ACTE IV, SCÈNE IV
pu passer... Nous sommes cachées ici par une brave fille delà maison...
PERRIN
M'être souvenu?... Oh! tenez, mademoiselle, vous ne savez pas le tourment de ce souvenir pendant tout ce
siège ! . . .
BLANCHE, apercevant le comte.
Ah! un homme!...
PERRIN
Une brute, il dort... Quand j'ai reconnu votre oncle sur les retranchements, tout de suite, j'ai pensé que vous n'étiez pas loin. Et alors... Oh ! parfois ce sont de cruels devoirs que les nôtres... Ces bombes, ces boulets, ces biscaïens, le fer et le feu, cette mort brutale, cette mort aveugle qu'il me fallait jeter dans vos murs, il me semblait que tout allaita vous... Oh! se dire à chaque coup : Celui-ci est peut-être pour elle ! Et cette famine, aux derniers jours! Bien souvent, je ne pouvais manger qu'à demi mon pain de soldat, comme s'il y avait quelqu'un auquel j'en volais la moitié !
BLANCHE
Oui, oui, nous avons passé par de durs moments... Je me rappelle une colère de mon bon oncle pour une omelette que j'avais laissée tomber dans le feu... nous n'avions rien que cela ce jour-là...
PERRIN
Vous riez encore?
BLANCHE
Oh! plus comme autrefois... C'est fini... Je suis bien changée maintenant... Des années pareilles vous vieillissent si vite!... Ah! on ne reste pas longtemps une jeune
fille dans des temps comme ceux-ci. Les malheurs de la vie vous demandent Irop tôt d'être une femme...
Oui, c'est vrai, tant de larmes déjà sur vos vingt ans ! Et à la place de ce rêve : avenir, fortune, plaisir, la cour, tous les bonheurs et toutes les vanités de votre cidevant monde, rien! plus rien que cela : la misère, les privations...
BLANCHE
La misère, les privations... Ne me plaignez pas pour cela... Je n'aurais jamais cru, avant de les connaître, que ce fût une si petite épreuve et qui méritât si peu de faire peur à un cœur plus haut qu'elles ! Le passé? j'ai oublié, en le perdant, tout ce qu'il me promettait. Ma ruine? j'en ai vu de si grandes! Et si le vilain présent où je vis me laissait sans angoisse sur les miens, si je ne tremblais pas pour ce qui m'en reste... mon oncle?...
VOUS ne Savez rien? (Perriii ne répond que par un geste trisle.)
Oui, on m'a dit... mais, malgré cela, quand je veux mettre son nom dans mes prières à côté de ceux de mon père et de ma mère, ma bouche ne peut pas le dire, comme le nom d'un mort, de quelqu'un que Dieu vous a repris pour toujours...
PERRIN
Votre tante est avec vous?
BLANCHE
Oui... Elle est allée dans un village à côté soigner un blessé, un mourant.
PERRIN
Et elle ne me laissera pas vous sauver, n'est-ce pas? et son orgueil ne me permettra pas d'être aujourd'hui pour vous le père que j'avais trouvé dans le vôtre?