I.A LOI DE rorULATION
ClIAl'JTME II
Obstacles à l'accroissement de la population : obstacles préventifs, obstacles répressifs. — Contrainte morale [mural rcsiraint) vice, misère.
Après cet exposé fondamental Malthus en vient aux oibistacles g^énéraux qui s'opposent à l'accroissenient de la popailation et à teur manière d'a>gir.
En dernier résultat, dit-il, le grand obstacle à Vaccroissement de la population paraît être le manque de nourriture, conséquence inévitable des progressions dilTérentes selon lesquelles s'accroissent la population et la production. Mais cet obstacle final n'est jamais ro'bstacle immédiat, excepté dans le cas de famine réelle.
Le frein immédiat se trouve dans toutes les coutumes et dans toutes les maladies qui semblent être engendrées par la rareté des moyeiis de subsistance, et, eu dehors de cette rareté, dans toutes les causes [jliysiques ou morales qui tendent à affaibli]- et à détruire la constitution de l'homm.e.
On peut diviser ces obstacles à la population, qui sont constamment à l'œuvre dans toute société, avec |)lus ou moins de force, et qui abaissent le nombre des hommes au niveau des moyens d'existence, en deux classes générales : les obstacles prévenais et les obstacles positifs-
L'obstacle préventif, en tant que volontaire, est spécial à l'homme, et tient à la supériorité distincte de ses facultés de raisonnement qui lui permettent de calculer des conséquences éloignées. I^es obstacles apportés à l'accroissement indéfini des plantes ou des animaux dépourvus de raison sont tous positifs, ou bien involontaires lorsqu'ils sont préventifs. Mais riiommie ne peut apercevoir, autour de lui, la misé-
re qui souvent accable les familles nombreuses ; il ne peut contempler ce qu'il possède ou gagne, ce qu'il consomme presque tout seul, et calculer à quoi se réduira chaque part lorsqu'il faudra diviser le tout entre sept ou huit, sans être frappé par la question de savoir si, en suivant son inclination, il pourra nourrir les descendants qu'il mettra probablement au monde.
Dans un état d'égalité, s'il peut exister, ce serait la seule question. Dans la condition actuelle de notre société, il survient d'autres considérations. Ne diminuera-t-il pas sa position sociale, et ne sera-t-il pas forcé de renoncer à beaucoup de ses habitudes 7 Peut-il obtenir une occupation qui lui donne l'espoir raisonnable de nourrir une famille ? Ne s'exposerat-il pas, dans tous les cas, à des difficultés plus grandes, à un travail plus dur, que s'il reste célibataire ? Ne lui deviendra-t-il pas impossible de donner à ses enfants l'éducation qu'il a lui-même reçue ? Et s'il allait avoir une famille nombreuse, est-il assuré de pouvoir épargner aux siens les haillons et la pauvreté, au prix même des efforts le plus soutenus ? Ne sera-t-il jamais réduit à la navrante nécessité de renoncer à son indépendance et de devoir son existence à la main parcimonieuse de la charité ?
Ces considérations sont de nature à empêcher, et empêdient, en effet, bien des personnes, au sein des nations civilisées, de suivre l'impulsion de la nature en s'attachant de bonne heure à une seule femme
Si cette entrave ne produit pas le vice, elle est certainement le moindre mal que puisse engendrer le principe de population. Considérée comme un frein d'une inclination forte et naturelle, il faut avouer qu'elle cause "un certain deigré de malheur temporaire, mais ce malheur est évidemment fort petit, en comparaison des maux qui résultent des autres obstacles à la population. De plus, ce malheur e.st de la même nature que beaucoup d'autres sacrifices de plaisirs temporaires à des satisfactions durables, sacrifices qu'un agent moral est continuellement appelé à faire.
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Quand cette entrave produit le vice, les conséquences ne sont que trop évidentes. La promiscuité de l'amouir, portée au point d'empêciher la naissance des enfants, semble abaisser la dignité du caractères humain de la façon la plus marquée (1). Elle a nécessairement quelque effet sur les hommes, et rien n'est plus clair que sa tendance à dégrader le caractère d>^ la femme. Ajoutez-y que, parmi les malheureuses qui fourmillent dans toutes les grandes villes, on trouve probablement plus de misère et de détresse réelle que dans toute autre classe d'ôtres humains.
