‹ La pauvreté, sa seule cause, son seul remèdeChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Freins immédiats à l'accroissement de la population au sein de l'Europe moderne : contrainte morale célibat, misère, morts prématurées.

Malihus en arrive à l'examen des obslacles au sein dois nations de l'Europe moderne. Il écrit :

L'étude des Etats de l'Europe moderne est facilitée par l'enregistrement des naissances, des décès et des mariages. Quand les registres sont exacts et complets, ils ncus indiquent avec une certaine précision, si les obstacles dominants que rencontre la population sont positifs ou préventifs, et, sur bien des points importants, ils nous donnent plus de renseignements que le voyageur le plus attentif ne pourrait nous en fournir.

Un des points de vue les plus curieux et les plus instructifs, que nous offre l'étude de ces registres, est le rapport corrélatif des mariages aux décès. Montesquieu a fait observer avec justesse que, partout où deux personnes trouvent une place pour y vivre à leur aise, un mariage aura certainement lieu. Mais, dans la plupart des pays européens, l'expérience ne nous permet pas d'attendre une augmentation forte et subite des moyens de maintenir une famille, du moins dans l'état actuel de la population. Il s'ensuit que la place pour un nouveau mariage doit être faite en général par la dissolution d'un vieux mariage. Nous trouvons, en conséquence, que, si qe n'est après une forte mortalité ou quelque changement politique spécialement favorable à l'agriculture et au commerce, le nombre des mariages est surtout réglé par I3 nombre des décès. Ils exercent une influence réciproque l'un sur l'autre, Il est peu de pays où les

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yens pauvres aient assez de piévoyaiice pour différer le mariage jusqu'à ce qu'ils aient une chance probable de pouvoir nourrir leurs enfants. Une certaine portion de mortalité est donc, dans tous les pays, produite par l'abondance des mariages ; et, dans oliaque pays, une forte mortalité, qu'elle soit amenée par cette cause ou par le nombre des grandes villes et des manufactures, ou par l'insalubrité de l'habitation, produira nécessairement des mariages en masse.

La proportion moyenne des mciriages annuels est, dans la plupart des pays, de 1 sur 108 habitants. ■Partout où la moyemie est plus grande, il faut que la moyenne des décès soit également plus forte. Nous trouvons, pour donner un exemple, que dans quelques villages très salubres de la Hollande, les mariages étaient dans la proportion de 1 à 64 et les morts de 1 à 22, tandis que les naissances étaient presque égales ; en d'autres termes, la population était à peu près stationnaire. Comparez cette situation à celle de la Norwè'ge, où les décès étaient dans la proportion de 1 à 48, et les mariages de 1 h 130. La différence dans les morts et les mariages est presque double (1).

Excepté dans les cas de quelque progrès subit dans l'agriculture, ou de nouveaux moyens de se procurer des vivres, un accroissement dans le nombre des mariages produira un accroissement correspondani dans le chiffre des décès.

La proportion des naissances annuelles à la population entière dépend évidemment surtout du nombre de gens qui se marient chaque année. Ainsi, dans les pays qui ne peuvent supporter une forte augmentation de la population, les naissances dépendent, comme les mariages, principalement des morts. Quand il n'y a pas de diminution réelle de la population, les naissances rempliront toujours les vacances opérées par la mort, et augmenteront le nombre

fr Tous 1p5 détails statistiques s'appliauent évidemment à répoqiio où iMallhiis r'orivait : mais ils érlairr>issont le rrjncipe rtu'il e\p]if;up.

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dos iiabitaiits dans la propoiiioii que penuellra lairruis.seinent de ragriculUu'e et du cainiueiice du pays. Dans presque toute l'Europe, les naissances dépassent les morts, pendant les intervalles des pestes, des épidémies et des guerres meurtrières, qui viennent l'affliger de temps à autre.

Dans trente-neuf villages de la Hollande, où la proportion des morts annuelles était de t sur 23, les naissances avaient exactement la même proportion, 1 sur 23. En Suède, où la mortalité est environ de 1 sur 35, les naissances sont de 1 sur ?8. En Norwège, où la mortalité est de 1 sur 48, les naissances sont de 1 sur 34. Dans tous les cas, les naissances sont évidemment en rapport avec les morts, après avoir tenu compte de l'excédent de naissances que permet l'état de chaque pays. En Russie, cet excédent est considérable, car, quoique la mortalité soit probablement de 1 sur 48 ou 50, les naissances atteignent la proportion élevée de 1 sur ^'6 ; cette augmentation lupide de la population est duc à l'augmentation rapide des ressources du pays.

