‹ La patrie de saint Jean-Baptiste, avec un appendice sur ArimathieChapitre 19 sur 50 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

IN MONTANA

Un épais réseau de montagnes traverse la Palestine du nord au sud et en forme comme l'ossature. Ce massif rocheux, rattaché au haut plateau du Liban, descend au midi jusqu'à la plaine d'Esdrélon, sous le nom de montagnes de Nephtali ou de Galilée. Le centre porte le nom de montagnes d'Ephraïm, ou de Samarie, et la partie méridionale, celui de montagnes de Juda, har Yehouda en hébreu, et opoç 'lo-joa en grec.

C'est dans ces dernières que saint Luc conduit la Sainte Vierge, en disant que de Nazareth elle se rendit t/jV opzivr^v (sous entendu ytopy^), dans la région montagneuse^ dans une ville de Juda.

Dans le sens de la largeur, le territoire de Juda est divisé en quatre bandes bien distinctes : — d'abord le haut plateau qui constitue la ligne de partage des eaux entre la Méditerranée et la mer Morte ; — puis les pentes orientales du massif, très abruptes, ne laissant sur les rives de la mer Morte qu'une lisière relativement étroite ; — vers l'occident au contraire d'innombrables collines s'étageant en larges terrasses ; enfin — la plaine qui s'étend des ^dernières ondulations jusqu'à la mer Méditerranée.

Notons encore que les montagnes s'élèvent gra-

duellement de la plaine d'Esdrelon jusqu'à Jérusalem, qui est assise à une altitude de 780 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée et à 1,180 au-dessus du niveau de la mer Morte. Les sommets environnants atteignent une hauteur plus considérable: le mont des Oliviers a 818 mètres, le mont Scopus 831 et le pic de Néby-Samuel 835 (1).

Au sud de Jérusalem, où commence le territoire de la tribu de Juda, les montagnes continuent à s'élever légèrement : le sommet de Beit-Djala, près de Bethléem, est à 820 mètres, Thécua à 850, Hébron à 927 ; mais à partir de là, elles s'abaissent assez rapidement vers le Négeb et étendent leurs dernières ondulations jusqu'au nord de la péninsule de Sinaï.

Sur ce haut plateau, fort vaste et dans son ensemble très fertile, le livre de Josué place quarante-huit cités, en les qualifiant toutes par l'expression situées dans les montagnes de Juda (2).

Plus tard, au temps de la monarchie, on entendait par la montagne de Juda tout le haut plateau de la Judée dont Jérusalem était le centre. Le roi Joatham, est-il dit dans la Bible, après avoir fortifié le mont Ophel à Jérusalem, a bâtit aussi des villes dans les montagnes de Juda, iv opei 'Icjoa, et des tours dans les forêts (3). » Nous y lisons aussi que, longtemps avant la conquête de l'Idumée par Hyrcan, Apollonius, général de Démétrius, reprochait au grand-prêtre Jonathas de rester avec son armée dans les montagnes, £v toI; opsc-i., dans les environs

(!) Nous donnons ici les chiffres généralement admis. Les légères différences indiquées par les géomètres sont sans importance. Jos., XV, 48-60. — Voir la version des Septante. (3) Il Parai. , XXVII, 3-4.

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de Jérusalem, et le provoquait au combat dans la plaine près de Jamnia (1).

Personne n'a jamais prétendu sérieusement que par ces mots in montana saint Luc ait entendu désigner une montagne en particulier. Mais indique-t-il une région spéciale de cette contrée, ou l'ensemble des montagnes situées dans Juda ? Beaucoup d'interprètes sont de ce dernier avis parce que, disent-ils, cela ressort du texte subséquent de l'évangéliste^ où il est question de tout le haut plateau de la Judée. Le bruit des merveilles qui eurent lieu à la naissance du Précurseur, se répandit sur toutes les montagnes de la Judée (2). Cette interprétation semble très plausible. Mais est-il bien certain c{ue saint Luc ait employé d'une manière indifférente ces mots in montana, in civitatem Juda et ces autres super omnia montana Judœœ ? Il faut cependant considérer qu'au temps de saint Luc existait un district qui portait le nom particulier de opsiv/,, la montagneuse, et c'est précisément celui qui renfermait Jérusalem.

