‹ La patrie de saint Jean-Baptiste, avec un appendice sur ArimathieChapitre 10 sur 50 · IV. — Jérusalem · texte numérisé non relu

IV. — Jérusalem

Il n'en est pas de même de Jérusalem qui compte parmi ses champions des docteurs éminents.

Dom Calmet (3) et M. l'abbé Fillion (4) disent que saint Ambroise place la patrie de saint Jean-Baptiste à Jérusalem; mais ni l'un ni l'autre n'indique la source à laquelle ils ont puisé cette information, et nous n'avons pas réussi à la découvrir dans les œuvres du saint Docteur. ^

(\) In cap I Lucœ, annot. 116.

(2) Cod. memph. ap. Stephanum, N. T. — Voir Tischcadorf, Nov. Test, gr., t. I, p. 419, et t. III, p. 213.

(3) Comment, lit. in evang. s. Lucœ, I, 39, Venise, 1700, t. VII, p. 398, (i) La sainte Bible, l'Evang. de s. Luc, I, 39, p. 47, en noie.

JÉRUSALEM

Saint Isidore de Séville dit nettement que a le Précurseur, fils de Zacharie, naquit à Jérusalem (1) ».

Le vénérable Bède se prononce aussi pour la Ville sainte, faisant dire à saint Luc beaucoup plus que cet évangéliste n'avance : « Aussitôt que Marie eut conçu le Seigneur, écrit-il, saint Luc la conduit à Jérusalem, dans la maison du Pontife. Il rapporte que là naquit Jean, et c'est là qu'il transporte le Seigneur av^ec l'offrande aussitôt après sa naissance. (2) ».

Le docteur séraphique saint Bonaventure, commentant ces paroles : « dans la ville de Juda », ajoute «c'est-à-dire Jérusalem (3) ». Albert le Grand (4) et saint Bernardin de Sienne (5) suivent la même opinion. Théophylacte de Bulgarie dit d'abord : « L'Oriné était éloignée de Jérusalem. » Mais malgré cela, il ajoute aussitôt : « Bien que Zacharie eût une maison à Jérusalem, il ne lui était cependant pas permis de sortir de l'enceinte du temple pendant le temps de son service (6). »

Comme Jérusalem n'appartient pas à la tribu de Juda, mais à celle de Benjamin, ces écrivains ont dû naturellement rendre les mots in civitatem Juda

(1) De orlu et obitu Palrum, LXVI, ap. Migae, Patr. lal., l, LXXXIII, col. 147. — Saint Isidore semble avoir puisé ce renseignement dans le Liber de vilis prophetarum (ap. Migne, Patr. gr.-lat., t. XLIII, col. 414}, faussement attribué à saint Epiphane

(2) In Lucœ evang. expositio, I, ir, ap. Mignc, Patr. lat., t. XCH, col. 348.

(3) Comment, in evang. lucœ, Op. omn., Ad Claras Aquas, 1895, t. VII, p. 22.

(4) Expositio in evang. s. Lucœ.

(5) De Visitalione M., Op. omnia, éJ. Jean de là Haye, Lyon, 16jO, t. IV, p. 110.

{Q) Enarratio in ev. Lucœ, I, ap. Mignj, Pair, gr.-lat., t. CXXIII, col. 694.

par dans la ville de la Judée, la ville par excellence, la métropole de toutes les cités d'Israël.

Il parait néanmoins difficile d'admettre que dans cette unique circonstance, saint Luc ait désigné Jérusalem en termes si vagues, si insolites et sans précédent dans toute l'Ecriture sainte. « Si saint Luc, dit avec raison Estius, avait voulu parler de Jérusalem, il l'aurait appelée de son nom comme il le fait partout ailleurs (1). »

Tl est vrai que dans le texte hébreu du deuxième livre des Paralipomènes, XXV, 28, il est dit que le roi Amasius ayant été tué à Lachis, on le ramena et on l'ensevelit avec ses pères dans la ville de Juda, par laquelle il faut entendre Jérusalem. Mais il est possible que cette expression se lise ici par erreur ; car .les Septante et la Vulgate portent « cité de David» au lieu de « ville de Juda ».

