CHAPITRE VIII
JUDA EN NEPHTALI
Mgr Le Camus, dans sa Vie de Jésus-Christ, reconnaît qu'Aïn-Kârem pourrait bien être la ville de Juda^ où Marie alla visiter sa cousine et où naquit saint Jean-Baptiste. Mais en 1889, il avait déjà changé d'opinion : « Est-il sage, dit-il, de supposer que le vénérable guide de l'Igoumène russe en a su plus long que saint Luc? Je reconnais que rien de sérieux n^appuie cette hypothèse, pas plus que celle en faveur de Machérus, d'Hébron ou de Jutha... Saint Luc se contentant de dire : « Marie s'en alla en hâte vers les montagnes, dans une ville de Juda, )) n'a pas voulu mettre un nom là où ses notes n'en avaient pas, et il nous a laissés dans l'incertitude comme il y était lui-même (1). »
Cependant, trois ans après, en 1892, Tillustre voyageur venait de découvrir que saint Luc possédait bel et bien dans ses notes le nom de la patrie du Précurseur et qu'il l'avait même reproduit en toutes lettres dans son évangile : le nom de cette ville est Juda, non pas la Youttâh sacerdotale de l'Idumée, mais une Juda qui doit se trouver dans la tribu de Nephtali, au nord du. lac de Tibériade.
(1) Notre voyage au pays biblique, Paris, 1889, t. II, p. 199.
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Mais laissons le brillant écrivain exposer lui-même sa théorie :
« Plus contestable, écrit-il dans la Revue biblique, nous semble l'interprétation généralement acceptée depuis quelque temps, du passage où saint Luc dit que Marie, après la visite de l'Ange, s'en alla visiter Elisabeth « dans la ville de Juda. » Comme on supposait qu'il n'y avait pas de ville de ce nom en Palestine, tandis que les uns voulaient entendre par là soit la ville principale de Juda, Jérusalem ou Machérus, soit la ville sacerdotale la plus importante, Hébron ; les autres, après Ritter, Raumer, Robinson, etc., ont cherché parmi les noms lévitiques celui qui se rapprochait le plus de Juda, et leurs préférences ont été pour J utta qui, dans Josué, xv, 55 et XXI, 18, se trouve classée parmi les villes réservées aux sacrificateurs. Elle était au-dessous d'Hébron, dans le voisinage de Maon et du Carmel, c'est-àdire à l'extrémité méridionale de la Palestine. Mais c'est là se déterminer sur une simple analogie de consonnes et sur une pure ressemblance de noms, contre toutes les véritables indications du texte et l'invraisemblance des choses. Peut-on supposer en effet, qu'un des plus longs et des plus pénibles voyages à faire pour une femme, d'un bout de la Palestine à l'autre, soit indiqué par cette formule si simple : « Marie se levant s'en alla en hâte dans les montagnes, à la ville de Juda (1)? » Prenons les mots dans leur sens le plus direct. Juda indique une
(1) Saint Luc (I, 45) indique par une formule aussi simple un voyage de trois jours, certes bien pénible pour une femme, lorsqu'il dit que de Nazareth Marie se rendît à Bethléem. Le voyage que Mgr Le Camus fera faire à la Sainte Vierge sera de deux jours.
