CHAPITRE V
Il ressort des relations des anciens pèlerins qu'Aïn- Kârem possédait deux sanctuaires érigés sur l'emplacement de deux maisons bien distinctes appartenant à saint Zacharie et devenues l'une et l'autre le théâtre d'événements surnaturels. L'une, la demeure habituelle, était située dans la ville vers l'orient ; elle fut témoin des merveilles qui accompagnèrent la naissance de .saint Jean-Baptiste. L'autre, perchée pittoresquement au haut d'un petit contrefort de la montagne, au delà d'un vallon fertile, fut la maison, domus Zachariœ, ou se rencontrèrent les deux mères, Marie et Elisabeth, et où retentit pour la première fois le cantique sublime du Magnificat. Entre les deux coule une source d'une eau délicieuse, la providence du pays, qui a reçu des habitants le nom de fontaine de Marie, mais à laquelle la tradition n'a attaché aucun souvenir particulier de la Sainte Vierge ou des parents du Précurseur (1).
(1) Avant la fin du xiii* siècle elle n'est même jamais mentionnée. — Mgr Jérémie Bonomelli, évêque de Crémone, a fait à ce sujet la réflexion suivante : « Nous nous rendîmes à la fontaine qu'on appelle encore la fontaine de la Vierge. On dit (et il est naturel de le supposer, puisque c'est l'unique fontaine du village) que Marie, pendant son séjour de trois mois auprès d'Elisabeth, vint chaque jour puiser de l'eau à cette fontaine. C'est chose digne de remarque, que la tradition ne raconte aucun fait
Tout d'abord on est surpris de cette double résidence de saint Zacharie, et l'on a de la peine à se rendre compte comment la Vierge de Nazareth a pu aller trouver sa cousine Elisabeth dans une maison et comment saint Jean-Baptiste a pu naître dans une autre.
M. le docteur Sepp trouve qu'à Aïn-Kârem la tradition a créé une véritable énigme, et cette énigme, prétend-il, jette le discrédit sur l'authenticité de la tradition elle-même. Un protestant wurtembergeois, M. le docteur Schick, voit au contraire dans cette énigme une nouvelle preuve de la véracité de la tradition. « Si à n'importe quelle époque, dit-il, les chrétiens avaient voulu déterminer au petit bonheur le lieu de la Visitation et celui de la naissance de Jean-Baptiste, ils auraient naturellement choisi une seule et môme place, une seule et même maison paternelle, qui aurait servi à la fois à la rencontre de Marie et d'Elisabeth et à la naissance du Précurseur (P,. »
En effet, le premier soin des chrétiens, dans ce cas, eût été de faire un choix c[ui pût paraître naturel et vraisemblable aux futures générations ; et ils se seraient bien gardés de multiplier les maisons, en
extraordinaire ou miraculeux de la bienheureuse Vierge pendant son séjour de trois mois auprès de sa cousine, et qu'elle se rappelle seulement que Marie se rendait à la source pour des besoins domestiques. C'est la chose la plus humble qu'on puisse rapporter à la mère de Dieu et de ce fait seul elle a conserve la mémoire. N'y a-t-il pas là un argument en faveur de la sincérité de la tradition? Cette absence totale du merveilleux, dont les traditions populaires surabondent d'habitude, ne démontret-elle pas la véracité historique dans loule sa pureté? [Un autunno in Oriente, Milan, 189n, p. 2j3.)
(1) Geburts'ort lohannes des Tau fers, Zeitschrift D. P. F., Leipzig, 1899, p. 87.
subdivisant, sans motif sérieux, les incidents de l'histoire évangélique. Mais comment M. Sepp ne s'est-il pas aperçu que tout choix exclut la tradition et que ces deux termes sont contradictoires I
De même qu'un fait historique peut être très sûr bien que, dans ses détails au moins, il reste inexpliqué, de même aussi une tradition peut être parfaitement authentique bien qu'elle nous offre des difficultés qu'avec nos connaissances actuelles nous avons de la peine à saisir et à écarter.
Remarquons d'ailleurs que ces prétendues énigmes ou contradictions ne sont pour l'ordinaire que des invraisemblances subjectives. Comme dans ces derniers temps Mgr Le Camus a trouvé que pour tel ou tel sanctuaire la tradition avait mal choisi, le R. P. Loiseau lui répond fort à propos : « Non, la tradition n'a pas mal choisi ; elle n'a pas eu à choisir, autrement elle ne serait plus de la tradition. » Notre auteur a oublié ici ce qu'il écrivait si justement ailleurs : « Plus la topographie du Calvaire et du Sépulcre semble étrange et plus elle est certaine. L'antique tradition est d'autant plus forte qu'elle nous a transmis, non ce qui avait semblé le plus plausible, mais ce qui était le plus vrai (1). »
La double résidence du prêtre Zacharie ofîre-t-elle vraiment une difficulté inexplicable ? Qu'on lise donc attentivement le verset 24 du chapitre i'^^ de saint Luc et l'on trouvera que la topographie en apparence si étrange des sanctuaires d'Aïn-Kârem est justifiée par l'Evangile lui-même.
