CHAPITRE III
Julien l'Apostat et Porph^^^e, voulant calomnier la religion chrétienne, reprochaient à saint Luc, entre autres griefs, d'avoir été un historien négligent, inepte, en n'indiquant pas le nom de la ville dans laquelle se rendit la Vierge de Nazareth. Baronius, désireux de venger la mémoire de l'évangéliste et voulant réfuter la futile accusation portée contre lui, s'efforça de démontrer qu'il n'avait pas eu besoin de nommer cette ville, puisqu'elle était clairement indiquée par les circonstances du récit. « La Très Sainte Vierge, dit-il, se leva aussitôt et se rendit en hâte dans une ville de Juda ; elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. Que personne, même en se croyant aussi savant que Julien et Porphyre, ne prétende comme eux accuser saint Luc de négligence, parce qu'il n'exprime pas. le nom de la résidence de Zacharie, où se rendit avec empressement la Vierge sainte ; car il la fait suffi samment connaître en écrivant que c'était une ville de Juda située dans les montagnes et que Zacharie riiabitait. Il manifeste ainsi que c'était une ville sacerdotale, et la ville sacerdotale par excellence, de manière qu'il ne peut être question que d'une
seule cité. Cette cilé n'est autre qu'Hébron (1). »
Baronius avait trouvé cette idée exprimée dans le mart3^rologe romain de Notker, moine de Saint- Gall, au siècle, qui dit : « On croit que Jean naquit et fut élevé à Hébron, ville de Juda, qui fut attribuée comme lieu de refuge aux prêtres et à tout descendant d^Aaron (2). »
Tolète^, Lightfoot et d'autres interprètes ont aussi embrassé cette opinion.
Le livre de Josué, XX, 7 et XXi, 11, indique bien c^u'Hébron était « sur la montagne de Juda ; » mais cette ville n'y était pas seule ; on lit aussi : « Josué vint et tua les Emiacim dans les montagnes à Hébron, à Dabir et à Anab et sur toutes les montagnes de Juda et d'Israël et détruisit leurs villes (3). » Les montagnes de Juda s'étendent donc bien audelà du territoire d'Hébron ; elles embrassent tout le haut plateau de la tribu de Juda jusque sous les murs de Jérusalem.
Si l'on admet ensuite une insinuation de la part de saint Luc, à savoir que Zacharie habitait une ville sacerdotale de la tribu de Juda, située dans les montagnes, on se heurte encore à la difficulté de savoir quelle est cette ville ; car il y en avait six remplissant exactement cette triple condition.
Le livre de Josué, XXI, 13-16, cite parmi les villes sacerdotales les neuf suivantes dont une appartenait à la tribu de Simon et les huit autres à celle de Juda : « Dieu donna aux fils du prêtre Aaron Hébron... et Lobna, et Jether, et Estemo, et Holon,
(1) Annales eccl., Apparalus ad Ann. eccL, Cologne, 162i, t. I, p. 30.
(2) Ed. Canisius, Monum. thésaurus, Amsterdam, 1725, t. II, p. 144.
(3) Josué, XI, 21.
et Dabir et Aïn, et Jéta, et Bethsamès. » Dans un autre passage, XV, 48-58, il nous apprend que parmi les villes situées dans les montagnes de Juda, se trouvent six villes sacerdotales ci-dessus mentionnées : « Et in monte... et Jether,... et Dabir,... et Istemo,... et Olon,... et Cariatharbe hœc est Hebron,... et Iota. »
Puisque, selon le livre sacré, toutes ces villes étaient sacerdotales, de la tribu de Juda, et placées dans les montagnes, pour quel motif donnerait-on la préférence à Hébron ? — Celle-ci, répond Baronius, était entre toutes la plus célèbre et la plus importante.