Les olystacles positiis (2) à la population sont fort variés et comprennent toutes les causes qui contribuent à raccourcir la durée naturelle de la vie humaine, que ces causes proviennent du vice ou de la misère. Il faut donc énumérer sous cette rubrique toutes les occupations malsaines, le travail excessif, les intempéries des saisons, l'extrême pauvreté, le mauvais traitement des enfants, les grandes vih'es, les excès de tout genre, le long cortège des maladies e' des épidémies, les guerres, les pestes, et les famines.
En examinant les obstacles que j'ai rangés sous les rubriques de freins préventifs et de freins positifs, on verra qu'ils peuvent se résumer en contrainte morale, vice et misère.
Parmi les obstacles préventifs, l'abstention du mariage, lorsqu'elle n'est pas suivie de plaisirs irréguliers, peut être qualifiée de « contramte morale )> {moral reslraint).
La promiscuité de l'amour, les passions contre nature, l'adultère et les artifices au moyen desquels on cherche à cacher les conséquences des liaisons irrégulières, sont des freins préventifs qui viennent évidemment dans la classe de « vices ».
Parmi les ob.stacles positifs, ceux qui semblent
CDComme on le voit Malthus réprouve les moyens anfironooptionnols préconisas par les néo Tnalllnisiens. La s^f^conde partie du présont oiivrnge est consacrée h développer la nensée néo-maltihusicnne.' fl-'oir nnic 1, pnrjc H'i). (2) Ou râprcssi[s. ou dcf;lrueli[s.
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découler inévitablement des lois naturelles, peuvent être qualifiés exclusivement de « misère », tandis que ceux qui sont clairement produits par nous-mêmes, comme la guerre, les excès, etc., que nous pourrions éviter, sont d'une nature mixte- C'est le vice qui les cause et la misère en est la conséquence.
La somme de ces o^bslacles préventifs et positifs réunis constitue le frein direct à l'augmentation de la population. 11 est évident que, dans tous les pays où la faculté d'engendrer ne peut pas être exercée dans son entier, ces freins doivent varier en raison inverse l'un de l'autre. En d'autres termes, dans les pays insalubres ou exposés à une grande mortalité, quelle qu'en soit la cause, l'obstacle préventif se trouvera rarement. Dans les pays salubres, au contraire, où l'obstacle préventif est fortement en vigueur, le frein positif sera peu puissant et la mortalité petite- Dans tous les pays, quelques-uns de ces obstacles sont toujours à l'œuvre, avec plus ou moins de force. Néanmoins, en dépit de l'inlluence générale qu'ils exercent, il est peu d'états, dans lesquels on ne remarque pas un effort constant de la population a s'acicroltre au-delà des moyens de subsistance- Cet effort constant a pour résultat d'exposer les classes inférieures de la société à la pauvreté et d'empêcher toute amélioration forte et permanente de leur condition- Dans l'état actuel de notre société, ces efforts semblent se produire de la manière suivante. Supposons que dans un pays les moyens de subsistance soient juste suffisants pour faire vivre les habitants h leur aise. L'effort constant qui tend à accroître la population, effort qui agit sur les sociétés même les plus vicieuses, multiplie le chiffre des habitants avant que les moyens de subsistance s'accroissent. Ainsi, les vivres qui, auparavant, maintenaient onze millions d^^ gens, doivent être divisés à présent entre onze millions et demi. En conséquence, les pauvres sont obligés de vivre bien plus mal, et beaucoup d'entre eux se trouvent réduits à l'extrême misère.
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Le iionil3re des ouvriers étant supérieur à la proportion de l'ouvrage offert, le salaire du travail tend à baisser, pendant que le prix des provisions tend r> hausser. Le travailleur est forcé de faire plus d'ouvrage pour gagner le même salaire qu'auparavant. Pendant cette période, l'encouragement au mariage est si faible et les difficultés d'élever une famille sont si grandes, que la population s'arrête presque. Dans Tinlervalle, le bon marché de la maind'ceuvre, l'abondance des laboureurs et la nécessité qui les pousse à redoubler le zèle, engagent les cultivateurs à exécuter plus de travaux sur leurs terres, à labourer de nouveaux champs, à mieux fumer et mieux cultiver ceux qui sont déjà en culture, jusqu'à ce que, enfin, les moyens de subsistance reprennent, vis-à-vis de la population, la même proportion qui existait à l'époque d'où nous sommes partis. La position de l'ouvrier redevenant assez satisfaisante, les obstacles à la population sont quelque peu enlevés. Au bout de quelque temps les mêmes mouvements rétrogrades et progressifs se répètent, et influent sur le bonheur des hommes (1).
