CHAPITRE TX
BETHZACHARIE
Dans une conférence publique faite à l'école biblique de Saint-Etienne à Jérusalem, le R. P. Germsr-Durand a essayé d'opposer au sanctuaire d'Aïn- Kârem un concurrent beaucoup plus redoutable que le lehudiyêh de Mgr Le Camus.
L'illustre Assomptionniste avait un instant admis que Kiriath-Iearim, appelé aujourd'hui Kiriat el Enab et vulgairement Abougosch, pouvait bien être la patrie de saint Jean-Baptiste. Mais il renonça bientôt à cette idée, en faveur d'une théorie tout originale.
D'après le R. P. Germer-Durand, toutes les opinions émises jusqu'alors doivent être regardées comme erronées, parce que toutes les versions, y compris la Vulgate, ont fort mal rendu le texte de saint Luc qui dit, si on le comprend bien : « Marie s'en alla en hâte dans les montagnes, dans une ville de Juda, et elle entra dans Bethzacharie et salua Elisabeth. » Saint Luc, toujours d'après l'auteur de cette interprétation nouvelle, a traduit de l'hébreu en grec, contrairement à son habitude, le premier membre Beth du nom de la ville, et par suite a
écrit : zlç tov oIxov Zayapio'j, dans la maison de Zacharie^ au lieu de Bethzacharie (1).
Quelle est cette ville destinée à son tour à supplanter Aïn-Kârem ?
Nous lisons dans le premier livre des Machabées que, vers Fan 163 av. J.-C, Antiochus Eupator traversa l'Idumée avec une armée formidable, comprenant une puissante cavalerie et un grand nombre d'éléphants. Après avoir dépassé Hébron, il alla mettre le siège devant la forteresse de Bethsour. Judas n'osant, avec sa petite armée, affronter l'ennemi en pleine campagne, établit son camp dans les défilés de Bethzachara (2).
Josèphe parlant de ce même événement, place cette ville à soixante-dix stades, ou un peu moins de treize kilomètres, au nord de Bethsour (3).
Or, à dix kilomètres au nord de Bethsour et à la même distance au sud-ouest de Bethléem, sur la route de Jérusalem à Hébron, existe un misérable village situé sur une colline et groupé autour d'un ouely ou petite mosquée délabrée qui, disent les Arabes, couvre de ses ruines le tombeau d'un personnage appelé Abou-Skaria. Le village lui-même porte le nom de Beit-Skaria (4).
Quoique la distance entre Beit es Sur et Beit- Skaria n'arrive pas exactement à celle que Josèphe indique entre Bethsour et Bethzachara, l'identité de ces deux noms est admise par tout le monde.
(1) Voir : L. Heidet, Dict. de la Bible de Vigouroux, t. II, art. Carem, col. 263-264.
(2) I Macch., VI, 30-33.
(3) Ani. Jud., XII, ix, 4. — Bell. Jud., I, i, 5.
(4) Survey of W. Palestine, Name liste, p. 302. — M. V. Guérin, La Judée, t. III, p. 316.
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Bethzachara signifie la maison de Zachara, et par extension la ville (le heim des Allemands). Le nom de cette ville provient-il d'un nom d'homme? D'après le livre des Machabées qui l'écrit BaiGÇayapfla et l'historien juif qui le nomme BT,8Ça'^ap'la, il ne peut guère y avoir de doute à ce sujet. Mais d'après la Vulgate et d'autres écrivains il pourrait avoir une autre dérivation. La Vulgate l'écrit Bethzachara. L'auteur de la Vie des Prophètes, parlant d'Habacuc, dit qu'il était natif de Bidzouchar ou de Bithouchar (1). Le C/iromco?2 pasc/iaZe, parlant du même prophète, dit qu'il était originaire de Bethitou- Char (2). Saint Isidore de Séville appelle la patrie d'Habacuc Bethsachar (3). Le nom employé par le Talmud rappelle, selon la remarque d'Adrien Reland, le vicus masculorum (4 .
