CHAPITRE VIII
Saint Luc résume dans un seul verset les trente premières années du Précurseur : « Or l'enfant, dit-il, croissait et se fortifiait en esprit, et il demeurait dans les déserts jusqu'au jour où il devait se montrer à Israël (1). »
Ces renseignements, tout concis qu'ils soient, suffisent pour nous montrer la manière dont l'enfant fut préparé à sa mission de héraut et d'avantcoureur du Messie. Son développement physique et sa formation morale eurent lieu sous la direction du Saint-Esprit, loin du commerce des hommes, dans la solitude, la pénitence et la prière.
On ignore à quel âge exactement l'enfant quitta la maison paternelle pour se retirer dans le désert; mais l'Evangile ne laisse pas de doute que ce ne fut de bonne heure, dans son enfance même ; et c'est le sentiment des anciens écrivains ecclésiastiques que ce départ eut lieu dès les premières années. « Il était bien juste, dit Origène, que celui qui fut conçu et enfanté si merveilleusement n'attendit pas d'être nourri par son père jusqu'à sa présentation à Israël, mais qu'il se retirât du monde, fuyant le tumulte
(1. Luc, I, 80.
des villes, le commerce des hommes et le v^oisinage des cités, pour aller au désert où l'air est plus pur, le ciel plus ouvert, et Dieu plus familier (1). »
Saint Jean Chysostôme insinue que Jean se rendit dans le désert dès son âge le plus tendre (2), et saint Jérôme dit même que ce fut dès les premiers jours de sa vie : « Qui post materni ventris hospitium eremi déserta sectatus parvulus de serpentibus lusit (3). »
La première strophe de l'hymne que l'Eglise chante dans l'office de la Nativité de saint Jean-Baptiste rappelle aussi l'âge tendre auquel il se retira dans une grotte du désert :
Antra deserti, teneris sub annis, Civium turmas fugiens petisti,
Georges Cédrénus, au ix^ siècle, veut que sainte Elisabeth ait porté son enfant au désert lorsqu'Hérode fit massacrer les Innocents, et que même après la mort du tyran, Jean ne soit plus retourné dans sa ville natale (4). Cet écrivain s'appuie sur l'opinion des premiers chrétiens, savoir que le roi Hérode fit aussi rechercher l'enfant de Zacharie, dont la naissance émerveilla peu de temps auparavant tous les habitants de la Judée. Il est en effet naturel dans ce cas, que, comme la sainte Famille resta en Egypte jusqu'à ce qu'elle fût avertie par un ange qu'Hérode avait cessé de vivre, de même aussi sainte Elisabeth devait tenir son fils caché jusqu'à ce qu'elle apprit
(1) In Lucam how., XI, ap. Migne, Pair, gr.-lat., t. XIII, col. 1827.
(2) Hom., X et XXXVII in Malth., ap. Migne, op. cit., t. LVII, col. 187 et 421.
(3) Ado. Luciferianum, ap. Migne, Pair, lal., t. XXIII, col 162.
(4) Hist. compend., ap. Migne, Pair, gr.-lat., t. CXXI, col. 33G.
la mort du persécuteur. Seulement l'enfant continua à demeurer au désert.
Les anciens écrivains ne nous indiquent pas le site du premier désert de saint Jean-Baptiste ; mais pour qui admet le récit du Proto-évangile , il ne saurait être loin de la maison de Zacharie d'où Elisabeth s'enfuit avec son fils dans les bras, pour le soustraire à la fureur des soldats d'Hérode. Pour les autres qui préfèrent supposer que l'enfant ne se retira qu'à l'âge de trois, de cinq ou même de huit ans, ils ne pourraient même alors chercher sa solitude ailleurs que dans le voisinage de sa patrie ; car un enfant si jeune, dans quelques conditions physiques et morales qu'on se l'imagine, n'aurait pas pu s'aventurer seul dans un pays étranger et vivre sans aucune protection dans un milieu où son origine et sa merveilleuse naissance étaient ignorées et ne pouvaient lui attirer les sympathies de ceux qui le rencontrèrent sur leur chemin. Le désert de l'enfance du Précurseur ne se comprend d'ailleurs que si l'on suppose des parents ou des amis prêts, en cas de nécessité, à subvenir à ses besoins et à lui prêter aide et protection.
De fait la tradition montre ce désert dans un lieu solitaire à environ une heure et quart d'Aïn-Kârem, sur le flanc méridional d'une large et profonde vallée qui séparait la tribu de Juda et celle de Benjamin (l).