Quoi qu'il en soit^ ce n'est pas le texte hébreu qui a amené le Vénérable Bède et les autres interprètes à voir la cité de Jérusalem dans les mots ville de Juda. La raison de ce choix est tout indiquée dans le fait suivant :

Parmi les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, prévalut l'opinion que saint Zacharie, le père du Précurseur, était le grand-prêtre, « ou l'un des grands-prêtres d^alors ». Saint Ambroise le dit clairement : « Saint Zacharie parait être désigné ici comme grand-prêtre... C'est lui le souverain pontife qu'on tire au sort, parce que le vrai Pontife restait encore ignoré (2). »

(1) Annut. in difficiliora Scriptarœ loca, Anvers, 1699, p 489.

(2) Expos, evang. sec. Lucani, I, 22, ap. Migne, Pair, lat , t. XV, col. 1542.

JÉRUSALEM

Saint Augustin déclare à son tour que Zacharie était élevé à la dignité suprême du sacerdoce, parce que « le grand-prêtre seul avait le droit d'offrir l'encens (1). »

Saint Jean Chrjsostôme dit aussi que « Zacharie était un homme admirable et puissant, élevé à la dignité de souverain pontife, et auquel Dieu avait confié la conduite de tout le peuple (2). »

Saint Pierre Chrj^sologue (3), Antipater de Bosra(4), le Vénérable Bède (5), Raban Maur (6), Théopihylacte de Bulgarie (7) et d'autres encore ont émis la même opinion. Saint Sophrone, patriarche de Jérusalem, le répète jusqu'à dix fois (8).

En vertu de cette croyance, la résidence de Zacharie était tout indiquée à Jérusalem ; car le grandprêtre avait sa demeure permanente auprès du tabernacle, et depuis la construction du temple, son séjour était fixé dans la Ville sainte.

Néanmoins, les écrivains, qui enseignent antérieurement à saint Isidore, que Zacharie était grandprêtre, ne placent pas la naissance de saint Jean- Baptiste à Jérusalem, comme on devrait s'y attendre,

(1) Expositio in ev. Joan., tract. XLIX, ap. Migne, Pair, lat., t. XXXV, Qol. 1758.

(2) Be incomp. Dei natura, 11, ap. Migne, op. cit., t. XLVIII, col. 1711. - Cfr. In diem nat. D. N. J.-C, Id., Ihid., l. XLIX, col. 357.

(3) Sermo LXXXVI, In annunt. et concept. Joannis-B., ap. Migne, op. cit., t. LU, col. 441.

(4) Hom. in S. loanneni B , ap. Migne, Patr. gr.-lat., t. LXXXV, col. 1778.

(5) In Lucœ ev., expos. I, ii, ap. Migne, Pair, lat , t XGII, col. 310. — Hom, XIII, In vigil. S. Joannis B., Id., Ihid., t. XCIV, col. 205.

((5) Iloni. in vig. S. Joannis B., ap. Migne, op. cit. t. CX, col. 338.

(7) Enarr in ev. Lucœ, I, ap. Migne, Patr. gr.-lat., t. CXXIII, col. 698.

(8) Encomium in S. Joannem, ap, Migne, op. cit., t. LXXXVII, col. 3329-3350.

et parmi les écrivains postérieurs ce sont plutôt les Occidentaux' que les Orientaux qui concluent du souverain pontificat de Zacharie que celui-ci habitait Jérusalem et que son fils y vit le jour. Pourquoi les autres n'ont-ils pas tiré la même conclusion des mêmes prémisses? N'est-ce pas parce que la tradition maintenue en Orient montrait la domus Zachariœ de saint Luc dans une autre localité ?

Cela est d'autant plus plausible que saint Zacharie n'était pas grand-prêtre, comme cela ressort clairement de plusieurs circonstances du récit évangélique.

