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CHAPITRE SEPTIEME

La thérapeutique est la partie de la médecine qui s'occupe du traitement des maladies. Les préceptes généraux qui lui servent de point de départ et de base sont du domaine de la science. Mais leur application dans la pratique au traitement des maladies constitue Vart médical. La thérapeutique sociale appliquée est, elle aussi, comme celle du corps humain, un art, Tart de guérir les anomalies sociales. C'est aux hommes d'État, dans la plus large acception du mot, de prévenir, de traiter et de guérir tous les cas de maladies et de diathéses spéciales, auxquelles est sujette Torganisation sociale. La pathologie sociale ne peut, de son côté^ que déterminer les principes généraux qui doivent guider les représentants de l'art médical social dans leurs études et leur activité pratique.

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Préalablement à tout traitement, il est urgent de déterminer Tétat du malade en connexion avec les dispositions individuelles de sa nature physique et psychique et avec les idiosyncrasies de son tempérament; de constater le caractère spécifique de la maladie, ses causes, sa gravité et les suites probables qu'elle peut amener. — La partie de la thérapeutique qui s'occupe de la constatation des états pathologiques^ de la distinction des maladies, de la détermination de leur caractère est le diagnostic. Par son essence même le diagnostic, comme aussi la thérapeutique appUquée,est un art. lien est de même du prono^t^tc^ c'est-à-dire du jugement préalable qu'un médecin porte sur les causes et l'évolution d'une maladie d'après les symptômes avantcoureurs ou les prodromes. hdL prophylaxie , de son côté, lui enseigne les moyens de prévenir l'éclosion et la propagation des maladies, surtout de celles qui ont un caractère contagieux.

L'homme d'État, appelé à traiter une maladie sociale, doit en faire autant : il doit observer d'abord et interpréter ensuite, en ayant, en même temps, recours à des mesures préventives propres à arrêter le mal dans ses commencements et à en empêcher la propagation. L'interprétation doit porter d'abord le caractère d'un pronostic pour conclure par le diagnostic de la maladie. Le traitement lui-même doit être basé sur l'étude des dispositions spécifiques et des idiosyncrasies de la communauté en sa qualité d'organisme réel, en son individualité, et en estimation du type organique qu'elle représente.

Quelles sont les qualités dont doit disposer un médecin pour formuler un diagnostic juste de la maladie sociale qu'il est appelé à traiter?

a Pour apprécier rigoureusement l'état organique et fonc-

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tioQDel du malade^ dit le D' L. Moynac (1), le médeciD doit

être doué de sens fidèles indispensables à l'observation ;

il faut encore que son esprit droit et pénétrant régularise Faction des sens; qu'étranger aux préjugés^ aux passions^ aux partis-pris^ il ne soit pas disposé à envisager les faits sous un faux jour; que, doué d*une patience à toute épreuve^ il procède minutieusement à un examen complet^ et qu'enfin ses interrogations ne dirigent pas le malade suivant des idées préconçues. Il doit encore posséder ce je ne sais quoi désigné sous le nom de tact médical^ précieuse faculté d'inspiration (qui est souvent le fruit de l'expérience et de l'observation méthodique), qui dirige dès l'abord l'esprit du praticien vers la nature véritable du mal qu'il observe. »

L'homme d'État ne doit-il pas être doué de toutes ces qualités à un degré encore plus élevé, vu la complexité plus grande des maladies sociales^ vu leurs symptômes et leurs prodromes plus mobiles^ ainsi qu'à cause de la responsabilité plus grande qui pèse sur lui en cas d'erreur? Perspicacité^ courage civil^ tact social, cette précieuse boussole qui indique la direction à prendre^ le moment propice à rechercher, la mesure nécessaire à garder^ voilà les qualités intellectuelles et morales dont doit être doué l'homme d'État digne de ce nom. Combien de mesures législatives, judiciaires et administratives^ loin d'écarter un mal^ n'ont-elles pas^ tout au contraire^ contribué à son développement ou à amener un état pathologique pire que le mal qu'elles avaient l'intention de guérir, par suite d'observations fausses ou superficielles^ des préjugés, des passions et des idées préconçues dont étaient animés les hommes d'État eux-mêmes

(1) Dictionnaire de Médecine usuelle, par le D' Labarthe, 1. 1, p. 611.

et d'après lesquelles ils se croyaient appelés à traiter la maladie sociale? Les moyens thérapeutiques dans la sphère sociale n'ont que trop souvent failli par la seule raison qu'en les appliquant on avait pris une direction fausse, qu'on avait choisi un temps peu propice ou qu'on avait outrepassé en un sens positif ou négatif la mesure nécessaire. Comme les maladies elle-mèmes, tant individuelles que sociales, ont pour source une aberration soit par rapport au lieu ou au temps, soit par rapport à l'énergie d'action, de même les moyens qu'on applique pour les guérir peuvent faillir par la raison qu^ils sont déplacés ou intempestifs ou bien qu'ils sont insuffisants ou dépassent la mesure nécessaire.