Dans les récits des pèlerins antérieurs au xii^ siècle, nous ne trouvons, sans doute, aucun indice de l'existence de ce Lieu saint ; et dans les premiers
(1) Mgr Valcrya, patriarche de Jérusalem, a fait l acquisilion de ce Lieu saint pour le Patriarcat latin.
témoignages qui nous font connaître le désert de Saint-Jean, on désirerait trouver plus de précision et de clarté. Mais une chose est bien certaine : au xii»^ siècle il y avait en ce lieu une église et un monastère qui consacraient le souvenir de la première solitude du Précurseur. Les témoins de leurs ruines sont nombreux, confirmant et complétant sans interruption les renseignements qui se succèdent les uns aux autres.
Ni l'église ni le monastère ne sont l'œuvre des Croisés, mais bien celle des chrétiens indigènes, qui n'ont pu que perpétuer une tradition qu'ils ont trouvée existante. Cette tradition a reçu l'adhésion, assurément désintéressée, des chrétiens de tout rite et de toute race vivant en Palestine, des catholiques et des dissidents, et cela dans tout le cours des siècles passés, comme aujourd'hui encore.
Dans de pareils cas, le devoir de l'historien est de tenir compte de toutes les traditions anciennes, et de ne les écarter que lorsque leur autorité est ébranlée par des arguments formels.
A partir du xi'' siècle, presque tous les pèlerins font mention de la retraite de saint Jean-Baptiste. Seulement Daniel qui croyait que Zacharie ne possédait qu'une maison, au milieu de la ville, localise dans celle-ci la rencontre de Marie et d'Elisabeth et la naissance de Jean, et prend la pierre de la cachette, conservée dans l'église du Magnificat, pour la montagne du désert, à laquelle Elisabeth confia son enfant. Phocas, au contraire, reconnaît que la Visitation eut lieu en dehors de la ville ; mais lui aussi prend pour le lieu de la retraite le quartier de rocher qui n'en est qu'un souvenir. Trois ou quatre
autres pèlerins suivirent leur opinion, mais non sans variantes, comme nous le verrons au chapitre suivant.
Un auteur anonyme d^une courte description des Lieux saints écrite, selon M. T. Tobler, vers l'an 1170, visita la patrie du Précurseur à son retour d'Hébron, d'après l'itinéraire suivi par Poloner et plusieurs autres pèlerins. « Il faut passer, dit-il, par l'église Saint-Jean-Baptiste dans le désert, où le Précurseur prêchait le baptême de pénitence. On y trouve une source d'eau intarissable qui au temps de sa prédication jaillit sur sa prière. De là on se rend à Saint-Zacharie, où celui-ci habitait avec sainte Elisabeth dont l'enfant tressaillit dans le sein maternel. Ensuite, passant par le bourg d'Emmaûs, on arrive à la Ville sainte (1). »
Voici comment en 1294 Ricold de Monte Crucis décrit ces lieux : « Nous revînmes (de Bethléem) pour nous rendre à la maison de Zacharie qui habitait hors de Jérusalem à une distance de trois milles; nous rencontrâmes d'abord le lieu où Elisabeth alla au-devant de Marie, et où son enfant exulta dans son sein. Puis nous trouvâmes le lieu de Zacharie et près de là, à une distance d'un tiers d'un mille la maison d'Elisabeth (où celle-ci enfanta Jean). Entre les deux coule un petit ruisseau qui s'échappe d'une magnifique source, où Elisabeth et Marie, toutes les deux enceintes, se reposèrent et s'entretinrent fréquemment. Là aussi nous avons rencontré le lieu du bienheureux Jean-Baptiste (2), » Ce dernier lieu,
(1) Anonymus II, éd. T. Tobler, Theodorici libellas cui accedunt, etc., Saint Gall et Paris, 4885, p. 126-127.
(2) Op. cit., p. 111.
bien distinct de celui de la Visitation et de celui de la Nativité, ne peut être que le désert où le Précurseur passa les premières années de sa solitude.
Nous arrivons à François Suriano, qui a passé de longues années en Terre sainte, dont il est même devenu custode. Après l'intéressante description qu'il fit en 1485 de l'église de la Nativité de saint Jean et celle du Magnificat, il écrit : « De même il y a aussi une très belle fontaine dans le désert de Saint-Jean, au lieu qu'il habitait quand il était petit. Les chrétiens y construisirent un monastère qui, à cause des Sarrasins, n'est plus habité aujourd'hui. Ce lieu est si rempli de charmes, que je m'y rends souvent avec mes Religieux, pour nous délasser et nous consoler spirituellement (1). »
Félix Fabri (1492) s'exprime en ces termes : « On dit qu'au delà de la vallée (d'Aïn-Karem) existe le désert de Saint-Jean-Baptisle, dans lequel, comme le rapporte saint Luc, il habitait étant encore enfant... Saint Jean-Baptiste a vécu dans deux déserts : le premier n'est pas loin de la maison paternelle, et Ton y montre encore la caverne dans laquelle il passa son adolescence, l'autre est près du Jourdain, où il prêchait au peuple et administrait le baptême (2). »
Le P. Anselme, religieux polonais (1509), écrit à son tour : « De la maison de Zacharie, en continuant sa marche vers l'occident, on arrive au désert, à une distance de la moitié d'un mille (3); c'est là que le
(1) Op. cit., p. 134.
