‹ La patrie de saint Jean-Baptiste, avec un appendice sur ArimathieChapitre 4 sur 50 · P. VIII · texte numérisé non relu

P. VIII

L'Evangile n'indique pas clairement l'endroit vers lequel la Vierge de Nazareth dirigeait avec un saint empressement ses pas, pour visiter sa cousine Elisabeth. Saint Luc se contente de dire : « Exurgens autem Maria in diebus illis abiit in montana cum festinatione, in civitatem Juda (1). »

La généralité de ces expressions d'abord, puis le désir bien naturel de connaître la patrie du Précurseur, cette « civitas Juda » où furent improvisés les deux sublimes cantiques que l'Evangile nous a transmis, le Magnificat etle Be ne dictus, ont en tout temps exercé la sagacité des exégètes, avides de dissiper l'obscurité du texte ou de suppléer à ses lacunes.

Mais le texte lui-même se prête à un grand nombre d'interprétations.

D'après la syntaxe, ces mots elç Tzôliy 'lojoa signifient « dans une ville de Juda. » Mais sous la plume de saint Luc, ils peuvent aussi s'entendre : « dans la ville de Juda » ; et même à la rigueur : « dans la

Jl INTRODUCTION

ville nommée Juda. « Il n'est pas non plus impossible que le mot Juda n'ait le sens de Judée.

Il ne faut donc pas s'étonner si, sur ce point particulier, les divergences sont nombreuses, et si les interprètes, ceux d'Occident surtout, ont émis une foule d'opinions différentes sur le site de la patrie de saint Jean-Baptiste. Machérus, Bethléem, Jérusalem, Hébron, laththa et d'autres localités encore se sont vu tour à tour attribuer l'heureuse fortune d'avoir été témoin des merveilles qui accompagnèrent la Visitation de Marie et la naissance du Précurseur.

Disons de suite que ces écrivains ne parlent qu'en exégètes, et non en héritiers des souvenirs qui se rattachent à ces lieux ; ils ne se présentent pas comme témoins de la tradition orale, mais comme témoins du texte, avec la prétention de deviner les éléments qui y font défaut. Dans ces conditions, leurs opinions ne sauraient avoir le caractère de témoignages historiques. Par conséquent, dans une question aussi controversée, en présence d'interprétations aussi différentes d'un même texte, il n'est pas permis d'adopter telle opinion plutôt que telle autre parce qu'on aura simplement mis en balance le nombre et l'autorité des écrivains qui la soutiennent.

La saine critique exige qu'on examine les raisons qu'ils allèguent, qu'on éprouve les arguments sur lesquels ils se basent, et surtout qu'on recherche les motifs qui les ont déterminés dans le choix de la lecture du texte ; car une étude attentive de la question ne tardera pas à démontrer que la plupart de ces opinions ne reposent pas, à proprement

parler, sur les paroles évangéliques. Ce sont plutôt des théories topographiques préconçues qui ont réglé l'interprétation du texte. Pour des raisons indépendantes de l'Evangile, on s"est prononcé en faveur de telle ou telle localité, plutôt que de telle autre.

De là est venue la nécessité de violenter plus ou moins les données positives du récit de saint Luc, et d'y introduire plus d'informations qu'il n'en renferme. Bien plus, ces idées préconçues n'ont même pas toujours l'avantage d'être de simples h3^pothèses: elles sont le plus souvent, comme le lecteur s'en assurera facilement, des méprises manifestes.

Ainsi par exemple, le Vénérable Bède indique la patrie de saint Jean-Baptiste à Jérusalem, et il a été suivi en cela par des théologiens qui comptent parmi les plus distingués. Or, quel est le motif qui l'a déterminé à se prononcer pour cette ville ? Ce n'est pas le texte évangélique et moins encore la tradition, c'est une simple confusion des diverses parties du temple. Le saint Docteur a cru, avec plusieurs Pères latins, que l'autel des parfums, auprès duquel l'ange apparut à Zacharie, se trouvait dans le Saint des Saints, où seul le grand-prêtre pénétrait une fois par an. 11 en conclut que Zacharie était alors souverain pontife, et qu'en cette qualité il était formellement tenu d'avoir sa résidence permanente auprès du temple. Il traduisit donc les mots de son évangile (( in civitatem Juda » par « dans la ville de la Judée », dans la métropole, dans la Ville sainte. Nous savons cependant par l'Ecriture que l'autel des parfums était encensé deux fois par jour par des prêtres ordinaires ; et nous ne voyons dans le récit de saint Luc rien qui permette d'imaginer que le père du Pré-

curseur fût autre chose qu'un simple prêtre, rien qui l'obligeât de demeurera Jérusalem.

