JUDA EST-IL LE NOM DE LA VILLE DE YOUTTAH
OU lATHTHA ?
Youttâh est une des villes sacerdotales de la tribu de Juda. Elle est mentionnée deux fois dans le livre de Josué, XV, 55 et XXI, 16 ; mais elle est omise dans la liste parallèle du premier livre des Paralipomènes, VI, 57-59. Cette ville ne figure nulle part ailleurs dans la Rible, et on ne la rencontre pas non plus dans les œuvres des historiens et des interprètes antérieurs à Eusèbe. Celui-ci énumérant les villes du livre de Josué, écrit dans son Onomasticon : « Jétan, ville sacerdotale de la tribu de Juda, est un gros village juif situé à la dix-huitième borne milliaire d'Eleuthéropolis, vers le midi (1). » Saint Jérôme, traduisant V Onomasticon, en parle de même .2) ; mais, comme Eusèbe, il ne prête à ce lieu aucun souvenir historique.
Depuis cette époque, elle est retombée dans un profond oubli jusqu'au xvm'' siècle, où elle acquit une certaine notoriété sous la plume d'Adrien Reland.
Dans le livre de Josué, le texte original présente
(1) Onomasticon, éd. Larsow, Berlin, 1862, p. 243.
(2) De situ et nominibus, ap. Migne, Pair, gr.-lat., t. XXIII, col. 80G.
JUDA ET YOUTTAH OU lATHTHA
ce nom sous deux formes légèrement différentes ; mais les versions de ce livre offrent une grande diversité d'écriture et de prononciation, comme on peut en juger par le tableau suivant :
Adrien Reland, ne trouvant pas assez solides les bases sur lesquelles Baronius avait établi sa théorie, en conçut une nouvelle. Dans son ouvrage sur la géographie de la Palestine, il écrit au mot Yuta : (( Je soupçonne que cette ville est celle que mentionne saint Luc (I, 30) sous le nom de tiÔIiç 'lojoa, le étant remplacé par un A. C'était la patrie de saint Jean-Baptiste ; car son père étant prêtre, où convient-il que nous cherchions sa demeure, sinon dans une ville sacerdotale telle que l'était louta (Jos., XXI, 16) ? Sa situation répond également à l'expression sv ôp£(.v7)v, dans la région montagneuse ; car dans le livre de Josué (XV) elle est mise en relation avec Hébron et d'autres villes situées dans les montagnes de Juda. Je ne dirai rien de Bethzacharie, qu'une antique tradition fait passer pour la patrie de saint Jean-Baptiste et dont l'emplacement diffère peu de celui où Eusèbe place louta (1). Je crois que
(l) Reland confond ici la Bethzacharie des Machabées avec la domus Zacliariœ d'AïD-Kârem, qui, comme nous le verrons, possède seule une antique tradition.
JosuÉ, XV, 55.
Texte hébreu )7^«^> Yuttâh
JosuÈ, XXL 16.
Septante, m. A 'IsTxa Septante, m. B 'Hav Vulgate Iota V. syriaque Atan V. arabe luta
Yutta
'l£Ta.
Tav'j.
leta.
Ata.
Nata.
LA PATRIE DE SAINT J EAN-«3^APTTSTE
cette conjecture sera adoptée par tous ceux qui examineront attentivement les paroles de saint Luc. Ils verront que si nous traduisons ttoà'.v Mojoa par ville de Juda, comme on le fait d'ordinaire, aucune ville déterminée ne se trouvera désignée par ces mots, quoiqu'on ait le droit de s'y attendre ; et il serait alors difficile de trouver un passage plus obscur dans tout l'évangile de saint Luc, comme le remarque Papebroke, lorsqu'il parle de la patrie de saint Jean dans les Actes des Saints (1). »
L'ingénieuse explication du critique hollandais ne pouvait manquer d'attirer l'attention des savants modernes. En 1807, Seetzen rencontra à deux heures au sud d'Hébron un village du nom de litta, mais sans j attacher aucune importance (2).
En 1840, M. E. Robinson passa deux fois en ce même endroit, qu'il nomme invariablement Yûtta, ajoutant, sans autre investigation, quec'est lalouta de Reland, la patrie de saint Jean-Baptiste (3). D'autres ont visité ce lieu, répétant avec Robinson que ses habitants l'appellent Youtta ou lutta. Cette dénomination demande d'abord une légère rectification.