Nous ne voyons pas, en premier lieu, pourquoi Zacharie devait nécessairement demeurer dans la ville sacerdotale la plus importante. En second lieu, si Hébron joua un grand rôle avant l'établissement de la monarchie, elle déchut rapidement de son ancienne splendeur après le règne de David, et désormais on ne la voit presque plus figurer dans l'histoire. Roboam la fortifia avec plusieurs autres villes du voisinage (1), et sous Nabuchodonosor elle était éclipsée par Lachis et Azécha (2). Elle tomba alors entre les mains des Edomites ou Iduméens, qui en firent leur boulevard contre les Juifs, jusqu'à ce que Judas Machabée s'en emparât et en rasât les murs (3). On ne la trouve mentionnée nulle part dajisle Nouveau Testament. Il n'est donc pas permis de dire qu'au temps de saint Luc Hébron fût, soit
(1) II Parai, XI, 10.
(2) Jerem., XXXIV, 7. — Cfr. II Parai., XXXII, 9.
(3) I Macch., V, 65. — Josèphe, Antiq. Jud , XII, 12.
dans le sens propre du mot, soit dans le sens figuré, la ville de Juda par excellence.
Mais quel besoin y a-t-il de défendre saint Luc en lui faisant dire plus cju'il n'a voulu exprimer ? Ne vaudrait-il pas mieux répondre à l'objection de Julien et de Porphyre en montrant que rien n'obligeait l'évangéliste à écrire le nom de cette ville de Juda ? En effet, quel rôle la connaissance de ce nom avait-elle à jouer dans l'évangile pour relever les mystères qui y sont racontés ? En quoi était-elle nécessaire pour démontrer la divinité du Christ ? Le nom des lieux où se sont passés des merveilles divines peut intéresser la piété des fidèles, sans doute, mais nul n'a besoin de le connaître pour atteindre le salut éternel.
Même comme historien, saint Luc n'était pas tenu de fournir le nom de la ville, attendu que tous les faits qu'il raconte au sujet de la naissance de saint Jean se concentrent dans l'enceinte d'une maison. En outre, si l'on parcourt son évangile, on trouvera que cet exemple est loin d'être unique. Il est vrai qu'après avoir dit que Joseph alla avec Marie dans la ville de David, il ajoute aussitôt « qui est appelée Bethléem ; » mais ici, il était fort opportun de nommer cette ville par son nom, pour démontrer que les prophéties de Michée touchant le lieu de la naissance du Messie s'étaient accomplies à la lettre (1).
De même au cours du message de l'ange envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, le récit évangélique porte aussi « qui est appelée Nazareth. » C'est que cette bourgade inconnue n'avait jamais été
(I) Mich., V, 1 ; - PS., LXXXVIII, 14; — Is., XI, 1 ; — Jerem., XXXIII, 5.
mentionnée dans l'Ancien Testament, ni dans les œuvres des historiens. Même Flavius Josèphe, qui cependant décrit avec les détails les plus circonstanciés les péripéties des combats livrés autour du Thabor et de Séphoris pendant qu il était gouverneur des deux Galilées.
Mais saint Luc n'avait aucune obligation de nommer la patrie du Précurseur, qui devait être fort bien connue de tous les contemporains, puisque le bruit des merveilles qui accompagnèrent sa naissance se répandit sur toutes les montagnes de la Judée. La tradition pouvait, au besoin, suffire pour conserver le souvenir de ce lieu et satisfaire la piété des fidèles.
Combien de fois le même évangéliste ne rapportet-il pas les faits prodigieux et l'admirable doctrine de Jésus, sans indiquer quel lieu en fut le théâtre ? Il connut certainement Béthanie, puisqu'il la désigne nominativement au chapitre xix, 29. Néanmoins, en parlant de l'hospitalité que le Seigneur y reçut de Marthe et de Marie, il se contente de dire : « Or il advint... qu'il entra dans un certain village, in quodam castello, et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison [1). » Ailleurs il dit : « Comme il entrait dansun village, devant lui se présentèrent dix lépreux (2). » Dans une dizaine d'autres passages semblables, il tait le nom de l'endroit (3). Il connaissait le lieu de la transfiguration de Notre- Seigneur, celui de son baptême, comme celui où