CHAPITRE VI
LA « MAISON DE ZACHARIE )) , OU l'ÉGLISE DU MAGNIFICAT
L'église de la Visitation est en quelque sorte nichée sur un haut plateau rocheux qui s'appuie sur le flanc de la montagne. L'abside s'enfonce dans le roc vers le sud-est, tandis que l'autre extrémité de l'église repose sur une substruction voûtée de sept mètres de hauteur, avec une longueur de neuf mètres y compris l'épais mur de la façade. Cette. substruction, qui forme elle-même une chapelle, offre plusieurs particularités que les pèlerins n'ont pas manqué d'enregistrer dans leurs relations.
Au fond, à gauche, on voit une absidiole avec un autel. A droite, une espèce de grotte s'enfonce dans la montagne sur une longueur de six mètres, tout en déviant de l'axe de Péglise dans la direction du midi. Cet enfoncement, à l'origine à ciel ouvert et vraisemblablement muni d'un escalier rustique conduisant sur la terrasse, est recouvert d'une solide voûte en berceau, appuyée sur une grosse corniche en pierre; quant au rocher lui-même, il n'est resté visible qu'à l'extrémité de cette dernière pièce.
Au fond de cet enfoncement jaillit une petite source d'une eau très bonne qui est recueillie dans
un bassin profond ou un petit puits, d'où le trop plein s'écoule au dehors. Daniel le Russe parle déjà de cette source qui coule au fond de la grotte artificielle (1). Son souvenir resta d'autant plus vivement imprimé dans les mémoires, qu'on avait coutume de boire cette eau par dévotion, parce que selon la pieuse croyance des fidèles, elle jaillit miraculeusement lorsque sainte Elisabeth, descendue dans le jardin pour recevoir sa jeune parente, eut avec celle-ci la touchante entrevue racontée par saint Luc. « Après la salutation, dit un pèlerin, Nostre Dame fist le pseaulme du Magnificat. En ce disant^ sourdit incontinent une belle fontaine qui encore à présent court et est dessoubz la dicte chappelle, de la quelle les pèlerins beurent(2). »
Dans les descriptions des pèlerins, d'Antoine de Reboldis (1330), de Félix Fabri et d'autres, c'est généralement la source miraculeuse qui sert à fixer le lieu de la rencontre de la Vierge Marie et de sainte Elisabeth (3).
Un quartier de rocher plat et fruste, conservé de temps immémorial dans une niche pratiquée dans l'épaisseur de la muraille à droite, constitue une autre particularité digne d'être notée dans les relations clés pèlerins depuis Daniel et Phocas jusqu'à nos jours. Il représente pour tous la cachette du petit Jean pendant la cruelle persécution du roi Hérode contre les Innocents. Nous trouverons plus
(1) Op. cit., loc. cit.
(2) Le voyage de la cyié de Hierusaleni, 1480, éd. Ch. Schefer, Paris, 1882, p. 83.
(3) Nous verrons plus loin comment les pèlerins, ne pouvant voir la source au fond de la chapelle, la cherchèrent à la fontaine voisine, au fond du vallon.
loin l'occasion d'expliquer la présence de ce pieux souvenir en ce lieu.
Enfin on remarque l'escalier établi dans l'épaisseur du mur méridional et conduisant à l'église supérieure, ainsi qu'au premier étage du monastère qui, au dire des pèlerins, « était construit comme un château fort (1). »
Quel était l'état du sanctuaire de la Visitation à l'arrivée des Croisés ? A-t-il été restauré sous la domination des rois latins? A quel rite appartenaient les habitants de son monastère?
Les chroniqueurs de l'époque taisent absolument toute érection d'églises par les Croisés à Aïn-Karem, bien que saint Jean-Baptiste ait été l'un de leurs principaux patrons et que le territoire de Montana soit devenu un fief de l'Hôpital de Saint-Jean dès l'année 1110. Le même silence est observé par les pèlerins.
Les archéologues, de leur côté, n'y ont constaté aucun indice qui permette d'admettre l'intervention d'architectes ou d'ouvriers européens. D'ailleurs les nouveaux maîtres venus d'Occident n'avaient pas l'habitude d'enlever aux chrétiens indigènes, de quelque rite qu'ils fussent, les sanctuaires, même en ruine, dont ils étaient légitimes possesseurs.