Quoiqu'il en soit, si Bethzachara provient d'un nom d'homme, on ignore quel Zacharie lui a imposé son nom, car plus de vingt personnages portent ce nom dans l'Ecriture sainte ; et faute de renseignements positifs, toute conjecture à ce sujet serait purement oiseuse.
Une seule chose reste certaine : la ville ne tire pas son nom de celui de Zacharie, père du Précurseur, puisqu'un siècle avant la naissance de ce saint prêtre, elle s'appelait déjà Bethzachara.
S'est-il trouvé des gens qui ont ignoré la préexistence d'une telle dénomination? Quelqu'un s'estil imaginé que ce nom fut imposé à la localité par
(1) Ap. Migae, Pair, gr.-lat., t. XLIII, col. 417 et 418.
(2) Id., Ibid., t. XCII, col. 3G9.
(3) De ortu et obitu Patrum, XLVIII, ap. Migne, Patr. lal., t. LXXXIII, col. 145.
(4) Op. cit., t. II, p. 660.
les chrétiens du pays, pour remplacer l'appellation primitive par le nom du personnage quia illustré sa patrie, comme cela est arrivé pour Lazarium, Nehy- Samuel et d'autres lieux encore ? Nous l'ignorons (1) ; mais un pèlerin du viii° siècle, saint Willibald, semble avoir voulu prémunir ses lecteurs contre une semblable confusion. Il avait visité Bethzachara et la décrit sous le nom de Saint-Zacharie-le-Prophète ; puis il ajoute aussitôt qu'il ne s'agit pas de Zacharie le père du Précurseur, mais d'un autre prophète de ce nom : « Ibant ad sanctum Zachariam prophetam, non patrem Joannis, sed alium prophetam (2). »
Ce témoignage si clair et si net est d'une haute importance. Aussi a-t-on voulu révoquer en doute que Willibald ait visité Saint-Zacharie entre Bethsour et Bethléem.
Il existe bien un autre village du nom de Caphar- Zacharia, à douze kilomètres au nord-ouest d'Eleuthéropolis ou Beth-Djîbrîn, déjà mentionné par Sozomène (3). Mais bien que dans la relation de la Religieuse d'Heydenheim, qui a recueilli les récits du pèlerin, sans connaître le pays, il ne faille pas
(1) Le Chronicon paschale (ap. Migne, Pair, gr.-lat., t. XCII, col. 492) dit : « Marie se rendit par les montagnes dans la ville de Juda, qui était éloignée (de Jérusalem) de XII milles ; elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. » « Ce chiffre isolé, que rien ne confirme dans le contexte ni au dehors, dit M. l'abbé Heidet, peut être une de ces erreurs de nombre si commune dans les copies. » [Diclionn. bibl. de Vigouroux, t. II, col. 262, art. Car e m). On ne connaît qu'une seule copie de cet ouvrage, et elle n'est pas très ancienne. L'auteur, du reste, n'a été suivi par personne sur ce point, et il reste seul contre tous les témoins de la tradition.
(2) Sanctim. Heyd. Hodœporicon s. Willibaldi, éd. Tobler et Molinicr, Publ. de l'Or. lat. Ilin. lat., Genève, 1879, p. 268.
(3) Hist. eccL, XIY, 17, ap. Migne, Pair, gr.-lat., t. LXVII, col. 382.
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s'attendre à voir Tordre des voyages fidèlement observé, et la nature des distances bien comprise, néanmoins rien n'indique que Willibald ait parcouru le pays situé au nord de Beth-Djîbrîn, mais tout nous ramène entre Bethléem et Hébron.
Le pèlerin et ses compagnons se rendirent d'abord de Bethléem à la laure de Thécua. « De là, continue la Religieuse, ils vinrent au lieu où Philippe baptisa l'Eunuque ; il y existe une petite église dans une grande vallée entre Bethléem et Gaza. » C'est près de Bethsour que fut visitée la fontaine de Saint- Philippe; l'auteur anonyme de l'Itinéraire du même voyage le dit expressément (1). Le Pèlerin de Bordeaux (2), sainte Paule (3) et Théodose (4) la vénèrent au même endroit. C'est là également que l'indiquent Eusèbe et saint Jérôme (5).