D'après M. Rey, les indigènes nomment le village latha (4). Le R. P. Séjourné écrit à son tour : « On l'a appelé Youttah, Juttah dans les cartes anglaises et allemandes. Reland et après lui un certain nombre de palestinologues, croyant qu'il s'agit d'un nom propre de ville au chap. i de l'Evangile de saint Luc, y 39, lorsqu'il est dit que Marie alla « Tiôliy
(1) Palœstina, Utrecht, 1714, t. Il,- p. 870.
(2) Seetzens'Reise, éd. Kruse, Berlin, 1833, t. III, p. 8.
(3) Biblical researches in Palestine, Boston, 1841, t. II, p. 190 et 628.
(4) Etudes hist. et topogr. de ta tribu de Juda, Paris, 1839, p. 43.
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lo'joa », ont prétendu avoir retrouvé cette ville dans le village moderne qui nous occupe. Pour bien constater si oui ou non la phonétique favorisait cette opinion, nous avons demandé à plus de trente indigènes, soit le long du chemin, soit dans le village même, le nom qu'il portait, et tous nous ont répondu par deux syllabes qu'il faut certainement transcrire par le mot laththa. L'homophonie n'est donc pas concluante. (1). »
laththa pourrait bien occuper la place de l'ancienne ville de Youttâh ; mais pourquoi serait-elle la Juda de saint Luc? L'opinion de Reland ne repose sur aucun argument formel, et tout son raisonnement part de deux idées préconçues. Lui aussi croit devoir chercher la résidence de Zacharie dans une ville sacerdotale, et prétend que l'évangéliste a dû nommer la ville visitée par la Sainte Vierge. Nous avons vu précédemment que ces deux hj^pothèses ne résistent pas aux enseignements de l'Ecriture sainte et de l'histoire : saint Luc s'est abstenu de nommer bien d'autres villes dont il parle en de semblables circonstances ; et sans preuve positive, il n'est pas permis d'avancer que Zacharie habitait dans l'Idumée.
Les règles de l'étymologie et le caractère de l'évangéliste ne s'opposent pas moins à l'interprétation de Reland.
Quelques rares écrivains ont prétendu avec le P. Patrizzi (2), que le texte grec portait primitive^ ment lo'j-ua au lieu de 'louSa; mais ils n'auraient pas
(1) De Jérusalem à Bersahée, Revue biblique, 1895, p. 260.
(2) De Evangeliis, l. III, diss. X, i.
dû se permettre d'avancer une telle assertion que condamne l'unanimité des manuscrits.
Adrien Reland lui-même et la plupart des savants qui l'ont suivi reconnaissent qu'il ne s'agit pas d"une faute de copiste, mais d'une simple variante graphique, d'autant plus facile à commettre que le nom de cette ville s'écrit de différentes manières.
En effet, tous les anciens manuscrits grecs (l) portent 'lo-joa, nom indéclinable auquel on ne pouvait donner la désinence de génitif. Parmi les manuscrits latins, quelques-uns portent Juda, d'autres Judœ ou Judœœ, et ces dernières formes, qui sont manifestement au génitif, ne désignent pas une ville mais une province. 11 en est de même de toutes les autres versions, qui rendent unanimement le mot 'Jo'jôa parle D doux (2), tandis que le mot Youttâh a conservé dans tous les manuscrits de toutes les versions le T dur, souvent redoublé. Or, aucun orientaliste n'admettra que le T d'un nom propre ait pu être transformé en D : ce ne serait plus seulement une variante dans l'écriture ou la prononciation, mais le changement radical d'un nom en un nom nouveau, d'une signification toute différente (3). La sainte Bible ne nous offre pas d'exemple de pareilles transformations.
D'ailleurs, si l'évangéliste avait voulu faire savoir que Marie s'en alla à Youttâh, pourquoi n'aurait-il pas emplo^^é, pour exprimer ce nom, une des formes reçues soit en hébreu, soit en grec, soit en syriaque?
(1) A l'exception d'un seul, qui porte le mot David au lieu du mot Juda.
(2) Voir : Tischendorf, Nov. Test, gr., t. I, p. 419.
(3) D'après saint Jérôme, léta ou Yutlâh signifie merces, ce qu'on a mérité. Juda veut dire louange.