Hébron, patronné par l'illustre Baronius, a réuni le plus grand nombre de suffrages, parce qu'elle a sur Jérusalem, ville de la tribu de Benjamin, l'avantage d'avoir fait partie de la tribu de Juda, puis d'avoir été l'une des principales villes sacerdotales, enfin d'avoir été indiquée par le livre de Josué comme située dans les montagnes de Juda. Cette théorie a en vérité quelque chose de fort attrayant, puisqu'elle semble offrir la réalisation parfaite du triple caractère noté par saint Luc pour désigner la localité où demeurait Zacharie.

Mais elle perd beaucoup de son crédit si l'on se rappelle que la tribu de Juda renfermait sept autres villes sacerdotales, et que cinq d'entre elles, selon le même livre sacré, étaient comme Hébron situées dans les montagnes. De quel droit préférera-t-on l'une à l'autre ? Le choix d'Hébron, fait à ce titre, est donc déjà fort arbitraire.

En outre, pourquoi se base-t-on uniquement sur le livre de Josué, sans tenir compte des changements survenus depuis sa rédaction ? Et cependant, parmi tous les écrivains anciens et modernes qui ont embrassé cette opinion, nous n'en connaissons aucun qui se soit enquis des modifications accomplies, au cours de l'histoire du peuple d'Israël, dans sa législation et dans ses mœurs par l'établissement de la monarchie, par les invasions égyptiennes, assyriennes, grecques et romaines et par les malheurs de toute sorte qui ont accablé le pays. Ils ne consultent que le livre de Josué, comme si, au temps du saint prêtre Zacharie, les circonstances

étaient restées les mêmes qu'à l'époque où les Israélites entrèrent en possession de la Terre promise.

Doit-on méconnaître que dès le règne de David, mais surtout après le retour de la captivité de Babylone, la législation des villes lévitiques et sacerdotales était tombée en désuétude, et que les prêtres n'étaient plus astreints à habiter les endroits qui leur avaient été assignés à leur arrivée en Palestine ? Peut-on oublier que pendant la captivité de Babylone, Hébron avec toute la partie méridionale de la tribu de Juda devint la proie des Iduméens C|ui ne s'en dessaisirent jamais ? A-t-on 4uelque preuve, au moins quelque indice de vraisemblance, que les aïeux de Zacharie aient, de leur plein gré, établi leur résidence au milieu de ce peuple païen et toujours hostile aux Juifs ? Surtout il ne faudrait pas oublier que dans les livres des Machabées, comme dans les œuvres de Flavius Josèphe et de tous les autres écrivains de la même époque, Hébron n'est jamais comptée comme ville de Juda, mais invariablement comme une ville de ridumée. Si c'est elle que saint Luc avait en vue, il avait donc grand tort de l'appeler ville de Juda, car il risquait ainsi de n'être pas compris, même par ses contemporains.

Finalement, in montana est une expression générale qui convient à toute la région de la Judée; mais, ce qui est remarquable, c'est précisément le paj^s circonvoisin de Jérusalem que Pline appelle la région montagneuse, usant de la même expression que notre évangéliste, '\ opzvrr^.

Au xviii^ siècle, Adrien Reland ouvrit une nou-

velle voie à l'interprétation du passage de saint Luc. Partant de ce principe que l'évangéliste a dù nommer la ville dans laquelle se rendit la Vierge Marie, il conjectura que ces mots « in civitatem Juda » devaient être traduits (( dans la ville appelée Juda. » Il ne restait plus qu'à chercher une localité dont le nom correspondît, par des homophonies plus ou moins lointaines, à l'appellation de Juda, et il arrêta son choix sur la ville sacerdotale de Youttâh, mentionnée deux fois dans le livre de Josué. On a depuis identifié cette localité avec un village arabe situé au sud d'Hébron et portant le nom de laththa.

