qui détermine l'unité d'action des énergies dont elle est composée, découle du principe de hiérarchie en analogie avec Taction physiologique qui règle la sphère économique, et du principe de délimitation morphologique des forces sociales qui préside à révolution de la sphère juridique. Et comme dans ces deux dernières sphères l'agencement des énergies sociales est déterminé concurremment par le système nerveux social et la substance sociale intercellulaire^ de même dans la sphère politique les individus-cellules se groupent dans un ordre hiérarchique en couches, en organes et en unités par l'action concomitante de ces deux facteurs : le système
nerveux comme source première^ et la substance intercellulaîre comme reflet et projection de celui-ci. Toutefois la construction hiérarchique d'une communauté ne présente pas un édifice s'élevant pyramidalement en lignes droites d'après une proportion mathématique simple. La spécialisation des fonctions économiques, des formes juridiques et des relations politiques entraine des divergences dans la coordination hiérarchique des individus, des organes et des États qui, tout en garantissant l'unité d'action de toutes les énergies spécifiques, permet en même temps aux différentes parties de l'organisme social de se spécialiser et de se développer d'une manière plus ou moins indépendante. La semence d'une plante et l'embryon animal sont formés à lorigine de cellules uniformes et indistinctes; ce n'est qu'à mesure du développement de la plante et de l'animal que les cellules se groupent, se superposent et se spécialisent distinctement. Dans les plantes, les unes forment les racines, les autres les feuilles, les troisièmes les fleurs, les quatrièmes l'écorce, etc. De même, dans l'organisme animal, à mesure de son développement, une partie des cellules de l'embryon se spécialisent commie système osseux, d'autres forment le système musculaire, d'autres encore se réunissent en système nerveux et, de celles-ci, il y en a qui se différencient en organes spécifiques, tels que l'œil, l'oreille, en nerfs moteurs et sensitifs, etc. Cependant, malgré une telle différenciation, chacune des cellules spécifiées conserve non seulement ses énergies originaires, mais encore la capacité de se développer dans toutes les autres directions. Toute cellule végétative et animale est un microcosme qui réunit en lui en germe toutes les énergies de la plante et de l'organisme animal dans son ensemble et dans toutes ses parties. L'organisme dans la plénitude de son
développement ne présente que Textériorisation des énergies latentes de la cellule^ quel que soit le rang qu'elle occupe dans la hiérarchie des couches organiques et quelle que soit sa spécialisation. Prenez un rameau et même une partie quelconque d'une feuille et il s'en développera la plante entière. Le règne animal ne présente pas les mêmes conjiitions de multiplication par suite de causes spéciales dont est accompagné l'enfantement, surtout en ce qui concerne les espèces les plus élevées ; mais le principe est le même.
Dans la société humaine, l'individu-cellule constitue également un microcosme qui réunit en lui en germe toutes les énergies sociales, dont l'organisme entier ne présente que la projection et l'extériorisation. Un individu, une famille, détachés volontairement ou d'une manière violente de la communauté, peuvent fonder une colonie^ constituer un nouvel État avec toutes les conditions vitales nécessaires pour l'existence d'un État indépendant, qui ne portera peutêtre que Tempreinte plus ou moins forte des traits caractéristiques dont a été doué le fondateur originaire. C'est que, comme toute communauté humaine présente une hiérarchie sociale patente, de même tout individu constitue une unité analogue, mais dont les énergies se trouvent encore dans un état de hiérarchie latente. Le principe de hiérarchie est non seulement immanent à la société humaine dans son ensemble, mais il l'est de même à chaque individu, comme aussi à chaque cellule de l'organisme naturel.
La cellule et l'individu^ en construisant hiérarchiquement l'organisme et la société^ parcourent consécutivement différentes phases et degrés de développement depuis le germe et l'enfance jusqu'à la maturité. La loi qui préside au développement du germe végétai, de l'embryon animal et de
l'homme en sa qualité de cellule germinatrice de l'organisme social est la même. Le germe> l'embryon et l'homme parcourent en racourci toutes les phases consécutives par lesquelles ont passé les générations précédentes; seulement pour l'homme, après les phases de développement purement animal^ viennent s'ajouter encore les phases exclusivement humaines, représentées par les éléments nerveux, porteurs de son intelligence et de ses qualités morales. Ces éléments se sont stratifiés dans le système nerveux de l'homme, et de préférence dans son cerveau, par un travail ininterrompu des générations précédentes au sein de la société humaine. Ce travail a été en môme temps un travail actif et passif: actif en tant que les générations qui se sont succédé ont exercé leurs facultés intellectuelles et morales, passif en tant qu'elles ont subi les réflexes directs et indirects du système nerveux social. Chaque génération nouvelle, à moins qu'elle n'ait pris une marche rétrograde, a ajouté une couche d'éléments nerveux nouvelle au capital accumulé par les générations précédentes. Il s'ensuit que les individus appartenant aux générations subséquentes ont à parcourir consécutivement pendant leur développement individuel un plus grand nombre de couches nerveuses, porteurs des facultés intellectuelles et morales, que les individus des générations précédentes.
Les végétaux et les animaux, en tant qu'individus, atteignent toujours la plénitude de leur développement à moins d'être arrêtés dans leur croissance par le manque de nourriture, ou par des influences atmosphériques, à moins de succomber à des maladies ou à des accidents, ou de devenir la proie d'autres organismes. Il en est de même de l'hom^ me, considéré comme représentant d'une espèce. Mais comme Thomme ne saurait exister autrement qu'en société
avec ses semblables, son évolution individuelle n'est pas analogue ail développement des individus du régne végétal et animal, mais analogue à celui de la cellule au sein de Torganisme individuel. Or^ grâce à la construction hiérarchique de tout organisme individuel et de toute communauté sociale^ les cellules et les individus ne sauraient atteindre, tous indistinctement, la plénitude du développement de leurs énergies, parce que, dans le cours de l'évolution de l'organisme auquel ils appartiennent^ ils sont arrêtés dans leur développement par d'autres cellules et couches de cellules qui, après s'être superposées, entravent la manifestation des énergies des couches inférieures. Ces dernières, tout en conservant leurs énergies originaires dans un état latent, peuvent non seulement être réduites à un état de stagnation, mais être même forcées à régresser. Cette marche rétrograde dans le développement des cellules, des tissus et des organes est désignée en biologie comme kataplaseei atrophie. Tout organe atrophié se trouve dans un état kataplastique, sans par cela même présenter un cas pathologique. Notre corps contient un grand nombre d'organes qui ont été réduits à un état d'atrophie par suite de conditions défavorables à leur développement créées par les changements survenus dans le milieu biologique ambiant et par suite d'un manque d'exercice. Ainsi, les muscles de nos doigts qui, jadis, quand l'homme ne disposait pas encore d'instruments pour saisir sa proie ou cueillir les fruits des arbres, ont servi au mouvement de ses ongles, se sont atrophiés, faute d'exercice. Les animaux qu'on a trouvés dans des cavernes obscures avaient les yeux atrophiés. Les coutumes des temps préhistoriques, les superstitions prédominantes jadis, refoulées aujourd'hui jusqu'aux coins les plus obscurs des villages, présentent à leur tour des cas d'à-
trophie psychophysique du système nerveux social^ que les Anglais ont surnommés revivais, survivances.
Tout organisme et toute société présentent donc une hiérarchie de cellules-individus qui^ à un moment donné, se trouvent à un degré dififérent de développement. Dans la société^ c'est surtout par les différents âges d'une population^ que cette hiérarchie se manifeste^ non seulement sous le rapport physique^ mais de même sous le point de vue intellectuel et moral. Les générations nouvellement arrivées sont rarement arrêtées dans leur développement physique, à moins qu'il n'y ait pénurie complète de moyens d'existence ou dégénérescence héréditaire de la race. Tout au contraire^ c'est dans les classes inférieures d'une société qu'on trouve plus de forces physiques, grâce à l'exercice de celles-ci, et plus de santé^ grâce â la modicité même des moyens d'existence. Il en est autrement du développement psychique. La différence dans l'éducation, dans la position sociale et dans les fortunes, a pour résultat une inégalité intellectuelle et esthétique, non seulement par rapport à des individus de différents âges^ mais encore une inégalité très prononcée entre les membres adultes d'une société. C'e&t sous le point de vue psychique surtout que toute société, et avant tout, un pays civilisé, présente une hiérarchie, dont les marches s'échelonnent les unes sur les autres de la manière la plus variée, en même temps que différenciée. Même dans les pays qui marchent â la tête de la civilisation moderne, la masse de la population se trouve encore ' au niveau intellectuel et moral de l'enfance ; ce ne sont que les classes élevées qui^ par des transitions progressives, atteignent la plénitude du développement intellectuel, en spécialisant en même temps leurs facultés selon les exigences du milieu ambiant social. Soufi ce rapport^ toute
aoci6té ne présente^ à un moment donné et sur un espace plus ou moins limité, que le reflet de l'histoire de l'humanité entière^ dont les générations, en se succédant, se sont, dans le cours de leur développement^ élevées sur la même échelle hiérarchique intellectuelle et morale, à commencer par l'homme primitif et en finissant par l'homme cultivé de nos jours. L'enfant et l'homme du peuple qui, dans plusieurs pays, même en Europe^ ne savent pas encore ni lire, ni écrire, ce sont les hommes primitifs; l'adolescent et l'homme moyen qui, dans les pays civilisés, ne vivent encore, de préférence, que de sensations, ce sont les hommes de l'âge héroïque et mythologique de l'histoire. Et ce n'est pas seulement en un sens figuratif qu'ils le sont, mskis en réalité, car les éléments nerveux, porteurs de leurs facultés intellectuelles et morales, se sont arrêtés réellement à la phase de développement de l'homme primitif et de l'adolescent. C'est pourquoi aussi toute société constitue un microcosme social, vis-à-vis du macrocosme de l'humanité entière, non pas dans un sens allégorique, mais en réalité.
