CHAPITRE II
T.A TRADITION RFXATIYE A LA PATRIE DE SAINT JEAN-BAPTISTE AV^ANT l'ÉPOQUE DES CROISADES
Les premiers chrétiens de la Palestine furent presque tous des Juifs ou des fils de Juifs convertis au christianisme aux temps apostoliques. En devenant chrétiens, ils n'ont pas abdiqué cette qualité, commune aux peuples orientaux, mais qui distingue la race d'Abraham, c'est-à-dire la fidélité aux traditions, la vénération profonde pour tout lieu où le Seigneur avait manifesté sa puissance ou prodigué ses bienfaits.
Le culte que les Juifs professaient pour le temple^ la vénération qu'ils conservaient pour le mont Sinaï, le mont Moriah, Béthel, Hébron et d'autres lieux encore, les chrétiens l'offraient au glorieux Sépulcre, au lieu de l'Incarnation, à la Crèche du Fils de Dieu et à tout autre endroit qui rappelait sa doctrine et ses miracles. Dans la seule ville de Jérusalem, les Lieux saints étaient si nombreux, raconte saint Jérôme, qu'on ne pouvait les parcourir tous le même jour ; et le célèbre Docteur ajoute que, dès l'Ascension du divin Sauveur, les chrétiens s'étaient
mis à les visiter avec un pieux empressement (1).
La ville habitée par le prêtre Zacharie n'a pas pu échapper à l'attention des habitants du pays ; car le bruit des merveilles qui s'y étaient accomplies lors de la naissance de son fils, s'était répandu sur toutes les montagnes de la Judée, excitant partout la plus vive admiration. Les premiers chrétiens, ceux de Jérusalem en particulier, purent donc aisément savoir en quel lieu s'était passée la scène ravissante que saint Luc rapporte dans son évangile, et dont le récit semble recueilli de la bouche même de la Vierge Marie. Il est dès lors bien difficile d'admettre qu'ils aient pu oublier dans la suite en quelle heureuse cité le Fils de Dieu avait sanctifié son précurseur dès avant sa naissance, et le dernier prophète chanté la venue du Messie dans ce Benedictus qui faisait écho au Magnificat.
Cependant avant d'invoquer le témoignage de la tradition, nous devons rappeler en quelques mots une controverse qui a commencé au iv'^ s'ècle et qui ne semble pas encore toucher à sa fin.
L'objet du litige est le genre de mort de Zacharie, père de saint Jean-Baptiste. Quoique ce débat n'intéresse pas précisément notre thèse, un court exposé de la question ne peut manquer d'éclaircir certains faits que nous aurons à mentionner plus loin, et permettra de fixer approximativement la patrie du Précurseur d'après l'opinion des fidèles du i""'" au 11*^ siècle.
Jésus-Christ s'adressant un jour aux Scribes et aux Pharisiens leur dit : « Voici que je vous envoie des
(1) Epist. XLVI, Paulœ et Enst. ad Marcel., ap. Migne, Pair, lat., t. XXII, col. 489.
prophètes et des sages et des docteurs, et vous tuerez et crucifierez les uns et vous flagellerez les autres dans vos s3^nagogues et vous les poursuivrez de ville en ville, afin que sur vous retombe tout le sang des justes quia été versé sur la terre depuis le sang d'Abel le juste juscju'au sang de Zacharie^ fils de Barachie, que vous avez tué entre le temple et l'autel (1). •>
Un Zacharie, fils de Barachie, le onzième des douze prophètes, mourut en Judée après son retour de la captivité de Babylone; mais il ne fut pas assassiné par les Juifs, autrement, Esdras et Néhémie, qui ont écrit leurs livres après sa mort, n'auraient pas manqué de rapporter ce crime.
Plus de trois siècles auparavant, un autre prophète nommé Zacharie, fils du prêtre Joïada et lui-même grand-prêtre, fut tué sur l'ordre de l'impie roi Joas au temple, dans le parvis du peuple (2). Ce forfait commis dans l'enceinte sacrée était devenu tristement célèbre dans l'histoire juive. Une légende rabbinique veut que le sang de la victime ait bouillonné sur le sol pendant deux cent cinquante ans, c'est-à-dire jusqu'à la destruction du temple de Salomon par les Chaldéens (3).
D'après Tertullien (4), saint Athanase (5), le Pèlerin de Bordeaux (6) et le moine Epiphane de
yi) Matth., XXIII, 34-35.