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Pourquoi en inventant une forme nouvelle, auraitil défiguré le nom et changé sa signification par la transformation de T en D? Pourquoi enfin aurait-il choisi pour cela un nom qui est employé mille fois dans la Bible pour représenter le pays de Juda, et qui est constamment écrit avec cette même forme orthographique que nous lui trouvons dans l'évangile? Mais non, saint Luc ne pouvait recourir à cette locution, pour nommer une ville, que s'il avait eu l'intention de rendre son indication absolument inintelligible. Et la preuve en est que, pendant seize siècles, tous les Pères de l'Eglise, tous les écrivains ecclésiastiques ont vu dans le mot Juda le nom d'un pays, et non celui d'une ville et moins encore la ville de Youttâh.
Les chrétiens de la Palestine connaissaient bien la patrie de saint Jean-Baptiste, grâce à la tradition dont l'Evangile constate la grande notoriété, depuis que le bruit des merveilles opérées à la naissance du Précurseur s'était répandu sur les montagnes de la Judée, excitant partout l'admiration.
Les Juifs aussi professaient une grande vénération pour le fils de Zacharie et le tenaient pour un prophète, comme le témoigne le grand nombre de disciples que sa réputation lui avait attirés. Les musulmans eux-mêmes ont toujours regardé Zacharie et Jean comme des prophètes de Dieu. I^e Coran en parle avec éloge (1), et les historiens arabes s'intéressent vivement à eux (2).
(1) Chap. III.
(2) Moiidjir ed dyn, par exemple, cite toutes les opinions émises sur l'emplacement des tombeaux de Zacharie et de son fils. [Fragments, Histoire de Jérusalem et d'Hébron, éd. Sauvaire, Paris, 1876, p. 194). Mais
Le berceau du Précurseur ne pouvait donc être perdu de vue, et ne pouvait manquer non plus d'être signalé à la piété des fidèles par quelque monument sacré, comme tant d'autres lieux mémorables de la Palestine.
Or, ni à laththa, ni à Hébron, ni dans aucune autre ville du sud de la Palestine, on n'a pu découvrir le moindre vestige soit d'un monument, soit d'uue légende, ou d'un souvenir quelconque se rattachant à la Visitation de la Sainte Vierge ou à la naissance de saint Jean-Baptiste. C'est en faveur d'Aïn-Kârem, ville de Juda, que se prononce la tradition (l).
M. l'abbé A. Albouy, l'un des plus sérieux partisans de laththa, reconnaît lui aussi que, dans cette controverse, la tradition locale a une autorité qui n'est pas à négliger. L'opinion qu'Hébron ait vu naître le Précurseur lui sourit beaucoup à cause de l'autorité des savants qui la patronnent et surtout à cause des informations fournies par Catherine Emmerich « d'après les connaissances, dit-il, que « lui a données Notre-Seigneur dans ses révéla- « tions (2). »
Mais il incline davantage en faveur de laththa
l'historien arabe, pas plus que ses coreligionnaires, n'a jamais lu, ni entendu dire que ces deux prophètes aient à un moment quelconque fixé leur résidence à Hébron ou à Jaththa.
(1) Le Talmud ne parle pas de la patrie des prophètes Zacharie et Jean- Baptiste. Mais les rabbins, parait-il, semblent placer à Hébron la naissance de Jean, fils de Zacharie. (Voir : Lex rabb., '32i, Witsii Miscell. sacra, II, 389, ap. Wiener). Nous n'avons pu prendre connaissance de ce texte. Mais il est toujours prudent de se défier des rabbins, chaque fois qu'il est questioi de Jé5 us-Christ et de ses disciples.
(2) Esquisse sur Jérusalem et la Terre Sainte, Paris, 1S74, t. II, p. 381, en notes. — Dans notre précédent ouvrage, le Tombeau de la Sainte Vierge, nous avons eu l'occasion de constater que dans les récits d'Emme-
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pour les raisons alléguées par Reland. A la tradition d'Aïn-Kârem, il essa3^e d'en opposer une autre. « Des voyageurs, dit-il, affirment avoir trouvé à luttâh les restes d'une ancienne église : ne constituerait-elle pas une tradition ? M. Victor Guérin qui a visité luttâh n'en dit pas un mot. »
On voit que M. Albou}^ ne cite M. Victor Guérin qu'après avoir lu son ouvrage. Il n'en est pas de même de Mgr Dalfi, qui semble ne l'avoir jamais consulté sur ce point, autrement il ne se serait pas permis d'écrire : « M. Guérin trouva à lutha des ruines considérables, non seulement de l'antique cité juive, mais aussi d'une église consacrée à saint Zacharie (1). »
D'autres pèlerins ont ajouté que l'église de Saint- Zacharie de Mgr Dalfi « fut érigée en mémoire de la naissance de saint Jean-Baptiste en ce lieu » ; et ils s'appuient naturellement sur l'autorité de M. Guérin « qui n'en dit pas un mot. »
L'Idumée a été évangélisée en même temps que les autres pays de l'Orient ; et dès le iv^ siècle, l'Eglise y était florissante. Les ruines d'un édifice sacré à laththa prouveraient seulement qu'il y eut autrefois une communauté chrétienne, mais nullement que saint Jean 3^ naquit.
