CHAPITRE III
Freins immédiats à l'accroissement de la population chez les peuples primitifs et les peuples anciens : famines, guerres, anthropophagie, célibat, castration, infibulation, promiscuité de l'amour, infanticide, avortement, misère, épidémies. — La contrainte morale agit peu chez ces peuples.
Malthus recherche ensuite de quelle manière les trois obstacles, la contrainte morale, le vice et la misère, ont agi sur notre espèce dans les diverses conditions de la société humaine. A cet effet, il entre dans des détails circonstanciés sur presque toutes les nations des temps passés et die notre époque, depuis les so€iétés primitives jusqu'aux nations m-odernes, et montre coniiment chacun de ces trois obstacles a agi sur elles.
dette revue occupe une grande portion de son ouvrage et est remplie d'intérêt, d'abord, par'.e qu'elle nous apprend à connaître l'actàon de cette loi puissante, mais inconnue, sur les destinées humaines, ensuite parce qu'elle explique les pro(l>lèmes compliqués de la sociale dans ses phases diverses, problèmes que le principe de population rend seul intelligibles. Je vais donner un résumé de cette partie de l'ouvrage de Malthus, en priant le lecteur d'y suppléer en parcourant le livre même.
A4althus examine d'abord les obstacles à la population parmi les sauvages, parmi les nations qui se nourrissent principalement clos
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produits spontanés de la nature, comme les indigènes de TAustralie, de la Patagonie, les Indiens de rAmérique du Nord, etc. Là, les obstacles principaux ressemblent à ceux qu'on rencontre chez les animaux inférieurs, c'est-àdire qu'ils sont positifs ou répressifs. L'obstacle préventif, la €ontrainte morale, agit peu sur ces 'hommes. Ils suivent aveuglément l'impulsion des instincts sexuels, tout comme les animaux ; et, par suite, l'excédent de la population est enlevé ipar l'inanition, par les famines périodiques, par des guerres sanglantes, etc. De plus, la condition des femmes est fort misérable, chez les sauvages, et ne se prête pas à l'enlantement et à l'allaitement- Eilles sont à peu près regardées comme des bêtes de somme, et, chez les Indiens de l'Amérique, on sait que des mères ont tué leurs fillles afin de les préserver d'une existence de ce igenre.
Quant aux obstacles que la population rencantiT^ dans les îles de la mer du Sud, Malthus dit :
M. Raynal, parlant de l'ancienne condition des Iles Britanniques et de celle des insulaires en général, écrit : « C'est parmi ces peuples que nous trouvons la foule d'institutions singulières qui retardent le progrès de la population : l'anthropophagie, la castration des mâles, l'infibulation des filles, les mariages tardifs, la consécration de la virginité, l'appro'bation du célibat, etc. Ces coutumes, amenées par la surabondance de la population dans les îles, ont été transportées sur les continents, où les philosophes de nos jours s'ocupent encore à en rechercher la raison. »
M. Raynal ne semble pas savoir qu'une tribu sauvage de l'Amérique, entourée d'ennemis, ^ou une nation civilisée et nombreuse, cernée par d'autres nations qui se trouvent dans la même situation, est à
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beaucoup d'égards dans un état semblable à celui de de rinsulaiie. (Juoique les barrières qui entravent raugnientation de la pupulation ne soient pas aussi bien définies ni aussi faciles à observer, sur les continents que dans les îles, elles n'en forment pas moins des obstacles presque aussi insurmontables. II n'existe probablement pas d'Ile connue dont la production ne puisse être accrue. C'est tout ce qu'on peut dire de la terre prise dans son entier. Mais comme les limites posées à la population dans des îles restreintes sont si étroites que chacun peut les voir et reconnaître, une enquête sur les freins que l'augmentation du chiffre des habitants y rencontre peut grandement éclairer le sujet en discussion.
Si nous observons les rivages peuplés d'Otaheite et des Iles de la Société, il semble à première vue qu'il n'y ait pas lieu d'appréhender une disette dans un pays qu'on dit aussi fertile que le jardin des Hespérides. Mais cette impression première sera immédiatement corrigée par un moment de réflexion. Le bonlieur et l'abondance ont toujours été considérés coniiine de puissantes causes d'augmentation. Dians un climat délicieux, où l'on ne connaît qu'un petit nombre de maladies, où les femmes ne sont pas condamnées à de fortes fatigues, pourquoi des causes n'agiraient-elles pas avec une puissance à laquelle on ne trouve pas de parallèle dans des régions moins fortunées ? Mais, s"il en était ainsi, où la population trouverait-elle de l'espace et des vivres dans ces limites resserrées ? La situation des îles et l'état où la navigation en est parmi les habitants excluent complètement l'émigration réelle ou l'importation réelle.