Probablement cette espèce d'oscillation ne frappe pns les regards de la masse, et il est peut-être difficile, môme pour l'observateur le plus attentif, d'en calculer exactement les périodes. Cependant, nul homm(^ réfléchd, qui veut étudier ce sujet sérieusement, ne iveut révoquer en doute que dans la plupart des vieux états il existe une vibration de ce genre, quoiau'elle soit moins marquée et plus irréigulière que je nf" l'ai décrite.
Sans essayer de définir ces oscillations dans des
(1) On ri3Connaitra là les périodes de crise et de prospérité que Karl Marx, quaranle années après Malthus, devait expliquer tout autren;ent et considérer comme in';'^rente au régime capitaliste. L'explication de iMalthus est beaucoup phis générale.
On apercevra peut êtrp aussi, dans ce passage comment peut se former rarm63 des sans-travail, ce que les socialistes appellent Varmàe de réserve du capital ; et on conclura sans doute, comme Alfred Nafjuet. que la fameusie loi d'airain des marxistes n'est en définitive que "la loi do population vue par l'autre bout de la lorgnette ».
pays divers, tentative qui demanderait évidenniient des liistoires plus détaillées que nous n'en possédons (sans nier que les progrès de la civilisation tendent naturellement à diminuer ces mouvements), je veux prouver les propositions suivantes :
1° La populalion est nécessairement limitée par les moyens de subsistance ;
2° La population augmente invariablement lorsque les moyens de subsistance augmentent ;
3° Les obstacles qui répriment la laculté de la population, faculté jdus forte, et la maintiennent au niveau des moyens de subsistance, peuvent tous se résoudre en contrainte morale, vice et misère (1).
La première de 2es propositions n'a guère be^soin de démonstration.
La seconde et la troisiùmo seront suffisamment établies par la description des freins immédiats à la ]^opulation, dans l'état passé et présent de la société. (2)
'C'est ainsi que Mallhus explique la grande loi de l'accroissement, qui est attachée à l'espèce humaine, comme à tous Iles êtres organisés. Ci'est ainsi qu'il démontre, par le raisonnement général aussi iDien que par des faits connus, que la capacité naturelle de l'accroissement de la population est infiniment supérieure à la capacité haibiluelle d'augmenter les produits de la terre, — en d'autres termes, que la propagation de toutes les
(1) Cette classificaiion des obstacles peut varier. Maltlius compi-end sous le nom de vice ce que Georges Dfy.£dale appelle plus loin vertu : la prophylaxie anticonceptionnelle.
(2) La théorie darwinienne de la séleclion naturelle est basée sur la loi de Malthus. Darwin a raconté comment l'idée de la sélection naturelle lui était venue par la lecture de l'ouvrage de Malthus : « C'est l'esprit ainsi préparé, uU-il, que j'ai eu la bonne fortune de lire V Essai sur la population, de Malthus ; immédiatement l'idée de la sélection naturelle pair la lutte pour l'existence s'est présentée à n?cn esprit ».
Sans Malthus donc, nous n'aurions peut être pas ou l'œuvre de Darwin sur VOrigine des espèces.
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piaules et de tous les animaux, y conipris l'honime, est fortemeut limitée par les bornes physiques de la terre.
C'est ainsi qu'il prouve que seulement dans les colonies neuves, telles que l'Amérique, où l'industrie agricole de l'ihomme civilisé travaille sur un terrain fertile et inculte (cas qui n'est qu'un simple accident dans l'histoire du monde, qui ne dure que temporairement et qui, de plus, indique la dépiossession et l'exterminatioiu des indigènes) — les aliments peuvent être accrus avec assez de rapidité pour tenir pied à la progression géométrique suivant laquelle la population peut naturellement s'augmenter.
C'est ainsi qu'il rapporte que, dans ce cas, la population s'accroît réellement avec une vitesse extraordinaire, qu'elle s'est doublée, dans l'espace de vingt-oinq ans, aux Etats-Unis, pendant qu'elle augmente très lentement dans toutes les vieilles nations.