Une division de la Judée en districts ou toparchies (3) existait déjà sous la domination grecque. Le livre des Machabées nous apprend qu'en 145 av. J.-C, Démétrius II, Nicator, céda au grandprêtre Jonathas trois vojaol, ou toparchies, qu'il détacha de la Samarie pour les réunir à la Judée, sans prélever aucun impôt sur ces territoires.

(1) 1 Macch., X, 70.

(2) Uic, I, G5.

(3) Les mêmes districts qui sont appelés vo[j.oî dans I Mach., X, 30 et XI, 34 et 57, sont désignés sous le nom de To-riao/Lat dans I Mach., XI, 28. Josèphe les appelle aussi -Tilr^povyJ.y.'..

La raison de cette générosité est indiquée dans le texte même : la population de ces districts n'était pas samaritaine de religion, mais juive : « elle sacrifiait à Jérusalem (1). » Ces toparchies étaient Ephraïm, Lydda et Ramathaïm (2).

La distribution de la Judée en toparchies avait pour but de faciliter l'administration du pays et surtout la perception des impôts (3). Pourtant, les noms, les limites et même le nombre de ces divisions devaient être assez variables, d'autant plus qu'en passant de la domination grecque à la domination romaine, le pays reçut une configuration nouvelle avec d'autres formes de gouvernement.

Josèphe divise la Judée en onze toparchies, tandis que Pline n'en compte que dix. En outre les deux historiens ne sont pas tout à fait d'accord au sujet des dénominations. Ainsi Pline cite Betholétéphène (4), qui ne figure pas sur la liste de l'historien juif (5). Celui-ci du reste ne l'a omise ici que par erreur ; car au livre suivant il mentionne expressément Bethélephta comme capitale d'une toparchie (6). Pella, à l'orient du Jourdain, c'est-à-dire en

(1) 1 Macch., XI, 34. — Cfr. I Macch. X, 28 45 et 67.

(2) La Vulgate a omis le nom d'Ephraïm. Les Septante le donnent sous la forme 'AcpaLp£;j.a. Epliraïm est très probablement Ephrem, la ville juive, où Jésus se retira peu avant la Pàque. (Joan., XI, 54.) Josèphe {Bell. Jud , IV, IX, 9) l'indique dans le voisinage de Bethel. L'Onomasticon d'Eusèbe le place à vingt milles au nord de Jérusalem, et saint Jérôme à cinq milles à l'orient de Béthel. — Voir : L. Heidet, Dict. de la Bible, de Vigouroux, t. II, col. 1885, art. Ephrem,

Quant au site de Ramathaïm, qui est l'Arimathie de saint Luc, voir l'appendice.

(3) Cf. Josèphe, Antiq. Jud., XIV, xir, 2; — XVI, xr, 2 ; — Bell. Jud., I, XI, 2.

(4) Hist. nat., V, xiv, Lyon, 1525, p. 103.

(5) Bell. Jud., III, III, 5.

(6) Bell. Jud., IV, VIII, 1.

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dehors de la Judée, a sans doute usurpé la place de celle-ci.

La toparchie de Joppé mentionnée par Pline est aussi erronée que celle de Pella citée par Josèphe ; car l'une et l'autre de ces deux villes jouissaient d'un gouvernement autonome et n'appartenaient pas à la Judée. Joppé (aujourd'hui Jaffa) et Jamnia (aujourd'hui Yebna) ont eu seulement, au dire de Josèphe, une certaine prépondérance sur les cités voisines (1).