Le savant hollandais n'attribuait pas à la maladresse d'un copiste la transformation de Youttâh en Juda; il y voyait plutôt une nouvelle forme du mot Youttâh, que les Septante appellent 'l^àv, Tàvj, Izv-k et 'IsTTàv. La Vulgate le rend par Iota et leta.

Observons d'abord que, dans son évangile, saint Luc rapporte bien d'autres faits merveilleux arrivés en d'autres circonstances, sans préciser davantage l'endroit où ils s'accomplirent. Puis, pourquoi aurait-il employé, pour faire connaître cette ville, précisément le nom cj^ui, dans toute l'Ecriture sainte, sert invariablement à désigner le territoire de Juda ?

Cela seul suffirait pour démontrer combien l'ingénieuse conjecture de Reland est risquée ; mais elle est en outre combattue par la tradition des manuscrits et des versions de l'évangile de saint Luc, ainsi que par l'histoire des Juifs, au moins autant que l'hypothèse émise en faveur d'Hébron.

Mgr Le Camus, à juste titre peu satisfait par ces interprétations, n'admet même pas que Marie ait quitté la Galilée pour saluer Elisabeth. Elle alla,

dit-il, dans les montagnes de son propre pays, dans une ville appelée Ji^cZa. S'appuyant sur un texte du livre de Josué (XIX, 34), il croit avoir découvert cette antique ville à deux journées de marche au nord-est de Nazareth, dans la tribu de Nepthali. Cette nouvelle théorie aurait certes de quoi séduire les savants si le livre de Josué mentionnait réellement dans ces parages une ville da nom de Juda. Malheureusement le texte cité par Mgr Le Camus parle d'une manière évidente de la tribu de Juda ; et encore faut-il éliminer ce nom, conformément à la version des Septante, parce ciu'il s'est glissé subrepi^ticement dans le texte, comme nous le verrons en son lieu.

D'autres écrivains modernes ont essayé de fixer le berceau de saint Jean-Baptiste dans d'autres localités. Mais la simple esquisse que nous venons de tracer des principales opinions exégétiques peut suffire pour indiquer comment il faut poser le problème pour en trouver la solution.

Dans les questions topographiques, l'Ecriture sainte décide en dernier ressort, tout le monde en convient. Mais lorsque les pages sacrées sont muettes ou que leurs expressions manquent de clarté, la tradition doit intervenir pour compléter ou éclaircir le texte. Or, dans le passage de saint Luc, on ne peut découvrir la patrie du Précurseur, par la simple raison qu'aucun de ses termes ne l'indique. Sur ce point le texte reste muet, comme en fait foi la multiplicité des interprétations qu'on en a données. Ce n'est donc pas dans les explications exégétiques des Occidentaux, mais dans les souvenirs transmis par la mémoire des Orientaux, qu'il faut chercher le

nom da lieu où se rendit la Très Sainte Vierge et où naquit le Précurseur.

C'est d'ailleurs à cette voie de la tradition que saint Luc lui-même a eu recours. A ceux qui auraient pu demander comment lui, qui n'était pas disciple du Christ, avait appris les détails intimes et merveilleux qu'il raconte dans les deux premiers chapitres de son évangile, il a pris la peine de répondre d'avance en disant par deux fois que Marie en conservait le souvenir dans son cœur (1). C'est à cette source d'information qu'il s'est adressé ; comme lui, nous devons remonter le cours de la tradition.

11 était facile aux chrétiens des premiers siècles de conserver par le même moyen le souvenir de la patrie de saint Jean-Baptiste, car saint Luc luimême raconte que les prodigieux événements qui accompagnèrent la naissance du fils de Zacharie excitèrent l'admiration de tous les assistants et que le bruit de ces merveilles « se répandit sur toutes les montagnes de Judée (2). »

Le nom de cette ville fortunée ne pouvait rien ajouter à la grandeur des mystères Cju'elle avait vus s'accomplir, et n'avait à jouer aucun rôle pour affermir la foi dans la divinité de Jésus-Christ ; tout au plus pouvait-il satisfaire la pieuse curiosité des fidèles. Aussi saint Luc omet-il de le mentionner, de même qu'il a passé sous silence le nom de bien d'autres localités illustrées par la doctrine et les miracles de notre divin Maître. La tradition populaire suffisait pour en garder le souvenir vivace et fidèle.