ville qui doit être dans un pays montagneux. Or, Marie se trouve à Nazareth ; les montagnes pour elle sont au nord en allant vers Séphoris, Saphed, Giscala et les ramifications du Liban (1). La direction naturellement indiquée est celle du nord, et rien ne doit nous faire songer aux montagnes de Judée, à moins que le mot loùoa. ne signifie réellement la Judée. Mais la construction de la phrase indique qu'il détermine la ville et non le pays où Marie alla, elç Tiokiv 'loLiôa (2). La solution de la difficulté serait donc de trouver au nord de Nazareth une ville portant le nom de Juda. Or cette ville existe. Elle ne fut pas célèbre dans l'histoire, c'est pour cela que les interprètes ont négligé de penser à elle (3) ; mais son existence nous semble incontestable, bien que les Septante l'aient supprimée dans leur version. Si on veut traduire exactement, d'après l'hébreu, le passage du livre de Josué, xix, 34, où se trouve délimitée la tribu de Nephtali, on dira : « Elle touchait à Zabulon du côté du midi, puis à Aser, et revenait de ce côté, qui est celui de la mer, par Juda jusqu'au Jourdain qui est à l'orient. » Juda était donc une ville au nord de la tribu de Nephtali. Un
(1) Pourquoi les montagnes pour Marie ne seraient-elles pas au sud de Nazareth ?
(2) Gela est tellement contesté, que notre écrivain, si bien au courant de la critique moderne, ne devrait pas établir son assertion en axiome. De plus, l'auteur semble ignorer que le bruit de la merveilleuse naissance du fils de Zacharie se répandit « sur toutes les montagnes de la Judée » et sur aucune montagne de la Galilée.
(3) Si les interprètes ont négligé de songer à une ville de la tribu dé Nephtali, c'est uniquement parce que saint Luc, dans un passage qui a complètement échappé à Mgr Le Camus, raconte que le bruit des merveilles qui eurent lieu à la naissance de saint Jean-Baptiste se répandit sur toutes les montagnes de la Judée.
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homme très versé dans la topographie de la haute Galilée, et fort intéressant parce qu'il a des idées absolument personnelles, M. Miklasiewicz, vice- ^ consul d'Autriche à Saphed, nous avait dit, en effet, qu'il restait encore un souvenir de cette vieille cité, au nord de Tibnin, dans un village appelé Jehudiyeh (1). Depuis j'ai lu qu'un voyageur, Furrer, avait visité ce site, à une heure de Tibnin, non loin du Wady-Ilmah. On y voit de nombreux fragments de marbre sculpté, restes probables d'une ancienne synagogue. Cette petite ville de Juda était à peine à deux journées de marche de Nazareth, tandis qu'il en fallait quatre pour aller à Jérusalem et six pour arriver à Jutha, au sud d'Hébron. La seule difficulté que soulève notre explication si naturelle du texte de saint Luc, c'est que Juda en Nephtali n'est pas mentionnée parmi les villes lévitiques... Comme il est certain que Juda fut le nom d'une cité galiléenne dans les montagnes de Nephtali et que, malgré le silence des Livres saints, elle peut bien avoir été lévitique, il semble sage de s'en rapporter uniquement au texte même de saint Luc et d'admettre que Marie alla visiter Elisabeth dans la contrée montagneuse de son propre pays, en Galilée, et non dans celle de Judée et d'Hébron (2). »
Dans ces lignes, Mgr Le Camus a avancé un bon
(1) L'auteur ajoute en note : a II est remarquable qu'une autre ville de la tribu de Dan portait aussi le nom de Jehud (Josué, XIX, 4o) et qu'elle subsiste encore sous le nom de Jehudiyêh au nord de Lydda. » Nous faisons remarquer que plusieurs autres localités de la Palestine, et même de l'Egypte, portent le nom arabe de Jehudiyêh, mais la plupart depuis l'ère chrétienne seulement.
[2] La Bible et les études topographiques, Revue biblique, 1892, p. 107-
nombre de propositions plus que hasardées et même en complet désaccord avec l'évangile de saint Luc.
Mais ce qui ruine par la base toute la thèse qu'il a si laborieusement échafaudée, c'est que la ville dont il parle n'a jamais existé.