Il se pose alors cette question : de quelle manière la population est-elle 'limitée dans les vieux états ? quels sont les obstacles qui l'entravent ?
La population ne peut être limitée que de deux façons : ou bien il naît moins d'enfants, ou bien il meurt plus d'individus. La lente augmentation de notre race, dans tous les vieux pays, est donc nécessairement due à l'un ou à l'autre de ces deux obstacles, que Malthus appelle préventii et positif. Il dit que les manières dont ces obstacles agissent peuvent être classées sous les trois rubriques de contrainte morale, de vice, ou de misère. Et il ajoute que ces freins ont été à l'œuvre dans la société humaine dep-uis ses origines, et n'ont été suspendus que pendant de courts intervalles, dans les colonies neuves, etc.
Il me semble que cette loi de population est
de Jjyducoup le plus important de tuus les sujets offerts à l'étude des hommes, et j'appelle l'atleiitioii sérieuse du lecteur sur cette matièire. 11 lie s'agit pas ici d'une vacillante institution humaine, mais d'une loi fixe et immuable de la naturie, loi qui s'appilique ù notre race exactement comme à la plus humbile des plantes, loi à laquelle nul effort de raisonnement ne permet d'échapper, pas plus à l'homme civilisé qu'au sauvage, loi que les théories spirituelles de la suprématie de l'esprit sur la matière ont puissamment empêché de reconnaître- Excepté dans les cas accidentels de colonies neuves et d'autres circonstances rares et tem<poraires, lor&qne la pToportion haibituelle dans l'accroissement des vivres est immensément augmentée, la loi exige que, si l'o^bstaole préventif n'agit pas, l'otostacle positif agisse forcément- Si la naissance des enfants n'est pas diminuée, l'excédent mourra prématurément ; il y aura une succession rapide d'êtres dont la vie sera de toute nécessité fort courte ; une génération seia poussée hors de l'existence avant l'époque fixée, afui de faire place à une autre génération. Moins on restreint la faculté de la reproductio-n, plus on diminue la vie moyenne dans les génératioins subséquentes. La mort prématurée est certaine ; le genre de mort seul est incertain. Qu'elle vienne par la famine ou par la guerre, par l'extrênic pauvreté et une lente inanition ou par une maladie précipitée, la mort viendra prématurément pour sûr sous une forme quelconque.
C'est donc une immense ^erreur de supposer, comme on le fait d'habitude, que les guerres, les famines, les pestes, etc., que l'histoire nous énumère, ont surtout été provoquées par les mauvaises passions des hommes ou par fato-
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seiiice d'habileté industrielle. Eilles résultaient principal'ement des instincts sexuels, et étaient absolument inévitables, puisque c-es instincts n'étaient pas contenus par la prévoyance. Il naissait pins d enfantis que le lent accroissement des moyens de subsistance ne pouvait en maintenir: ainsi, il fallait qu'ils disparussent d'une manière quelconque- Si la guerre n'avait pas agi, la peste l'aurait fait, ou la famine, ou la maladie, ou la misère, et cela de toute nécessité. S'il venait au tnn.nde trois ou quatre fois plus d'enfants qu'on ne pouvait en nourrir (clîose qui a dû être fréquente au sein des nations non civilisées), les (rois quarts d'entre eux devaient forcément mourir dans l'enfance ; ou la moyenne générale de la vie était à réduire, d'une autre manière, à un (|uart de la durée naturelle.
On admet généiralement que l'abstention du mariage et de la procréation, les vices qui empAchent l'enfantement (comme la prostitution), la mort prématurée, sont des maux accidentels et qu'on pourrait éviter : c'est là une erreur radicale.
Dans tous les vieux pays, l'un ou l'autre de ces obstacles à la population est lorcément toujours h l'œuvre ; et depuis le berceau de l'nistoire ils ont a(gi de cette manière. L'homme peut choisir entre eux, jamais en dehors d'eux.
Plus le frein po'Sitif ou répressif est complet, en d'autres termes, plus l'âge auquel la mort arrive est précoce, moins le frein préventif devient nécessaire. D'un autre côté, partout où le frein ré'pressif se fait peu sentir, le frein préventif agit nécessairement beaucoup. Dans un vieux pays, une vie moyenne élevée et \m chiffre resli'oint de décès ne peuvent être produits que par un petit nombre de naissances-
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