Dans la sphère économique, des mesures propres à relever l'agriculture en souffrance d^un pays de petite propriété foncière, n'atteindraient pas leur but et pourraient même donner des résultats négatifs dès qu'elles seraient appliquées à un pays dans lequel prédomine la grande propriété immobilière. L'emploi du même procédé thérapeutique dans les deux pays serait donc déplacé. — En appliquant à une industrie encore naissante des mesures^ soit de protection, soit d'encouragement, qui correspondraient à une industrie déjà fortement développée, on userait de moyens prématurés et intempestifs, qui, de même, ne pourraient donner que des résultats nuls ou négatifs. — Sous le point de vue de l'énergie des moyens à appliquer^ il y a un juste milieu que tout gouvernement et chaque homme d'État doit observer en prenant en considération les tendances générales, les dispositions individuelles, les qualités et les défauts des classes et des groupes sociaux qu'il s'agit de traiter, ainsi que le niveau intellectuel et moral de la masse de la population. L'absence de protection de la part de l'État peut vouer la classe ouvrière à l'exploitation du capital cosmo-

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polite et à la rapacité des usuriers; mais, d'un autre côté^ une tutelle exercée dans des limites trop étroites peut affaiblir, faute d'exercice, ou étouffer, faute de liberté d'action^ l'esprit individuel de responsabilité, d'initiative et d'entreprise qui constitue la source même de tout progrés social. Dans le premier cas, un gouvernement se rendrait coupable d'un manque d'énergie et, dans le second, de trop de zélé dans l'exercice de ses fonctions comme organe régulateur de la sphère économique.

Dans la sphère juridique, les aberrations dans l'application des moyens thérapeutiques peuvent également avoir lieu sous ce triple rapport. — Vouloir introduire la sécurité des personnes et de la propriété parmi une population disséminée et disjointe par des difficultés de communication, au moyen de la division des pouvoirs administratif et judiciaire, c'est déplacer une institution praticable dans un pays à population dense et à communications faciles. En s'exerçant dans un tel milieu, les pouvoirs séparés, loin de se prêter l'appui nécessaire pour agir avec énergie, ne feraient que s'affaiblir mutuellement. — De même vouloir raffermir les relations dans le domaine du droit chez une communauté qui se trouve encore comprise dans le stade de développement du droit coutumier et de la propriété commune, par l'introduction des principes du droit romain, c'est soumettre une telle communauté à un traitement faux par suite d'une aberration dans le diagnostic qui a rapport au temps. L'application d'un code civil ou criminel perfectionné à \in pays encore demi-barbare serait une mesure prématurée et intempestive. — Sous le rapport de l'énergie des moyens thérapeutiques employés dans la sphère juridique, un traitement est faux chaque fois que les pouvoirs publics outrepassent la mesure du nécesssire. Trop de sévé-

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rite nuit autant que le relâchement dans l'exercice de la justice.

Les moyens thérapeutiques destinés à corriger les anomalies dans la sphère politique peuvent également faillir par une triple cause. La transposition forcée des couches hiérarchiques entreprise dans le but de limiter l'influence excessive et la prédominance d'une classe sociale peut avoir pour résultat une déséquilibration générale de l'échelle hiérarchique et un affaiblissement des organes centraux. Elle impliquerait donc une aberration dans la distribution et la transposition des relations hiérarchiques^ c'est-à-dire par rapport à l'espace. — Vouloir soumettre au même régime politique un pays encore jeune, comme les Etats-Unis d'Amérique^ et des pays qui ont passé par une longue série d^évolutions historiques comme la plupart des États d'Europe, c'est proposer de guérir les maux politiques par les mêmes moyens thérapeutiques en les appliquant indifféremment à des organismes qui se trouvent à des stades très différents de développement. C'est donc commettre une erreur de diagnostic par rapport au temps. — Enfin vouloir guérir les excès de la liberté par le despotisme et limiter celui-ci par la licence, c'est outrepasser, dans les deux cas, la mesure dans l'emploi des moyens thérapeutiques, c'est donc se rendre coupable d'une aberration par rapport à l'énergie dans le traitement des maladies politiques.

