CHAPITRE IV
LA TRADITION RELATIVE A AÏN-KAREM APRES l'ÉPOQUE DES CROISADES
A partir du xiii'' siècle, les témoignages des historiens et des pèlerins se multiplient ; aussi nous contenterons-nous, pour ne pas fatiguer le lecteur, d'en citer seulement un petit nombre, les plus intéressants, et de nommer simplement en note les principaux de ceux qui visitèrent et décrivirent ce lieu pendant le cours du xiv*^ siècle.
François Pipin de Bologne dit en 1320 : « Je visitai ensuite l'endroit éloigné de six milles de Jérusalem, où naquit le bienheureux Jean-Baptiste, et ou la bienheureuse Vierge, après la salutation de l'ange/ visita sainte Elisabeth et passa trois mois auprès d'elle. Là se trouve la montagne où se rendit la Vierge bénie.
(( Au lieu où naquit saint Jean-Baptiste, se voit une antique et belle église bâtie en son honneur, et non loin s'en élève une autre sous le vocable de Saint-Zacharie, à l'endroit où celui-ci. possédait une seconde maison. Entre ces deux églises coule une source appelée la fontaine de la bienheureuse Marie (1). »
(I) Itinera de locis sanctis, éd. Manzoni, Bologne, 1896, p. 74-7o.
Nicolas Frescobaldi (1384) nous a laissé d'Aïn- Kârem la description suivante : « Le lendemain matin nous partîmes (de Bethléem) et nous allâmes à la maison de Zacharie père de saint Jean-Baptiste. On y voit sa propre maison remplacée par une église que sainte Hélène, mère de Constantin, fit construire. Tout auprès, mais en contre-bas de ce lieu, nous trouvâmes une fontaine d'une eau belle et abondante. C'est en ce lieu que sainte Elisabeth alla au déviant de Notre-Dame et proféra le Magnificat anima mea Doinininn, lorsque la Vierge Marie la visita (1). A cette rencontre, sainte Elisabeth sentit son enfant tressaillir de joie dans son sein. Dans l'église susnommée, se voit le lieu où fut circoncis saint Jean-Baptiste ; elle est toute voûtée ; mais les Sarrasins l'ont réduite en étable. Dans cette habitation existe encore le rocher qui, pendant le massacre des Innocents ordonné par Hérode, s'entr'ouvrit de lui-même. Sainte Elisabeth y cacha son enfant Jean-Baptiste, et la pierre est ainsi restée entrouverte jusqu'aujourd'hui. De l'autre côté du vallon, presque en face, existe une autre église fort belle qui fut aussi construite par sainte Hélène. C'est là qu'est né saint Jean-Baptiste et qu'habi-
(I) Ce Florentin est le seul pèlerin qui mette le Magnificat dans la bouche de sainte Elisabeth. A vrai dire, saint Irénée et Origène l'attribuent en propres termes à l'épouse de Zacharie et non à la sainte Vierge ; et trois manuscrits de la version Itala portent, au f . 46, ces mots : « Et ait Elisabeth. » — En ces derniers temps, quelques exégètes allemands ainsi que M. l'abbé Loisy, ont essayé de démontrer que ce cantique a dû être prononcé par la mère de saint Jean ; mais ils n'ont pu avancer aucun argument sérieux à l'appui de leur hypothèse. Tous les manuscrits grecs sans aucune exception, tous les manuscrits des nombreuses versions et même ceux de Vitala autres que les trois cités plus haut, tous les Pères et tous les commentateurs, ainsi que la tradition unanime de toutes les Eglises attribuent le Magnificat à Marie.
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taient Zacharie et Elisabeth. En allant ensuite vers Jérusalem, on rencontre le lieu où poussa l'arbre de la croix (1). »
Passons au témoignage de l'archimandrite Gréthénios qui écrit vers l'an 14G0 : « Dans l'évangils il est dit : — Marie partit en ce même temps et s'en alla en diligence vers les montagnes de la Judée, en une ville de la tribu de Juda, et étant entrée dans la maison de Zacharie, elle salua Elisabeth. — Le chemin qui y conduit de Jérusalem se dirige vers l'occident et est d'environ sept verstes. La maison de Juda est une ville ronde, au fond d'une vallée entourée de sept montagnes; les Sarrasins l'habitent.