(2j II Parai., xxiv, 20-22.
(3) Talmud, Sanhed. fol. 96, 2.
(4) Adv. gnosticos Scorpiace, ap. Migne, Patr. lat., t. II, col. 137.
(o) Hom. in S. S. Patres et Proph., ap. Migne, Patr. gr.-lat., t. XXVIII, col. 1070.
(6) Itinera a Burdigala Hierusalem usque, éd. Tobler et Molinier, Publ. de l'Or, lat., Itin. lat., Genève, 1879, p. 17-18.
Jérusalem (1), les chrétiens comme les Juifs montraient dans les ruines du temple une pierre rouge dont on attribuait la couleur vermeille au sang cV un prophète Zacharie. Cette pierre, sans doute, ne servait à l'origine qu'à fixer la place où eut lieu l'horrible meurtre, et saint Jérôme a pu se permettre de railler la crédulité trop naïve de certains frères. Mais il est moins heureux lorsqu'il reprend les écrivains ecclésiastiques qui voient dans la victime dont parlait Notre-Seigneur, le père du Précurseur.
D'autres, dit-il, s'appuyant sur certaines rêveries des apocryphes (2), font de ce Zacharie le père de Jean-Baptiste qui aurait été tué pour avoir prêché l'avènement du Sauveur. Or, comme cette opinion ne repose point sur l'autorité des Ecritures, nous ne voulons point la discuter et nous la rejetons sans plus de formalité qu'on en a mis pour l'avancer. Nous trouvons dans l'évangile dont se servent les Nazaréens « fils de Joïada » au lieu de fils de Barachie (3). »
Ce dernier ouvrage, d'après les témoignages des anciens Pères, tire son origine de l'évangile de saint Matthieu. Le nom de Joïada, loin d'être la vraie leçon, n'est donc qu'une correction faite par le pseudo-évangéliste. En tout cas l'illustre Docteur s'est appuyé sur l'autorité d'un livre apocryphe pour rejeter l'affirmation d'un autre apocryphe ; et en prétendant, comme il le fait plus loin, que le père du premier Zacharie s'appelait à la fois
(1) Enarralio Syriœ, ap. iMignc, Pair, gr.-lat , t. CXX, col. 261.
(2) Le prolo-évangilc de Jacques raconte qu'Hérodc, n'ayant pas réussi à faire mourir Jean, lors du massacre des Innocents, fit tuer le pore entre le temple et l'autel.
(3) Comment, in Mail li , ap. Migne, Pair. lat.,t. XXVJ, col. 173 174.
Joïacla et Barachie il avance une hypothèse qui ne s'appuie sur aucun exemple de ce genre.
Parmi les écrivains que saint Jérôme reprend si lestement, nous trouvons Origène mort en 254 (1), saint Pierre d'Alexandrie martyrisé en 260 (2), saint Basile de Césarée en Cappadoce (3), saint Grégoire de Nysse (4) et l'empereur Valentinien 1^'", mort en 375, qui manifesta cette opinion dans une lettre adressée aux évêques d'Asie (5). Saint Hippolyte, évêque de Porto près de Rome et martyrisé en 260, dit que le père du Précurseur était fils du prêtre Barachie, si le texte cité par Nicéphore Calliste est authentique (6).
Après l'époque de saint Jérôme, saint Cyrille d'Alexandrie (7), Théophylacte (8), Théodore de Studite (9), Hippolyte le Thébain (10) et d'autres écrivains professent la même opinion que les précédents, c'est-à-dire que Zacharie dont il est question en saint Matthieu, xxiii, 35, et en saint Luc, xi, 51, était le père de saint Jean-Baptiste. Euthyme Zigabène écrivit vers l'an 1118 que presque tout le monde, oL ttAe'Io'j;, admettait cette opinion (11).
(1) In Malih., Comment, séries, ap. Mignc, Patr. gr.-lat., t. XIII, col. 1631-1632.
(2) Epist. can., can. XIII, ap. Migac, op. cit., t. XVIII, col. 503.
(3j Hom. in Christi generationem, ap. Migne, op. cit., t. XXXI, col. 1467.
(i) In diem nal. Christi, ap. Mlgne, op. cit , t. XLVI, col. 113:5.