Ce n'est qu'un gouvernement fort et indépendant des fluctuations éphémères de l'opinion publique et des passions enfantées par l'esprit de partie la haine des classes, l'envie des petits et l'ambition des grands, qui est à même de fournir des hommes d'État qui répondent aux qualités exigées d'un médecin sage, instruit et circonspect. Le médecin social^ placé dans des conditions aussi favorables, doit

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s'évertuer de son côté à éviter un écueil qui a fait échouer les réformes les mieux conçues, qui a détruit les espérances de régénération et de prospérité les plus brillantes. Cet écueil^ c'est le doctrinariame économique^ juridique et politique. Le culte exclusif des sciences abstraites, les principes théoriques appliqués à la vie sociale qui, dans J.-J. Rousseau, ont trouvé leur interprète le plus éloquent, la méthode mathématique recommandée par Auguste Comte pour la sociologie et mise en œuvre par Quételet et ses disciples, l'économie politique guidée par Tesprit de parti, les passions et les tendances idéologiques du jour, voilà la source multiple du doctrinarisme social moderne qui, non seulement passionne les masses populaires, mais même ne cesse de troubler la vue des hommes d'État les mieux intentionnés. Les gouvernements du continent d'Europe sont plus infestés de ce mal que celui de l'Angleterre; aussi celle-ci a-telle le moins souffert de notre temps par suite de fausses mesures législatives et administratives.

Quels sont les moyens propres à éclairer les esprits et à les ramener des régions nébuleuses qui troublent leur vue^ à la réalité des choses? La Sociologie positive se charge de fournir ces moyens. — La conception de la société humaine en sa qualité d'organisme réel et l'application de la méthode d'induction à l'étude des phénomènes sociaux autant en ce qui concerne leurs manifestations normales que dans leurs états pathologiques, voilà les seuls remèdes et les plus sûrs contre les préjugés et les faux systèmes dont découle le doctrinarisme social moderne. Sous ce rapport, la Sociologie positive portera immanquablement les mêmes fruits qu'ont portés les sciences naturelles en ce qui concerne la conception du monde physique, en détruisant les ^dées fausses sur la nature des choses et en chassant les

préjugés invétérés^ enfantés par la crainte et l'ignorance. En concevant la société humaine comme un organisme réel, l'homme d'État n'oubliera jamais qu'il est appelé à manier non une masse inorganique qui puisse être façonnée d'après des principes mécaniques^ et encore moins une réunion de forces immatérielles hors de toute relation avec le milieu ambiant physique^ mais une association d'énergies psychophysiques qui^ dans leur évolution^ obéissent aux mêmes lois qui président à la vie organique en général.

Les difficultés que rencontrera l'homme d'État délivré des chaînes du doctrinarisme, pour formuler le diagnostic d'une maladie sociale, seront alors de nature purement objective. La coordination infiniment enchevêtrée^ la complexité et la variabilité des énergies-forces dont est constitué tout organisme social, surtout en ce qui concerne ses déviations de l'état normal, ne manqueront pas de mettre à de rudes épreuves sa patience et sa perspicacité. Cependant les erreurs et les traitements faux ne sauraient être mis toujours à la charge de l'homme d'État comme aussi du médecin. M. le D^ Moynac observe justement que les difficultés de la constatation d'une maladie sont souvent augmentées par le défaut d^intelligence du malade qui ne peut rendre un compte exact de ce qu'il éprouve et par la singulière obstination qui porte certains malades à ne jamais répondre directement aux questions qu'on leur adresse. Ces malades^ comme les enfants, sont incapables d'exprimer leurs sensations et quelquefois ont même recours à des subterfuges et à des réponses fausses pour induire le médecin en erreur.