Le processus par lequel s'effectue l'arrêt et l'atrophie dans le développement des cellules et des différentes couches organiques est le même pour les organismes de la nature et la société humaine. La différence ne consiste qu'en ce que, dans le processus anologue social, prédomine, comme sous tous les autres rapports^ le facteur psychique sur le facteur physique, et que par rapport aux différentes communautés mèmes^ à mesure de leur évolution progressive,
c'est le dernier facteur qui le cède toujours plus au premier.
Dans les organismes végétaux et animaux^ les cellules placées accidentellement dans une position plus favorable vis-à-vis du milieu ambiant extérieur ou intérieur^ ou douées d'énergies spécifiques plus intenses, refoulent^ par une action coercitive mécanique ou chimique^ les cellules moins favorisées à une position organique inférieure. En attirant à elles des substances nutritives en plus grande quantité et de meilleure qualité^ elles en privent les cellules moins favorisées et forcent même celles-ci à un travail de transformation des substances dans le but de satisfaire leurs besoins spécifiques. Par une concurrence et une lutte pareilles^ les cellules les mieux douées ou placées le plus favorablement^ s'élèvent par degrés à des couches toujours plus élevées^ en refoulant sans cesse à des positions subor-» données les cellules moins favorisées et en les forçant de plus en plus à un travail obligatoire plus spécialisé. Il s'ensuit la formation de couches et d'organes intermédiaires destinés à transférer les substances nutritives, après les avoir tranformées à leur tour^ aux couches et aux organes supérieurs.
Le même processus a lieu au sein de la société humaine par suite de la distribution inégale des richesses entre les individus et les classes sociales. La concentration des richesses entre les mains d'un nombre limité d'individus force les classes inférieures de la société à produire des valeurs destinées à la satisfaction des besoins de ce petit nombre. Les valeurs produites sont certainement rémunérées par l'échange de valeurs correspondantes/mais la concentration de celles-ci entre les mains d'individus plus favo* risés par la fortune n'en a pas moins pour résultat^ uue consommation plus intense de valeurs de la part de ceux-ci.
C'est surtout le raffinement des besoins et leur satisfaction et le développement esthétique et intellectuel qu'une telle consommation plus intense a pour résultat, et c'est par là que l'inégale distribution des richesses amène une distinction psychique entre les différentes classes de la société. Dans les pays cultivés^ c'est par un travail plus intense que s'effectue principalement la concentration des richesses entre des mains privilégiées. Mais il n'en a pas été toujours ainsi. Dans Tétat primitif de la société^ c'était la violence qui amenait ce résultat accompagné de l'extermination de populations entières. Plus tard, c'étaient la conquête etTasservissement des populations par les vainqueurs. Malgré le carnage et les ruines dont ont été accompagnées^ de tout temps, les guerres tant internationales que civiles, c'était, dans le temps barbares, déjà un pas en avant dans l'évolution progressive de l'humanité que l'asservissement d'une population indigène, au lieu de son extermination par le conquérant. Le résultat en a été, dans tous les pays conquis^ la superposition d'une couche sociale, celle des vainqueurs, sur une autre couche, celle des vaincus. C'est par une pareille stratification de couches que la plupart des États européens se sont constitués à l'origine, et encore aujourd'hui ils en pointent les traits caractéristiques. Dans les pays qui ont été en proie à plusieurs conquêtes successives, les couches sociales se sont superposées en plus grand nombre, comme ce fut le cas pour l'Angleterre. Dans le cours de l'évolution historique, les différentes couches sociales de la plupart des pays conquis se sont rapprochées, entremêlées et croisées, les différences ethnographiques qui les distinguaient se sont, par degrés, effacées, les intérêts communs économiques, juridiques et politiques en ont formé des unités nationales. L'Anglais, le Français, l'Italien,
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se sent membre d'une unité sociale^ sans se rappeler les différences ethnographiques qui ont présidé à son origine* Dans d'autres pays^ ces différences se sont conservées intactes à travers les siècles^ comme en Autriche^ en Turquie, en Egypte, aux Indes orientales. Aussi ces pays ne représentent pas des nationalités, mais des États, dont Tunité se trouve garantie exclusivement par le gouvernement central, la force militaire et la classe des gouvernants. On peut dire que ces pays vivent, non par un seul système nerveux social^ mais grâce à plusieurs de ces systèmes superposés ou juxtaposés les uns à côté des autres^ et que ce n'est que par la violence oi) une équilibration artificielle qu'ils parviennent à fonctionner en commun sans se détruire et s'affaiblir réciproquement.
Contrairement à ce qui a eu lieu dans le vieux monde et en partie dans l'Amérique centrale et méridionale, les États-Unis d'Amérique ont été dés leur origine même fondés par la colonisation. La population indigène, peu nombreuse, a été rejetée à la périphérie, la distinction des classes en vainqueurs et vaincus y manque complètement. Ce n'est que par la distribution inégale des richesses et leur concentration entre un nombre restreint de mains que la société y est différenciée en plusieurs couches superposées les unes sur les autres, Le système électif appliqué à la création de tous les pouvoirs publics n'y donne naissance qu'à une couche sociale mobile de gouvernants, renouvelée de fond en comble périodiquement.
Les cellules-individus et les tissus-couches^ après s'être, dans les organismes de la nature et la société humaine^ superposés les uns sur les autres dans un ordre hiérarchique^ quelle que soit l'origine de cette hiérarchie^ doivent nécessairemQut réagir les uns sur les autres d'une manière distiqête. Les cellules des couches inférieures auront la tendance naturelle à s'élever aux couches supérieures^ tandis que celles-ci manifesteront^ ne fut-ce que par un sentiment naturel d'inertie et de conservation, la tendance à entraver et à réprimer la marche ascendante des premières. Cette opposition des tendances est naturelle, parce que ce n'est qu'à cette condition que la dififérenciation hiérarchique des cellules et des couches peut en général s'effectuer et se conserver dans un organisme. Si dans notre corps toutes les cellules visaient à devenir des cellules nerveuses et à appartenir au système nerveux, la formation des systèmes osseux, musculaire, vasomoteur serait impossible. Ce n'est que parce que la plus grande partie des cellules de notre corps^ originairement de même nature^ s'esta dans le cours de son développement, arrêtée aux phases inférieures de l'évolution ou à mi-chemin et différenciée sous l'influence du milieu ambiant intérieur ou extérieur, que notre corps est doué de tous les organes nécessaires à la lutte pour l'existence^ à l'adaptation au milieu, ainsi qu'au fonctionnement physiologique^ morphologique et unitaire. Une société composée seulement de savants, d'artistes, de juges^ d'administrateurs et d'hommes politi-
ques correspondrait à un organisme somatique doué d'un système nerveux à l'exclusion de tous les autres. Ce serait un pays à l'instar de ceux qu'avait visités Gulliver. Il en serait de même d'une armée composée seulement de généraux. Au lieu de former une force organisée propre à combattre l'ennemi^ elle ne représenterait qu'un agrégat de cellules sans aucun lien hiérarchique et disciplinaire.
Quels sont les facteurs qui arrêtent le mouvement ascendant des cellules-individus appartenant aux couches inférieures dans les organismes de la nature et la société humaine et qui donnent aux eouches supérieures les moyens de produire cet arrêt?
C'est d'abord la position une fois occupée. La devise de la cellule qui se trouve dans une position d'infériorité visà-vis de celle qui^ par un accident ou une raison quelconque^ s'est réservée une place plus favorable^ se résume dans le dicton : ôte-toi de là que je m'y mette. La celluUe supérieure a au contraire pour devise : j'y suis et j'y reste. C'est le facteur primordial et par conséquent le plus naturel de toute stratification organique et sociale. Il a pour source d'un côté le principe d'action et de l'autre le principe d'inertie qui, tous les deux, par leur concordance indissoluble en même temps que par leur opposition mutuelle, produisent tous les phénomènes de la nature. Le droit des primi occupantes a été de tout temps sanctionné par les législations comme un droit naturel immuable. Ce droit ne peut être exercé par un individu ou une personne juridique qu'à l'exclusion des autres personnes ou d'autres associations qui, dans leurs tendances à en user de leur côté, sont arrêtées et réprimées par ceux dont elles voudraient occuper la place. En considérant, de ce double point de vue, ce mouvement, ascendant d'un côté, descendant et dépressif
de Tautre, qui a pour résultat la différenciation de tout organisme^ ainsi que de la société humaine^ en une hiérarchie d'individus^ de tissus^ de classes et d'organes superposés les uns sur les autres^ on se convainct facilement de l'importance du facteur que nous avons désigné comme posi" tion, en ce qui concerne la construction hiérarchique de toute communauté.