Saint Luc lui donne simplement le titre de prêtre, v.ç Ups'jc;, sacerdos quidam. Cette expression, accentuée comme elle est, « un certain prêtre », ne peut désigner qu'un prêtre ordinaire. En effet, au chapitre III, f. 2, de son évangile, et au chapitre iv, f. \ , des Actes des Apôtres, il nomme le grand-prêtre àr/!.£p£jç. De plus, le souverain pontife n'appartenait à aucune famille spéciale du sacerdoce, tandis que Zacharie faisait partie de la huitième classe, celle d'Abia (1). Enfin le grand-prêtre n'était jamais de

(1) Les descendants d'Aaron s'étaient tellement multipliés que les prclTes ne purent tous à la fois vaquer aux fonctions du culte. Pour éviter Va confusion et les dissensions qui pouvaient naître dans le service sacerdotal, David divisa le corps dos prêtres en vingt-quatre familles, ou classes, qui serviraient au temple à tour de rôle (I Parai. XXIV), pendant une semaine (Joscphc, Ant. Jud., VU, xiv, 7 ; — II Parai., XXIII, 8), indépendamment des grandes solennités, comme la Pàque, la Pentecôte et les fêtes des Tabernacles {}Jischna, tract, de Tabern., V, 6 et 7, éd. Surenliusius, t. Il, p. 270 et 279). On avait tiré au sort quelle serait la première classe, la deuxième, la troisième, etc., et chaque famille prit le nom de Fon chef respectif. C'est ainsi que, au temps de David, Abia était chef de la huitième classe.

Des vingt-quatre familles sacerdotales, il n'y eut que les quatre suivantes à revenir de l'exil, savoir celle de Jodaïa, celle d'Emmer, celle

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semaine, et il n'avait pas besoin de tirer au sort pour savoir quelles fonctions il avait à remplir au temple.

D'un autre côté, l'historien juif nous fait connaître tous les grands-prêtres de cette époque. Aucun d'eux ne répond au nom du père de saint Jean-Baptiste, et l'on peut ajouter qu'aucun d'eux n'était précisément «juste devant Dieu ».

Pourquoi malgré tous ces renseignements fournis par l'Evangile, tant d'illustres écrivains comme ceux que nous avons nommés, ont-ils regardé Zacharie comme le grand-prêtre? — Eux-mêmes nous apprennent dans leurs écrits comment cette erreur a pris naissance.

A Zacharie le sort avait accordé le rôle le plus honorable de tous ceux que les simples prêtres étaient autorisés à remplir au temple : c'est lui c^ui devait pénétrer dans le lieu saint, ante Deiim, pour brûler l'encens sur l'autel des parfums. Or, quelques Pères de l'Eglise s'imaginèrent que cet autel se trouvait dans le Saint des Saints dont le grand-prêtre seul pouvait franchir l'entrée une fois par an(l).

Saint Augustin le fait entendre positivement : « Parce que le Prêtre entrait seul dans le Saint des

de Phc^ur et celle de Harim. ,Esdras, ]J, 30-39; - Neh., VII, 39-42) Toutes les autres, y compris celle d'Abia s'claiont éteinlcs ou s'élaiont définitivement fixées au delà de l'Euphrate. Cependant, pour garder le souvenir de l'inslitulion faite par David, chacune des quatre classes qui étaient retournées fut subdivisée en six autres, qui prirent les noms de celles qui manquaient. Voilà comment Mathalhias est dit avoir appartenu à la classe de Joarib, et Zacharie à celle d'Abia.

Zacharie n'était donc pas, à proprement parler, un descendant d'Abia, mais du prêtre qui, après la captivité de Babylone, fut désigné pour restaurer la classe d'Abia et en perpétuer le nom.

{[) Levit. X\ï, 2.