(5) Theodoret, Hist. eccL, IV,7, ap. Migne, op. cit., t. LXXX[l,col. 1132.
(6) Hist. ceci., II, 3, ap. Migne, op. cit., t. CXLV, col. 760-761.
(7) Ado. anthromorphitas, XIV et XVII, ap. Mignc, op. cit., t. LXXVI, col. 1126 et 1130.
(8) Enarratio in ev. Matth., XXIII, ap. Migno, op. 'cit., t. GXXIIl, col. 409.
(9) lambus LXIV, ap. Migne, op. cit., t. XCIX, col. 1793.
(10) Chronologia, ap. Migne, op. cit., t. CXVII, col. 1030.
(11) Comment. inMatlh., ap. Migne, op. cit., t. CXXIX, col. 600. — Saint
La plupart des écrivains ne s'appuient pas sur le pseudo-évangile de Jacques, comme le prétend saint Jérôme ; ils attribuent même la mort de Zacharie à une cause toute différente, et invoquant, les uns Vhistoire, les autres la tradition, ils racontent que Zacharie encourut la colère des Juifs, parce que, malgré leurs vives protestations, il permit à la mère de Jésus d'occuper au temple la place réservée aux vierges, disant « qu'elle était digne de prendre place parmi les vierges, puisqu'elle av^ait conservé sa virginité (1). »
D après l'opinion la plus commune des commentateurs modernes, le prophète Zacharie mentionné par saint Matthieu serait le fils du prêtre Joïada, tué au temps du roi Joas. C'est bien possible. Mais, comme le faisait déjà remarquer Origène, pourquoi Jésus-Christ n'aurait-il parlé que du sang versé depuis Abel jusqu'au fils de Joïada, et n'aurait-il pas tenu compte de celui des justes et des prophètes répandu pendant les sept siècles suivants ? N'est-il pas plus naturel de penser que le Seigneur parlait des crimes commis par les Juifs depuis le premier meurtre jusqu'au dernier? Les Scribes et les Pharisiens « qui bâtissaient des tombeaux aux prophètes et ornaient les monuments des justes (2), » venaient de lui répondre : « Si nous avions été aux jours de
Jean Chrysostôme {In Matlh. hom. LXXIV) cite les trois prophètes Zacharie, sans dire duquel parle Notrc-Seigneur. (l) Origène, op. cit., loc. cit.
[i] Matlh., XXIII, 20 — Ces mots expliquent peut-être pourquoi l'on rencontre dans la vallée du Ccdron tant de beaux monuments de l'époque gréco-romaine, qui ont reçu les noms de tombeau d'Absalon, tombeau de Josaphat, tombeau de saint Jacques et tombeau de Zacharie. Ceux dits d'Absalon et de Zacharie, formés d'un bloc monolithe isolé du rocher, s'éloignent complètement du type de tombeaux de famille que les Juifs
nos pères, nous n'aurions pas été leurs associés pour verser le sang des prophètes (1). » N'est-ce pas pour démasquer leur odieuse hypocrisie que Jésus emploie un argument foudroyant et leur rappelle Zacharie « que vous avez tué entre le temple et l'autel (2)? » Ces paroles ne sont-elles pas directement adressées à ceux qui, comme Jésus le prédit, tueront également les prophètes, les sages et les docteurs qu^il leur enverra (3)?
A ces arguments et à d'autres encore avancés depuis dix-sept siècles les savants modernes ont opposé de bonnes raisons, mais aucune preuve solide, aucun argument concluant. En attendant que cette question soit tranchée, si elle l'est jamais, nous continuerons à respecter l'une et l'autre opinion, tout en désirant que les critiques modernes ne se montrent pas trop durs envers les pèlerins du passé qui ont suivi l'opinion d'Origène et de tant de Pères de l'Eglise.
Le livre attribué à tort à saint Jacques le Mineur, et vulgairement appelé le Proto -évangile (4), raconte aussi que le père de saint Jean-Baptiste fut tué
avaient adopté. Le soi-disant tombeau des Prophètes, qu'on voit au haut du mont des Oliviers, tire peut être aussi son nom d'un sépulcre élevé par la vanité des Pharisiens.
(1) Matth., XXIII, 30.
(2) Matth., XXIII, 33. — Inter templum et altare, c'est-à-dire entre le Saint et l'autel des holocaustes, dans le parvis des prêtres. Le fils de Joïada fut mis à mort in atrio domus Domini, ce qui semble indiquer le parvis du peuple.