Nous savons positivement que l'église et le monastère de la Nativité-de-Saint-Jean appartenaient aux religieux de rite grec bien avant l'arrivée des Croisés.
Quant à l'église et au monastère situés hors du village, au delà du vallon, l'archimandrite Gréthé-
(I) Libellus descriptionis T. S., 1427, éd. P. Marcellin, Le miss, franc , Florence, 1893, t. JV, p. 581. — Cf. Zuallard, op. cit.
l'église du magnificat
nios dit, vers la fin da xw^ siècle, qu'ils étaient la propriété des Arméniens (l). Ceux-ci n'auront pas manqué de restaurer le sanctuaire et d'y rétablir le culte pendant l'ère de liberté religieuse apportée par les Francs. Mais après le départ des Croisés, les Arméniens abandonnèrent le sanctuaire du Magnificat, comme les Grecs avaient abandonné celui de la Nativité du Précurseur ; l'un et l'autre furent I bientôt habités par les infidèles.
Pipin, Odoric, Maundeville et Baldensel trouvèrent l'église de la Visitation encore en bon état ; et, l'an 1336, Ludolphe de Sudheim écrit même : « Au lieu où elles se rencontrèrent et s'embrassèrent, on érigea une très belle église, pulcher rima ecclesia, qui est appelée Magnificat jusqu'en ce jour (2). »
Cependant ce beau monument, dans lequel les Maures se logèrent avec tout leur bétail (3), devait marcher rapidement vers sa ruine. En 1422, Jean Poloner dit déjà : a On y voit deux églises construites l'une sur l'autre. L'église supérieure est ruinée. Dans l'inférieure, on voit enclavé dans le mur le rocher où le petit Jean resta caché par crainte d'Hérode (4). »
Vers la fin du même siècle, François Suriano, gardien, puis Custode de Terre sainte, dit en parlant de cette église : « Au temps de rhon premier gar-
(1) Ignace de Rheinfelden {Jerosol. Pilger-Fahrt, Wurzbourg, 1667, p li dit qu'à la Visitation existait autrefois un couvent de femmes. Mais ce pèlerin du xyii*^ siècle ne dit pas de qui il lient ce renseignement, qui n'est sans doute qu'une pieuse supposition.
(2) De itinere T. S., éd. F. Deyks, Stuttgard, 18ol, p. 82-83.
(3) Félix Fabri, — Zuallard.
(4) Descriptio T. S., éd. T. Tobler, Descript. T. S. sœc. viii-xv, Leipzig, 1874, p. 2o2-2o3.
dianat (vers 1485), elle était encore debout et tout entière ; mais depuis, elle s'est écroulée et n'a plus été relevée. Toutefois les autels majeurs sont restés à leur place, et aux jours des grandes solennités, nous 3" célébrons la messe (1). »
Malgré ce désastre, les pèlerins rappellent longtemps encore les belles ymaiges de saints qui couvraient partout les parois (2).
L'église inférieure résista plus longtemps aux injures du temps; et bien qu'elle fût habitée par les Sarrasi72s (3) jusqu'à ce qu'elle fût à peu près comblée d'immondices, on ne cessa d'admirer la fresque qui ornait ses murailles. En 1531, Antoine de Médina rappelle encore « la belle peinture qui représente la Vierge Marie et sainte Elisabeth au lieu même où elles se rencontrèrent, s'embrassèrent et échangèrent leurs salutations (4). » C'est sans doute cette composition qu'en 1586, Zuallard tenait à représenter dans son panorama de la Visitation, où l'on voit, sur un pan de mur, deux personnes debout dans un cadre de cinq millimètres de hauteur.
Les Erères Mineurs ne reculèrent devant aucun sacrifice pour arracher ces Lieux saints à l'abomination dans laquelle ils se trouvaient réduits. Il semble
(1) Il trallato di T. S., éd. P. Golubovich, Milan, 1900, p. 133. — Cfr. Boniface de Uaguse, lo61, Liber de perenni cullu T. S., Venise, 1875, p. 7o et 78.