Cependant la vie d'un individu et encore plus celle d'une cellule organique n'étant que fort brève en comparaison de la vie d'un organisme et d'une société, le facteur de la position occupée n'aurait que des conséquences très passagères si ce facteur n'était renforcé par un autre facteur^ celui de l'hérédité.
Les cellules organiques se multiplient dans les tissus et les organes auxquels elles appartiennent, en produisant de préférence des cellules de même qualité : les organes du système nerveux produisent des cellules nerveuses et les tissus musculaires des tissus musculaires. Il en est de même de la société humaine surtout en ce qui concerne les communautés à construction coercitive comme, par exemple^ celles qui subissent le système des castes. Dans cellesci les différentes castes : celles des prêtres, des guerriers, des industriels et des agriculteurs ne se recrutent que par la multiplication de leurs propres membres. Dans la plupart des États européens la noblesse constitue encore aujourd'hui une caste à part et ce n'est que le monarque qui a le droit d'y élever les membres appartenant aux autres classes de la population. C'est par cette raison que dans de telles communautés l'hérédité par le sang est un des facteurs les plus puissants de leur dififérenciation hiérarchique et en même temps l'élément conservateur par excellence des droits établis et de la constitution d'un pays. Grâce à l'hé-
redite^ le facteur de la position occupée se transforme^ d'un facteur à courte durée, en un facteur aussi durable que la communauté elle-même; il s'éternise.
Dans les sociétés sorties de Tétat barbare^ à l'hérédité par le sang vient se joindre un autre facteur de nature secondaire mais néanmoins d'une importance de premier ordre comme agent constructeur de la hiérarchie sociale. C'est l'hérédité des noms et des titres. Cette espèce d'hérédité est-elle naturelle ou exclusivement conventionnelle? — Elle est Tun et l'autre en même temps. Il est indifférent qu' une personne ait pris dès Torigine tel nom^ comme il eût été indifférent qu'un arbre fût nommé une herbe et une herbe un arbre. Mais la filiation des générations une fois établie, ce serait dépersonnifier les hommes que d'appeler le fils d'un autre nom de famille que le père, comme on causerait une confusion inextricable dans la langue si on appelait la postérité végétale d'un arbre, herbe, et vice versa. Un nom propre ou un nom de famille n'est donc qu'un signe, porteur d'un réflexe psychophysique comme tous les signes qui servent d'intermédiaires entre les parties du système nerveux social. Ce n'est qu'en tant que l'opinion publique reconnaît un nom qu'il à de la valeur. Il y en a qui sont des marques d'opprobre. Il n'est pas indifférent de porter, comme descendant, le nom de Hugo, de Pouschkine, de Schiller ou celui d'un obscurantin dont la vocation a été d'éteindre le flambeau de la science et de l'art. Il n'est pas indifférent de porter le nom d'un héros populaire ou d'un traître à la patrie. Les porteurs de noms illustres forment quelquefois des centres autour desquels viennent gra\iter, indépendamment même des qualités personnelles de leurs représentants, les souvenirs, les aspirations et les espérances de générations entières. C'est en
ces occasions que le caractère psychique d'un nom comme signe pour Faction réflexe du système nerveux social apparaît dans toute sa netteté.
Les noms de famille titrés ne sont que des noms élevés à une puissance plus ou moins forte en vue d'y attacher une . plus grande considération sociale^ d*y concentrer d'une manière plus intense l'opinion publique. Les titres constituen) donc un facteur plus puissant encore que le simples noms de famille pour la construction hiérarchique d'une communauté.
La gratification de titres héréditaires peut«elle être reconnue comme conforme aux intérêts d'une communauté^ ou bien l'institution de titres se trouve-t-elle en contradiction avec la justice sociale» n'étant que le fruit de l'ambition et de la vanité d'une minorité jalouse de retenir la position élevée qu'elle occupe dans la hiérarchie sociale non seulement viagèrement mais encore pour tout l'avenir? Notre réponse ne saurait être douteuse. S'il y avait des litres aux États-Unis d'Amérique, ^a postérité de Washington ne mériterait-elle pas d'être marquée à l'attention de toutes les générations futures de la République par le titre le plus élevé qu'elle pourrait accorder aux descendants de l'homme qui doit être considéré comme le fondateur même de la République? Toutes les générations futures, tant qu'existeront les États-Unis, ne jouiront- elles pas du fruit des travaux et des exploits de Washington? De même est-il injuste que les descendants de Rourik portent en Russie le titre de prince, puisque c'est lui qui est le fondateur de l'État russe? Mais que la postérité de la maîtresse d'un prince soit gratifiée d'un titre héréditaire, c'est un des abus de pouvoir les plus révoltants, puisqu'il a pour résultat la concentration de la considération publique sur'un acte originairement im-
moral, pour tout ravenir, autant qu'existera cettQ postérité. Que dire de la vente de titres qui, dans un passé encore peu éloigné, a été pratiquée par les petits princes indépeDdants> en Allemagne et en Italie?
Âinsi^ en tant qu'un titre héréditaire sert de marque et de signe pour concentrer l'attention du système nerveux social sur les descendants de ceux dont l'action bienfaisante retentit encore dans son sein, la gratification dQ ces titres de la part d'une nation ou d'un gouvernement qui la re^ présente ne peut être que justifiée. Hors de cettd» condition nécessaire les titres héréditaires ne servent qu'à former artificiellement une caste, séparée par des signes hoporifiques du reste de la communauté, et à éveiller dans la niasse de la population des sentiments d'envie et de haine contre une inégalité non méritée.
Aux agents constructeurs de la hiérarchie sociale^ déterminée par la position des cellules-individus et des couches sociales, par l'hérédité du sang, des noms et quelquefois des titres, vient se joindre encore un facteur puissant, c'est l'hérédité des fortunes. Nous avons déjà exposé plus haut les bases naturelles de cette hérédité et les conséquences que doit entraîner son abolition. Nous nous bornerons à relever ici que, dans une société démocratique, dans laquelle les différentes classes ne sont pas différenciées par l'hérédité d'extraction ou de titres honorifiques, ce facteur est prédominant dans la construction hiérarchique de la société.
Tant que la distribution des richesses dans une telle société se trouve en harmonie avec la loi d'évolution progressive que nous avons résumée dans la formule : augmentation de propriété concurremment avec l'élargissement de la liberté ; tant que l'inégalité des fortunes présente une échelle ininterrompue de marches moyennes entre les
extrêmes : la modicité en bas et la grandeur des fortunes en haut de l'échelle ; tant que la concentration des fortunes en haut de Téchelle est le résultat d'un travail productif plus intense et non un accaparement de valeurs d*un caractère parasitique, la différenciation hiérarchique d'une société qui a pour cause l'inégalité des fortunes^ correspond parfaitement aux lois naturelles qui président à l'évolution progressive de la vie organique eo général. Ce ne sont que les états pathologiques dans la sphère économique que nous avons déjà étudiés, qui donnent naissance à des anomahes dans la construction hiérarchique d'une société sous rinfluence de l'hérédité des fortunes.
Il peut y avoir encore une autre cause pathogénésique^ c'est la trop grande mobilité de l'échelle hiérarchique^ le manque d'équilibre et de consistance qui caractérise les sociétés démocratiques.
Une législation, comme celle de l'Angleterre^ qui favorise la constitution de grands biens-fonds en majorats inaliénables, atténue le principe de mobilité attaché à l'inégalité dans la distribution des richesses ; mais, comme l'Angleterre est en même temps un pays aristocratique, cette législation n'y fait que renforcer le principe hiérarchique qui découle de l'hérédité par le rang, les noms et les titres. Avec les législations qui favorisent au contraire la division des fortunes, comme en France et en partie en Russie, il y a à Tinverse opposition dans la construction hiérarchique de la société entre les deux facteurs. Un pays, privé d'une aristocratie historique, dans lequel la hiérarchie sociale est déterminée par la concentration des fortunes entre les mains d'un petit nombre de citoyens, constitue le type ploutocratique social. Lorsque la classe des chevaliers romains acquit dans l'ancienne Rome une influence prépondérante.
la République romaine avait déjà changé de caractère : d'une société aristocratique elle s'était transformée en une ploutocratie. Les États-Unis d'Amérique sont sur le point de se transformer aujourd'hui d'une société purement démocratique, en un type ploutocratique.