u Sur une de ces montagnes à l'orient, se trouve l'église de la sainte Nativité de saint Jean le Précurseur, qui y est abandonnée. En descendant cinq marches derrière le mur du saint autel, à droite, est l'endroit où naquit saint Jean le Précurseur, et le patriarche vient y célébrer la messe le jour de la sainte Nativité du Précurseur. A mihauteur des montagnes est située une maison carrée dont l'entrée est au midi; c'est ici qu'Elisabeth étant venue au-devant de la Vierge, son enfant tressaillit dans son sein, et dit par la bouche de sa mère : — D'où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne vers moi ? — Et Marie dit : — Mon âme glorifie le Seigneur, etc. — Plus loin, dans la troisième montagne, se trouve un couvent sous la dépendance des trois fois maudits Arméniens. Dans leur église à droite, près de l'autel, la montagne se fendit de deux coudées et se réunit de nouveau
(I) Viaggio in Egillo e in Terra santa, Rome, 1818, p. 160-161.
comme de la cire quand Hérode se mit à massacrer les innocents ; Elisabeth saisit saint Jean le Précurseur et s'enfuit devant les soldats ; puis étant accourue à la montagne, elle dit : — Montagne, reçois la mère et l'enfant, et la montagne s'entr'ouvrit (1). »
Louis de Rochechouart, évêque de Saintes, se rendit de Jérusalem à Aïn-Kârem en 1461, et nous en a laissé la description suivante : « De là (Sainte- Croix) nous arrivâmes à l'endroit où naquit Jean- Baptiste le précurseur du Messie. Autrefois il y eut là une des maisons de Zacharie, non pas celle où il demeurait habituellement ; celle-ci est située plus haut sur une colline. Zacharie pouvait bien avoir deux maisons ; c'est au moins l'opinion commune. Anciennement il y eut là une belle église bien
(I) Le pèlerinage de Grélhénios, éd. de Khitrowo, Puhl. de l'Or, lat., Itin. russes, p. 183-18i.
Autres lémoignages du xw" siècle.
1° Odoric de Frioul (1320), Liber de T. S., éd. Laurent, op. cit., p. 152
2" Marin Sanut (1321), Liber secr. fid. cruels T. S., t. II, Typis Wechelianis, 1611, p. 252. — Voir aussi sa carte topographique.
3° Jean de Maundevllle (1322), éd. T. Wright, Early travels, Londres, 1818, p. 175.
4« Ant. de Reboldis de Crémone (1327-1330), Uin. ad Sepulchrum D,, éd. P. Marcellin, Le Miss, franc, t. VIII, Rome, 1897, p. 345.
5° Jacques de Vérone (1335), LAber peregrinacionis. Revue de l'Or, latin, t. III, Paris, 1895, p 167.
6» Guillaume Baldensel (1336), Hodœporicon ad T. S., ap. Canisium, Thésaurus monum , t. IV, Amsterdam, 1725, p, 350.
7° Ludolphe de Sudheim (1348), Descriptio T. S., Archives de l'Or. lat. t. II, part. II, Documents, Paris, 1884, p. 354.
8» Nicolas de Poggibonsi (1345), Libro d'Oltramare, éd. Bacchi della Lega, Bologne, 1881, p. 236.
9° Récit slavon sur Jérusalem, éd. P. Martinov, Archives de l'Or, lat., t. II, part. II, p. 393.
10» Anonyme (1348), Viaggio in T. S., Florence, 1864, p. 447.
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construite. Les Sarrasins en ont fait une maison de négoce ; ils y logent leurs bœufs et leurs ânes.
(( De là en montant un peu plus loin, nous vînmes à la maison de Zacharie. A l'origine cette maison fut très belle, comme le démontrent ses ruines. En bas est le lieu où Marie composa le Magnificat. Nous montâmes ensuite par un escalier de vingt marches et nous arrivâmes à l'appartement de Zacharie, à l'endroit où il prophétisa en disant : Benedictus Dominus Deus Israël. On 3^ voit encore le maitre-autel avec une graade fenêtre à droite (1). »
Nous passons les intéressantes descriptions de Maunde ville, de Suriano, de Greffin Affagart et de tant d'autres, pour terminer la liste des témoins par Zuallard (1586), qui a l'avantage de joindre à son récit le panorama du lieu qu'il décrit, et que nous reproduisons ici :
(( En ce lieu, où se trouvait la maison du prêtre Zacharie, dit-il, naquit saint Jean-Baptiste, prophète
(1) Journal de voyage, Revue de L'Or, lat., t. I, Paris, 1893, p. 258.
H" Anonyme toscan (1393), Viaggio in T. S., Bologne, 1867, p 48. 12° Simon Sigoli (I38î) Viaggio al monte Sinaï, ecc, Milan, ISîl, p. 168 et 171.