(3) Matth., XXIII, 34.
(4) On croit que le proto évangile est l'œuvre d'Eustathe, qui vivait à la fin du i" siècle et au commencement du ii*. Non seulement ce livre n'est pas inspiré, mais il a été de bonne heure interpolé par les hérétiques, comme déjà saint Justin et saint Clément d'Alexandrie s'en sont aperçus.
« dans le vestibule du temple du Seigneur, auprès de la balustrade et de l'autel », ajoutant que son sang répandu y formait a une masse semblable à une pierre ». Seulement cet ouvrage attribue la mort de Zacharie à une cause différente de celle alléguée par les écrivains ecclésiastiques que nous avons cités.
Pendant que les soldats d'Hérode massacraient les enfants à Bethléem, « Elisabeth, informée que l'on recherchait aussi Jean son fils, raconte le Protoévangile, s'enfuit avec lui dans les montagnes et elle regardait autour d'elle pour voir où elle pourrait le cacher. Mais elle ne trouva aucun endroit favorable. Alors elle dit à haute voix et en gémissant : O montagne de Dieu, reçois la mère avec le fils. Aussitôt ^ le rocher qu'elle ne pouvait gravir s'entr'ouvrit et les reçut. » Là-dessus, Hérode n'ayant pas réussi à faire mourir le fils, ordonna de tuer le père un jour qu'il était de service au temple de Jérusalem. L'enfant resta dès lors dans le désert « jusqu'au jour où il devait se moatrer à Israël (1). ^
11 est vrai que le saint Evangile ne dit pas cjue le roi Hérode ait ordonné, à l'occasion du massacre des Innocents, de mettre à mort le fils du prêtre Zacharie ; mais il est permis de le présumer. Lorsque les Magesvinrent à Jérusalem, raconte saint Matthieu, ils demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus pour l'adorer. Le roi Hérode
(1) Migne, Diction, des apocryphes, Paris, 18o6, t. II, col. 1025-1026. — Saint Jean Chrysostôme, saint Jérôme et d'autres écrivains anciens enseignent que saint Jean demeura dans le désert dès sa plus tendre enfance.
entendant ces paroles se troubla et tout Jérusalem avec lui. » Les princes des prêtres firent savoir ensuite que, d'après les prophéties, le Sauveur d'Israël devait naître à Bethléem (1).
La naissance de Jean, qui précéda de six mois celle de l'Enfant que les Mages venaient adorer, fut aussi accompagnée d'événements surnaturels, et tous les assistants, saisis d'un mystérieux effroi, comprirent que le fils de Zacharie et d'Elisabeth était prédestiné par Dieu à de grandes choses, et ils se demandaient : « Que sera donc cet enfant? » Après avoir rempli la ville d'une sainte frayeur, le bruit de ces merveilles envahit la contrée avoisinante et « se répandit sur toutes les montagnes de la Judée. »
L'arrivée des Mages devait réveiller le souvenir de la mystérieuse naissance de Jean et de l'événement extraordinaire qui, neuf mois auparavant, s'était produit au temple pendant que Zacharie encensait l'autel. « Or, dit Baronius, ce serait une folie de prétendre qu'Hérode seul ait ignoré ce que tout le monde savait, comme c'en serait une aussi de dire qu'il était resté indifférent à ce qui s'était passé à la naissance de Jean (2). » Aux yeux du tyran, usurpateur du trône de David, le fils de Zacharie pouvait très bien passer pour le Messie annoncé par les prophètes, puisque longtemps plus tard les Juifs eux-mêmes sont tombés dans cette erreur (3) ; et pour plus de sécurité, le cruel monarque dut autant s'assurer de la perte de Jean dont les parents lui étaient connus, que de celle de Jésus
(1) Matth., 11, 1-3.
(2) Annales eccl., I, m, Cologne, 162i, t. I, p. 75.
(3) Luc, 111, 16.
dont la jeune mère et l'humble père nourricier étaient de pauvres gens jusqu'alors à peu près ignorés.