Malthiis exciiniiiie ensuite en détail les obstacles qui sont à l'œuvre dans ceis pays :

La Norwcge a été lon^gtemps libre de guerres ; elle possède un climat sahibre, et dans les années ordinaires la mortalité y est moindre que dans tout autre pays européen. La proportion des morts annuelles à la population entière est seulement de 1 sur 48. Cependant la population de la Norwège ne parait pas s'être jamais accrue rapidement.

.\vant d'étudier l'économie intérieure, nous pouvons être assurés que, du moment que les obstacles positifs à la population ont été si petits, les obstacles préventifs doi\ent avoir été grands dans la môme proportion. En conséquence, les registres nous apprennent que la proportion des mariages annuels à la population est de 1 à 130, proportion inférieure à celle qu'on trouve dans les registres de tout autre pays, la Suisse exceptée. La proportion des mariages

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annuels est un des signes qui marquent avec le plus de clarté l'action du frein préventif.

La condition particulière du pays explique pourquoi les mariages sont si paires- 11 y a peu de manufactures, peu de moyens d'émigrer. Les fermiers maintiennent plusieurs ouvriers laboureurs auxquels ils donnent une maison et quelques lopins de terre ; la perspective de pouvoir nourrir une famille n'est offerte que par une place vacante parmi ces laboureurs. Pour cette raison, la plupart des habitants de la campagne ne se marient que fort tard.

En Suède, le frein préventif n'a pas été à l'œuvre avec autant de force, et en conséquence la mortalité y fut plus grande. La production moyenne des décès est, dans ce pays, de 1 sur 34 1/2, moyenne très forte, eu égard au nombre d'tiabitants employés aux travaux agricoles. Les bourgeois des villes ne sont que ■dans la proportion de 1 sur 13, avec les habitants des campagnes, tandis que cette proportion est presque de 1 sur 3 dans les pays peuplés. En Prusse et en Poméranie, où il y a beaucoup de grandes villes, et où la proportion des citadins aux campagnards est de 1 sur 4, la moyenne des décès est de 1 sur 37.

Un exemple remarquable de l'action de la loi de population se trouve dans ce fait, sur lequel les registres de l'état civil et le recensement, en France, ne laissent pas de doute, depuis la grande Révolution, que la population a augmenté, au lieu de diminuer, durant cette lutte si longue et si sanglante, pendant laquelle on a calculé que la France perdit deux millions et demi d'habitants.

La raison en est que l'accroissement des décès amena, comme toujours, un accroissement des mariages, par lesquels les vacances furent bien vite remplies. T/énorme faculté de se multiplier, qui avait été réprimée, reçut pleine carrière pendant quelque temps, et de cette façon la France ne perdit pas une seule naissance par suite de la Révolution. Elle a lieu de

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regretter les deux millions et demi d'indi\idus qu'elle peut avoir perdus ; elle n'a pas à regretter leur postérité ; car, si ces individus étaient restés dans le pays, un nombre proportionné d'enfants, nés d'autres parents, ne serait pas venu au monde (1).

De la mômo manière, Malthus étudie les obstacles que la population rencontre clans d'autres pays européens- Nous passoms à ce qu'il dit de ceux qui sont à l'œuvre, en Angleterre-

L'examen le plus superficiel de l'état de la société, dans ce pays, nous convaincra, dit-il, que, dans toutes les classes, l'obstacle préventif domine à un degré considérable. Les hommes appartenant aux classes supérieures, qui demeurent surtout dans les villes, n'ont souvent pas le désir de se marier, par suite des facilités qu'ils rencontrent pour les amours illicites. D'autres reculent devant l'idée du mariage, par la pensée des dépenses qu'ils auront à diminuer, des jouissances qu'ils auront à se refuser, si jamais il survient des enfants. Quand il y a une belle fortune, ces considérations sont triviales ; mais quand on descend l'échelle, une prévision de ce genre a des objets plus importants à considérer.

Un homme qui a reçu une éducation libérale, et dont le revenu est à peine suffisant pour lui permette de fréquenter les personnes d'un rang supérieur, est sûr à l'avance, s'il se marie et a des enfants, d'être forcé de renoncer à ses vieilles connaissances. La femme, qu'un homme bien élevé choisit naturellement, a les mêmes sentimcnts,^ les mêmes habitudes que lui ; elle a fréquenté une société bien différente de celle à laquelle le mariage la réduirait- Un homme consentira-t-il volontiers à placer l'objet de son affection dans une situation si pénible, qui probable-

(1) Un obstacle à raccroissemcnt de la population qui sévit auiourd'hui avec beaucoup d'intensité, tout au moins en France, c'est Tavortemcnt. On peut, sans aucune chance d'erreur, l'indiquer comme l'une des causes im-poriantcs de ce que l'on appelle, improprement d'ailleurs, la « dépo- 5i:)ulation ».