Toute communauté humaine peut, indépendamment des H principes de consanguinité, de l'hérédité des noms et des titres et de l'inégalité des fortunes, se différencier encore par l'action des réflexes du système nerveux social. Grâce à cette action^ elle peut faire le choix entre les individus et les classes entières pour abaisser les uns et élever les autres. C'est un travail de triage qui peut donner un résultat, soit positif, soit négatif au physique autant qu'au psychique. Une femme qui choisit pour mari un homme débile par la seule raison qu'il est titré ou qu'il dispose d'une grande fortune^ peut en donnant le jour à des enfants maladifs causer par son choix la dégénérescence d'une postérité nombreuse. Il en sera de même pour le psychique si son choix tombe sur un individu sain de corps, mais immoral et stupide. L'opinion publique, en élevant ses idoles sur un piédestal immérité et en rabaissant le vrai mérite, n'agit souvent qu'à l'exemple de cette femme. Cependant, à mesure qu'une société progresse, ce travail de triage se perfectionne et s'ennoblit. Le système nerveux social acquiert plus de sensibilité et plus de capacité pour discerner les vrais promoteurs de la science, les poètes
par vocation intérieure, les artistes de talent de ceux qui ne se drapent extérieurement que du mérite d'autrui. Mais combien de génies ont péri de tout temps avant même de se faire valoir, moins par suite de persécutions ouvertes qu'en proie à l'indifférence et aux calomnies des contemporains I Et il en sera de même à l'avenir de ceux qui, dans leur évolution psychique, devanceront de trop le siècle auquel ils appartiennent. Faute de contact entre leurs aspirations et les réflexes du système nerveux de la société contemporaine, ils vivront dans un milieu social ambiant qui leur sera hostile ou pour le moins leur manifestera du mépris et de Tindifférence.
Tout membre d*une société cultivée est dès son bas-âge >««'' soumis au triage social. En commençant par les écoles primaires et en finissant par les universités et les instituts spéciaux supérieurs, la jeunesse y subit au moyen d'examens réitérés un triage incesssant. Ce ne sont que les plus capables qui atteignent le faite de Téchelle hiérarchique d'éducation.
Pour les adultes le triage s'effectue par voie d'élection qui ne présente qu'une action réflexe du système nerveux social, systématisée et réglée par des prescriptions législatives plus ou moins précises. Il y a des pays où le système électif est appliqué à la construction de toute l'échelle hiérarchique des pouvoirs publics comme aux États-Unis d'Amérique. Il y en a où ce système n'est appliqué qu'au bas de l'échelle comme en Russie. Les maires y sont élus par les communes mêmes, ainsi que les représentants des assemblées des districts et des provmces par les différentes classes de la population. Mais quel que soit le système électif, il implique toujours l'action réflexe du système nerveux social dans le but de consti'uer une échelle sociale hié-
rarchique sur une base autre que celle qui repose sur les principes de Théréditè et de la richesse acquise. Dans les pays où ces derniers facteurs prédominent, le système électif peut être faussé plus ou moins sous leur influence ; il n'en découle pas moins d'une source opposée. — Est-elle parfaitement pure, cette source ? — Elle le serait si les électeurs, au moins dans leur majorité, étaient des modèles de désintéressement, d'impartialité et de bon sens, A en juger d'après le résultat des élections dans les pays même les plus avancés en civilisation, on pourrait en douter. — Plus loin nous indiquerons les rapports dans lesquels se trouvent le système électif et le principe d'hérédité avec les éléments libéraux et conservateurs au sein de la société. A cette place nous nous bornerons à étudier les avantages et les défauts des deux systèmes sous le point de vue du triage hiérarchique qu'ils effectuent.
Le triage par hérédité est-il favorable au progrès de l'humanité sous le rapport physique d'abord ? En dernier résultat^ oui, puisque l'humanité actuelle par Tefifet d'une sélection et d'une ségrégation naturelle dès l'âge primitif s^est perfectionnée au physique. Cependant la question, si les générations actuelles doivent être considérées ^comme jouissant de plus de santé que les précédentes^ reste encore ouverte. Ce n'est que par une statistique médicale très précise et très détaillée qu'elle pourra peut-être être décidée dans Tavenir. Sous ce rapport, comme sous tous les autres, l'humanité ne progresse pas en ligne directe. Sa marche progressive subit des déviations incessantes et des revirements plus ou moins prolongés. Une disette générale, une guerre exterminatrice, le syphilis, l'alcool et l'opium peuvent causer un regrès physique à des générations entières. Mais, abstraction faite de ces fléaux de l'humanité,
c'est en général la pénurie des moyens d'existence autant que leur excès qui causent la dégénérescence physique des individus ou de classes entières^ dans le premier cas par le manque de substances nutritives suffisantes surtout au bas kge, par des habitations défectueuses et malsaines et par le surmenage d'un travail prématuré, dans le second cas par l'excès même de nourriture, par les raffinements excessifs du luxe et par les facilités à rassasier les passions immorales.
Dans les temps primitifs et barbares le triage physique s'effectuait par la violence et la coercition. Le vainqueur était en même temps physiquement le plus robuste et le plus fort. Il s'emparait des femmes les plus saines et les plus belles et laissait une postérité plus nombreuse et physiquement mieux formée que celle des vaincus. Le mariage par capture, pratiqué encore aujourd'hui par quelques peuplades sauvages et dont les vestiges se sont conservés sous forme de survivances dans les cérémonies nuptisJes en plusieurs pays civiUsés, ne représente qu'un mode spécifique de l'accaparement de la femme par violence. Ce mode aussi était favorable au progrès physique des races, parce que ce n'étaient pas, certes, les femmes maladives et les laidronnes qui étaient l'objet de la capture ; c'étaient également les individus mâles les plus robustes et les plus courageux qui s'y décidaient. Le mariage par achat, en marquant un adoucissement dans les mœurs, a fait entrer dans la relation des deux sexes un nouveau facteur, la richesse. Au commencement ce facteur ne pouvait influencer d'une man ière défavorable l'évolution progressive de la race humaine sous le rapport physique, puisque ce n'étaient que les hommes les plus forts physiquement qui étaient à même d'acquérir plus de richesses et de les défendre en cas d'attaque, et que
c'étaient les femmes les mieux formées qui étaient achetées. La race turque s'est embellie par Tachât de belles esclaves circassienes pour les harems de Constantinople et des autres centres de la puissance turque. — Il en fut autrement lorsque la société humaine, sortie de Tétat barbare, fut à même de garantir la possession des richesses à ses membres physiquement même les plus faibles. Alors la richesse devint non plus la proie des plus forts, mais le fruit du travail du plus habile ou du plus rusé. L'habileté et le ruse ne coïncident cependant pas toujours avec la force et la santé, et c'est surtout le cas en ce qui concerne l'héritage des fortunes qui se trouvent souvent entre des mains débiles. Malgré leur débilité^ ces individus disposent de plus de moyens de pratiquer le mariage par achat ouvert comme dans les pays semi-barbares, ou par achat masqué comme dans les pays civilisés où c'est le plus souvent la fortune qui décide du choix du mari par la femme. Le système de dot pratiqué de nos jours dans la plupart des pays civilisés produit le même efifet quant au choix de la femme par l'homme. Ce n'est pas l'inclination naturelle des sexes, ce n'est pas l'amour qui les réunit, mais des conditions de fortune. Il s'ensuit, qu'une forte partie de la population féminine entre en mariage malgré la défectuosité physique, tandis qu'une autre partie, la plus apte au mariage, en est forcément exclue. Un tel état de choses ne peut que favoriser la prostitution, cette tache honteuse que la civilisation moderne porte à son front.
Dans les États-Unis d'Amérique, le système des dots est le moins en vogue, aussi est-ce là que l'amélioration physique de la race se fait le plus remarquer.
Ment tana in eorpore tano.
Mais il ne s'ensuit pas que la marche de l'évolution intellectuelle et morale soit toujours parallèle au dévelop-
pemeot physique de l'homme. Non seulement des individus isolés, mais des classes sociales et des races entières présentent^ sous ce rapport^ des divergences très marquées. Ce sont ordinairement les classes inférieures dans une société civilisée qui se distinguent par la vigueur de leurs forces physiques. Sous ce rapport, la race anglo-saxone entière l'emporte sur la plupart des nationalités du continent. Elle n'en est cependant pas moins intelligente. Plus une communauté possède d'individus qui réunissent à un physique robuste et sain, une intelligence plus développée et des facultés morales plus élevées, plus le système nerveux d'une telle communauté manifestera d'énergie vitale dans Tagencement de ses forces économiques, juridiques et politiques. Une grande somme de valeurs non seulement échangeables, mais encore sous forme de services et d'énergies latentes» est dépensée et consommée comme surcharge pour subvenir à ceux qui non seulement 'sont peu aptes au travail, mais qui en outre ont besoin de services médicaux, d'un milieu hygiénique adapté à leur débilité physique et des moyens livrés par la bienfaisance et le travail d'autrui pour soutenir leur existence. Plus le nombre de pareils individus est grand, plus les parties du système nerveux social qui y touchent de plus près sont paralysées dans leur action. C'est une charge morte que la société doit porter au détriment de son énergie vitale. Cette charge est encore augmentée de tous les éléments parasitiques qui pullulent au sein d'une société cultivée, de toutes les va- IjBurS d'utilité neutre, sans parler des utilités négatives qui agissent à l'instar de poisons. Faut-il s'étonner que la société moderne soit sur le point de succomber sous une telle charge et que le malaise qu'elle en ressent soit général et profond? Ce n'est que par un travail de triage incessant, jamais
interrompu, en partie conscient^ maispcmr la plupart sousconscient et inconscient, que la société parvient à supporter la charge de tous les éléments inertes et dangereux^ charge qui lui est dévolue par révolution précédente et par le niveau de son développement actuel. En les séparant des éléments plus énergiques et sains, en les refoulant en arriére, en les atrophiant, la société procède en analogie avec le travail de sécrétion par lequel tout organisme désassimile et rejette hors de lui les substances nuisibles ou superflues.