Quoiqu'il en soit, — et c'est ici le seul point que nous voulons retenir — il ressort des récits du Protoévangile que, d'après l'opinion des habitants de la Judée, la patrie de saint Jean-Baptiste n'était ni Bethléem, ni Jérusalem, ni une ville de l'Idumée, ni une localité située à l'orient du Jourdain. Les soldats d'Hérode, chargés de faire périr « tous les enfants mâles âgés de deux ans et au-dessous qui se trouvaient à Bethléem et aux environs (1), » devaient également englober dans le massacre le fils de Zacharie. Elisabeth en est informée et réussit à dérober son enfant à la fureur des soldats qui déjà la poursuivaient. De telles circonstances ne nous permettent pas de nous éloigner beaucoup de Bethléem.
En effet, l'interprétation de l'évangile de saint Luc par les chrétiens de l'Orient, les témoignages des pèlerins de la Palestine, ainsi que d'antiques monuments sacrés dont on peut encore étudier les ruines, nous ramènent invariablement à Aïn-Karem. Quant à l'interprétation du verset 39 du premier chapitre de l'évangile de saint Luc d'après les chrétiens de l'Egypte, nous devons à l'obligeance de don Jean Marta, chanoine du Saint-Sépulcre, l'intéressante communication que nous reproduisons in extenso :
(( L'an 1253, le célèbre écrivain copte Asàd Ibn el Assàl entreprit la rédaction d'une version critique, en langue arabe, des quatre évangiles. A cet effet,
(1) Matth., II, 16.
comme il le raconte lui-même, il se servit d'un exemplaire grec, de plusieurs exemplaires des deux versions coptes, la memphitique et la saïdique, ainsi que d'un grand nombre d^anciens manuscrits des cinq versions arabes les plus répandues et les plus estimées à son époque.
« Une de ces versions arabes, nous dit encore Ibn el Assàl, a été faite par « le docteur damascène Taufilos Ibn Taufil évêque du Caire, » et trois autres d'après des versions syriaques, l'une par Biscr-Ibn es Sirri, l'autre par le célèbre écrivain Aboul Farage Ibn et Taïeb, et la troisième par un anonyme. Nous savons en outre, par une autre source, qu'Ibn el Assàl utilisa plusieurs exemplaires d'une cinquième version arabe faite par un anonyme grec d'après le texte grec.
u Or en 1884, j'ai eu la bonne fortune de trouver dans le couvent Saint-Georges des Coptes non-unis, à Jérusalem, un exemplaire complet du travail d'Ibn el Assàl. C'est une copie faite l'an 1075 des Martyrs, correspondant à l'année 1359 de notre ère. Outre le texte intégral des quatre évangiles, ce précieux manuscrit contient l'introduction générale, la préface spéciale à chaque évangile, avec les notes en copte et en arabe, par lesquelles l'auteur nous fait connaître les différentes leçons de ses manuscrits.
« Parmi les nombreuses variantes qui ont échappé à l'attention de M. C. Tischendorf dans son Novum Testamentum grœce, ecUto octava critica major, la recension d'Ibn el Assàl en contient une qui constitue un argument, d'autant plus précieux qu'il était inattendu, en faveur de la tradition qui, en tout
temps, a vénéré à Aïn-Kârem la patrie du saint précurseur Jean- Baptiste.
« Après avoir reproduit le verset 39 du premier chapitre de l'évangile de saint Luc, conformément au texte original : « Marie se leva en ces jours et se rendit avec empressement dans la montagneuse)),. Ibn el Assàl avertit par une note marginale c[ue « la version saïdique et les manuscrits arabes portent les mots Aïn~Kâreni à la place de l'expression la montagneuse, in montana. »
(( L'antique leçon que le célèbre écrivain nous a conservée dans sa version critique est pleinement confirmée par un autre manuscrit arabe que j'ai également trouvé chez les Coptes de Jérusalem et qui a été copié par le moine Thomas es Saiegh l'an 1042 des Martyrs, c'est-à-dire en 1326. C'est une version faite du texte original grec, comme l'assure le copiste. Dans l'évangile de saint Luc, I, 39, on lit, non plus en marge, mais dans le texte même : « En ces jours Marie se leva et se rendit en toute hâte à Aïn-Karem, ville de Juda. »
« En confrontant plusieurs passages du manuscrit d'Ibn es Saïegh avec la version d'Ibn el Assàl, j'ai pu me convaincre que le premier appartient à la famille des manuscrits arabes cités par Ibn el Assàl en faveur d' Aïn-Kârem, et qu'ils remontent tous à une même version arabe traduite du grec, à mon avis, au x^ siècle.