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ment répugne à ses instincts et à ses idées ? I-a plupart des gens ne regarderont pas une chute de deux ou trois éciielons, surtout près de cette division de l'échelle où finit Téducation et où l'ignorance commence, comme un mal imaginaire- Si la société est chose agréable, il faut qu'elle soit libre, égale, mutuelle ; il faut qu'on y reçoive et qu'on y donne des avantages ; ce ne doit pas être une société comjue celle du subordonné en face de son patron, du pauvre vis-à-vis du riche.

Ces considérations empêchent bien des personnes de ce rang de suivre leur inclination. D'autres, ayant plus ùe passion ou moins de jugem.ent, dédaignent ces considérations ; et ce serait chose mauvaise, en effet, si la salisfaction de cette passion délicieuse, un vertueux amour, ne venait jamais contrebalancer les niaux qui peuvent en résulter. Mais, je le crains fort, il faut bien avouer que les conséquences ordinaires de mariages de ce genre sont plutôt de nature à justifier qu'à frustrer les prévisions des hommes prudents.

Les fils des boutiquiers et des fermiers sont exhortés à ne pas se marier avant d'être établis dans le conuuerce ou dans une ferme qui leur permettre d'élever une famille ; et généralement ils voient qu'il est nécessaire de suivre cet avis. Or, ceci n'arrive souvent pas avant qu'ils soient avancés en ûge. On S3 plaint beaucoup du petit nombre de fermes ; et dans les affaires la concurrence est si grande que tous ne peuvent pas réussir. Il est probable que l'obstacle préventif à la population agit plus sur les commis, les employés et les aspirants des professions libérales, que sur toute autre classe de la société

Le journalier qui gagne trente-six ou cinquante sous par jour et qui peut vivre à son aise tant qu'il reste garçon, hésitera un peu avant de partager entre quatre et cinq cette maigre pitance qui ne paraît que juste suffisante pour un seul. Peut-être se résignerait-il à plus d'ouvrage et à moins de pain, afin de pouvoir vivre avec la femme qu'il aime. Mais iï doit savoir que, s'il survient une famille nombreuse,

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et en cas d'une niumaise chance, il n'est point de frugalité, il n'est point d'effort qui puisse lui ('épargner la pénible sensation de voir ses enfants affamés, ou bien, nourris par la paroisse.

Les domestiques, qui vivent dans les familles riches, ont à franchir des barrières bien plus fortes encore avant de s'aventurer dans le mariage. Ils ont le nécessaire et même le bien-être, presque autant que leurs maîtres- Leur travail est facile et leur nourriture somptueuse, en com'i>araison du labeur et des aliments des manœuvres. Ils sont à leur aise aujourd'hui ; quelle est la perspective que le mariage leur présente ? Sans connaissances, sans capiUil, sans moyens d'ouvrir boulique ou d'acrp^iérir une ferme, inaccoutumés au travail journalier, ils n'ont d autre refuge qu'une misérable auberge, qui certes ne promet pas un soir bien agréable vers le déclin de leur journée- Détournés par cet aspect peu engageant de l'avenir ,1a plupart se contentent de rester où ils sont, dans le célibat.

Si cette description de l'état social en Angleterie est juste, il faut avouer que le frein préventif agit assez vigoureusement sur toutes les classes. Cette remarûTie est confirmée par les extraits des registres publiés en vertu de l'acte récent du parlement sur la population. Ils indiquent que les mariages annuels, en Angleterre et dans le pays de Galles, sont à la population entière dans la proportion de 1 sur 123 l/i, proportion de mariages plus petite qu'on n'en trouve dans tous les autres pays décrits, à l'exception de la Norwège et la Suisse.

Jusqu'à présent les calculateurs politiques ont considéré une forte proportion de naissances comme le signe plus sûr d'un état vigoureux et florissant. Il faut espérer que ce prcàigô ne durera pas longtemps. Dans des pays comme l'Amérique, ou bien lorsqu'il y a une forte mortalité, une grande proportion d'enfants peut être un signe favorable ; mais dans un état ordinaire, où le territoire est bien peuplé, il ne saurait y avoir de signe plus mauvais qu'une largu proportion de naissances, ni de signe plus favorable qu'une petite proportion.