(2) Jean de Solms, 1483, éd. Rohricht et Meisner, Deut. Pilgerreisen, Berlin, 1880, p. 143. — De Villamont, Les voyages, Lyon, 1607, p. 323. — Pierre de la Valle, Viaggii, Rome, 16o'J, p. oGG. — Antoine del Castillo Via je di T. S., Madrid, IG.Jo, p. 338.
(3, J. Cotovic, Ilineranum hieros., Anvers, 1G19, p. 230. — Eugène Roger, La Terre sainte, Paris, 1664, p. 215
(4) Voir : Série chrun. dei Superiori di T. S., éd. P. Golubovich, Jérusalem, 1898, App., p. 203.
l'église du magnificat
même qu'avant l'année 1427, ils avaient déjà essayé de s'établir dans le voisinage de ces vénérables ruines ; car un firman délivré en cette même année par le sultan Barsabaï Ascerab Seif ed dine, porte ces mots : « Au chef des Religieux Francs demeurant à Jérusalem au mont Sion, à Bethléem et à Aïn- Kârem (1). » Mais la population de ce village était alors exclusivement musulmane et d'autant plus farouche et haineuse qu'elle descendait en grande partie des Maures expulsés d'Espagne.
Renforcée par les brigands du voisinage, elle a souvent maltraité et rançonné les pèlerins, et, plus tard, assiégé et chassé les Fils de saint François d'Assise (2). Ce ne fut qu'en 1679, que le Custode de Terre sainte réussit à acheter définitivement les précieuses ruines de la Visitation, sans obtenir pourtant l'autorisation de relever l'église. On dut se contenter de restaurer du mieux que l'on put la chapelle intérieure où, depuis, l'on chanta chaque samedi la messe de la Vierge immaculée (3).
(1) SeiHe chron. dei Superiori di T. S., document M, p. 1G3-IGG.
(2) La plupart des pèlerins parlent de ces épisodes. Ferdinand de Troïlo (Orient. Reise-Deschreibung, Dresde, 1676, p. 33i-33o) raconte qu'en 1666, trente brigands renfermèrent avec ses compagnons de pèlerinage, y compris les Religieux leurs guides, dans une vieille masure à Aïn-Kûrem. Laissés sans aucune nourriture, ils furent tous menacés de mort si, dans l'espace do quarante-huit heures, ils n'avaient pas fourni l'énorme rançon qui fut exigée d'eux. A cetle nouvelle, le P. Custode fit appel au gouverneur de Jérusalem. Celui-ci expédia immédiatement trois cents hommes à cheval pour délivrer les prisonniers. Après une vive escarmouche, les brigands durent se rendre. Trois d'entre eux furent empalés sur place et la plupart des autres emmenés en prison.
Dans ces derniers temps, les musulmans d'Aïn-Karem sont devenus beaucoup plus traitables et vivent en paix avec les Religieux et leurs deux cents catholiques indigènes, ainsi qu'avec les nombreuses recluses de Russie établies près du sanctuaire de la Visitation.
(3) « Anno 1679, locus Visilalionis B. M. Virginis acquiritur, singulis
Le 21 février 1860, cette chapelle fat à son tour renversée à la suite de pluies torrentielles. L'année suivante, les Frères Mineurs la firent restaurer après avoir entrepris un sérieux déblaiement qui permit de se rendre bien compte de l'antiquité de l'édifice.
D'après les écrivains du mo3^en âge, c'est sainte Hélène qui aurait fondé cette église ; Elzéar Horn a soin d'ajouter : « comme on le croit pieusement (1). » Pour les anciens, tout édifice paraissant remonter à une haute antiquité devait sa fondation à une pieuse impératrice du iv'' ou du v*' siècle. Aussi le Seigneur de Villamont attribue-t-il celle du Magnificat (( à sainte Hélène ou à Placida et Eudoxie (2). » Il ne pouvait pas se tromper de beaucoup; car toute église antérieure aux Croisades remonte nécessairement à l'époque qui précède la domination musulmane, ou le passage des Perses en 614. A Jérusalem même, si les chrétiens ont obtenu la permission de restaurer quelques-unes des églises ruinées par les bandes de Chosroès, ils n'ont pas reçu l'autorisation d'en construire de nouvelles^ à l'exception de celle de Sainte-Marie-la-Latine.
