CHAPITRE X
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La plus récente découverte que l'on ait faite de la patrie de saint Jean-Baptiste ne repose pas précisément sur l'interprétation du texte évangélique. Elle est plutôt fondée sur une prétendue tradition, depuis longtemps oubliée, mais dont le souvenir est, pour ainsi dire, resté gravé sur le sol d'un ancien monument sacré. L'exégèse n'y reste cependant pas étrangère ; car on a déjà essayé de démontrer que Beit-Cha'ar, le lieu en question, dérive son nom de Bethzacharie.
Examinons donc ce dernier effort des chercheurs d'identifications nouvelles, et nous aurons passé en revue toutes les localités qu'on a essayé tour à tour de faire regarder comme l'heureuse ville de Juda de saint Luc.
Dans une de ses récentes publications, M. le curé C. Mommert reproduit en appendice, à titre de documents à consulter, deux lettres écrites par la Sœur sacristine de l'église arménienne de Notre- Dame du Spasme à Jérusalem, et deux autres provenant de don Emile Zaccaria^ professeur d'Ecriture sainte à Jérusalem. Ces deux dernières^ à cause de leur importance sans doute, sont publiées dans leur
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langue originale, en italien, avec une traduction allemande.
Dans l'une de ces lettres, don Zaccaria annonce entre autres nouveautés, la découverte toute récente de la vraie patrie de saint Jean-Baptiste ; et voici en quels termes il fait part de cet événement à son correspondant :
u Pour passer à d'autres découvertes^ celle d'Aïn- Arroub mérite d'être mentionnée. On a mis au jour dans son voisinage une église, en ruine bien entendu ; elle mesure vingt mètres en longueur et huit à
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dix en largeur ; on y voit un beau pavement en mosaïque où sont représentés des cerfs, des arbres et une personne qui en baptise une autre. Au fond se trouve une inscription grecque qui dit en substance que l'église a été élevée en l'honneur de saint Jean-Baptiste. Avant la découverte de l'inscription, on soupçonnait déjà que cette église occupait le lieu de la naissance du Précurseur (1). »
Don Zaccaria cherche ensuite à anéantir d'un violent trait de plume toute la tradition d'Aïn- Kârem.
(1) Das Pretorium des Pilatiis, Leipzig, 1903, p. 161.
Nous regrettons vivement pour notre professeur qu'il ait été si mal renseigné sur cette découverte. Son compte-rendu n'est rien moins qu'exact. La mosaïque de Beit-Cha'ar ne représente aucun baptême et l'on n'y voit même aucune figure humaine. Les deux figures de personnages dont on lui a parlé ne sont qu'un reste d'une vieille peinture païenne, presque effacée par le temps, qui ornait une fontaine bien loin de l'église découverte à Beit-Cha'ar. Quant à l'inscription de la mosaïque, fort détériorée elle aussi, on y voit une suite de noms byzantins comme Izachar, loannous... ; mais rien jusqu'à présent n'a permis d'y reconnaître le nom de saint Jean-Baptiste et encore moins la mention que l'église était dédiée au Précurseur.
Cette mosaïque, découverte pendant que nous étions absent de Jérusalem, fut recouverte par un amas provisoire de décombres avant que nous ayons trouvé l'occasion de l'aller voir.
Le R. P. Vincent en a publié une esquisse avec une description dans la relation de sa visite aux ruines de Beit-Cha'ar. Nous nous permettons de reproduire son intéressant récit pour Vëdification de nos lecteurs :
(( A deux kilomètres environ au sud-sud-est de Beit-Zakârya et dominant le point où la route moderne de Jérusalem à Hébron franchit Vouady Arroub^ une colline couverte de ruines et de taillis chétifs porte le nom de Beit-Cha'ar (1). Le site ii'a rien de spécialement attrayant et la description des
(1) Les Memoirs du Survey of W. Palestine écrivent le nom de ce lieu à l'anglaise, Beit-Sh'ar.
