ACTE V, SCÈNE III
BLANCHE
Oui, la mort que vous dites, il n'y avait que celle-là pour nous réunir un instant ici-bas, et toujours là-haut. . .
PERRIN
Eh bien, viens donc, ô mort du bourreau, puisqu'il n'y a que toi pour unir des fiancés comme nous autres!.». Viens ramasser, dans ton panier, le premier baiser de nos deux têtes !... Et à présent n'étouffe plus, mon cœur, ouvre-toi, laisse éclater ton secret. Je vous ai toujours aimée ; je n'ai aimé que vous seule, et jamais que vous, Blanche! vous, toujours vous !
BLANCHE
Parlez, parlez ! que je vous entende !...
PERRIN
Quand nous nous sommes quittés, vous ne vous êtes point effacée de moi... Ce qui parle à la jeunesse d'un homme ne faisait que de me faire souvenir de vous... Je vous aimais... mais sans me le dire à moi-même... C'était si impossible! vous étiez si haut et si loin!... Et cependant, quelque chose de vous me suivait partout, quelque chose qui se mettait entre moi et toutes les femmes... Leur grâce, leur beauté, ce qu'elles avaient pour les yeux des autres... je ne le voyais pas!... Vous étiez la seule femme qu'il y eût au monde pour moi... Et j'étais comme sauvage aux plaisirs de la vie, vivant seul, ne vivant que de vous...
BLANCHE
Parlez ! . . . parlez toujours ! . . .
PERRIN
Que vous dire? Je suis un soldat... je n'ai pas appris, moi! je ne connais pas les phrases des amoureux. . . Mais, tenez! aux mauvais jours de ma vie, aux jours durs de
mon métier, de penser à vous, cela me consolait et me rendait le courage. (Un silence.) Un peu de gloire, quand il m'en venait, je me disais : Elle le saura! (un silence.) Tenez encore : dans les dangers de la guerre, dans ces hasards du champ de bataille où l'on se sent corps à corps avec sa dernière heure, à ces minutes suprêmes qui vous font revoir, en une seconde, tout le passé de vos affections, quand on embrasse comme avec les deux bras de son âme tout ce qu'on aime et tout ce qu'on regrette, une mère, une femme, une maîtresse, c'était vous, Blanche, qui passiez devant moi dans la fumée de la poudre i...
BLANCHE
Assez, mon ami!. .
PERRIN
Blanche!... Comment vous dire cela?... Dans ce temps de ciel désert, où on ne sait plus trop où est Dieu, vous étiez... je ne sais pas, moi... une adoration sainte... Oui, il n'y avait plus qu'à vous que ma pensée montait
COmme Une prière. (Blanche lui forme la bouche en lui mettant la
main dessus) Blanche, je vous aime !.. . Blanche nous allons mourir; Blanche je suis heureux!
(Ils se prennent les mains et se regardent.) LA VOIX DU CRIEUR, au dehors dans le lointain.
La liste des soixante gagnants à la loterie de la Sainte- Guillotine!...
BLANCHE
Je serai brave, allez! Mais comme on ne peut pas savoir... si j'avais sur la charrette un moment de faiblesse...
Eh bien, vous nie laisserez oV appuyer un peu... comme cela, sur votre épaule... (Elle fait k geste de s'appuyer.) n'est-ce pas?... comme si j'étais votre femme !...