Tout le monde sait que les récits de saint Luc sont
(1) Une visite aux saints Lieux., Gien-Paris, 1900, p. 62.
parsemés de réflexions délicates et profondes. Or un des traits caractéristiques qui distinguent les deux premiers chapitres de son évangile, concerne précisément la conduite d'Elisabeth depuis le moment de la conception de saint Jean jusqu'à l'arrivée de Marie. « Quelque temps après, dit-il, Elisabeth sa femme conçut et elle se tint cachée pendant cinq mois, disant : C'est une grâce que le Seigneur m'a faite au jour où il m'a regardée pour faire cesser mon opprobre parmi les hommes (1). »
La femme du prêtre juif se retira donc du milieu des hommes pour vivre dans la solitude, loin de tout commerce avec le monde. — Pourquoi l'évangéliste fait-il savoir qu'elle se cacha après avoir reconnu son état ? — Dans quel but ajoute-t-il que cette retraite dura cinq mois et fait-il entendre qu'elle se termina au sixième mois, non de sa vie cachée, mais de sa grossesse (2) ? — Quels sentiments ont provoqué et inspiré cette retraite ?
On a expliqué la conduite de la mère du Précurseur par les raisons les plus diverses et parfois les plus invraisemblables. Quelc^ues commentateurs ont répété avec Origène que cette retraite avait pour mobile la délicatesse de la pudeur que lui inspirait naturellement son grand âge. Mais, dans ce cas, elle n'avait pas à se cacher au premier mois de la conception, mais seulement lorsque, son état devenant apparent, elle pouvait craindre d'exciter les réflexions malignes de ses voisin-es. D'un autre côté,
(1) Luc, I, 24.
(2) Sainte Elisabeth ne s'est pas cachée de suite après avoir conçu, mais seulement après qu'elle se fut assurée de la grâce que Dieu venait de lui faire. Sa retraite de cinq mois se prolongea donc jusqu'au sixième mois de sa grossesse.
elle-même rend grâces à Dieu de ce qu'il a enfin daigné regarder sa servante et la tirer de l'opprobre où elle était aux yeux des hommes ; et les voisines de leur côté, loin de la railler, la félicitent au contraire et glorifient Dieu de ce qu'il a montré sa miséricorde envers elle.
D'autres disent qu'elle ne voulait pas rester plus longtemps soumise aux humiliations cjue lui attirait sa stérilité, et qu'elle résolut de ne plus paraître devant le monde que lorsqu'on s'apercevrait que ses prières avaient été exaucées.
Cette raison n'est pas meilleure que la précédente ; car il n'était pas nécessaire, pour se présenter devant les hommes, d'attendre jusqu'au sixième mois. D'ailleurs, si elle trouvait son opprobre si intolérable, pourquoi n'avait-elle pas essayé plus tôt d'échapper à la confusion dont la couvrait sa stérilité ? Pourquoi ne se serait-elle décidée à se retirer du monde que dans un âge aussi avancé, et seulement lorsqu'elle voyait venir à bref délai la fin certaine de son humiliation? Cette heureuse perspective de réhabilitation ne lui aurait-elle pas précisément inspiré le courage de patienter quelques jours de plus?
D'autres raisons moins admissibles encore ont été avancées tour à tour pour expliquer la retraite de cette sainte femme, retraite que l'évangéliste n'a pas jugé inutile de mentionner dans son récit.
Non, cette résolution lui fut plutôt dictée par un besoin profondément senti de reconnaissance, de recueillement et de prière. Le Seigneur venait de lui faire une grâce inespérée, et cela même, après avoir envoyé un ange à son époux sacrifiant au
temple. Elle ne pénétrait encore qu'imparfaitement le secret du ciel et désirait recevoir plus de lumière ; voilà pourquoi elle se tourna vers le Dieu de ses pères et ne voulut plus écouter d'autre voix que celle des oracles intimes accordés aux cœurs attentifs et recueillis. Ainsi disposée, elle pouvait attendre, dans la solitude et la prière, que Dieu lui-même manifestât, par le cours ordinaire des événements, et l'immense faveur qu'il avait daigné lui faire à elle-même et la grande miséricorde que, par la bouche de l'archange Gabriel, il avait annoncée à son peuple pendant que Zacharie encensait l'autel des parfums.