La masse populaire ne se comporte-t-elle pas de même lorsqu'elle se sent travaillée par un malaise quelconque ? N'est-elle pas également incapable d'analyser et de juger

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les causes du mal et n'exige-t-elle pas le plus souvent l'application de faux remèdes pour s'en débarrasser? Cela a lieu surtout dans les temps de crises économiques et politiques, lorsque la conscience sociale est troublée par les passions, l'esprit de parti, les malheurs publics et la misère. C'est alors que surgissent les faux tribuns, avides d'une popularité éphémère. Us enchérissent encore sur les maux qu'éprouve le peuple, ils en font un tableau exagéré et difforme, ils exigent pour combattre le mal des remèdes mal appropriés ou dangereux, ils accusent d'ignorance, d'ineptie et d'improbité tous ceux qui ne parviennent pas à guérir incontinent la maladie. L'arme dont se servent ces tribuns de préférence, c'est la, phrase, La phrase, c'est la menue monnaie du doctrinarisme social ayant cours parmi la masse populaire pour l'échange des idées et des sentiments du jour. Comme ces idées et ces sentiments découlent ordinairement de sources troubles, la monnaie qui leur sert de moyen d'échange est également, dans la plupart des cas, une monnaie fausse qui, au lieu de mettre de l'harmonie dans les esprits, ne fait qu'y causer la désunion et les déséquilibrer d3 plus en plus. La phrase comme le doctrinarisme en général ne perdra de sa puissance que quand les masses populaires à l'égal des gouvernements seront éclairées sur leurs véritables intérêts et les moyens justes de les satisfaire à l'aide des préceptes de la science sociale positive, aussi éloignés des chimères systématisées des soi-disant bienfaiteurs de l'humanité que de la phrase banale servant de cheval de bataille pour les héros populaires du jour.

Tous les grands législateurs dont l'histoire fait mention se sont placés instinctivement au point dç vue que la science sociale, en s'appuyant sur la méthode d'induction, occupera dans l'avenir. Ils ont été tous des organisateurs dans l'ac-

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ceptioQ réelle de ce terme. En organisant les communautés dont le sort leur était confié, ils se sont appuyés sur les énergies psychophysiques réelles que les éléments anatomiques du système nerveux social leur livraient. En protégeant et en encourageant ceux de ces éléments qui étaient en harmonie avec le type à construire et en entravant et en déprimant d*autres éléments qui se trouvaient en contradiction avec ceux-là» ils ont dirigé les forces économiques, juridiques et hiérarchiques vers Tunité idéale dont ils étaient les initiateurs. Ce n'est aussi qu'à cette condition que leurs œuvres ont pu être durables et présenter des marches solides pour l'évolution progressive de l'humanité dans l'avenir.

Les facultés intellectuelles et morales d'un homme d'État digne de ce nom, sont analogues plutôt à celles d'un artiste qu'à celles d'un savant. — L'art, c'est la mesure. L'art de l'homme d'État, c'est le tact dans l'acception la plus large du mot. Le médecin doit en être doué afin de pouvoir apprécier d'une manière juste la mesure des remèdes pour guérir les maux du corps. En outrepassant la mesure nécessaire, les remèdes peuvent produire un effet tout contraire à ce qu'ils étaient destinés à effectuer. La mobilité des énergies organiques les expose, plus que les forces mécaniques, aux déséquilibrations sous l'influence d'une action hors de la mesure nécessaire. C'est le cas, encore davantage, pour les énergies sociales, infiniment plus mobiles et plus facilement déséquilibrées que le peuvent être les forces de la nature organique. C'est pourquoi le tact est pour l'homme d'État une qualité de première importance, surtout lorsqu'il s'agit de traiter un mal dont est atteint la société dans une de ses trois sphères économique, juridique ou politique, ou lorsqu^il faut réagir contre des anomalies et des diathèses sociales

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générales. L'homme le plus instruit et le plus perspicace ne sera qu'un brouillon s'il manque du tact nécessaire pour gouverner les hommes «t s'adapter au milieu ambiant social. Comme il n'y a pas deux associations humaines qui^ sous le rapport de leur développement matériel, intellectuel et moral soient identiques^ de même le tact doit être différent pour chaque situation sociale. Le tact d^un diplomate est distinct de celui d'un homme d'État en lutte avec les difficultés intérieures. Un homme du monde se comporte dans un salon autrement qu'un tribun devant la foule qu'il veut convaincre ou entraîner. Le président d'un tribunal dirige les débats d'un procès civil ou criminel autrement qu'un capitaine les mouvements d'une armée. Pierre -le-Grand^ malgré sa rudesse et peut-être grâce à l'âpreté même de son caractère, était doué du tact nécessaire pour diriger une nation à peine sortie de l'état patriarcal, dans des voies nouvelles de progrès et de civilisation. L'empereur d'Au- ' triche Joseph II, beaucoup plus instruit et plus civilisé^ a échoué dans presque toutes ses tentatives de réforme, faute de tact. Il a (slH fausse route parce qu'il n'a pas su apprécier à sa juste valeur le milieu ambiant social et y adapter les mesures qu'il projetait. — Les hommes dont Tesprit est imbu de généralités, de théories, de systèmes, manquent ordinairement de tact dans leurs relations avec le dehors, parce que la réalité des choses et des forces sociales avec lesquelles ils viennent en contact, leur échappe. La concep* tion de la société humaine comme organisme peut compléter ce qui leur manque sous ce rapport. Cependant ce n'est pas par l'étude seule que le tact peut être acquis. Il faut encore de l'expérience et des aptitudes innées. La science peut éclairer de ses lumières une nature bien douée; elle ne