(1) II, ÎO et 51.

La tradition relative à la patrie da Précurseur est-elle arrivée jusqu'à nous ?

Tout le monde reconnaît qu'une tradition existe à ce sujet, indiquant Aïn-Kârem comme lieu de l'événement, et les chrétiens lui donnent le nom de Saint- Jean-in-Montana. Cette tradition n'est nullement en opposition avec le texte évangélique ; par elle, au contraire, l'expression de saint Luc gagne en clarté et en précision. Aïn-Kârem est une ville antique de la tribu de Juda, située dans les montagnes à six kilomètres à l'ouest de Jérusalem. La tradition n'est en opposition qu'avec les hypothèses nombreuses et contradictoires qu'on a essayé d'échafauder sur le texte, sans tenir compte de l'histoire du peuple juif, ni des souvenirs des chrétiens du pays.

Elle a de plus l'avantage d'être unique et constante. Aucun autre lieu, aucune des villes proposées par les interprètes ne peut revendic{uer soit une légende, soit un monument commémoratif, soit un souvenir quelconque se rattachant à la patrie de saint Jean-Baptiste, bien c^ue celui-ci ait toujours été tenu en grand honneur, non seulement par les chrétiens, mais encore par les juifs et par les musulmans.

Malgré cela, bien des savants hésitent encore à suivre cette tradition, parce qu'elle ne se manifeste, disent-ils, qu'au commencement du xu° siècle et qu'en conséquence elle n'inspire pas une confiance entière.

Il est hors de contestation qu'à l'arrivée des Croisés en Palestine, cette tradition était en vigueur parmi les chrétiens de tous rites du pays. Aïn-Kârem pos-

sédait alors deux édifices sacrés, depuis longtemps en ruines, que la piété des fidèles avait élevés en mémoire de la Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie et de la naissance du Précurseur, « le plus grand qu'on ait vu paraître parmi les enfants des femmes (1). »

Si à partir de la conquête de la Palestine par les Croisés les témoignages abondent en faveur de cette tradition, une étud^ attentive des documents anciens démontrera aisément que cette même tradition plonge ses racines jusque dans les premiers siècles de l'Eglise, et c|u'elle a été fixée en ce lieu par la plume, comme par les monuments, à une époque beaucoup plus ancienne qu'on ne le suppose généralement.

Il fallait, en effet, que son authenticité fût autrefois reconnue bien hautement pour que, comme nous le verrons plus loin, dans d'anciennes versions saïdiques, arabes et éthiopiennes, le mot montana de saint Luc ait été remplacé par celui de « Aïn- Kârem », et pour qu'on se soit permis de faire dire à l'évangéliste : (( Et en ces jours Marie se leva et se rendit en toute hâte à Aïn-Kârem, ville de Juda. »

Nous faisions part un jour à un célèbre orientaliste de notre intention de publier une étude sur la patrie de saint Jean-Baptiste ; il nous répondit en hochant la tête : « Vous entreprendriez là la solution d'un problème bien ardu. — Sans doute, lui répondîmes-nous, cette question embrouillée comme elle l'a été, à notre époque surtout, peut paraître insoluble aux savants qui se contentent d'y toucher en

(1) Matth., XI, 11.

passant, ou de l'envisager à un point de vue restreint, pour en faire l'objet d'une note ou d'un court article. Mais n'y a-t-il pas lieu d'espérer qu'une étude d'ensemble, approfondie et menée loyalement ne puisse contribuer à dissiper les ombres qui planent encore sur le berceau du Précurseur? — Je reconnais volontiers, nous dit-il alors, que rien ne saurait, comme une monographie, éclaircir un semblable sujet. »

C'est avec cette confiance que nous osons soumettre ce travail au jugement du lecteur.

Dans la première partie, nous examinerons la valeur des diverses hypothèses exégétiques basées sur le texte de saint Luc. — Dans la seconde, nous étudierons la valeur de la tradition relative à Aïn- Kârem.

Comme dans le cours de cette étude il est question de Ramathaïm, l'Arimathie de saint Luc, dont le site est devenu le sujet de vives controverses, nous avons jugé opportun de parler de la patrie de Joseph, le noble décurion de l'Evangile, dans un appendice.

DE

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