L'archéologie, comme l'histoire, fait remonter l'époque de la fondation de l'église du Magnificat antérieurement au vii^ siècle.
Huit ans avant le déblaiement de 1861, M. Tobler vint étudier ses ruines imposantes ; et elles lui
sab'jatis iMissa cantanda in loco ubi hymnus INJagniHcat a B. M. V. fuit prolatus. )) Gesta Dei per Praires Minore.^, 1712, éd. P. Marcellin, Le miss, franc, t. II, Rome, 1892, p. 70S.
(l) Ichonographiœ T. S., éd. P. Golubovich, Rome, 1932, p. 119.
(2j Op. cit., p. 323.
l'église du magnificat 169
parurent offrir des signes d'une antiquité si reculée, qu'il crut devoir faire remonter ces constructions jusqu'au v° siècle, voir même jusqu'au ly''. « Les murs sont très épais, écrit-il, et quelques voûtes fort solides. La solidité de certaines murailles est telle, qu'elles peuvent très bien exister là depuis quinze siècles. J'ai mesuré une pierre angulaire qui a deux mètres de longueur, soixante centimètres de hauteur et autant d'épaisseur...
« La tradition s'est choisi pour ces édifices une pente très raide qui ne permettait pas d'établir un grand bâtiment sur un sol de même niveau. Nous n'y trouvons donc pas précisément deux étages. Quaresmius l'appelle bien une construction divisée en deux parties, domus bipartita ; il y existe plutôt une pièce inférieure vers le nord et un édifice supérieur vers le midi, l'un derrière l'autre à des niveaux fort différents, de manière que de l'église inférieure on monte à la supérieure par le moyen d'un escalier (1). » ■
Il est donc bien légitime de se demander en présence de telles difficultés de terrain dans un lieu solitaire : Est-ce que les anciens chrétiens auraient choisi un emplacement si défavorable à l'établissement d'une église, si le petit plateau rocheux n'avait pas été le lieu réellement consacré par le glorieux mystère qu'ils voulaient commémorer? Auraient-ils prolongé le monument sacré au delà du plateau, s'ils n'avaient pas tenu à y englober l'emplacement situé au pied du rocher ? Mais continuons à interroger l'âge du monument.
(1) Topographie von Jérusalem, t. II, Berlin, 185i, p. 3dd-3o6.
Lorsque les ruines eurent été complètement dégagées et l'église inférieure restaurée, MM. Conder et Kitchener en firent le rapport suivant : « Sur la colline méridionale, à l'ouest de la fontaine Aïn Sitti Mariam (1), et tout près du nouvel hospice russe, les Latins ont découvert des ruines en 1861, lorsqu'ils construisirent la nouvelle chapelle de la maison de campagne de Zacharie. Le sol a été déblayé à une profondeur de quinze à vingt pieds et l'on a découvert (?) l'étage inférieur de l'ancienne église mentionnée par Jean Poloner en 1422, d'après lequel il y avait une chapelle souterraine et une église supérieure...
« Tout ce qu'on peut y voir à présent est de construction récente (2), excepté un enfoncement voûté au sud de l'autel situé à l'extrémité orientale. On y montre un bloc de pierre qui se ramollit comme de la cire et déroba Jean-Baptiste encore enfant aux soldats d'Hérode. En dehors de cette chapelle vers le sud, on voit de s arceaux et des voûtes en ruine, restes d'un ancien monastère. La maçonnerie est de bel appareil et de bonne exécution, et quelques pierres sont en bossage. De l'ouest on pénètre dans une cour où s'élève, sur un pilier massif, un segment d'arc en pierre avec une pointe basse ; c'est un reste d'une voûte dont la maçonnerie de remplissage a disparu. Quelques pierres sont bouchardées diagonalement, mais on n'y découvre aucun sigle de maçon.
(1) C'est-à-dire : Fontaine de Madame Marie.