En réunissant les indications fournies par les deux historiens, nous obtenons la liste suivante :

Josèphe Jérusalem

Gophna (aujourd'hui) Djifnêh.

Acrabatène » Akrahêh .

Tamna » Tihnêh

Lydda » Ludd

Amaus » Amivâs

Bethélephté (au lieu de) Pella

Hérodium (aujourd'hui) Djebel Fureidis

Jéricho » Er Riha

Engaddi » Aïn Djîdi

Idumée

Pline Orinem in qua fue-

re Hierosolyma.

Gophniticam Acrabaticam Thamniticam Lyddam Emmaum Betheletephenen Herodium Hierichuntem

Pline ne mentionne pas Engaddi. M. C. Schick doute qu'Engaddi, lieu isolé près de la mer Morte, ait pu former une toparchie distincte à côté de celle d'ITérodium (2). Sa population, plus encore que son territoire, eût été bien peu considérable pour consti-

( I) Antiq. Jud., XIV, x, 6 ; — XVIII, ii. 2.

(2) Der Geburts'Ort Joliannes des Tailfers, Zeitschrift D. P. V., Leipzig, 1899, t., XXII, p.

tuer un groupe particulier d'administration politique.

Quant à Tldumée, que Pline ne mentionne pas non plus, elle a soulevé bien des controverses, parce que depuis Baronius et surtout depuis Adrien Reland, on n'a cessé de répéter que Pline commit une erreur en plaçant Jérusalem dans l'Oriné, la région montagneuse. C'est l'Idumée, dit-on, qu'il faut voir dans cette toparchie ayant comme capitale Hébron, puisque, selon le livre de Josué, Hébron se trouve in montants.

Répétons donc aux partisans d'Hébron que quarante-sept autres villes sont placées par le même livre sacré dans les mêmes montagnes.

Rappelons-leur ensuite que l'historien juif luimême place formellement l'Idumée en dehors des limites de la Judée ; et ce n'est que par suite d'une distraction que la toparchie d'Idumée s'est, comme celle de Pella, glissée dans sa nomenclature. 11 n'est pas moins frappant que Josèphe, qui indique toutes les toparchies par les noms de leurs métropoles, fasse une toparchie de toute une province et ne nomme même pas sa capitale.

Pline admet, comme Josèphe et tous les historiens de l'époque, que l'Idumée ne se trouvait pas en Judée, mais au delà de ses frontières méridionales. Il écrit dans son Histoire naturelle : « Au delà du lac Sirbonis commencent l'Idumée et la Palestine (1). » Plus loin il dit : « Ceux qui font une division plus détaillée distinguent la Phénicie de la Syrie et en font la côte maritime du pa3^s, qui se

(I) Hist. nat., V, xiii, Lyon, 1525, p. 103.

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compose de l'Idumée, de la Judée, ensuite de la Phénicie et enfin de la Syrie (1). » Finalement il ajoute : « La Judée s'étend en longueur et en largeur et entre l'Idumée et la Samarie (2). »

Cet historien ne pouvait donc dans aucun cas mentionner l'Idumée comme un territoire ou une toparchie de la Judée.

D'autre part il ne permet pas non plus de prétendre que rOriné fût le pays situé à l'extrémité méridionale de la Palestine, puisqu'il déclare expressément que Jérusalem en faisait partie. Et certes, en décrivant la Judée, il ne pouvait pas ignorer le site exact de sa capitale, qu'il appelle la plus illustre cité non seulement de la Judée, mais même de tout l'Orient : « Orine, in qua fuere Hierosolyma longe clarissima urbium orientis, non Judœœ modo (3). »

On a voulu voir une erreur dans le texte de Pline, sous prétexte qu'il ne s'accorde pas avec Josèphe, celui-ci parlant de Jérusalem quand l'autre parle d'Oriné. Mais prétendra- t-on les mettre d'accord lorsque l'un appellera Oriné le même pays que l'autre désigne sous le nom d'Idumée ?