Le triage sous le rapport intellectuel et moral s'effectue au sein de la société de préférence au moyen des réflexes du système social. Toute éducation^ tout enseignement implique l'action systématisée de réflexes nerveux appliquée à développer les facultés intellectuelles et morales de la nouvelle génération. Mais ce n'est pas seulement la jeunesse ; tout membre adulte subit pendant sa vie entière l'action éducatrice de la société. Pour la jeunesse le triage s'effectue en la faisant passer des écoles primaires par l'enseignement moyen aux écoles supérieures et spéciales à l'aide d'un système d'examens périodiques. En Chine le système d'examens est appliqué même aux adultes dans le but d'en faire un triage pour l'échelle hiérarchique des employés d'État. Aussi, traité qu'il est jusqu'à son âge mûr en mineur, le Chinois ne reste toute sa vie qu'un grand enfant.
L'éducation officielle finie, tout membre d'une société n'en subit pas moins l'influence, en s'adaptant au milieu social ambiant et en réagissant sur celui-ci à son tour. Par un tel agencement psycho-physique réciproque entre l'individu, les associations, les classes et le système nerveux sooial dans son ensemble, les éléments plus énergiques^ doués de plus de vitalité^ mieux adaptés aux exigences organiques
des parties et du tout, s'èlèveDt par leur travail^ leur position, leurs relations au-dessus des èlôments plus faibles, superflus ou hostiles à révolution sociale. Le système électif, qu'il soit appliqué dans la sphère politique pour constituer le gouvernement, ou dans la sphère économique pour choisir le chef d'une industrie, ou dans la sphère de l'intelligence et du sentiment esthétique pour constituer une corporation de savants, d'artistes ou d'écrivains, ne pr(àsente que le même travail de triage, seulement réglé et sanctionné par des prescriptions législatives. Les élections sont des examens institués pour les adultes afin de décider des plus aptes à occuper une position déterminéesur l'échelle hiérarchique de la société. Les examinateurs sont remplacés par les électeurs et les élèves par les aspirants à la position sociale à occuper.
Lequel des deux modes de triage, triage par voie héréditaire, ou par action réflexe du système nerveux social, présente plus de garanties à l'évolution progressive physique, intellectuelle et morale de l'humanité ? — Pour le physique, c'est sans aucun doute le triage par hérédité qui en décide. Pour les organes sociaux qui servent d'expression au mouvement intellectuel, esthétique et éthique de la société, c'est sans aucun doute l'action réflexe, sous l'influence exclusive de laquelle le triage doit s'opérer. Ce n'est pas la naissance et l'extration qui décident de l'admission à l'Académie française ou à l'Institut. Mais entre ces extrêmes, il y a des positions mixtes qui sont remplies par la coopération simultanée du principe héréditaire et de l'action réflexe du système nerveux social. Pour celles-ci ce n'est que l'évolution progressive antécédente et la construction typique de la communauté même qui peuvent décider lequel des deux modes de triage serait à préférer. La Russie, monarchie
héréditaire, a produit plus de grands monarques que la Pologne» monarchie élective. La Russie a donc eu des avantage sur la Pologne non seulement grâce à un pouvoir central plus fort, plus indépendant et plus conséquent dans ses actes, mais encore sous le point de vue des capacités intellectuelles et morales des monarques.
C'est que le triage par réflexes présente des désavantages aussi profonds que le triage par hérédité, mais de nature opposée.
Le triage par hérédité n'est pas, comme tel, sujet à Terreur. II est le principe organique conservateur par excellence. Il lègue à la postérité la plus éloignée, non seulement les qualités normsJes de l'individus, mais de même ses défectuosités et ses défauts. Il ne dépend pas de l'individu d'influer d'une manière directe sur l'héritage qu'il laisse à ses enfants comme organisation physique. Ce n'est qu'indirectement qu'il peut exercer, sous ce rapport, une influence par le choix de la femme et par sa vie personnelle. Mais ce choix lui-même, ainsi que la manière personnelle de se comporter, dépendent de toute une série de réflexes psychophysiques indépendamment du principe même d'hérédité.
Le triage par réflexe, par sa nature plus mobile, est sujet à l'erreur dans un degré plus ou moins fort, selon l'état même des éléments nerveux par lesquels les réflexes sont produits. Tout état pathologique du système nerveux d'une communauté se reflétera nécessairement sur le choix des individus qui doivent représenter, dans quelque position* que ce soit, économique, juridique ou politique, Topinion publique générale ou les tendances et les aspirations des différentes classes sociales. Un société en proie à une des maladies spécifiques du système nerveux social que nous avons énumérées plus haut, tendra à imprimer à ses éluSj
les idées, les passions, les vertus et les défauts dont ellemême est imprégnée. Sous ce rapport la sentence : les peuples ont le gouvernement-qu'ils méritent, est pleinement justifiée. Pour que le système électif, quels que soient ses modes et ses dimensions : élections locales, corporatives ou suffrage universel, donne des résultats favorables, il faut donc auparavant préparer le terrain qui lui sert de base, en élevant les éléments sociaux, appelés à participer aux élections, au niveau intellectuel et moral des devoirs qu'ils ont à exercer. La réclame, la phrase, l'agitation électorale, tous les faux moyens de se faire valoir réussisent plus facilement vis-à-vis d'une foule incohérente et inconsciente que devant un nombre restreint d'électeurs parfaitement éclairés sur les qualités de la personne éligible, ainsi que sur les intérêts de la société et de TÉtat. Mais dès que ce petit nombre perdra de vue le bien public et se laissera influencer par les intérêts exclusifs de son parti, au détriment de la communauté, les élections en seront infailliblement faussées. Le correctif proposé par le parti libéral pour parer à de telles déviations, le suffrage universel, pourrait y suffire à conditition seulement de présenter des éléments aptes à remplir cette tâche. Mau la masse des électeurs participant au suffrage universel peuvent, de leur côté, tomber dans les mêmes erreurs et les mêmes tendances exclusives que le petit nombre, et alors les élections en seront faussées tout autant, mais sur un niveau intellectuel et moral plus bas. L'Angleterre a produit ses plus grands hommes d'État et ses orateurs les plus éloquents, quand par suite de l'influence de la gentry et par l'existence des soi-disant bourgs pourris, le système électif n'était exercé que dans des limites très restreintes. Ces limites ont été élargies depuis très fortement, mais le niveau des talents des élus de
la nation a baissé au lieu de s'élever comme on l'espérait. Dans les démonstrations qui précèdent^ nous avons fait abstraction des principes de conservation aussi nécessaires au développement progressif de toute communauté que les éléments libéraux. Nous nous sommes borné à étudier la construction de l'échelle hiérarchique sociale et les états pathologiques qu'une construction défectueuse et anormale de cette échelle peut entraîner. Nous avons déjà marqué quelques-unes de ces défectuosités. Par les démonstrations qui vont suivre, nous aurons l'occasion d'en relever encore un grand nombre.
Comme [dans la sphère économique et juridique ce n'est pas l'uni formité^et la simplicité des rapports et de la structure, mais au contraire la multiplicité et la coordination de plus en plus riche des relations et des délimitations qui marquent un plus haut degré de développement^ de même dans la sphère politique c'est la multiplicité des degrés hiérarchiques et leur connexité en même temps plus immédiate, plus fortement prononcée et plus libre qui caractérisent l'évolution progressive dans cette sphère. Uinégalité hiérarchique la plus grande est donc, pour la société humaine, l'idéal vers lequel elle tend dans sa marche progressive, en conformité avec les tendances physiologiques et morphologiques de l'organisme social vers un idéal d'inégalité économique et juridique, successivement toujours plus grande. Mais comme pour celle-ci l'idéal ne consiste pas dans une inégalité abrupte, sans transition entre les extrêmes, maiô
dans une chaîne ininterrompue de termes moyens se rapprochant les uns des autres toujours plus près^ de même l'idéal social hiérarchique se réalise au moyen d'une échelle ininterrompue d'individus-cellules, de familles, d'associations et de classes superposéei^ les unes sur les autres, jusqu'aux organes centraux qui représentent la souveraineté unificatrice de la communauté, échelle dont chaque marche inférieure touche aussi prés que possible à la marche supérieure.