(2) La voûte et le milieu de la façade seuls sont récents. Les murs, qui ont plus de deux mètres d'épaisseur et qui supportent les vieux murs de l'église supérieure, comme nos deux savants vont i'affîrmer, sont évidemment de date ancienne.
l'église du magnificat
« Da cloître situé au nord de la cour, un escalier étroit conduit à l'église supérieure mentionnée cidessus. Il n'en reste que la partie inférieure des murs : l'abside et l'autel peuvent être retracés. L'intérieur était autrefois couvert de stuc et de peintures à fresque. On y remarque beaucoup de graffiti sur le stuc, et sur une pierre se trouve grossièrement sculpté l'éphod du grand-prêtre : cette sculpture est sans doute due à la tradition qui supposait à tort que Zacharie avait été souverain pontife. Au sud de l'abside se trouve la piscine. Puis à côté de la chapelle, vers le midi, on voit des traces de cellules et d'escaliers ; le rocher y est taillé en escarpe. Ces ruines sont en partie cachées sous le sol d'un verger qui couvrait autrefois tout cet espace et dans lequel ont été découvertes la chapelle, les cellules et d'autres constructions...
« L'absence de marques lapidaires semble indiquer que la construction n'est pas du xii« siècle, et le fini de l'ouvrage ne ressemble pas à celui des Croisés. Dans les limites de la propriété existent deux sources (1). »
(1) Surveij of W. Palestine, ifemoirs Ul, Londres, 1883, p. 60-61. — On peut excuser les deux savants d'avoir cru que l'église inférieure et les ruines décrites en ISo'i par M. Tobler ont été découvertes par les Pères Franciscains en 186L Mais lorsqu'ils concluent de leurs prémisses que l'égli-e et le couvent de la Visitation remontent au temps de Louis II V et ont été construits en 1679, on a bien le droit d'être surpris. Comment Félix Fabrl, Lengherand, Marien de Sienne, de Caumont, Pantaléon d'Âveiro, Nicolas de Radzivil, Jean Poloner et cinquante autres pèlerins antérieurs au xvii« siècle auraient-ils pu faire une description si détaillée et si exacte de ces ruines ? Ces Messieurs peuvent-ils ignorer que, durant le règne de Louis XIV, Doubdan, Marien Morone, Bernardin, Surius, le P. Nau et vingt autres pèlerins ont trouvé ces ruines dans le même élat que leurs prédécesseurs, et qu'aussitôt après la mort du grand monarque, Marcel Ladoir, puis ensuite, d'année en année, cent auteurs de diverses nations ont constaté la présence des mômes ruines? Puis,
M. C. Schick, qui a fait une étude sérieuse sur la tradition et les monuments d'Aïn-Kârem, partage hautement Tavis de M. Tobler. Il n^hésite pas à déclarer à son tour que, si les constructions de la Visitation sont sans nul doute possible antérieures à l'invasion des Perses sous Chosroès, « elles peuvent fort bien remonter jusqu'au temps" de l'empereur Constantin (i). »
Jusqu'ici les archéologues ont prêté plus d'attention aux ruines du monastère qu'à celles de l'église. Celle-ci présente certaines particularités des plus caractéristiques et des plus instructives qui semblent leur avoir échappé.
Disons d'abord que si le monastère a été construit avec de beaux blocs qui ont attiré l'attention de tous les visiteurs, le chevet de l'église en offre de plus considérables encore. Au nord -est une pierre angulaire mesure un mètre et demi de longueur, un mètre de hauteur et un mètre quinze de largeur ; son poids ne doit pas être inférieur à cinq mille kilogrammes. Les blocs voisins ont des dimensions moins grandes, il est vrai, mais colossales encore.
A l'intérieur, l'abside a conservé quatre assises de pierres ayant toutes soixante-cinq centimètres de hauteur, et quelques-unes une longueur de plus
avancer que les Arabes de la Palesline aient été, au xyii"^ siècle, de plus habiles constructeurs que les Croisés est nouveau.
C'est par distraction, — nous ne pouvons en douter, — que la note destinée à l'église de Saint-Jean, qui a été réellement reconstruite au temps de Louis XIV, s'est glissée dans la description des ruines de la Visitation.
(l) Der Geburls'ort Tohannes des Taufers, Zeitsch. D. P. V., Leipzig, 1899, t. XXIJ, p. 86-88.
l'église du magnificat 173
d'un mètre. Les pierres sont si bien dressées et les joints si parfaits, que le travail soutient la comparaison avec ce que les Romains eux-mêmes ont produit en ce genre.