parviendra jamais à faire d'un savant un artiste ou d'un administrateur médiocre un grand homme d'État.

Le fonctionnement physiologique, la structure morphologique et l'unification de toutes les énergies vitales étant dans les organismes individuels des espèces animales les plus élevées, ainsi que dans le corps humain, réglés par le système nerveux, tâchons de nous rendre compte de la manière dont celui-ci, dans les cas pathologiques, réagit contre les anomalies et les déviations que subissent les organismes.

La plupart des aliénistes pensent que cette réaction a un caractère purement automatique, a Les cellules du système nerveux^ constituées d'une façon hiérarchique, dit M. le D^ J. Luys (1), obéissent isolément aux mêmes lois primordiales que les premières cellules des êtres vivants douées des propriétés fondamentales de la matière vivante ; — elles sentent histologiquement et en même temps réagissent; et comme la division du travail s'est opérée à mesure qu'elles se sont multipliées, les unes se sont trouvées affectées à la sensibilité, les autres à la motricité, d'autres aux opérations intellectuelles, d'autres à la production de la force neuro-électrique qui joue un rôle si considérable dans les opérations de la vie nerveuse. Et, chose bien remarquable, tous ces éléments cellulaires groupés par départements iso-

(1) J. Luys : Le traitement de la folie, p. 61.

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lés^ hiérarchisés entre eux^ indépendants et solidaires à la fois, vivent^ sentent^ travaillent, réagissent d'une façon aveugle et inconsciente en vertu de leurs énergies natives, sans que notre volonté (ou ce que nous croyons être notre volonté) ait le moins du monde une action pour régler leur activité ou la surprendre! — Lorsqu'un incident extérieur vient à ébranler les cellules de notre sensibilité intime, nous ne pouvons pas neutraliser les effets réactionnels, nous ne pouvons pas ne pas sentir, nous ne pouvons pas ne pas réagir. Chacun sent à sa façon, il est vrai, mais le fait de la réaction douloureuse sentie est fatal et inéluctable. »

Cependant ce n'est pas d'une manière absolue qu'il faut concevoir l'automatisme de l'action et de la réaction des éléments nerveux faisant partie du système nerveux individuel. Chaque groupe d'éléments nerveux placé sur une marche plus élevée de l'écheUe hiérarchique a la faculté d'exciter ou de réprimer, d'alléger ou d'entraver l'action et la réaction des cellules nerveuses subordonnées. Sur les marches inférieures de l'échelle ce processus s'effectue, sans nul doute, d^une manière purement automatique. Mais les cellules de la substance grise du cerveau manifestent sous ce rapport relativement plus de liberté et d'autonomie. Dans le cas contraire l'homme ne serait qu'un automate même vis-à-vis de l'action des forces physiques du milieu ambiant extérieur. M. J. Luys, en affirmant le caractère automatique des sensations, convient cependant du fait que chaque individu sent à sa façon. Or, c'est justement dans la façon distincte de sentir, de penser et de vouloir pour chaque individu à chaque occasion différente, que glt le principe de liberté, et ce principe trouve son substratum matériel dans l'action autonome des cellules nerveuses de la substance grise du cerveau ; grâce à cette liberté l'indi-

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vidu peut, par la force de sa volonté et son intelligence, lutter contre les anomalies que subit son système nerveux et y rétablir l'équilibre. Ce n'est que quand la dégénérescence et la déséquilibration des éléments nerveux, périphériques ou centraux, ont atteint un degré excessif, jusqu'à détruire ou paralyser la volonté ou l'intelligence même, que l'action et la réaction nerveuse deviennent automatiques et purement inconscientes.

