‹ La pauvreté, sa seule cause, son seul remèdeChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

Remèdes aux effets de la loi de population : émigration, loi des pauvres, travail garanti par l'Etat, terres incultes.

•Malthus passe ensuite à Vémigration, considérée comme remède aux effets de la loi de population. C'est l'idée fausse qui est la plus g-énéralement répandue et celle c|ui se présente le plus naturellement .

On peut dire, écrit-il, que lorsqu'une population est excessive, le remède naturel et évident qui se présente est Vémigralion aux pays< incultes. Comme ces pays sont vastes et peu habités,, cette ressource peut ù première vue paraître un remède suffisant, ou du moins assez puissant pour faire reculer le mal bien au loin. Mais quand nous consultons l'expérience et que nous observons l'état réel des parties du monde qui ne sont pas civilisées, nous voyons qu'au lieu d'un remède suffisant, nous n'avons qu'un léger palliatif.

Les obstacles qui s'opposent à l'établissement de colonies nouvelles parmi les nations sauvages de l'Asie et de l'Afrique sont formidables. On ne peut s'emparer de ces pays sans une force armée, sans des guerres fréquentes contre îés indigènes, qu'il faut exterminer en fin de compte ,au milieu de cruelites souffrances. En Australie et en Amérique, ces moyens préliminaires ont ^é employés ,et la possession de la terre est assurée. Bien des aftnëes avant la guerre d'Amérique, et depuis lors, les facilitée d'émigrer au Nouveau Monde ont été extraordinairement grandes. Sans doute, tout pays doit trouver qu'il est fort heureux d'avoir un refuge sî commode pour

76 La Pauvki.il;

l'excédent de sa population. Maiy, je le demande, la misère, même pendant ces périodes, a-t-ciie eié peu grave au milieu des classes laborieuses ? Ciuicun u-t-il pu être certain, avant de se hasarder à se marier, de pouvoir nourrir une famille nond^euse sans recourir à la charité publique ?

Les liens de famille; ratlacliomcnt au sol natal; les doutes et les incertitudes inséparables des émigirations lointaines, surtout dans l'esprit des classes ignorantes; les frais que nécessite une entreprise si difficile, et bien d'autres obstacles encore, 'entravent l'émigTation. Par suite, elle ne peut jamais être employée suffisamment même pour pallier à un degré considérable et pendant quelque temps le mal de la pauvreté ; elle ne remplace jamais complètement les freins ordinaires : la contrainte morale, la prostitution ou la mort prématurée.

Les ressources que l'émigration offre sont nécessairement de courte durée. Excepté la Russie, il est h peine un Etat européen, dorît les habitants n'essaient pas souvent d'améliorer leur sort en partant pour d'autres pays. {î) Supposons un moment que dans notre partie civilisée du globe, l'économie intériem'e de chaque Etat soit arrangée si bien qu'il n'y ait pas de frein à la population et que les divers gouvernements donnent toute facilité d'émigrer. En comptant toute la population de l'Europe., y compris la Russie, à cent millions, et admettant môme un accroissement des produits plus grand qu'il n'est probable et même possible dans les mères-patries, l'excédent dans un seul siècle serait. dr> onze conts millions, ce qui, ajouté h l'augmentation naturelle dans les colonies, pendant le même espace dfi temps, ferait plus que doubler le chiffre supposé de la population du globe entier.

Si donc on pense encore que l'émigration peut semir

(1) La Russie ne fait plus oxccplion aujourd'hui.

La 1.01 DE roi'L'i.ATiON 77

de remède à la population excédante, ce ne peut fttrw que parce que la répugnance qu'éprouvent tous le«; honniies à quitter leur pays natal, jointe h la difficulté de défricher et d'amender un "sol nouveau, n'a Jamais permis d'adopter celte mesure d'une manière générale. Si ce remède était efficace et pouvait apporter quelque soulagement aux maux que le vice ou l'infortune produit dans les Etats anciens ; s'U pouvait en quelque sorte les rajeunir et les mettre dans la situation où se trouvent les coloiiies nouvelles, il y a longtemps qu'on aurïiit épu'sé cette coupe salutaire et qu'après y avoir eu recours à chaque époque où les maux auraient recommencé à se faire sentir, on aurait vu se fermer pour jamais cette sou*'c.» de bonheur et d'espérance.

Il est clair en conséquence que l'émigration est'absolument insuffisante pour faire place à une popula tion qui croît sans limite, et qu'elle ne saurait suppléer à la nécessité de freins puissants. (1)

Examinons maintenant les lois des pauvres, et le travail fjaranti par l'Etat à tous les ouvriers.