C'est sur la face d'un des retraits de l'abside qu'est sculpté l'éphod du grand-prêtre, déjà noté par les explorateurs anglais. Ajoutons, — ce qui est bien digue de remarque, — que lors de sa décou verte, cette petite sculpture fut trouvée enduite de stuc, comme le reste des parois de l'abside, et ce stuc était recouvert de peintures. Or ces peintures, il faut le reconnaître, ont été exécutées au plus tard au xii"^ siècle, ce qui fait remonter bien haut le signe symbolique du suprême sacerdoce qui, selon l'opinion des anciens chrétiens, avait appartenu à saint Zacharie.
Les graffiti déjà mentionnés sont pour la plupart sculptés dans la pierre. Dans l'abside on voit un grand nombre de croix grecques pattées, et dites croix de Malte, des croix arméniennes ou latines de t3^pe antique qui toutes ont été retrouvées sous le stuc orné de peintures. Aux parois latérales de l'église, on remarque deux enduits superposés ; l'un et l'autre portent des traces de couleur ; le second était manifestement décoré de figures de saints.
La place qu'occupe l'autel offre un caractère d'antiquité beaucoup plus positif. La base de l'autel, qu'on y voit encore, est un monolithe calcaire d'un mètre quatre-vingt-dix de longueur^ un peu plus d'un mètre de largeur et cinquante centimètres d'épaisseur. La partie inférieure de ce bloc était dès l'origine enfoncée dans le sol, et voici comment : L'autel est situé immédiatement au haut de trois
degrés qui conduisent dans l'abside. Le degré supérieur est taillé, sur près de deux mètres de longueur, dans le même bloc que la base de l'autel, et n'offre au-devant de celui-ci qu'une place de trente centimètres de largeur. Il est donc évident que l'autel occupe sa place primitive, et que le prêtre remplissant les fonctions sacerdotales se tenait derrière l'autel, la face tournée vers le peuple.
Lorsqu'au v*^ siècle les églises furent orientées, conformément aux Constitutions apostoliques,, le prêtre célébra la messe devant l'autel, regardant l'orient et tournant le dos à l'assistance. Cependant dans les églises construites antérieurement, l'autel continuait généralement à conserver sa place primitive jusqu'à la destruction ou la restauration de l'édifice sacré. Jusqu'au xii*' siècle même, on vit encore parfois établir l'autel au-devant de l'abside, disposé d'une manière telle que le prêtre devait se tenir derrière l'autel, le visage tourné vers les fidèles. Mais c'était une dérogation à la règle, et nous ne connaissons aucun exemple où l'antique usage ait été renouvelé en Palestine au xii'^ siècle.
Remarquons aussi que l'église du Magnificat est pas précisément tournée vers l'orient. Son axe forme avec le nord magnétique un angle de 188 degrés, c'est-à-dire qu'il se dirige du nord-ouest au sud-est. Comme le chevet bute contre la montagne, dira-t-on peut-être, le soleil ne fait son apparition en ce lieu que longtemps après son lever, lorsque pour l'œil il s'est déjà fortement incliné vers le midi, ce qui peut expliquer pourquoi le monument n'est pas dirigé vers l'orient. Cette réflexion aurait certainement sa valeur et ne per-
l'église du magnificat 175
mettrait pas d'insister sur l'orientation de l'église, si l'autel avait la position normale prescrite par les Constitutions apostoliques. Mais justement parce que le célébrant avait la face tournée vers le nordouest, il faut conclure que les constructeurs n'ont connu aucune loi d'orientation et qu'ils ne se sont préoccupés que d'élever leur monument selon le plan dicté par leur piété et par les exigences de la disposition des lieux.
Une dernière observation : A gauche de l'autel, dans le flanc de l'abside, une porte étroite dont le seuil s'élève à trente centimètres au-dessus du sol, conduit dans une chambre carrée, mais irrégulière, d'environ deux mètres de côté. Toute la partie inférieure est taillée dans le rocher à une hauteur qui varie d'un à deux mètres. Cette pièce est unique en son genre, et dans aucune église on ne trouve rien de semblable. Pourquoi cette petite chambre a-t-elle été reliée si soigneusement avec l'abside ? Appartenait-elle à la maison de Zacharie, et cette chambre en partie rocheuse serait-elle un reste de l'habitation occupée par sainte Elisabeth pendant sa retraite de cinq mois ? Quel autre souvenir pouvait-elle représenter aux chrétiens qui élevèrent cette église ? Il serait inutile de se livrer à des conjectures, car les anciens pèlerins ne nous ont rien transmis à ce sujet (1).