« De là, dit ensuite la Religieuse, ils se rendirent à Gaza^ où se trouve un Lieu saint. Après y avoir prié, ils se rendirent à Saint-Mathias : on y voit une grande et belle église. Comme on y célébrait le sacrifice solennel de la messe, notre évêque Willibald y perdit la vue, tandis qu'il y assistait, et resta aveugle pendant deux mois. De là ils allèrent à Saint-Zacharie le prophète, non le père de Jean,
(1) Ed. Tobler et Molinier, op. Cit., p. 292. (2j Id , Ibid., p. 19.
(3) Id., Ibid., p. 35.
(4) Id., Ibid., p. 70.
(5) De situ et nom., ap. Migne, Patr. lat., t. XXIII, col. 882. — Comme la Vulgate place Bethsour à cinq stades, au lieu de cinq schènes, de Jérusalem, Bethsour fut identifié dès le xiii^ siècle avec Bittir ou quelqu'autre localité voisine, et en conséquence la belle fontaine d'Aïn el Haniyeh, qui coule au milieu des ruines d'un antique monument, fut prise par les pèlerins, à partir du xn'^ siècle, pour la source où saint Philippe baptisa l'eunuque.
mais un autre prophète. Ensuite ils partirent pour le château Aframa : là reposent les trois patriarches Abraham, Isaac et Jacob avec leurs femmes (1). »
La Gaza dont il s'agit, étant située à l'extrémité de la grande vallée qui commence à Bethléem, et qui contient un Lieu saint où les pèlerins vont prier après avoir visité la Fontaine de Saint-Philippe, ne semble pas être la ville maritime de ce nom. Notons aussi, relativement à la dénomination elle-même, qu'un manuscrit du xi'^ siècle donne la forme Gaga(2). Il est inutile d'ailleurs d'y insister, puisque M. V. Guérin a reconnu l'emplacement de Saint- Mathias d'où l'évêque allemand s'est rendu à Saint-Zacharie : c'est le village actuel de Beit- Oummar dans le voisinage de Beit-Skaria (3).
L'identification faite par M. Guérin a été suivie entre autres par MM. Conder et Kitchener qu disent : « Cette place (Beth-Zacharie) est aussi mentionnée par Willibald (724 A. D.) qui la distingue de la patrie du père de Jean-Baptiste, Aïn-Karim, et qui la localise entre Saint-Matthieu (Beit-Oummar) et Jérusalem (4). »
Parlant une seconde fois de Beit-Oummar, ils ajoutent : « La mosquée est dédiée à Neby Matta,
(1) Op. cil.f loc. cit.
(2) Voir : Op. cit., loc. cit., en no^e.
(3) La Judée, t. III, p. 298.
(4) Sitrvey of W. Palestine, Memoirs III, Londres, 1883, p. 3o. — Beit-Oummar est, d'après ces deux illustres palestinologues, l'ancienne Belhamari que VOnomasticon indique par erreur près de Gabaa de Benjamin, au lieu de la placer près de Gabaath ou Gabatha, aujourd'hui Djéba, à quatre milles au nord de Beit-Oummar. Cette même localité, ajoutent-ils, est peut-être la Maarath mentionnée avec Gédor : « In' monte... et Halhul (au nord d'Hébron) et Bessur (Bethsour), et Gedor, et Mareth. (Jos. XV, 38-59). » L'actuel Khirbet-Djedour n'est qu'à une dislance d'un mille de Beit-Oummar.
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OU saint Mathieu. En 723, Willibald passa par Thécua et la fontaine de l'Eunuque (Aïn ed Dirouêh) pour retourner à Saint-Matthieu et de là se rendre à Saint-Zacharie (Beit-Skaria). La route directe traverse en effet Beit-Oummar. Le Saint-Matthieu dont il est question était sans doute une chapelle située près de la mosquée (1). »
C'est donc en réalité à Beit-Skaria que Willibald déclare, pour prémunir le lecteur contre toute confusion (( que là ne se trouve pas la patrie de saint Zacharie père de Jean, mais celle d'un autre prophète. )) Beit-Skaria ne peut donc se prévaloir d'une tradition, et la tentative du R. P. Germer-Durand d'y localiser la Visitation et la naissance du Précurseur, ne repose absolument que sur la singulière interprétation qu'il donne aux paroles de saint Luc.