Disons d'abord que le mot Juda, qui se rencontre dans le texte qu'il cite, n'est pas le nom d'une ville, mais celui d'une tribu limitrophe de celle de Nephtali. On ne peut pas plus traduire le texte hébreu que celui de la Vulgate par : « Sa frontière passe par Juda. » Mais dans l'un comme dans l'autre texte il faut lire qu'elle se dirige vers Juda, de même qu'elle se dirige vers Zabulon et vers Aser : « Sa frontière... retourne du côté de l'occident, vers Azamoth-Thabor, va de là vers Hucuca, tourne vers Zabulon du côté du midi, vers Aser du côté de l'occident et vers Juda du côté du Jourdain dans la direction du soleil levant (1). »
Comment la tribu de Juda se trouve-t-elle située au nord-est de la Galilée, sur la frontière de Nephtali? Cette question a fait le tourment de bien des interprètes. Adrien Reland trouve dans ce Juda du côté du Jourdain une difficulté insoluble. « La seule explication possible, dit-il, serait de lire en Judée au delà du Jourdain; mais cette expression n'aurait pu être insérée dans le texte qu'après la captivité de Babylone (2). »
Dans ses Commentaires sur le livre de Josué, M. l'abbé Clair dit aussi : « Ce passage présente une difficulté. Pour l'éviter quelques-uns traduisent : le long du Jourdain, qui coule dans la direction de
(1) Jos., XIX, 34.
(2) Op. cit., 1. 1, p. 32-33.
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Juda. Mais cette interprétation nous parait forcée et inadmissible. En efïet le texte indique nettement que Zabulon au sud et Aser à l'ouest forment la limite et il en dit autant de Juda, puisque rien ne nous peut faire soupçonner que la préposition in change ainsi brusquement de sens. Au surplus, l'hébreu a le même sens que la Vulgate et permet encore moins cette singulière traduction. Plusieurs auteurs ont donc supposé qu'il était fait allusion aux villes de Jaïr, descendant de Jucla par Esron (I Parai., II, 5 et 21), villes qui auraient été colonisées en grande partie parles enfants de Juda. Enfin, ce qui lèverait toute difficulté, c'est cjue les Septante ne parlent pas de Juda et portent seulement : et le Jourdain à Varient. Il est donc probable qu'une faute se sera glissée dans le texte (1). »
Ce qui paraissait probable à l'abbé Clair, parait certain au R. P. de Hummelauer, qui écrit : <( Le texte a évidemment subi une correction : la frontière de Nephtali au nord du lac (de Tibériade) n'a pu s'enfoncer dans Juda. L^expression in Juda doit être supprimée, comme elle l'a été par les Septante (2). »
En Nephtali ne se trouvait en définitive ni tribu ni ville de Juda.
Le nouveau sanctuaire de Mgr Le Camus, quoique fort bien imaginé, n'a pas beaucoup de chances d'éclipser l'antique sanctuaire d'Aïn-Kârem ; et le léhudij^êh près du Wady-Ilmah restera sans doute longtemps encore coté sous la même rubrique que
■(1) Comment, in Josue, Paris, 1877, p. 112. (2) Comment, in Josue, Paris, 1903, p. 438-439.
le Khirbet el Yéhùd près de Bittir (1), le Kasr el Yéhud sur le Jourdain (2), le léhudiyêh près de Lydda, le Tell el léhudiyêh à trente kilomètres au nord du Caire en Egypte, etc., etc. (3).
(1) Bgedeker, Syria and Palestine, 2' éd., 1895, p. \L
(2) Jd., p. 167.
(3) Id. Lower Egypt, 2« éd., 1885, p. 408. — Le Survey of W. Palestine, Name list (Londres, 1881), cile encore les suivants : Sh. XXI, Wady el Yehûdi, p. 415 ; — Sh. XI, Wady Yehuda, p. 196; — Sh. II, El Yehudiyèh, différent de celui qui se trouve près de Lydda, p. 38; — Sh. XVII, Khurbet el Yehudi, p. 312. — Tobler [Topographie v. Jérusalem, t. II, p. 82) cile finalement un Bir el Yehûdi. — Ce n'est donc pas chose merveilleuse qu'il y ait un léhudiyêh en Nephtali !