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ruines tient dans une ligne des Memoirs du Survey i (t. III, p. 351) : Walls^ foundations^ caves and heaps of stones. Remains of an ancient road. Aussi l'endroit n'avait-il guère excité la curiosité, jusqu'à ce que le hasard d'une trouvaille fort habilement exploitée soit venu donner à ce désert une célébrité tout imprévue.
« La colline stérile et ses ruines insignifiantes étaient le patrimoine d'un Béthléhémitain avisé, doublé accidentellement de quelque culture scientifique. Ayant ouï-dire en son temps que la cartemosaïque de Mâdaba indiquait un sanctuaire de Saint-Zacharie entre Jérusalem et Hébron et s'étant aperçu que d'aucuns prenaient texte de ce fait pour discuter l'identification de ce Sanctuaire avec le lieu de la Visitation, notre homme flaira la possibilité de procurer quelque plus-value à son lopin de rocher et de broussailles. Le site très voisin de Beit-Zakârya fournissait, il est vrai, une identification toute prête pour le t6 toO âylou Zayàpt-o'j de la carte. Mais Beit-Zakârya, disent les gens bien informés, est un village assez moderne. Les ruines d'église qu'on y a signalées ont été contestées, à tort ou à raison. Une autre heureuse coïncidence devait fournir au rusé propriétaire l'élément le plus spécieux de son argumentation topographique. Au pied de la colline et presque au bord de la route moderne, l'ancien canal conduisant l'eau d'Arroub à Jérusalem a son point de départ dans une sorte de réservoir orné d'une niche qui garde encore quelques débris d'une fresque romaine demeurée intéressante malgré le fâcheux état où l'a réduite le vandalisme des fellahs musulmans. Sans décrire
pour le moment en détail ce débris, — demeuré, semble-t-il, assez inaperçu, — il suffira de noter qu'on y peut reconnaître encore deux personnages, deux génies peut-être, entre lesquels des traces de peinture fort indistincte n'ont pas embarrassé longtemps l'imagination féconde de notre archéologue de hasard. La fresque représente pour lui une scène de baptême à l'antique. Or dans cette région une allusion de ce genre est faite à souhait pour correspondre, toujours d'après la bienheureuse indication, de la carte de Mâdaba, au lieu indiqué pour le baptême de l'eunuque naïvement appelé Candace par le mosaïste qui a inscrit la mémoire de cet événement biblique non loin de Saint-Zacharie sur la route d'Hébron. Et donc tout s'harmonise avec un bonheur inespéré : la route — pour moderne qu'elle soit — le lieu du baptême de l'eunuque et celui de la Visitation qui ne pouvait dès lors guère différer de Beit-Cha'ar.
« Quelques sondages à travers les ruines mirent sur la trace d'une église et d'autres constructions fort antiques. L'argumentation s'appuyait sur des réalités concrètes et le champ fut vendu avec profit. Ceci se passait à l'automne 1902. Bientôt les fouilles développées mirent à jour toute l'église avec abside, nef, narthex, annexe, le tout pavé d'une élégante mosaïque agrémentée d'une inscription dont la découverte fit quelque bruit, car on y avait lu en propres termes que ce lieu était Saint-Zacharie.
« Au commencement d'octobre 1902, nous étions admis à visiter le chantier ; par malheur, l'inexpérience des ouvriers employés au déblaiement avait déjà été fatale à la mosaïque et à son inscription.
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Ce qui subsistait suffisait cependant à indiquer la ^ nature du monument, sa destination, sa date approximative. Au premier coup d'œil cette petite chapelle d'une quinzaine de mètres de long (3^ compris le narthex) sur 8 à 10 mètres de large avec son annexe, les constructions adjacentes, l'ornementation de la mosaïque et les rares débris d'architecture donnaient l'impression très claire d'une petite installation monastique probablement d'assez basse époque byzantine : quelque chose de très analogue aux ruines d'Oumm er-Boûs, pour prendre un point de comparaison déjà connu de nos lecteurs (cf. R. B. 1898, p. 611, ss ; — 1899, p. 452, ss). Des fouilles plus complètes eussent facilité l'intelligence des ruines et, après la malencontreuse mutilation de l'inscription, le plus sage était d'attendre qu'on fût plus amplement informé.