« Les Coptes possèdent un autre évangile en arabe, copié, au siècle dernier, d'un manuscrit dont je ne connais pas l'âge ; il porte, comme le précédent, la variante Ain-Kârem au lieu de in montana.
« Chez les Abyssins, j'ai trouvé une version
éthiopienne, copiée à la même époque, où les mots in montana sont remplacés par Aïna Karm. Ces moines m'ont affirmé qu'en Abyssinie, dans beaucoup d'exemplaires des anciennes versions éthiopiennes, la patrie de Zacharie, visitée par la Très Sainte Vierge, est désignée sous le nom d'Aïna- Karm. »
On peut conclure de tout cela que de bonne heure les chrétiens d'Egypte étaient pleinement convaincus qu'Aïn-Kârem était la patrie de saint Jean- Baptiste, puisque déjà au x'' siècle, comme il paraît, ils se sont permis d'insérer ce nom dans le texte même du saint Evangile. Cette croyance si ferme ne peut être que l'écho d'une tradition commune et solide en vigueur chez leurs voisins de Sj^rie et de la Palestine.
Aïn-Kârem possède, en effet, une église qui, d'après les principes de l'archéologie, comme nous ^le verrons plus loin, peut remonter jusqu'au iv^ siècle; et c'est dans cette église que les pèlerins de toute époque vénérèrent les mystères qui s'accomplirent « dans la maison de Zacharie » où entra la Vierge de Nazareth pour saluer sa cousine Elisabeth.
Avant la fin du iv^ siècle, saint Pierre, évêque de Sébaste en Arménie, composant un traité pour défendre la divinité de Jésus -Christ contre les attaques de l'hérétique Eunomios, invoque entre autres arguments, les lieux qui, d'après l'Evangile^ furent témoins de sa puissance et de sa mission divine, et que les chrétiens avaient déjà marqués par des monuments sacrés.
Après avoir parlé de l'église de Nazareth, élevée à l'endroit où l'archange Gabriel annonça à Marie
qu'elle concevrait le Christ, il dit : « L'église de Zacharie, dans le territoire d'^lia, témoigne que Marie se leva et se rendit auprès de sa cousine Elisabeth (1). »
^lia, dans le territoire de laquelle se trouvait l'église de Saint-Zacharie , était Jérusalem, ainsi appelée par l'empereur Adrien qui l'avait reconstruite (2).
Yers 530, l'archidiacre Théodose place ce même sanctuaire à cinq milles de Jérusalem. « De Jérusalem, dit-il, jusqu'au lieu où habitait Elisabeth, mère de saint Jean-Baptiste, on compte cinq milles (3). » C'est la distance exacte de Jérusalem à Aïn-Kârem.
(1) Fragments du livre des preuves, publiés par don Jean Maria, Al Machrîq, Beyrouth, 1902, p. 486. — L'an 381, saint Pierre de Sébaste assista au concile de Gonstantinople, ainsi que saint Cyrille de Jérusalem. (Ceillier, Hist. des aut. eccL, t. IV, p. 349 et 618). — Le R. P. Cheiko, S. J., vient de faire connaître sous le titre de : Œuvres des Peines, un manuscrit arabe attribué à saint Athanase. (El Machrîq, Beyrouth, 1904, p. 489.) C'est le même travail que celui publié par don Jean Marta ; seulement il contient un plus grand nombre de sanctuaires avec le récit de faits arrivés au v' et au vi'' siècle. Le R. P. Cheïko conclut à bon droit que son ouvrage tel qu'il est n'est ni de saint Athanase, ni de saint Pierre de Sébaste.
Cette composition a la saveur de l'apologétique des premiers siècles, et le manuscrit qu'Ibrahim el Hàqily a copié au xvii* siècle, et que don Jean Marta a publié, portait le nom de saint Pierre de Sébaste. On n'y rencontre aucun sanctuaire ni aucun événement qui, historiquement, soit postérieur au iv'^ siècle. Il est naturel qu'en copiant une ancienne description des Lieux saints, le copiste l'ait complétée en y ajoutant les sanctuaires érigés depuis. C'est ainsi que la description de Jérusalem par le Pèlerin de Bordeaux a été reproduite avec des amplifications par un anonyme en 1093, et par un poète français, Philippe Mousquet, en 12i0. Jusqu'ici l'exemplaire qu'a fait connaître le R. P. Cheïko n'enlève rien à l'autorité de celui qu'a publié don Jean Marta.