Dans les pays despotiques, misérables ou malsains, la proportion des naissances est généralement très forte. Dans ces paj's, le désir de satisfaire les passions sexuelles et l'absence de toute réserve prudente mèneront universellement à des mariages précoces- Mais lorsque ces habitudes ont réduit le peuple au dernier degré de misère, elles ne peuvent plus affecter la population, mais seulement le degré de mortalité. Il est hors de doute que, si nous pouvions obtenir le chiffre exact des décès, dans les pays où peu de femmes ne se marient pas et où toutes se marieni jeunes, la proportion des morts annuelles serait de 1 sur 17, 18, ou 20, au lieu de 1 sur 34, 36 ou 40, comme dans les Etats européens, où le frein préventif est à l'œuvre (1).

(1) iNfallii'US consacre encore quelques chapitres à VExdmen des obstacles à la population en Ecosse et en Irlandi' à la Fécondité des mariages, aux Eflcls des épidémies sur les reçiistrcs des naissances, des morts, et des mariages.

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CIIAPITUE V Conséquences générales de l'examen des obstacles à 1 accroissement de la population.

De l'examen très minutieux de l'action des obstacles positif et préventif sur la population des différentes nations des temps anciens et modernes, Malthus déduit quelques conséquences g-énérales. 11 dit :

L'augmentation relativement rapide qui a eu lieu chaque fois que, par suite de quelque accroissement subit des moyens de subsistance, les obstacles ont été quelque peu enlevés prouve jusqu'à Tévidenoe que ces obstacles sont les causes immédiates de la lenteur dans l'augmentation de la population, et qu'ils sont principalement produits par l'insuffisance des vivres.

On a généralement observé que toutes des colonies nouvelles, établies dans des pays salubres, où l'espace et la nourriture étaient abondants,^ ont toujours augmenté avec rapidité le nombre de leurs habitants. (1)

Le dernier recensement fait en Amérique démontre que tous les Etats, pris ensemble, ont continué à doubler leur population tous les vingt-cinq ans. Et comme la population entière est à présent si grande que l'éinLgration venant de l'Europe ne l'affecte plus essentiellement, que d'ailleurs, dans quelques villes et districts près de la mer, la marche ascendante de la population est relativement lente, il est évident que dans l'intérieur du pays l'enfantement seul doit doubler le chiffre des habitants en beaucoup moins de vingt-cinq ans.

(1) Mallhus donne ici comrr/e exemples les colonies grecques, portugaises, espagnoles qui se peuplèrent ave^ rapidité.

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NoLis n"avuiis pay lieu de croire que la Grande- Bretagne est moins populeuse aujourd'hui, à cause de rémigration de la souche qui se fixa en Amérique, en lGi:j, au nombre de 21.220 âmes, et qui produisit la population actuelle des Etats-Unis. Quel qu'ait été le chiffre originel des émigrants britanniques qui s'accrurent si vite dans l'Amérique du Nord, posons-nous cette question : pourquoi un chiffre égal ne produit-il pas un accroissement égal dans la Grande-Bretagne ? La raison évidente est le manque de vivres.

Il est évident aussi que ce manque est la cause la plus efficace des trois obstacles immédiats à la population qu'on a observés dans toutes les sociétés, parce qu'on remarque que mêm:; les vieux Etats se rétablissent avec une grande rapidité, après les guerres, les pestes et les famines. Ibi se trouvent alors pendant quelque temps dans la position des jeunes colonies ,et feffet est ce qu'on pouvait attendre. Si l'industrie des habitants n'est pas détruite, les moyens de subsistance s'accroîtront bientôt au-delà des besoins du chiffre réduit des habitants. Comme conséquence invariable, la population qui, peut-être, était stationnaire auparavant, commencera immédiatement à s'accroître, et continuera ainsi jusqu'à ce que le' chiffre précédent soit atteint de nouveau.

On en trouve un exemple remarquable dans le fait que la population de la France n'a pas diminué après la Révoluion. On dit généralement que les traces des famines les plus meurtrières en Chine, en Egypte, dans l'Hindoustan et dans d'autres pays, se sont vite effacées. Les plus terribles convulsions de la nature, telles que les éruptions volcaniques et les tremblements de terre, si elles n'arrivent pas trop souvent pour chasser les habitants ou détruire leur esprit d'industrie, n'ont produit qu'un effet minime sur la moyenne de la population dans un Etat quelconque.

Des tables dressées pour indiquer le nombre des postes et des famines rapportées dans l'histoire, niontrent combien elles ont été fréquentes. Il en ré-

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SLilie qu'on connaît quatre cent trente et une épidémies, dont trente et une sont arrivées avant l'ère chrétienne.