Une telle organisation hiérarchique correspondrait de plus prés à celle de notre corps, le plus parfait des organismes de la nature. Car les cellules, les tissus, les organes, les systèmes organiques de notre corps présentent aussi une échelle hiérarchique ininterrompue et richement différenciée d'énergies psychophysiques, à commencer par la cellule germinative et en finissant par l'organe central du système nerveux, le cerveau. Chaque organe d'un ordre plus élevé régie l'action des cellules et des groupes de cellules d'un ordre inférieur et obéit en même temps aux organes qui lui sont superposés^ jusqu'au cerveau qui unifie l'action de tous. les organes et de toutes les cellules dans leur ensemble. — Dans les organismes végétaux et animaux moins parfaits, les termes moyens de l'échelle hiérarchique entre l'élément unificateur et la cellule sont peu développés, atrophiés ou manquent totalement. Les corps inorganiques ne présentent qu'une agglomération de molécules rassemblées autour d'un centre de gravitation unique.
L'inégalité sans transition d'un extrême à un autre, en marquant un degré inférieur de développement, constitue, lorsqu'elle est accompagnée d'une évolution régressive, un état pathologique pour la société comme pour tout organisme de la nature.
L'atrophie et la suppression des liens hiérarchiques intermédiaires entre les organes centraux et les cellules primaires, enfantent) dans une société fortement constituée, le despotisme aux deux extrémités de l'échelle hiérarchique ; par contre, dans une société qui se trouve en voie de désorganisation et dont les éléments d^unificâtion sont ébranlés, il en résulte un état pathologique avec tous les symptômes de l'anarchie soit au bas de l'échelle sociale, soit à son faîte. En Chine, l'organisation sociale repose sur des bases solides ; mais les termes hiérarchiques intermédiaires y manquent tout à fait. Le principe d'autorité s'y est concentré d'un côté dans la personne du chef de famille et de l'autre dans la personne de l'Empereur. Entre ces deux extrémités de l'échelle hiérarchique il. n'y a que le petit nombre d'employés envoyés dans les provinces par l'autorité centrale. Il en résulte une asthénie dans les réflexes du système nerveux de la société chinoise, une torpidité extrême dans la vie intérieure, une stagnation psychique générale. Il en est de même de la plupart des pays musulmans. Au Japon au contraire les termes hiérarchiques intermédiaires ne manquent pas, grâce à une aristocratie fortement constituée ; aussi le Japon est-il plus accessible à l'influence de la civilisation moderne et s'est-il jetéy de nos jours, de plein pied dans la voie d'une évolution progressive. — Dans les républiques de l'Amérique du Sud, la construction défectueuse de l'échelle hiérarchique amène des crises incessantes et fait balloter les communautés entre l'anarchie et le despotisme militaire. La Russie au contraire présente, à côté d'un pouvoir central souverainement fort, une grande richesse de termes moyens qui s'appuie en partie sur le principe héréditaire et en partie sur le principe électif. Grâce à ces liens intermédiaires, la société russe
constitue un organisme dont toutes les parties sont coordonnées de manière à garantir en même temps l'intégration et la différenciation des forces sociales. L*ancienne Egypte, s'étant différenciée d'après le système des castes, a fini par un procès de lignification qui a arrêté Texpansion de ses forces à l'extérieur et étouffé sa vie intérieure. Il en est de même en partie des Indes orientales de nos jours. Par contre Téchelle hiérarchique des États-Unis d'Amérique, qui s'appuie exclusivement sur le principe électif^ manifeste une extrême mobilité. Cette mobilité n'implique pas, aujourd'hui, de dangers sérieux, mais seulement grâce à la position isolée des États'-Unis dans le nouveau monde et grâce au mouvement expansif de sa populationisur un terrain encore vierge. Il en sera autrement dès que ce mouveiment aura atteint ses limites et que les États-Unis entreront dans Tarène internationale des luttes politiques. Son système hiérarchique devra s'adapter alors aux conditions créées par le nouveau milieu ambiant. Si son organisme s'y refusait, les chances de la lutte avec d'autres communautés plus fortement constituée&i pourraient lui être défavorables.
L'inégalité hiérarchique la plus développée, sous condition» d'être accompagnée de degrés transitoires, étant l'idéal vers lequel toute société tend dans son évolution progressive, on se demande en quoi le principe d'égalité peut se manifester dans la sphère politique ?
Nous avons énoncé plus haut que, dans la sphère économique, rinégalité dans la distribution des fortunes trouve son contre-poids dans une mesure égale de la valeur pour toutes les richesses échangeables, et que, quant à la sphère juridique, l'inégalité des relations dans le domaine du droit est contrebalancée par l'égalité devant la loi, comme mesure
formelle d'estimation de Tactivité des membres d'uue so* ciété.
Eh bien^ comme les tendances du système nerveux social vers l'unification des procédés physiologiques s'extériorise&t dans la sphère économique dans la recherche d'une mesure égale pour toutes les valeurs échangeables et divisible proportionnellement à leur valeur mème^ comme les mêmes tendances vers Tunification morphologique se réalisent dans la sphère juridique par Tégalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de race^ de nationaUté, de fortune et de classe; dans la sphère politique les tendances unificatrices de l'organisme social trouvent leur expression dans l'égaiité de tous ses membres devant le pouvoir souverain, quelle que soit la forme qu'il prenne. Comme dans une monarchie aosolue tous les sujets indistinctement sont obligés à reconnaître le pouvoir souverain du monarque régnant, de même dans une république démocratique tous les citoyens sans exception sont soumis à la souveraineté du peuple. L'égalité devant la souverain^é du pouvoir central contrebalance donc la multiplicité des relations hiérarchiques dans 1^ sphère politique, comme dans la sphère économique une mesure égale forme le contre-poids à la distribution inégale des fortunes^ et l'égalité devant la loi le contre-poids à la multiplicité des rapports dans la sphère juridique.
Et comme l'application même de la mesure économique unifiée et de la loi égale pour tous porte un caractère coercitif, de même l'exercice de la souveraineté porte un caractère autoritaire. L'égalité dans toutes les sphères sociales n'est réalisée en dernier résultat que par la coercition ; l'inégalité au contraire est le fruit du libre exercice des forces sociales. Vouloir transférer le principe d'égalité dans le domaine
qui, par la nature même des choses^ est assigné au libre exercice des facultés intellectuelles et morales de l'homme^ c'est y transporter en même temps la coercition, qui, en se dénaturant dans un milieu ambiant artificiel, doit nécessairement dégénérer en tyrannie et despotisme. L'erreur des communistes, des collectivistes et des socialistes d'État consiste justement en ce qu'ils s'imaginent pouvoir réaliser l'égalité économique hors du principe de coercition, dont elle est le produit et auquel elle est indissolublement liée.
Les idéalistes qui pensent que l'unification économique^ juridique et politique peut être réalisée par la liberté, abstraction faite de tout principe de coercition, commettent une erreur dans un sens opposé. Ils transfèrent les principes de liberté et d'inégalité dans une sphère qui repose sur les principes d'égalité et de coercition. Si chaque membre de la société avait une mesure différente pour déterminer la valeur des produits, les échanges pourraient-ils s'effectuer sur un pied aussi large qu'aujourd'hui? S'il dépendait du bon vouloir de tout citoyen de reconnaître ou de récuser une loi, de se soumettre ou de résister au pouvoir souverain, la désorganisation d'une telle société ne serait-elle pas imminente? Aussi la liberté, transférée dans le domaine social qui appartient à la coercition, dégénère- t-elle bientôt en licence, et le principe d'égalité est, comme conséquence nécessaire, supplanté alors par le principe d'inégalité d'une manière violente.
Les principes d'inégalité et d'égalité se manifestent-ils également par rapport à Thumanité entière, considérée comme un organisme unitaire dans le passé, le présent et l'avenir? — Sans nul doute. — Le principe d'inégalité est représenté par la diversité des races, des nationalités, des États, des classes sociales et des individus. Le principe d'é^
galité trouve son expression dans restimation égale de tous les hommes en leur qualité d'êtres intellectuels et moraux. C^est Tègalitè devant Dieu, principe absolu de toute souveraineté. Le christianisme ayant proclamé ce principe, celle des églises chrétiennes qui se croit appelée à réaliser la cité de Dieu sur la terre, l'église catholique, s'arroge par cela même un pouvoir absolu sur tous les États et sur toutes les consciences. Aussi est-ce la question de souveraineté qui a provoqué les luttes et les guerres acharnées qui ont rem^ pli tout le moyen-âge et dont les échos se font sentir encore aujourd'hui. — Il y a encore un chemin immense à faire pour que rhumanité réalise l'idéal chrétien, celui de ne former qu'un seul troupeau mené par un seul berger. Cependant les tendances unificatrices dans le domaine de la science, de l'art, de la bienfaisance témoignent que cet idéal ne cesse d'être le phare autour duquel l'humanité tend à rassembler ses membres dispersés (1).