(2) Op. cit., t., II, p. 20-27.
(3) Anselme de Cracovie emploie le mille polonais qui équivaut à une lieue.
bienheureux Jean-Baptiste, âgé d'environ six ans, se rendit de la maison paternelle et y demeura mangeant des sauterelles et da miel sauvage. A l'endroit où il habitait s'élève une chapelle. On y voit aussi un filet d'eau au milieu des ronces (1). »
En 1514, Barbone Morosini dit : « Nous allâmes ensuite au désert de Saint-Jean où, tout petit, il se rendit en premier lieu pour faire pénitence : il est situé à deux milles de la maison de Zacharie. Ce pays mérite bien le nom de montana^ car il n'y a en réalité ni plaine, ni terrain uni. Après avoir quitté le désert, nous prîmes le chemin de Bethléem (2). »
Denis Possot (1532) se rendit de Bethléem à la fontaine de Saint-Philippe ou Aïn-Hanîyéh. « Delà, dit-il, au premier désert de sainct Jehan, ou y a de Betleem sept milles. Le dict désert est merveilleux et un païs fort estrange ; nous y entrasmes et est comme une caverne. Il y a une petite fontaine. La demourent aucunes pauvres gens Mores. De la a deux milles, tirasmes revenant vers Hierusalem au lieu ou Nostre Dame et saincte Elisabeth se rencontrèrent (3). »
Puis Greffin Affagart (1553) dit aussi, après avoir visité la fontaine de Saint-Philippe : « De la nous allasmes premièrement au désert monsieur sainct Jehan Baptiste, plus loing que la maison de son pere de deux grands milliaires, auquel il demeura depuis l'aage de cinq ans jusques au temps qu'il alla prescher, et alors se tenoyt au désert près le
(1) Op. cit., p. 781.
{2j Viaggio ai Luoghi di T. S., cd. P. Marcellin, Le miss, franc , Rome, 1891, t. II, p. 32G.
(3) Le voyage en T. S., éd. Ch. Schefer, Paris, 1890, p. 176
fleuve de Jourdain, et en ce premier désert il se teno3^t dedans une antre ou caverne soubz une roche de la quelle procède une petite fontaine (1). »
Citons encore Jean Zuallard (1586) qui décrit ce lieu par la plume aussi exactement que par le crayon. « En sortant delà (de la Visittaion), dit-il, l'envie nous vint de continuer notre chemin à deux ou trois milles plus loin, pour visiter le désert où saint Jean-Baptiste, guidé et soutenu par le Saint-Esprit, habita pendant son enfance et jusqu'au jour de son apparition à Israël... Arrivés là par des chemins mauvais et dangereux nous éprouvâmes une grande joie de voir la retraite austère et en même temps charmante à nos yeux, où cet Homme vécut de si longues années, bien qu'à présent il n'y ait plus autant d'arbres qu'il y en avait, parait-il, au temps passé. Le lieu est sauvage, inculte, inégal et éloigné de toute habitation humaine.
« L'antre ou la grotte qui lui servit de demeure et qui est mentionnée dans l'hymne C|ue chante l'Eglise; Antra deserti, teneris suh annis, etc., est creusée par la nature dans le rocher sur le flanc de la montagne couverte d'arbrisseaux, qui ressemble en réalilé plutôt à un précipice ou à un abîme, si l'on considère la profondeur de la vallée d'en face. La grotte est assez grande à l'intérieur et au fond existe une saillie, en forme d'autel, où dormait le saint.
(( L'accès en est très difficile et l'entrée est étroite. Tout auprès coule une source d'une eau très bonne qu'on peut recueillir en deux endroits en haut et en bas. En ce lieu il 3^ eut une église et un petit
(l) Relation de Terre sainte, éd. J. Chavagnon, Paris, 1902, p. 144.
monastère dont on ne voit plus que quelques pans de mur disloqués (1). »
Aquilante Rocchetta (1599) a encore vu dans le monastère du Désert-de-Saint-Jean quelques cellules délabrées (2).
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