(2) Adrien, iElius Hadrianus, imposa à Jérusalem son nom et celui de Jupiter Capitolin, en l'appelant jElia Capitolina, pour bien montrer que Rome et ses dieux y régnaient à la place de Jéhova. La plupart des Pères de l'Eglise ont désigné Jérusalem sous le nom d'yElia, et, au viii*^ siècle, Arculfe l'appelle encore ainsi.
(3) Théodosius, De Terra sancta,^ éd. Gildmeister, Bonn, 1882, p. 19
Dans le même traité il est aussi question du tombeau de saint Zacharie que l'auteur montre, non pas à Beit-Skaria, l'ancienne Bethzacharie des Machabées, dont il ne parle même pas dans son itinéraire de Jérusalem à Hébron, mais au nord d'Eleuthéropolis ou Beit-Djibrîn : (( D'Eleuthéropolis jusqu'au lieu où repose saint Zacharie on compte six milles, et de ce lieu jusqu'à Ascalon, on compte vingt milles (1). »
Dans la région indiquée par l'archidiacre existe encore un village du nom de Zakarîya, et la colline voisine, couverte de ruines importantes provenant d'une antique ville forte, a reçu le nom de Tell Zakarîya. A Caphar-Zakarîj'-a, on vénère depuis le iv*' siècle le tombeau de Zacharie fils de Joïada, découvert à la suite d'une révélation, dit l'historien Sozomène (2). Il n'y a donc pas de doute possible que Théodose y visita le sépulcre du prophète mis à mort sur l'ordre du roi Joas, et nullement celui du père de saint Jean-Bapt.iste ^3).
On ne peut guère se fier, dira-t-on, aux distances que Théodose indique dans son ouvrage ; comme celles-ci sont marquées en chiffres romains et non en toutes lettres, elles ont été généralement altérées dans les copies successives ; et les divers manuscrits présentent entre eux des différences notables sur ce
(1) Op. cit., p. 17.
(2) Hist. eccl., IX, 17, ap. Migne, Pair, gr.-lat., t. LXVII, col. 1628-1629.
(3) Des dix manuscrits qu'on possède de l'ouvrage de Théodose, le codex Wassohrunensis est le seul qui ajoute au mot Zacliarias : « pater sancti Joannis Baptist£E. » Ce manuscrit indique d'ailleurs comme tous les autres (( la maison de Zacharie, père de saint Jcan-Baplisle », à cinq milles de Jérusalem. La mention du père du Précurseur dans ce texte est évidemment une paraphrase maladroite du copiste.
point. — Cela est parfaitement vrai. Le texte original lui-même n'a pas toujours été respecté par les copistes. Ceux-ci se sont permis parfois d'intervertir l'ordre des voyages, de reproduire en d'autres termes les paroles du pèlerin, les paraphrasant et y ajoutant des notes explicatives qui y jettent souvent une grande confusion.
Néanmoins, tous les anciens exemplaires cj^u'on possède du traité de Théodose, deux du viii'^ siècle et trois du ix'', s'accordent à placer la patrie de saint Jean-Baptiste à cinq milles de Jérusalem, bien qu'il y ait des variantes dans les expressions employées pour indiquer ce lieu. Ainsi, par exemple, le manuscrit de Saint-Gall, de l'an 811, s'exprime en ces termes : « De Jérusalem usque ubi salutavit sancta Maria Elisabeth, mil. V(l). » Un autre de la même époque dit : « Deinde (a Jérusalem) usque ad domum Zachariœ patris Joannis Baptistœ et matris sei [sic) Elisabeth, mil. V (2). » Un troisième, du viii^ siècle, s'exprime ainsi : « De Hierusalem usque ubi habitavit sancta Helisabeth mater domini Joannis Baptistœ, mil, V (3). »
L'unanimité des plus anciens textes indiquant le lieu de la Visitation à cinq milles de Jérusalem, ne permet pas de révoquer en doute que le sanctuaire visité par Théodose ne soit le même que celui indiqué par saint Pierre de Sébaste « dans le territoire de la Ville sainte ».
(1) Cf. d'autres manuscrils du même ouvrage, éd. Gildmeister ; — éd. Tobler et Molinier, Puhl. de l'Or, lat., Itin. lat., Genève, 1879, p. 71 et 81.