La conception primaire des phénomènes de la nature nous marque deux états: celui de repos et celui d'action. Comme tous les phénomènes de la nature en général, nous ne pouvons concevoir ces deux états que comme des rapports; il n'existe pas de repos absolu, comme il n'y a pas non plus d'action illimitée. Nous en jugeons par nous mêmes, parce que nous nous sentons simultanément comme une force qui agit et comme un corps limité qui résiste à l'action des for-
(1) Tome V, la Théologie naturelle.
ces. Ce n'est que par une analogie tirée des conceptions et des impressions subjectives que nous sommes en général à même de juger de ce qui se passe hors de nous.
Repos et action, matière et force étant ainsi, selon nos conceptions^ les deux états de relation de tout ce qui existe, ce n'est pas seulement tout corps inorganique qui se présente à nous sous ce double aspect; le même principe se manifeste à nous dans toute la nature organique^ notre corps et nos facultés intellectuelles et morales y inclus. Tous les organismes sont en même temps matière et force, corps et âme, sont des êtres psychophysiques, et non seulement dans leur ensemble, comme individus, mais encore dans toutes leurs parties. Les deux principes sont indissoTùblement liés, immanents Tun à l'autre.
La cellule est pour l'organisme ce que la molécule est pour le corps inorganique, la partie d'un tout plus ou moins limitée et résistante, plus ou moins énergique et agissante. Comme les corps inorganiques sont formés de molécules dont les unes se trouvent relativement plus en repos et d'autres manifestent relativement plus d'action, de même dans chaque organisme il y a des cellules, plus équilibrées à l'intérieur, plus résistantes aux influences du dehors, et d'autres douées de plus de mobilité, plus impressionables et plus capables de réagir contre le milieu ambiant. La biologie désigne la première de ces deux catégories d'éléments organiques comme cellules durables (Dauerzellen), la dernière comme cellules variables (Bildungszellen) (1). Quant aux plantes, c'est l'écorce et la moelle qui sont principalement formées de cellules durables; les feuilles, les fleurs et
(1) T. II, chap. XIV.
les racines contiennent, au contraire, en plus grande quantité des cellules variables^ et c'est dans les végétaux surtout que ces deux catégories de cellules se différencient d'une manière plus nette et plus constante. Au sein des organismes animaux cette différenciation se manifeste d'une manière moins précise et plus coulante. Ici les tissus, les organes et les systèmes organiques sont doués des deux catégories de cellules sans qu'il soit toujours possible d'en déterminer le caractère et les limites d'action. Cependant on ne saurait douter que les cheveux, les ongles, la peau, les os ne soient formés de préférence de cellules durables, et que, dans la formation des nerfs, des muscles, des globules du sang ne prédominent les cellules variables.
La société humaine présente les mêmes relations de repos et d'action, de consistance et de variabilité dans ses parties et dans son ensemble, que les organismes végétaux et animaux. La différence ne consiste que dans une plus grande complexité de ces relations et dans la prédominance toujours plus forte du facteur psychique, prédominance qui va toujours en augmentant à mesure de l'évolution progressive de la société. Mais quelle que soit la place qu'une communauté occupe sur l'échelle des êtres organisés, elle ne saurait se passer des deux éléments dont sont formés tous les organismes de la nature, de cellules durables et de cellules variables. A la première de ces deux catégories de celiulei^ correspondent les éléments conservateurs d'u«e communauté, représentés par les individus et les associations d'individus intéressés à résister à la transformation des conditions vitales établies, à conserver tout ce qui a été acquis, accumulé et construit en vue de raffermir la consistance du corps social. Aux cellules variables correspondent les éléments libéraux d'une société, représentés par les individus
et les classes encllDes à transformer le système nerveux social et la substance interceilulaire selon les besoins^ les exigences et les idées nouvellement surgies, à s'adapter avec plus de facilité aux changements imposés par le milieu ambiant.
Là où il y a différence de tendance et d'action^ il y a antagonisme et lutte. Comme au sein des organismes végétaux et animaux^ les cellules durables et variables se trou* vent constamment en une tefision opposée les unes aux autres ou comprises en une lutte ouverte, de même dans toute société les éléments conservateurs et libéraux manifestent des énergies soit latentes, soit patentes opposées. C*est de cette opposition même que découle le principe vital de toute société, comme de tout organisme. La cessation de cette opposition impliquerait la désorganisation, la dégénérescence et la mort de tout organisme.
L'hérédité constitue, dans la nature organique et dans la société, l'élément conservateur par excellence, car ce n'est que grâce à cet élément que les énergies physiques et psychiques, une fois acquises et accumulées, ne disparaissent pas avec l'individu sans laisser de vestiges, mais passent comme un héritage inaliénable aux descendants les plus éloignés. L'espèce et le type végétal et animal se sont formés par l'hérédité et ce n'est que grâce à elle que Thomme *en naissant dispose en germe de toutes les énergies intellectuelles et morales que les générations précédentes ont accumulées et condensées en couches successives qui se sont superposées dans le système nerveux sous l'influence du milieu ambiant social. Aussi, l'hérédité par le sang a constitué de tout temps le principe conservateur social. La différenciation de l'espèce humaine en races, la constitution de la famille et du clan, le système des castes^ la classe
nobiliaire^ le principe dynastique lui doivent leur naissance. Nous avons déjà exposé plus haut de quelle manière l'hérédité par le sang est renforcée et élevée en puissance par l'hérédité des noms^ des titres et des fortunes, surtout de la grande propriété foncière. Un pays où les classes élevées concentrent entre leurs mains tous ces avantages est, par sa nature même, plus conservateur qu'un pays où l'un ou plusieurs de ces facteurs manquent ou sont disjointement distribués entre les différentes classes sociales. Une noblesse privée de la base solide de la grande propriété foncière présente un élément conservateur affaibli, Comme aussi une bourgeoisie, quoique riche, mais privée de traditions de famille et exposée à toutes les fluctuations dans la distribution des richesses et des capitaux engagés dans l'industrie^ le commerce et surtout dans les spéculations financières à la bourse.
Malgré la puissance de ces facteurs conservateurs secondaires, la consanguinité n'en est pas moins la source primitive. Elle est le lien qui, par une chaîne ininterrompue joint toutes les générations les unes aux autres et embrasse tout le genre humain comme unité organique. L'humanité entière^ sous le point de vue de la consanguinité des générations, apparaît comme un seul arbre immense dont les racines se perdent dans la nuit des temps primitifs et dont les ramifications innombrables apparaissent aujourd'hui comme des membres disjoints et quelquefois isolés. Mais leur extraction commune ne se manifeste pas moins dans l'analogie de leur structure intérieure et extérieure ainsi que dans l'identité fondamentale des aptitudes intellectuelles et des facultés morales de tous les hommes, malgré la diversité des races et des degrés de développement. Aucune imitation, aucune suggestion, aucune action réflexe ne serait pos-
sible entre les diffèrenls membres du genre humain^ s'il n'y avait dans le passé, aussi éloigné qu'il puisse être, un point de contact par le sang, par l'intermédiaire d'un ancêtre commun.
Si le principe conservateur dans la nature organique et dans la société est représenté de préférence par l'hérédité, le principe de variabilité trouve son expression dans la tendance des organismes à s'adapter au milieu ambiant inté* rieur et extérieur. Par l'adaptation, directe ou cumulative, les organismes acquièrent de nouvelles aptitudes physiologiques, subissent des transformations morphologiques et changent de type et de caractère individuel. Il en est*^de même des organes^ des tissus et des cellules qui font partie d'un organisme individuel et pour lesquels cet organisme même constitue le milieu ambiant auquel ils sont forcés de s'adapter. Les cellules qui se plient les premières à cette nécessité d'adaptation^ sont les cellules variables, et dans les organismes doués d'un système nerveux, c^ sont les cellules les plus excitables. Dans la société humaine, qui n'est douée que d'un système nerveux à l'exclusion des autres systèmes, les cellules variables qui se prêtent le plus à l'influence du milieu ambiant social et qui inclinent le plus facilement à s'y adapter, sont celles qui ne sont pas liées d'une manière irrévocable par des liens de sang au passé, aux traditions et en général aux principes conservateurs de la communauté. Elles changent d'activité et se transforment plus tôt et avec plus de facilité sous l'influence des réflexes directs et indirects qu'échangent constamment toutes les parties du système nerveux social au moyen de la parole, de récriture et de l'art. Ce n'est pas sans raison que tous ces modes d'exprimer la pensée et le sentiment ont été surnomynés arts libéraux. C'est que les cellules qui donnent nais-
Gonogle
saDce à ces réflexes et qui les subissent avec le plus d'énergie sont les cellules libérales de la société en opposition avec les cellules conservatrices qui reposent sur la base solide de l'hérédité. L'opinion publique, en tant qu'elle trouve son expression dans la parole publique, dans la presse et dans les produits de l'art, est le résultat de l'action réflexe du système nerveux social, aussi est-elle toujours plutôt libérale que conservatrice. Il en est de même du système électif qui, comme nous Tavons démontré plus haut, ne constitue qu'un mode plus net et réglé par la législation pour l'opinion publique de formuler ses arrêts. Aussi, les élections, de concert avec la presse, ont-elles été de tout temps l'arme la plus sûre pour répandre et faire triompher les idées et les institutions libérales.