(1) L'éni'igration est un vain remède. Il ne peut jamais être assez étendu pour tenir tête à l'accroissement de la population qu'amène le pouvoir' proliJiqiiie -do l'espèce iuimaine.

Elle produit en outre des maux qui lui sont particuliers. Tout d'abord en poussant les individus les plus vigoureux et les plus énergiques à quitter leur pays, elle laisse aux moins actifs et aux faibles le soin de continuer la race.

Elle détruit en outre la proportion convenable dés sexes dans toutes les contrées par ce fait que les honiime.s rencontrent plus de facilités pour émigrer que les femmes ConvSéquemmenti, dans idcs contrées comme l'Angleteire et l'Allemagne qui ne peuvent nourrir tous leurs habitants, rémigration des hommes produit une grande prépondérance dans le nombre des femu,'es : 1.036 femmes pour 1000 hommes en Allemagne, '10.>i femmes pour 1000 hommes en Angletp.rre. Au contraire la prépondérance des hommes .se produit dans les colonies : 4O.0i0O hommes on excès en Nouvelle Zélande, 200. iKX) hommes en excès en Ausirolio, 2.000.0r'O aux Etats-Unis. Cette disproportion tend H créer des maux et des vices sexuels par manque insurfisance ou exrés rlo relations génihalns. J)t Alice Vir!lsif>ry Drysdale).

Pour remédier à la misère des classes pauvres, on a fait des lois pour leur assurer des secours. L'Angleterre s'est spécialement distinguée par l'institution d un système général de ce genre- Mais il est h craindre que, tout en soulageant quelque peu les souffrances individuelles, ce système n'ait propagé le mal sur une plus grande échelle.

Les lois des pauvres tendent à détériorer la condition des pauvres de deux manières. Elles ont pour première tendance d'augmenter la population sans accroître les moyens de subsistance pour la nourrit". Le pauvre peut se marier, n'ayant que peu ou point d'espoir d'élever ses enfants autrement qu'au moyen de l'assistance publique. On peut donc dire que ce» lois créent les pauvres qu'elles secourent.

En deuxième lieu, la quantité d'aliments qu'on consomme dans les dépôts des pauvres (maisons de travail des paroisses, comme on les appelle en Anmeterre) diminue la part qui, sans cela, appartiendrait aux autres membres de la société ; elle fait hausser le prix des denrées et oblige ainsi plus de gens à vivre de la charité publique.

Si des hommes sont induits à se marier par la simple perspective de l'assistance que leur commune est appelée à leur donner, non seulement ils sont injustement soumis à la tentation de s'exposer eux et leurs enfants au malheur et à la dépendance, mais ils sunt aussi mis en position, sans le savoir, de faire du tort à tous ceux qui sont dans la môme classe qu'euxmêmes.

Si nous examinons quelques-unes de ces lois au point de vue du principe de population, nous verrons qu'elles essaient l'impossible. Le fameux édit du règne d'Elisabeth, qu'on a si souvent admiré et cité, porte que les administrateurs des pauvres sont tenus de fournir de l'ouvrage à tous les enfants que les parents ne peuvent nourrir, et qu'ils doivent imposer les habitants de la paroisse pour se procurer les matériaux requis au travail de tous les pauvres.

Cela ne revient-il pas à dire que les fonds destinés ù l'entretien du travail peuvent être augmentés, h

La loi de l'OlULATlON 79

volonté et sans limite, par l'ordre du gouvernement ? De fait, cette clause est fout aussi arrogante, tout aussi absurde que si elle avait ordonné qu'à l'avenir deux épis de blé doivent croître là où il n'en croissait qu'un seul auparavant. L'exécution de cette fameuse clause est une impossibilité physique, et elle ne reste dans nos codes qu^ grâce à son exécution imparfaite.

Les lois des pauvres, conîme système général, sont fondées sur une erreur grossière. Les cïéclamations sur les pauvres, que nous lisons et entendons si souvent, et qui veulent que le prix du travail soit toujours rendu suffisant pour nourrir une l'amilie décemment et qu'on trouve de l'ouvrage pour lous ceux qui veulent travailler, reviennent à ceci : que les fonds appropriés au travail dans notre pays sont non seulement illimités, mais pourraient saugmenter avec une telle rapidité, que, supposé qu'à présent nous ayons six millions d'ouvriers, y compris leurs enfants, nous puissions en avoir quatre-vingt-seize millions dans une siècle, etc. (Ij-

Venons à pirésent aux erreurs fort répandues

(l^i La charité légale en Angleted're fut établie par un acte de la reine Elisabeth {15'.)5). Cet acte mit l'enLretien des pauvi^es à la charge de la paroisse et conlia ce sc.n à des inspecteurs choisis par les nota/bles. Dès ce moment la charité ne fut plus ime contribution volontaire, mais une obligation légale : on ne fit plus la charité, on acquiHa une taxe. Au moyen de cet impôt on disti'ibuait des secours à daniiciie, on donnait du travail, etc.