« Les travaux furent suspendus, mais la fable n'en devait faire que mieux son chemin. Des copies tendancieuses de l'inscription furent montrées avec adresse et à bon escient. Pour compléter le langage de la sensationnelle découverte, le correspondant empressé d'une revue américaine juxtaposa le dessin de la mosaïque de Beit-Cha'ar et de son inscription et la carte de Mâdaba, expliquant avec une sereine confiance la survivance du nom BE0ZAXAP, dans le nom moderne orthographié Beït-Shakkar (i).
a Entre temps, la nouvelle avait circulé à Jérusalem (2) et, malgré l'insuffisance des informations, elle paraît y avoir rencontré assez d'écho pour se
(t) « Leslie's Weekly du 21 mai 4903. »
(2) « Cf. une lettre de Jérusalem publiée en appendice au Pretorium récent de M. Mommert. »
répandre déjà au dehors. Avant que le canard ait pris un vol plus large, il paraît donc opportun de lui rogner les ailes. Dans ce but nous donnons ici à l'état brut un croquis de Finscription d'où on a tiré des renseignements exagérés. On notera aussi que
la localité se nomme f Ia,, .m^ <s££,*<b«J Beit-Cha'ar et
n'a de ce chef absolument rien de commun avec Zayap au point de vue onomastique (1... »
Nous n'avons rien à ajouter à cette page d^histoire contemporaine ; tout commentaire serait superflu (2).
Une seule remarque : Don Emile Zaccaria qui, pendant plus de vingt ans, s'efforça à persuader à tout le monde que laththa était la vraie patrie de saint Jean-Baptiste, devait plus que tout autre n'accueillir « ce canard » qu'avec une certaine cirtaine circonspection. Qu'il lui ait ensuite fait prendre son essor en Allemagne, un ou deux mois à peine après avoir convaincu M. Mommert que laththa était et resterait pour toujours la ville de Juda de saint Luc (3), peut paraître au lecteur un vrai mystère.
lehudiyêh de Mgr Le Camus et Beit-Skaria du R. P. Germer-Durand n'auront sans doute jamais l'honneur de posséder le Sanctuaire de la Visitation de Marie et de la Nativité de saint Jean-Baptiste, pas plus qu'Hébron et laththa, car personne ne s'est décidé à faire l'acquisition des ruines qu'on y
(1) Les ruines de Beit-Cha'ar, Revue biblique, octobre 1903, p. 612-614,
(2) Le lecteur n'ignore pas, sans doute, avec quelle bonhomie le lieu traditionnel de la Maison de Caïphe fut transplanté plus récemment encore du couvent des Arméniens dissidents dans le jardin des Pères Assomptionistes au mont Sion.
(3) Ce fut au mois d'août 1902.
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montre. Mais sommes-nous autorisés à prédire la même chose pour Beit-Cha'ar ?
Grâce à la bienveillante entremise d'un prêtre oriental de Jérusalem, la Société impériale russe de la Palestine a acheté bien cher les ruines de Beit- Cha'ar. C'est elle qui 3^ fit faire les déblaiements et découvrit la mosaïque. Mais cette découverte même, nous en avons la confiance, aura fait comprendre aux membres de cette société qu'en fondant, il y a dix ans, une si belle colonie pour leurs pieuses compatriotes à Aïn-Kârem, sur la montagne que l'hégoumène Daniel appelle Oriné et qu'aujourd'hui encore les Russes ne connaissent que sous le nom de Gorni, ils n'avaient pas précisément fait fausse route.
En somme, les opinions nombreuses que l'interprétation du texte évangélique a suscitées, les controverses que chaque hypothèse a soulevées, démontrent jusqu'à l'évidence que le texte reste neutre dans le débat et qu'il faut nécessairement recourir à l'arbitrage de la tradition. Elle seule peut offrir une solution à ce problème et nous indiquer la ville de Juda où retentirent pour la première fois le Magnificat et le Benedictus.