La difficulté est réduite à une sphère tellement bornée, elle est tellement évidente, précise et définie, que nous ne saurions l'éviter. On ne peut la résoudre avec le vague habituel, en parlant d'émigration et d'augmentation de la culture. On est forcé de reconnaître dans l'espèce, que la première est impossible et la seconde manifestement disproportionnée. On est frappé par la conviction absolue que les habitants de ce groupe d'îles ne pourraient pas continuer à doubler
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lem chiffre tous les vingt-cinq ans- Avant de faire une enquête sur leur état social, soyons assurés que, à moins qu'un miracle continu ne rende les fenmies stériles, nous découvrirons des obstacles puissants à la population dans les mœurs du peuple-
Ces obstacles étaient la promiscuité dans Taniour et rinfanticicle, icoutumes très liabitaclles à Otaheile, lorsque nie fut découverte, et universellement en vigueur chez les membres des sociétés Anrfâoy, auxqueilles appartenaient presque tous les jeunes gens des 'Classes élevées- Les mêmes vices étaient aussi forts commuiis au sein des classes infédeures, et ce fut par ces moyens que la population fut surtout maintenue au niveau des moyens de subsistance, quoique leur action ne fût pas suffisante pour empêcher un deigré considérable de misère.
Ma!thus arrive ensuite aux obstacles que la poipulalion rencontre au sein des nations pastorales et à demi civilisées. A cette catégorie appartenaient les nations du Nord de rEurjpc, qui renversèrent l'empire romain. Les 'listorieiis se sont trouvés embarrassés de se rendre comule des armées n€.mJ>reuses qu'elles lancèrent successivement sur la France et sur l'Italie, et qui furent si souvent exteaminées, avaut leur triomphe déflnitif. Cependant, on peut facilement l'expliquer par leur grande faculté naturelle de se multiplier. 'Elles ont du s'accroître très rapidement, car, selon Tacite, leurs mœurs étaient pures et leur genre de vie ^alubre. De cette manière, la population augmonlait constammeint au delà des moyens de subsistance, et les jeunes gens furent envoyés au loin en grand nombre, afin de se procurer des terres nouvelles par fépée- Tes guerres amenè-
■rent un chiffre prodigieux de morts, et ce fut de celte façon que la population fut principalement limitée.
Les obstacles gu'on rencontre au sein desnations pastorales modernes, comme les Tartares et les Bédouins, sont en grande partie de la môme nature, si ce n'est qu'il y a plus de pauvreté et de famine, et moins de guerres. Dans beaucoup de tribus, la pauvreté est tellement m.arquée qu'elle toucthe habituellemeat ù la faim. La pauvreté, la famine et des pestes fréquentes sont les alternatives nécessaires de la ,guierre, chez toutes les nations où le frein préventif à la population n'est pas en vigueur. Et comme ce dernier frein agit très peu au sein des nations non civilisées, la igoierre, la pauvreté, la famine ou la peste se rencontrent toujours chez elles, et sont, de fait, inévitables, conformément aux lois de la nature- La contrainte morale a,git peu sur les Arabes, car « un Mahométan est à quelques ég-ards obligé à la polygamie, par obéissance à son prophète, qui fait consister un des premiers devoirs de l'homme dans la procréation d'enfants, ahn de glorifier le Créateur. Rien ne démontre mieux la futilité et l'absurdité d'encouragements pareils au mariage que l'état actuel de ces pays. On s'accorde universellement à reconnaître que si la population n'y est pas moindre qu'autrefois, elle n'est dans tous les cas point plus forte. Il s'ensuit que le grand accroissement de quelques familles a poussé le reste hors de l'existence-- Tant que les Arabes eonservero-nt leurs mœurs actuelles, tant que leurs pays restera dans son état de culture présent, la pro^rnesse du paradis à tout homme ayant dix enfants ne contribuera pas beaucoup à augmenter
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leur misère. Des encouragemenls direcls au mariag'e ne tendent pas le moins du monde à changer leurs mœurs ni à favoriser ragri3.1lture. »
Les femmes sont achetées aux parents, et ainsi les classes pauvres ne peuvent quelquefois pas s'en procurer. De cette manière le frein prévntif agit, à un certain degré, par contrainte.
Dans les divers pays de l'Afrique, les obstacles sont aussi pour la plupart d'une nature positive. Ce sont : des guerres continues, qui font, à ce que dit 'Bruce, que dans quelques tribus on ne voit jamais de vieillard, tons les hommes étant tués jeunes; et puis la famine et la peste, l'exportation d'esclaves, etc- Les classes pauvres sont plongées dans un 'état de misère abjecte.
Dans l'Hindoustan, le mariage est fortement encouragé par le code religieux, qui fait de la procréation d'enfants mâles un des plus grands mérites. Dans les ordonnances de Manou il est dit : « Par un fils un homme remporte la victoire sur tout le monde; par le fils d'un fils il oblieot l'immortalilé, et plus tard, par le fils de ce petitfils il arrive à la demeure solaire. » Dans l'Inde, le mariage est considéré comme un devoir reli, gieux; puisque, de cette manière, l'obstacle préventif agit peu, le frein positif y supplée forcément. Les habitants sont tellement nombreux ■qu'il ,règne une extrême pauvreté et que les famines périodiques y sont fréquentes. A certaines époques les 'guerres et les pestes ont emporté des masses d'habitants.