Dos abus considérables se produisirent : entre autri.;?, les pauvres s'empressaient de se marier pour recevoirdou'ble taxe ; une fois mariés et même avant, ils s'empressaient d'avoir des enfants pour augmenter encore leur rco3tte ; quand une fille avait des entants de plusieurs pères elle trouvait plus facilement à se n'jaaner, etc.

I>3 toile façon nue la taxe dos pauvres qui montait h i] .700.000 livres sterling en 1776, s'élevait à 2.1O0.O0O liv. en 1783. -nour atteindre le chiffre de 5. 300.000 liv. on 1803. (D'après ,]. Garniar et de Molinaril.

Le livre de MalUius conlribuia dans une large mesure à la surpression de ces abus.

La taxe des pauvres fut abolie en 183'h

8U La Pauvueté

((ui li'ûuveal leur source dans le ijasp'dlage des riches et dans les terres incultes. (1;

Entre autres préjugés qui ont cours sur le sujet de la i)opulation, oiî a généralement pensé que, tant qu'il y a gaspillage chez les riches ou qu il reste des terres qui ne sont pas en culture, dans un pays quelconque, la plainte que la nourriture fait défaut ne peut pas être fondée- On croit, pour le moins, qu'on peut attribuer la misère des pauvres ù la mauvaise conduite des classes élevées, et à la mauvaise gestion du sol Cependant, ces deux circonstances n'ont d'autre effet réel que celui de resserrer la limite de la population actuelle ; mais elles n'influent en rien, ou dans tous les cas fort peu, sur la moyenne de la misère des (.'lasses iiauvres. Si nos ancêtres avaient eu tant de frugalité et d'industrie, s'ils avaient transmis à leur postérité des habitudes tellement économiques que de nos jours le:s classes élevées ne consommassent rien de superflu, que les chevaux ne servissent jamais aux plaisirs, qu'aucune parlie du sol ne fût lai;ssée en friche — la condition de la population actuelle serait certainement différente de ce qu'elle est. Mais proba.b'loment il n'y aurait pas de différence du tout dans la situation des classes inférieures, sous le rajiport du prix du travail et de la difficulté de nourrir une lamille.

Quant à la terre mcvllc, il est évidenl qu'elle ne profite pas aux pauvres et quelle ne leur fait pas de tort. Si on la met subitement en culture, cela ne peut nianquer d'améliorer momentanément leur position, de même que cesser de cultiver des terres qui se trouvaient on culture empirera leur situation pendant une ceitaine période. Mais tant que de pareils changements ne sont pas à rœu\'re, l'effet des terres

(1 Nous laissons de côté un certain nombre de chapilTi'soù Malthus examine les systèmes commercial , agricole c' commercial combinés, les lois sur les grains (primes ;i roxpni'tation entraves à l'irriportation, etc.), comme palliatifs proposés contre les moux causés par rarr'roiss.r'n,''^r,t de la population.

La lui Dli l'Ul'LI.ATiON SI

incultes sur les classes pauvres est le uuhiie que si elles habitaient un territoire plus r'^streiul.

Je suis purté à rroire qu'on jiuge souvent tùniiuairement lorsqu'on accuse le gouvernement dune nation, OLi lorsqu'on taxe la nation elle-même de paresse, simplement parce qu'on \oit chez elle des terres incultes. Il ne faut pas, sans autres preuves, juger mal de l'administration *';conomique d'un pays parce qu'on a trouvé sur son territoire dos triches et des terres incultes.

La vérité est que, comme aucun pays n'a jamais atteint et n'atteindra jamais sa plus haute puissance de production, il seml)le toujours que le manque d'industrie ou la mauvaise direction qu'on y donne soit la limite réelle ixtsce à l'accroïsstiment des produits et à celui de la population, et nullement le refus de la nature de produire davantage. Mais, touchant le principe de population, la qucslion n\'st pas de savoir si un pays peut produire davantage, mais s'il peut produire assez pour tenir pied à un accroissement illiniité de la population.

Même si l'on admettait que les produits de la terre fussent illimités, cela n'enlè^"erait rien il l'argument qui dépend tout à fait des capacifés différentes d'accroissement que possèdent la poitulation et la nourriture. Tout ce que peuvent faire les gouvernements les plus éclairés et les efforts les mieux dirigés de l'industrie, c'est d'égaliser davantage l'action des obstacles à la population, et de les faire agir de façon à produire le moins de mal : mais il est absolument im|)0ssible de les enlever.

Page 1