Voilà donc deux tendances oppoéées qui se font jour dans tout organisme social : lès tendances conservatrices représentées par les cellules-individus, pour lesquelles le principe d'hérédité, de la tradition, de la consistance organique sert de point de départ, et les cellules-individus variables qui, en subissant avec le plus d'intensité l'action des réflexes du système nerveux social, représentent les principes libéraux. La connexion et la coordination des éléments conservateurs et libéraux est différente selon le type économique, juridique et politique d'une communauté. La grande propriété foncière et la concentration des capitaux entre un petit nombre de mains, la division de la société en classes privilégiées s'élevant au-dessuè de la masse de la population, la forme monarchique héréditaire de l'État font prédominer les éléments conservateurs, tandis que le morcellement de la propriété immobilière, le partage des fortunes mobilières, la construction démocratique d*une société, réligibilité des fonctionnaires et in chef suprême de TÉtal)
garantissent la prédominance aux éléments libéraux. La tension opposée et la lutte des deux, éléments peuvent, selon le type de la communauté dont ils font partie, favoriser révolution progressive d'une société ou la faire rétrograder sous le rapport économique, juridique ou politique. Dans le premier cas il en résultera une augmentation de propriété, de droit et d'autorité concurremment avec un élargissement de la liberté, dans le second cas. il y aura décroissance de tous ces facteurs. Les résultats positifs ou négatifs de la tension et de la lutte des deux'éléments opposés dépendront pour chaque type social du caractère même des tendances qu'ils manifesteront et des moyens dont ils se serviront dans la lutte. La dépression excessive d'un des éléments par l'autre en contradiction avec les intérêts vitaux de la communauté, pouvant causer la déformation du type lui-même et entraîner la dégénérescence d'un de ces facteurs, constitue un symptôme pathologique pour la société qui le subit. La force médicatrice dont dispose la société la fait alors réagir contre un tel état anormal. Les éléments libéraux déprimés sont renforcés par les éléments raàieaux^ qui ne présentent que ces mêmes éléments, mais doués de plus d'énergie et enclins à surpasser les limites normales après s'être engagés dans la lutte. Les éléments conservateurs refoulés dans leur expansion manifestent de leur côté une réaction qui tend à réprimer les excès des éléments opposés. La lutte entre de pareilles tendances extrêmes donne toujours Heu à des crises économiques, juridiques ou politiques et témoigne d'un état social pathologique. L'anarchie et le despotisme représentent les deux pôles auxquels cette lutte peut aboutir. Plus la lutte s'approche de l'un ou de l'autre de ces pôles, plus elle se trouve en opposition avec l'évolution progressive de la société. Une commu-
nauté, ballottée entre les deux extrêmes du radicalisme et de la réaction, étant jetée d'une crise dans une autre, doit finir par une désorganisation intérieure ou devenir la proie d'un ennemi du dehors.
La construction hiérarchique de la société, quels que soient les facteurs qui la déterminent, économiques, juridiques ou purement politiques, a fait Tobjet de nos études dans la sphère politique, par la raison que ce n'est que gfâce au principe de hiérarchie que l'organisme social s'unifie. Cependant le travail d'unification se produit non seulement au sein de la sphère politique, mais simultanément dans les trois sphères, immanentes qu'elles sont les unes aux autres.
Nous avons déjà indiqué plus haut les cas pathologiques causés par les déviations partielles de l'état normal et des lois naturelles qui président à la construction unificatrice de la société en analogie avec les mêmes tendances dans les organismes de la nature.
En résumant nos déductions en une thèse générale, nous arrivons à la conclusion que l'évolution progressive d'une société s'effectue en proportion directe du surplus d'énergies vitales de son système nerveux et des plus-values de sa substance intercellulaire qui résultent de la construction de son échelle hiérarchique, tandis que toute déviation de la . norme hiérarchique entraîne un affaiblissement et une dégénérescence économique,juridîque ou politique. Une société progresse, en conséquence, quand les énergies spécifiques les plus intenses et le mieux adaptées prennent par le triage
le dessus sur les énergies moios aples à remplir le rôle qui leur est dévolu soit par leur position, soit par leur extraction» soit par rechange des réflexes du système nerveux social concurremment avec la distribution de la substance sociale intercellulaire et en conformité avçc le type de la communauté. Tout élément défectueux ou dégénéré étant élevé à une marche supérieure de Téchelle hiérarchique, la société est forcée de le supporter comme une charge sans en recevoir en échange une action qui puisse l'en indemniser. Une telle charge implique par cela même un cas morbide plus ou moins prononcé et difficile à guérir. En proportion de l'élévation des éléments négatifs sur Téchelle hiérarchique, la charge croit toujours en puissance; on pourrait même affirmer que le poids en augmente dans une proportion géométrique. Toute personnalité indigne, toute classe dégénérée, en occupant une position plus élevée et en disposant par cela même de plus d'autorité^ peut, par les excitations et les dépressions qui partent de l'organe central dont elle fait partie, devenir incomparablement plus dangereuse que si elle était réduite à agir à un degré hiérarchique inférieur. Â mesure de l'accroissement de la charge négative soit en quantité, soit en qualité, les cas morbides partiels peuvent dégénérer en un état pathologique général, en une diathëse morbide et aboutir à la désorganisation de la société dans son ensemble.
Le processus de triage hiérarchique peut par lui* même manifester un caractère positif ou négatif. En rejetant de son sein les éléments pernicieux^ en les refoulant à sa périphérie en analogie avec le travail de sécrétion des organismes de la nature, la société efifectue un triage dans le sens négatif. L'exécution capitale, la déportation, la réclusion temporaire ou viagère, le bannissement vers les bas-fonds
sociaux des individus moralement dégénérés sont les moyens dont là société se sert pour se débarrasser de ces éléments. Au contraire^ en élevant la jeunesse dans les principes de moralité^ en éclairant la population par l'enseignement^ en soutenant les faibles, en encourageant les timorés^ en défendant les opprimés, en corrigeant les égarés^ en élevant le vrai mérite, la société effectue un triage dans le sens positif. Plus une société agit dans ce dernier sens, plus elle dispose d'énergies vîtales, en conservant même celles qui autrement auraient dû se perdre par le travail de sécrétion, et moins elle a de charge inutile à supporter grâce à la construction mieux équilibrée de l'échelle hiérarchique. La coordination sociale en couches superposées les unes sur les autres sera dans ce cas le résultat d'un mouvement ascendant partiel ou général , tandis que le triage en sens négatif implique toujours un mouvement descendant. Un pareil triage n'est cependant strictement nécessaire que pour éloigner de la société les éléments incorrigiblement dangereux. Tout triage négatif hors de ces limites implique toujours une évolution sociale régressive. Les organes centraux et les classes élevées d'une société qui au lieud'attirer à eux les couches sociales inférieures les rabaissent matériellement et intellectuellement, effectuent un triage dans le sens d'une évolution régressive. La majorité de la population d'un tel pays finira par former une masse nécessiteuse, ignorante et inerte vis-à-vis des classes supérieures, privilégiées et autoritaires, ou vis-à-vis d'un gouvernement despotique et rapace. Les degrés intermédiaires de l'échelle hiérarchique d'une telle société ayant disparu, la marche ascendante de la masse populaire ne sera plus possible. Les pays orientaux, la Turquie, la Perse, la Chine nous présentent de telles constructions hiérarchiques défectueuses. Dans les
États- Uûis d* Amérique au contraire la masse populaire se trouve comprise dans un mouvement ascendant grâce à renseignement universel et obligatoire, grâce à la participation active au gouvernement local et central et grâce à la protection dont jouit le travail national. Le niveau des degrés inférieurs de Téchelle hiérarchique en s'élevant progressive' ment les rapproche dans la société américaine de plus en . plus des classes supérieures qui à leur tour ne font que monter.
En Europe ce mouvement ascendant est ralenti par plusieurs facteurs^ tels que la surcharge des budgets pour Tentretien de la force armée, la lutte des classes privilégiées avec la masse ouvrière^ l'antagonisme entre TÉtat et TÉglise^ les traditions historiques, les crises intérieures et les guerres internationales. — L'échelle hiérarchique dans la plupart des pays d'Europe a plus de consistance, celle des Etats-Unis plus de mobilité. Ce sont deux types d'organisation hiérarchique, dont les extrêmes présentent des dangers et peuvent donner lieu à des états pathologiques, mais qui l'un et l'autre n'excluent pas, dans leur état normal, la possibilité d'une évolution progressive.