(2) Cod. Wassobru7iensis, sœc. ix. — Gildmeister a rectifié le texte au sujet de la distance donnée par Tobler et Molinier, op. cit., p. 3oo.
(3) Cod. Haganus, sœc. vni, éd. Tobler et Molinier, op. cit., p. 360*.
Dans l'itinéraire du pèlerin de Plaisance, connu sous le nom d'Antonin, nous ne trouvons aucun renseignement positif sur la patrie de saint Jean- Baptiste, et il n'y a pas lieu de s'en étonner. Les plus anciens manuscrits de ce traité ne remontent pas au delà du ix'^ siècle. Puis, lorsque dans le texte original il était question de plusieurs localités de même nom ou de plusieurs églises placées sous le même vocable, les copistes les ont fusionnées en un seul Lieu saint, y concentrant les souvenirs recueillis par le pèlerin dans des endroits les plus divers et les plus éloignés. D'autres fois ils ont omis des passages entiers lorsqu'ils ne les comprenaient pas, ou bien ils les ont interprétés comme ils croyaient les entendre. Il suffit, pour s'en assurer, de confronter les divers exemplaires qui nous restent (1).
Voici, par exemple, comment les copistes ont groupé autour du sépulcre de saint Zacharie^ fils de Joïada, au nord d'Eleuthéropolis (2), le tombeau de Zacharie de la vallée de Josaphat(3), celui d isaïe de la même vallée (4), et Bethzacharie regardée comme la patrie d'Habacuc (5;. Après avoir rencontré sur la route de Jérusalem à Gaza « le mont Gelboé où fut tué Saûl et où ne tombe plus ni pluie ni rosée (6), » le pèlerin, ou mieux son copiste, dit : « Ensuite, en nous déviant de la route, nous vînmes à Eleuthéro-
(1) Les feuillets des manuscrits n'ont pas toujours été recopiés d'après l'ordre de leur pagination, ce qui a créé une nouvelle source de confusion.
(2) D'après Sozomène et Tliéodose.
(3) D'après Tliéodose.
(4) D'après le Pèlerin de Bordeaux.
(o) D'après le Chronicon paschale et d'autres auteurs, (6) Ici le copiste confond le champ de bataille où fut tué le roi Saûl, en Galilée, avec celui où David tua Goliath, dans la vallée de Térébinthe.
polis... De là nous arrivâmes entre le temple et Vautel, où fut tué Zacharie et où il repose. Il y a là une belle église... De là nous vînmes à l'endroit où le prophète Isaïe fut scié en deux avec une scie en bois, et où il repose sous le chêne de Rogel, près du torrent. En témoignage de ce fait la scie est conservée à Saint-Zacharie . De là nous parvînmes au lieu où le prophète Habacuc porta le dîner aux moissonneurs, etc. (1). » 11 n'y manque que la maison du père de saint Jean, que le pèlerin aura mentionnée comme l'a fait Théodose, mais que le copiste a omise, faute de comprendre ce passage qui devait l'embarrasser (2).
Dans son Traité des Lieux saints, d'après les récits de saint Arculfe, Adamnan ne fait pas mention de la patrie de saint Jean-Baptiste. Thomas Wright, son premier éditeur, fait remarquer que le moine écossais a réduit les voyages d'Arculfe en une sorte de compendium qui renferme manifestement de nombreuses lacunes (3). Nous savons aussi par le Vénérable Bède, que dans ces régions on croyait que le Précurseur naquit à Jérusalem.
Dans les récits de saint Willibald, qu'une religieuse d'Heydenheim rédigea peu après la mort du pèlerin, il est dit que celui-ci visita saint Zacharie le
(1) De Terra sancta, éd. Toblerrt Molinier, op. cit , p. 129. — Plusieurs manuscrits reproduisent ce galimatias avec de légères variantes.
(2) Il est permis de s'étonner qu'à l'exemple du R. P. Zanecchia (La Palestine d'aujourd'hui), les professeurs de Notre Dame de France (ta- Palestine) osent se prévaloir de textes si profondément altérés pour bouleverser sans discernement les traditions existantes de Terre Sainte, sous prétexte que l'ouvrage d'Antonin de Plaisance détermine d'une manière claire et précise quels étaient les Lieux saints vénérés en Palestine au VI'' siècle.
(3) Early travels, Londres, 1849, Introd., p. xui.