En effet, vers la fin de la retraite de la pieuse Elisabeth, Marie reçut par la voix du même ange l'annonce des grands mystères dont elle vint aussitôt faire part à sa cousine. C'est à la Vierge de Nazareth que Dieu révèle l'accomplissement de la Rédemption, qu'il proclame ses desseins au sujet du peuple d'Israël, qu'il annonce l'avènement de ce merveilleux Enfant qui devait être le Fils du Très- Haut et en même temps le Fils de la Vierge immaculée. C'est Marie qui est ainsi chargée de mieux instruire Elisabeth et de lui notifier les mystères messianiques qui allaient s'accomplir. Elisabeth est dans l'attente, Marie se met en chemin ; et c'est ainsi que saint Luc, par d'ingénieuses transitions et avec une délicatesse exquise amène cette scène incomparable, la rencontre des deux mères dans la solitude de la ville de Juda. Le sublime cantique du Magnificat révéla à Elisabeth tous les mystères divins de la Rédemption et cette révélation mit fin à sa retraite. Elle quitta la solitude et retourna avec
Marie au milieu des hommes, dans l'intérieur de la ville, où elles vécurent ensemble pendant trois mois, jusqu'à ce que la merveilleuse naissance de Jean inspirât le cantique du Benedictus, qui devait faire écho à celui du Magnificat [\) .
D'après la tradition (2), sainte Elisabeth s'était
(l) Après avoir raconté l'hisloîre de la Visitation, l'évangéliste termine par ce verset : « Marie demeura environ trois mois avec Elisabeth, puis elle s'en retourna dans sa maison. » (1, oG.) Il passe ensuite au récit de la naissance de saint Jean-Baptisto.
Oq ne peut pas inférer de cet agencement du text*^, que la Sainte Vierge n'ait pas assisté à la naissance du Précurseur ; car saint Luc a l'habitude d'intervertir l'ordre des détails pour compléter une narration avant d'en entreprendre une autre. Ainsi, dans le môme chapitre, le Benediclus devait naturellement prendre place après le verset 6i ; et, au chapitre suivant, le verset 20 devait chronologiquement suivre le verset 17.
« On peut se demander, dit M. H. Lesêlrc {La méthode historique de saint Luc, R. B., 1892, p. 171-175), pourquoi saint Luc mentionne un séjour d'environ trois mois de la Sainte Vierge chez Elisabeth. La prolongation plus ou moins grande de ce séjour n'importait nullement à connaître si elle ne devait pas aboutir à quelque événement considérable tel que la naissance de saint Jean. On n'a à opposer d3 spécieux à cette interprétation que la place occupée par le verset 5G. Avec la connaissance que nous avons du procédé habituel à saint Luc, nous pouvons conclure avec assurance qu'avant d'entamer le récit d'un événement auquel la Sainte Vierge ne prend pas une part directe, il veut terminer tout d'abord ce qui a rapport directement à l'arrivée de Marie chez Elisabeth, à son séjour et à son départ, bien que ce départ soit postérieur aux faits racontés i\ la suite. »
Saint Sophrone, patriarche de Jérusalem [Encomium iiiS. Joannem-B., ap. Migne, Patr. gr.-lat., t. I^XXXVII, col. 332G), dit que la Vierge Marie demeura trois mois auprès de sainte Elisabeth, pour attendre la naissance du Précurseur. Saint Bonaventure [Vila Christi, V) et d'autres écrivains sont de la même opinion.
Saint Joseph n'était alors que le fiancé de la Sainte Vierge et ne l'a pas accompagnée dans la maison de Zacharie. Ce n'est qu'au retour de sa fiancée et lorsque son état devint apparent, qu'il eut les inquiétudes et le songe racontés par saint Matthieu, I, 18-24. Ses soupçons et ses anxiétés n'eussent eu aucune raison d'être s'il avait assisté à l'enlrevue des deux mères. Aussi les anciens témoins de la tradition ne parlent pas de sa présence à Ain Kàrem.
(2) Tous les témoins de la tradition, si l'on excepte Daniel, le pèlerin russe, montrent le lieu de la Visitation dans un endroit différent de celui de la nativité de saint Jean-Baptiste.
retirée dans une maison de campagne que son époux possédait sur le flanc d'une montagne voisine, loin du bruit de la ville, au milieu d'un verger. C'est là qu'elle reçut la visite de la Vierge de Nazareth. La piété des fidèles 3^ fixa de bonne heure le souvenir de cet événement par l'érection d'une église sur l'emplacement même de la maison de campagne qui, dans la bouche des indigènes musulmans et chrétiens, continue à porter le nom de Mar Zakarîyah^ non qu'elle constitue la maison principale du prêtre, mais parce qu'elle était la domus^ Zachariœ dont parle saint Luc.
La maison paternelle dans laquelle saint Jean- Baptiste vit le jour fut également remplacée par une église, et ces deux monuments devront prendre une place honorable parmi les plus anciens témoins de la tradition d'Aïn-Kârem.