Au Thiljet, d'un autre côté, l'obstacle préventif agit fortement- « Dans presque tous les pays du globe, les individus sont forcés, par des considérations d'intérêt privé, à adopter des coutumes qui répriment l'accroissement naturel de la popu-
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Uilion ; mais le Tiiibet est peut-î'tre le seul pays où ces cuulumes suieiil universelieinenl eiicuaragées par le gouvernement, où le but 'que se propose la société paraisse plutôt d'airrôler que d'accroitre la ipopulatioii. » Le célibat y est regardé comme honorable, tandis que le mariage entrave presque toujours l'avanceanent d'un nomme- Les ordres supérieurs, les prêtres et les hommes d'Etati abandonnent aux laboureuis et aux ouvriers le soin de peupler le pays. Même parini ceux-ci, il est d'habitude pour tous les frères d'une même famille de n'avoir qu'une seule femme. Ainsi dans cet Etat, la polygamie consiste dans la pluralité des maris, ce qui naturellement est un graad obstacle à ta population-
En Chine, la population est immense; elle se monte à plus de trois cents millions', à peu près un tiers de la race humaine. Ce vaste chiffre est dû à la fertilité du sol, à la beauté du climat, aux soins donnés à l'agriculture, et aussi aux encouragements offerts au mariage, qu'on reg^arde, de même que dans l'Inde, comme un devoir religieux. N'i pas avoir d'enfants est considéré comme un déshonneur. Ainsi, puisque le frein préventif est peu en vigueur, l'action de l'obstacle positif est proéminente. Une pauvreté abjecte et écrasante règne au sein des classes inférieures, malgré leur infatigable industrie et en dépit d'un travail fort dur- Les famines périodiques sont fréquentes et enlèvent les gens en masse. L'infanticide est très commun. Le frein positif agit plus par ces moyens que par les guerres qui, si ce n'est tout récemment, n'ont pas été meurtrières en Chine- Dans la Grèce ancienne, « les pfiilosophes et les hommes d'Etat remarquaient la tendance de la population à s'accroître au-delà des moyens
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de subsistance; ils ne négligeaient pas, comme leurs successeurs des temps modernes, une question qui affecte si profondément le bontieur et la tranquillilé de la société. Il faut leur savoir gré d'avoir aperçu la difficulté, quelque haine que nous inspirent les expédients barbares auxquels ils eurent recours pour l'enle:ver. »
Solon permit Tinfanticide 'par une loi. Platon dit, dans sa République, que les magistrats peuvent régler l'accroissement des citoyens et empêcher une augmentation indue ; il ajoute que les hommes et les femmes ne devraient avoir le droit d'enigendrer qu'au moment de leur plus grande vigueur, et que tous les enfants débiles devraient être détruits. Aristote propose de ne pas permettre aux hommes de se marier avant l'âge de trente-sepit ans, ni aux femmes avant celui de dixhuit; il dit aussi que chaque femme ne devrait produire qu'un certain nombre d'enfants et qu'il faudrait avoir recours à l'avortement, si elle devenait enceinte plus tard- Il maiintient que si (ohose qui se fait dans la plupart des Eitats) chacun pouvait avoir autant d'enfants qu'il lui plaît, le résultat certain serait la pauvreté, mère du crime et de la sédition.
Il est donc probable que l'obstacle préventif était assez répandu chez les Grecs; en tant qu'il était insuffisant, il y fut suppléé par le frein positif, sous la forme de guerres constantes et meurtri ères.
Chez los Romains, l'obstacle positif, c'est-à-dire les guerres incessantes, était toujours à Toeuvre Sous l'Empire, l'obstacle préventif était aussi fréquent, sous la forme d'habitudes vicieuses de tout genre. Juvénal se plaint des artifices employés pour produire l'avortement et dit qu'il arrivo à peine un seul accouchement naturel
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Dans la plupart des pays, dit Malthus, ce sont les obstacles au mariage qui produisent la promiscuité de l'amour ; mais à Rome, dans la dernière période de son histoire, la moralité était si dépravée que les gens haïssaient et évitaient le mariage.
Tous les obstacles à la population que nous avons examinés jusqu'ici, dans cette revue de la société humaine, peuvent évidemment se résoudre en contrainte morale, vice ei misère.
Chez les nations dont nous avons parlé, la contrainte morale n'a que fort peu agi, en comparaison des autres freins. Le vice également, quoique les effets qu'il produit paraissent avoir été considérables dans la dernière époque de l'histoire romaine, semble avoir eu moins d'influence sur la population que les obstacles positifs. La faculté de procréation parait avoir été fortement exercée, et l'excédent de population enlevé par des causes violentes. Parmi celles-ci, la guerre joue le rôle principal, et en second lieu, viennent les famines et les épidémies. Dans la plupart des pays que nous avons passés en revue, la population parait avoir été rarement mesurée avec exactitude, selon la somme moyenne et permanente des vivres : elle semble avoir généralement oscillé entre les deux extrêmes. En conséquence, les oscillations entre l'abondance et le besoin sont fortement marquées, comme nous devons naturellement nous y attendre chez les nations peu civilisées.
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