Pour montrer combien cette interprétation est fantasque, il suffira de rappeler les quatre points suivants :
1° Saint Luc joint l'article au mot maison, zU tov olxov Zayapw'j. Or en grec les noms de villes ne sont pas précédés de l'article ; celui-ci ne se met que
(1) Op. cit., p. 303, — M. Clermont Ganneau (Archœological rescarclies, Londres, 1899, t. I, p. 456-457) fait remarquer à ce sujet que Ips musulmans ne vénèrent pas à Beit-Oummar la mémoire de saint Matthias. D'après Moudjîr ed din (xiv siècle), le prophète Jonas est enterré à Halhul, et son père Amittaï, que les disciples de Mahomet appellent le prophète Matta, est enseveli à Beit-Oummar.
Cette rectification ne change rien a la question ; car la légende musulmane qui, au xiv'^ siècle, plaçait le tombeau d'Amittaï à Beit-Oummar et celui de Jonas à Halhul est en contradiction avec les traditions qui remontent aux Juifs et que les chrétiens ont conservées. Si les nouveaux conquérants ont commis cette erreur, c'est à cause de leur tendance à voir dans les saints vénérés par les chrétiens des personnages de l'Ancien Testament. C'est ainsi, sans doute, que saint Mathias a dù passer pour le prophète Matta, père de Jonas.
devant les noms communs. Voilà pour la grammaire.
2^ L'évangéliste raconte d'abord que Marie se rendit dans une ville de Juda; il n'ajoute pas que cette ville est appelée de tel et tel nom, comme dans les cas semblables il a coutume de le faire ; mais il se sert d^un nouveau membre de phrase et dit : « et elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. » L'ensemble de la phrase défend de voir le nom de la ville dans la maison de Zacharie où entra la Vierge de Nazareth, après être arrivée dans la ville de Juda. Voilà pour le contexte.
S'^ Le R. P. Germer-Durand prétend que saint Luc étant helléniste, évitait les hébraïsmes. D'abord, rien n'est moins exact : Les deux premiers chapitres de son évangile sont remplis d'hébraïsmes. Puis, s'il eut A^oulu traduire de l'hébreu en grec les noms de villes composées du mot Beth, il devait pour être conséquent avec lui-même traduire aussi les noms de Bethléem, Bethphagé, Béthanie et Bethsaïda, ce qu'il n'a jamais fait. Mais s'il s'était vraiment cru obligé de traduire le mot Beth^ pourquoi son antipathie pour les mots hébreux ne lui aurait-elle pas aussi fait rendre le nom de Zacharie par « le souvenir de Dieu? » Voilà pour la vérité.
4^ Saint Luc fait savoir qu'en allant saluer Elisabeth, Marie entra dans la maison à'\in prêtre nommé Zacharie. S'il avait traduit Bethzacharie par la maison de Zacharie, il aurait créé une équivoque qui devait faire prendre la ville pour l'homme et qui en etïet aurait trompé tous les chrétiens jusqu'au moment où le R. P. Germer-Durand découvrit enfin le vrai sens du texte évangélique. Voilà pour le bon sens.
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Le R. P. Germer-Durand a pu impressionner quelques pèlerins par sa théorie, mais il n'a pas réussi à gagner ses propres élèves. En montrant la patrie de saint Jean-Baptiste à Abougosch, puis à Beit-Skaria pour anéantir la tradition d'Aïn-Kârem, il leur a prouvé combien celle-ci est solide, et dans leur nouveau guide, La Palestine, les jeunes professeurs de Notre-Dame de France à Jérusalem enseignent qu'Aïn-Kârem est le lieu de la Visitation de la Sainte Vierge et le berceau du Précurseur. Ils ne parlent même pas des deux opinions émises successivement par leur vénéré Maître.