Comme dans le système nerveux individuel les cellules nerveuses se différencient en motrices, sensitives et intellectuelles^ de même dans l'organisme social les éléments nerveux sont coordonnés de manière que certains groupes manifestent de préférence une action qui va du centre à la périphérie, comme c'est, par exemple, le cas pour l'armée et l'administration ; d'autres groupes manifestent, plus de sensibilité et de passivité en recevant plus de réflexes qu'ils n'en renvoient, comme c'est le cas pour les enfants, les femmes et tous les individus qui mènent une vie contemplative. Ces éléments sociaux correspondent aux cellules sensitives du système nerveux individuel. Enfin, ies cellules intellectuelles de celui-ci sont représentées dans le système nerveux social par la classe des penseurs, des savants, par les institutions scientifiques, etc. Les éléments sociaux sont plus mobiles, se suppléent plus facilement les uns les autres; les énergies psychiques y prédominent^ en proportion plus forte, sur le physique ; mais leur évolution s'effectue d'après les mêmes lois qu'au sein du système nerveux individuel.

Il en est de même de l'automatisme dans l'action des éléments sociaux en comparaison avec celui des cellules du système nerveux individuel. L'individu, membre d'une société, ne représente qu'une cellule relativement plus libre

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et plus consciente vis-à-vis de la cellule nerveuse de notre corps. Dans les régions primaires de la vie sociale, surtout . dans la sphère économique^ le fonctionnement s'effectue en plus grande partie d'une manière inconsciente et automatique. La production et la consommation, la division du travail et l'échange, l'offre et la demande des services et des richesses ne peuvent être considérés comme des actes plus ou moins conscients que sous le point de vue des intérêts individuels; dans son ensemble c'est un processus physiologique inconscient que subit toute communauté humaine en voie de se former, dans son germe même. Les lois qui règlent la division du travail, l'offre et la demande, la concurrence, etc., ont existé de tout temps avant toute science économique. C'est automatiquement que les agrégats sociaux^ quel que soient leur type et leur degré de développement, les ont reconnues et les ont réalisées de tout temps et sans exception aucune. Il en est de même des principes du droit et de la construction hiérarchique des différentes communautés. C'est aussi en grande partie automatiquement qu'une société réagit contre les lésions, les dégénérescences et les déséquilibrations dont elle est atteinte. Abolissez un gouvernement et il sera nécessairement, par une réaction, sous beaucoup de rapports, inconsciente de la part de la communauté, remplacé par une institution ou un groupement de cellules quelconque qui le remplacera ou sera chargé de le suppléer. Si l'anarchie parvient à triompher définitivement, la communauté sera nécessairement désorganisée, elle se dissoudra en ses éléments primaires d'une manière automatique, elle cessera malgré . elle d'exister comme société.

A mesure que la société humaine s'élève sur l'échelle de l'évolution progressive, ses fonctionnements dans les trois

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sphères, économique^ juridique et politique manifestent de . plus en plus un caractère conscient, sans pouvoir cependant jamais écarter tout à fait le principe d'automatisme dans les manifestations élémentaires de la vie sociale.

C'est surtout (comme c'est le cas aussi dans les organismes individuels) pendant les crises et les états morbides que la force élémentaire des mouvements automatiques se manifeste le plus clairement. Les passions populaires déchaînées agissent comme les éléments de la nature physique, en détruisant aveuglément tout ce qu'elles rencontrent sur leur chemin. — Ce n'est qu'en éclairant les esprits et en raffermissant la volonté commune que l'action automatique des éléments primaires peut être refoulée aux régions qui leur sont assignées par leur nature même. Éclairé par la raison, dominé par une volonté consciente, l'automatisme social, tout instinctif qu'il soit, constitue la source même d'où jaillit la vie primaire de la société. C'est le domaine du subconscient et de l'inconscient qui touche immédiatement aux forces qui règlent la vie organique* naturelle dans son ensemble. L'homme d'État, à l'égal du médecin, doit user de ces forces élémentaires en les dirigeant et les subordonnant au but à atteindre. Si dans l'organisme individuel l'action automatique est prédominante, la vie consciente, dans l'organisme social, ne représente de même qu'une partie minime de l'action inconsciente et subconsciente des énergies qui l'animent. Il n'y a donc rien à créer pour l'homme d'État, comme aussi pour le médecin ; il ne s'agit que de diriger et de régler les énergies vitales déjà existantes ou de faire éclore et de rappeler à la vie les forces latentes, qui reposent encore au sein de la société à l'état de germes.

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