13« Georges Gucci (I38î), Viaggio ai Luoglii santi, Florence, 1862, p. 389. 14" Nicolas de Martoni (i39i), Liber peregrin., Revue de l'Or. lat.,t. III, p. 622 623
13° On peut encore citer de la même époque deux cartes de la Palestine de la bibliothèque laurentienne de Florence, ainsi que celle du Prologus armenensis et celle du Rudimentum noviciaruni, éditées par R. Rœhricht, Zeitschrift D. P. F., t. XXf, Leipzig, 1898, pl. VI, VII, ÎX et XI.
16° Le baron d'Anglure (1393), Le saint voyage de Jérusalem, Paris, 1858, p. 106- 108.
17° Guillebert do Launoy (1399-1450), Voyages et ambassades, Mons,
mo, p. 39.
18° Un anonyme grec (vers l'an 1400), De locis sanctis, ap. Migne, Pair, gr.-lat., t. CXXXIII, col. 936.
et précurseur de notre Rédempteur: c'est la chapelle située à droite dii maître-autel, vers le nord^ où l'on voit la chambre en forme de grotte taillée dans le rocher. A une certaine époque, les chrétiens y conservaient le berceau avec d'autres reliques. Là le dit Zacharie recouvra la parole qu'il avait perdue lors de l'apparition de l'ange et, rempli du Saint-
£. Foabe.
Fig. 6. — Saint-Jean-in-Montana, d'après le dessin de Zuallard.
Esprit, il chanta en actions de grâces et dans un esprit prophétique le Benedictus Dominus Deus Israël, qu'on récite ordinairement à l'office de matines.
(( De l'autre côté, vers le midi, est l'endroit où, dit-on, le saint fut caché par sa mère durant la persécution d'Hérode contre les Innocents.
« En allant de cette église à un jet de pierre plus-
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bas, on rencontre la fontaine appelée par les habitants : la fontaine de la Vierge Marie. Saint Jean et ses parents s'y rendirent souvent, comme on le présume, pour s'y désaltérer.
« De là à un trait d'arc plus en avant, au haut d'un monticule très fertile et tout couvert de vignes et d'oliviers, existe la maison également habitée par Zacharie et Elisabeth son épouse. On y avait construit une belle église avec un monastère ; mais il n'en reste plus rien, sinon un cloître entouré de murs antiques fort épais et une partie de l'église dont les parois sont encore couvertes de peintures représentant des saints. Cette église avait deux étages ; elle est actuellement habitée par des mahométans et tenue dans une pire malpropreté cjue la précédente. C'est à cette maison qu'arriva avec empressement la Vierge Marie, portant dans son sein le gage de notre salut, et cju'elle y salua sa chère cousine Elisabeth, épouse de Zacharie qui, bien c^u'avancée en âge, était enceinte de saint Jean- Baptiste. Elle y resta trois mois et y chanta le cantique Magnificat qu'on récite aux Vêpres (1). »
A toute époque, les écrivains sont unanimes à placer la patrie de saint Jean-Baptiste à Aïn-Kârem (2), et tous, sans exception, fixent le lieu de naissance à la grotte qu'on voit encore dans l'église Saint-Jean qui domine le village. Mais ils ne s'ac-
(I) Il devoto viaggio di Gerusalemme, Rome, 1o9j, p. 221-223.
{2) Ernoul (I26j) seul fait exception Cet écrivain place la ville de Juda, où se rendit la Sainte Vierge, en Galilée, près de Nazareth. Voici comment cette grosse bévue a pu se produire : Les Pèlerinages por aler à Iherusalem disent : o De Nazareth au Sault Nostre Seigneur si a une lieue : et en cest chemin en la costicre a une chnpcle de sainct Zacharie qui est d'Ermins. » Les s. pèlerinages que l'on doit requérir en la T. S.
cordent pas entre eux, comme on a déjà pu s'en apercevoir, pour localiser les souvenirs nombreux qui se rattachent aux divers événements dont Aïn- Kârem fut le théâtre. Nous renvoyons la solution des problèmes qu'offre cette divergence d'opinions dans les questions secondaires, après Texaroen historique et archéologique des monuments chrétiens qui se rencontrent dans ce village et dans ses environs.
s'expriment de même à ce sujet. La chapelle Saint-Zacharie des Arméniens devint pour Ernoul, parait-il, la domus Zachariœ de saint Luc, et il écrit bravement : « Quant Nostre Dame saincte Marie fu enceinte del Fil Diu le Père, elle alla a une montagne qui priés de Nazareth estoit avoec une siue cousine germaine qui là manoit et qui avoit à non Elisabeth. » (Fragments relatifs à la Galilée, Publ. de l'Or, lat., Itin. franc., p. 60.) — Dans son ouvrage, Ernoul ne parle pis du lieu de la naissance du Précurseur.