Si M. Victor Guérin ne dit pas un mot de cette église, ce n'est pas par manque d'impartialité dans cette controverse, mais uniquement parce qu'il n'en a vu aucune trace. L'on ne doit pas accuser pour cela le célèbre palestinologue d'avoir manqué de
rich il y a des erreurs lopographiques manifestes. Elle indique, par exemple, le tombeau de Notre-Seigneur à un kilomètre du Calvaire. (1) Viaggio biblico in Oriente, Turin, 1873, t. III, p. 394.
sagacité dans ses recherches et ses investigations, car, en réalité, il n'y a pas de traces d'église en ce lieu. Les habitants de laththa interrogés à plusieurs reprises à ce sujet, dit le Fr. Liévin de Hamme, ont toujours répondu qu'ils ignorent l'existence d'une église chrétienne dans leur village (1).
Le R. P. Séjourné, après avoir établi la vraie prononciation du nom de ce village, ajoute : « La tradition est encore moins favorable, puisque les trois premiers pèlerins qui parlent du lieu, à savoir Virgilius (fin du v"^ siècle), Théodosius et Antonin de Plaisance, le placent clairement à cinq milles de Jérusalem. Quant à la fameuse inscription sur laquelle on avait si habilement construit tout un échafaudage pour prouver l'existence d'un sanctuaire dédié à saint Jean-Baptiste, don Jean Marta, notre collaborateur, en a fait bonne justice dans le numéro précédent de la Revue biblique et en a donné la vraie traduction (2). De plus, la pierre qui porte cette inscription, au témoignage de celui même qui la possède dans le mur de sa maison, a été apportée, comme tant d'autres, du Kh. El Kermel, et par conséquent ne prouverait abso-
(1) Guide indic. de Terre Sainte, Jérusalem, 1897, t. II, p. 23, en note.
(2) Inscription grecque chrétienne d'Iaththa, Revue biblique, 1895, p. 60-61. — D'après don Jean Marta, la pierre qui porte cette inscription est la moitié d'un linteau de porte d'une église. L'inscription comptait cinq lignes, dont quatre subsistent; la ligne supérieure a été emportée par l'ouvrier qui taillait la pierre pour l'employer dans la construction d'une maison arabe à Jaththa. Le texte, rétabli en entier, devait être conçu en ces termes : « Celle-ci est la porte du Seigneur, c'est par elle que les justes entreront, » sentence tirée du psaume CVII, f . 20, d'après les Septante. — L'usage de ces textes, remarque le savant palestinologue, était fréquent à l'époque byzantine, et celui de Jaththa, qui provient de l'une des églises jadis édifiées au mont Carmel de Juda, a été retrousse sur plusieurs autres monuments chrétiens.
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lument rien pour la localité où elle se trouve actuellement. — Et aussi, écartant Beit-Skaria et laththa, nous admettons, jusqu'à meilleure démonstration, la tradition qui place la Visitation et la naissance de saint Jean-Baptiste à Aïn-Karim, appelé par les chrétiens S. Jean in Montana, à cinq milles de Jérusalem (1). »
Rien ne favorise donc la conjecture d'Adrien Reland. Elle a tout contre elle : les données bibliques et historiques, les Pères de l'Eglise et la tradition des indigènes, ainsi que les règles de la philologie.
Mgr Dalfî, M. l'abbé Albouy et d'autres savants modernes s'en, seraient certainement aperçus, si sur ce point (comme en bien d'autres), ils n'av^aient pas fait une trop large part aux révélations de la vénérable Marie d'Agréda, de Catherine Emmerich et d'autres pieuses voyantes (2j.
La science et la critique modernes sont plus difficiles à contenter, et avec raison.
(n Op. cil., p. 2G0-26I.
(2) Voir : Viaggio bihlico in Oriente, t. III, p. 934.