Saints, voilà pourquoi saint Luc, qui avait en vue le sacerdoce du Christ, n'a pas trouvé son égal pour raconter ce fait d'une manière plus concise (1). »

Saint Jean Chrysostôme dit encore avec plus de clarté : « Zacharie étant entré dans le Saint des Saints, dans la partie la plus secrète du temple,... vit l'ange qui se tenait à l'intérieur (2). »

Antipater de Bosra (3), le Vénérable Bède (4), Raban Maur (5), Euthyme Zigabenos (6), Théophylacté (7) et d'autres encore, jusqu'à Van Clichtove de Chartres (8), au xvi*^ siècle, enseignèrent que le père du Précurseur avait rencontré l'ange Gabriel dans le Saint des Saints, où le grand-prêtre seul avait le droit de pénétrer et d'offrir des sacrifices.

De nos jours encore, des savants qui ont fait des études spéciales sur le temple de Jérusalem, avancent c{ue l'autel de l'encens occupait le Saint des Saints (9). C'est une erreur.

Le sanctuaire, ou le temple proprement dit, se composait de deux pièces contiguës. La première, celle du fond, était appelée le Saint des Saints. Elle était destinée à renfermer l'arche d'alliance avec les tables de la Loi. Le grand-prêtre seul y avait accès, même après la disparition de l'arche d'alliance. La

{[) De co:i$e)i>>:i eoanj. II, m, ap. Migiiâ, Patr. lat , t. XXXIV, col. lOîj.

[È] Op. cit., col. 711.

(3) Op. cit., loc, cit.

(4) Op. cit., loc. cit.

(o) Op. cit., loc. cit.

(6] Comment, in Lucam, ap. Migne, f^alr gr.-lat , t. CXXIX, col. 86i'.

(7) Op. cit., col. G93.

(8) 1/1 libello ds Visitatione Virgiiiis, ap. Barrada, In evang. hisioriam.1 Venise, iG13, t. 1, p. GjO.

(9) Ealrc autres M. Melchlor de Vogûô, le Temple de Jérusalem, Paris, 1861, p. 32.

JÉRUSALEM

seconde était deux fois plus longue que la précédente et n'en était séparée que par un voile suspendu à quatre colonnes (1). C'était le Saint. A droite se tenait le chandelier à sept branches et à gauche la table des pains de proposition. Sur cette table, on offrait aussi du sel, de l'encens et des vases de libations. Mais il y avait au centre, au-devant du voile du Saint des Saints, un autel particulier pour brûler l'encens (2), et construit en bois recouvert de lames d'or.

Chaque matin et chaque soir, les prêtres venaient y offrir de l'encens, symbole de la prière du sacrificateur et du peuple. De l'autel, les parfums se répandaient, à travers le voile, dans le Saint des Saints (3). Pendant que l'encens était ainsi répandu sur l'autel ante Deum, on immolait au dehors des victimes sur l'autel des holocaustes. Ces deux cérémonies étaient les plus solennelles du culte quotidien, et attiraient toujours un grand nombre d'Israélites.

On peut donc conclure que l'opinion émise par un petit nombre d'écrivains en faveur de Jérusalem, comme patrie de saint Jean-Baptiste, repose tout entière sur une erreur historique, ou mieux archéologique. Le Saint a été pris pour le Saint des Saints. •Aussi ne compte-t-elle aujourd'hui que bien peu de partisans.

(I) III Reg., VI, 2 et 3; II Parai, III, 3 et 4. — C'est re voile qui se déchira en deux au moment de la mort de Notre Seigneur. (Luc, XXIII, 4o.)

(2i Exod. XXX, 6, et XXXVII, 2o-28 ; — III Reg., VI, 20, et VII, 48; — II Parai., IV, 19-22 ; — Apocal., VIII, 3; — Josèphe, Bell. Jud., VI.

■ 3) Voir : G. Schick, Ver Tempel in Jérusalem, Berlin, 1898, p. 73. — Fillion, La sainte Bible, Evangile de saint Luc. — Ancessi, Atlas géogr. et archéol. de la Bible, Index archéol., p. 3 et 19.

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