Que ce monument remonte au moins au vii<^ siècle nous le savons indirectement par Saewulf qui, au
(I) Quelques pèlerins du xvi" siècle y ont vu la cachette de saint Jean pendant le massacre des Innocents ; mais on s'aperçoit à la lecture de leurs écrits qu'ils ont émis cette opinion, parce qu'ils n'ont pas été admis à voir le rocher conservé dans l'église inférieure.
commencement des Croisades, le trouva abandonné et en ruine et par Daniel, le pèlerin russe (1). Mais les marques que portent aujourd'hui encore les ruines de ce vénérable sanctuaire nous ramènent au vi*^ ou au v^ siècle, comme dernière époque de sa fondation, sans que rien ne s'oppose à ce qu'il puisse remonter jusqu'au iv*^ siècle.
C'est ici le cas de recourir à l'histoire et de rappeler le témoignage de saint Pierre de Sébaste^ évêque de la fin du iv° siècle, qui l'énumère parmi les sanctuaires de son époque : « L'église de Zacharie dans le territoire d'^lia, laquelle témoigne que Marie se leva et alla auprès de sa cousine Elisabeth. » Dans les siècles passés il n'a jamais été question que d'une seule église de Saint-Zacharie ou de la Visitation de la Très Sainte Vierge, et celle-ci a été constamment montrée dans le territoire d'^lia ou de Jérusalem, à cinq milles à l'ouest de la Ville sainte, à Aïn-Kârem. 11 ne peut donc plus 3^
(1) Les Professeurs de Notre-Dame de France {La Palestine, Paris, 1904, p. 289) prétendent que l'église supérieure de la Visitation est a de l'époque des Croisades ». Comme ils n'apportent absolument aucune preuve à l'appui de leur assertion, nous n'avons pas à nous occuper de leur compétence en matière d'archéologie. Quant à l'histoire, ils citent euxmêmes Daniel qui, en 1112, vit cette église dé\'d abandonnée depuis longtemps. Pourquoi disent-ils alors qu'elle ne remonte « qu'au temps des Croisades ? »
Sans doute un Religieux de Jérusalem est de leur avis et, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire [Le tombeau de la Sainte Vierge, Jérusalem, 1903, Epilogue, p. 279), il a déjà discrètement annoncé qu'il ferait bientôt connaître le véritable emplacement de la Visitation de la Sainte Vierge, c'est-à-dire celui qu'on vénérait comme tel « avant l'époque des Croisades ». Des fouilles ont été pratiquées activement sur l'immense terrain que sa Congrégation a acheté naguère à Aïn-Kârem. On pourra bien sans doute y trouver quelque vieux mur ; mais est-il au surplus absolument nécessaire de découvrir une grotte ou des ruines pour créer un Vignoble-de-Sainte-Marie à Aïn-Kârem, comme pendant au J ar di7i-S aint- P i err e diM moni ^ioii'^
l'église du magnificat 177
avoir de doute que le sanctuaire de la Visitation de l'évêque d'Arménie ne soit le même que celui qu'on vénère aujourd'hui.
Il nous sera bien facile de démontrer au chapitre suivant, que l'église de la Nativité de Saint-Jean remonte au v*^ siècle. Or tout nous permet d'admettre que la « domus Zachariœ » de l'Evangile, où Jésus par sa présence en ce monde sanctifia son précurseur dans le sein de sa mère, et où sous l'inspiration du ' Saint-Esprit Elisabeth et Marie exaltèrent à l'envi la mission divine du Messie, eut 'honneur la première d'être consacrée par un monument religieux.
On peut donc dire, sans crainte de se tromper, qu'après Bethléem, dont la basilique se dresse encore à peu près dans ses formes primitives par dessus la grotte sacrée de la Nativité de Notre- Seigneur, Aïn-Kârem peut se glorifier de posséder un des rares sanctuaires du iv" siècle qui aient laissé quelques vestiges de leur construction première.