En réalité, il n'y a aucune contradiction sur ce point entre les deux historiens. « Le nom d'Oriné employé au lieu de celui de Jérusalem, dit M. le professeur Schùrer, ne constitue pas une différence réelle, car ri opsiv/j est la région montagneuse de la Judée, dans laquelle, selon l'indica-

( l) Op. cit., p. 102.

(2) Op. cit., p. 103.

(3) Op. cit , p. 103.

tion formelle de Pline, se trouve Jérusalem (1). »

Bien plus, de même que Josèphe exclut avec Pline ridumée de la Judée, de même aussi il met avec lui la région montagneuse en relation avec Jérusalem, employant, pour la désigner, la même expression que saint Luc et Pline. « Ptolémée Lagus, racontet-il, s'étant emparé de Jérusalem par fraude et par trahison, enleva beaucoup d'hommes de la région montagneuse de la Judée, aTuo te ttIs op£'>v7is 'louoaiac;, et des lieux circonvoisins de Jérusalem, et du pays de la Samarie et du mont Garizim^ et les transporta tous en Egypte (2). )>

On ne dira pas, certes, qu'ici Josèphe place son op£!,vYi dans l'Idumée (3). A Jérusalem il assigne clairement sa place dans la région montagneuse de la Judée, comme il donne au mont Garizim la sienne dans la Samarie»

Tout nous autorise donc à maintenir le texte de Pline. Sa nomenclature est même rédigée avec plus d'exactitude que celle de Josèphe. Pour neuf toparchies il est parfaitement d'accord avec l'historien juif. La dixième de Josèphe, l'Idumée, doit être éliminée des toparchies de la Judée, et la onzième, Engaddi, est douteuse et en tout cas insignifiante (4).

(1) Geschichte des jud. Volkes im Zeitalter J.-C, Leipzig, 1898, t. II, p. 181.

(2) Ântiq. Jud., XII, i, 1.

(3) Dans les Septante, notamment dans le livre des Juges, Oriné se rencontre fréquemment avec l'acception que lui donnent Pline et Josèphe.

(4) M, C. Schick {Op. cit., p. 88) dit : « Engaddi est un lieu isolé près de la mer Morte et n'a pu former une toparchie; cette ville devait appartenir au cercle d'Hérodium. A mon avis, Josèphe a fait une confusion : il a écrit Engaddi, Aïn-Djîdi, qui signifie la source du bouc, pour Aïn Kârem, qui veut dire la source du vignoble. Cette confusion a pu naître

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L'histoire fait donc ample justice des trois arguments invoqués en faveur d'Hébron. Elle n'autorise personne à chercher la maison de Zacharie exclusivement dans une ville sacerdotale. Elle ne permet plus de voir dans Hébron, ou dans toute autre ville méridionale, une ville de Juda après la captivité de Babjlone. Elle nous montre enfin la région montagneuse de saint Luc, l'Oriné, au nord de la tribu de Juda, limitée au sud par la toparchie de Tamna et celle d'Hérodium, à l'est par celle de Jéricho, au nord par celle d'Acrabathène et enfin à l'ouest par celle d'Emmaûs.

On pourrait dire dès maintenant que les paroles de saint Luc, in civitatem Juda, doivent être traduites dans une ville de Juda. Mais il nous reste encore à examiner l'opinion de ceux qui font du mot Juda le nom d'une ville déterminée.

d'autant plus facilement que le vignoble d'Aïn-Djîdi a été de tout temps très célèbre. » (Gant. I, 13.) « Oriné est un mot grec signifiant pays montagneux. Josèphe indique ici, comme pour les autres toparchies, la ville principale, Engaddi ou Aïn-Gaddi au lieu d'Aïn-Kârem, tandis que Pline donne le nom du pays, Oriné, » renfermant aussi la capitale.

Cette explication ne manque ni d'originalité, ni de vraisemblance ; seulement, faute de documents positifs, on n'est pas autorisé à la soutenir.

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