Ainsi, le retour périodique de ces épidémies, dans un pays connu, est arrivé en moyenne après un intervalle de quatre ans et demi.

Des deux cent cinquante-quatre grandes famines énumérées dans ces tables, quinze ont eu lieu avant l'ère chrétienne. Il paraîtrait donc que l'intervaille moyen entre les inflictionis de ce terril>le lléau n'a été que de sept ans et demi environ, dans une partie du monde dont l'histoire nous est connue.

Il serait très difficile de préciser jusqu'à quel point ces cruels correctifs de l'exubérance des hommes ont été produits par l'accroissement trop rapide de la population. Les causes de la plupart de nos maladies semblent si mystérieuses, et sont probablement si variées, qu'il serait irréfléchi d'attacher trop d'iniixjrlance a une seule d'entre elles. Cependant, il est permis de prétendre que parmi ces causes il faut certainement compter les maisons trop habitées, une nourriture insuffisante ou malsaine, choses qui se produisent tout naturellement lorsque la papulation d'nn pays s'accroît plus rapidement que les facultés qu'il offre, sous le rapport des demeures et des \i\re.s

On peut dire de l'autre grand fléau du genre bumain, — de la famine — que l'accroissement de la population ne le produit pas absolument par la force des choses. Quoique rapide, cet accroissement est nécessairement graduel ; et comme le corps de l'homme ne peut être préservé sans nourriture, même pendant un espace de temps fort court, il est évident qu'il ne peut être élevé un nombre d'êtres humains audelà des provisions qui existent. Mais quoique le principe de population ne puisse produire de famine d'une façon absolue, il prépare les voies : en obli- .Ueant les classes pauvres à prendre la plus petite quantité d'aliments qui puisse maintenir l'existence, il change même une mauvaise année en disette. On

peut donc dire avec justice qu'il est une des principales causes de famine.

Dans un état de l'Amérique du Nord, la proportion entre les naissances et les décès, sur une moj'enne de sept ans qui finirent en 1743, était de 30 àlO, de 3 à 1. En France et en Angleterre, la prijpurtion la plus élevée ne saurait monter à plus de 12 à 10. Quelque surprenante que soit cette différence, il ne faut pas en être étonné, au point de l'attribuer à l'intervention miraculeuse du ciel. Les causes ne sont ni éloignées, ni latentes, ni mystérieuses ; elles sont près de nous, elles nous entourent et frappent les yeux de tout observateur îittentif. Depuis que le monde existe, les causes de la population et de la dépopulation ont été probablement tout aussi constantes que les autres lois naturelles qui nous sont connues.

La passion sexuelle semble avoir été la même de tout temps, à tel point qu'on peut la regarder comme une quantité constante, comme on dit en algèbre. La grande loi de la nécessité qui empêche la population de vS 'élever, dans un pays quelconque, au-delà de la limite d'aliments qu'elle peut produire ou acquérir, est une loi tellement évidente qu'on ne saurait la Tévoquer en doute un seul moment. Les différentes manières auxquelles la nature a recours pour réprimer une population exubérante, ne nous semblent pas aussi certaines, aussi régulières ; mais, quoique nous ne puissions pas toujours prédire la manière, nous pouvons prévoir le fait avec une certitude complète. Si là proportion des naissances aux décès, pendant quelques années, indique un accroissement d'habitants qui dépasse la proportion d'aliments nouveaux dans le pays, nous pouvons être assurés qu'à moins d'émigration les décès dépasseront bientôt les naissances. S'il n'y avait pas d'autres causes de dépopulation et si l'obstacle préventif n'agissait pas avec vigueur, "i5baqu6 pays serait indubitablement sujet à des pestes et à des famines pt^riodiques.

Toutes circonstances égales on peut affirmer que des pays sont populeux à la mesure des aliments qu'ils produisent ou peuvent se procurer ; ils sont

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heureux,à la mesure de la libéralité avec laquelle ces aliments sont partagés ou de la quantité de vivres que le travail d'une journée peut acheter. Les pays agricoles sont plus peuplés qae les pays à pâturages, et les terres à riz plus que les terres à blé. Mais le bien-être ne dépend nullement du fait que ces pays sont bien ou mal peuplés, ni de leur pauvreté ou richesse, ni de leur jeunesse ou vieillesse ; il dépend uniquement de la proportion entre la population et les vivres. Cette proportion est généralement très favorable dans les colonies nouvelles où les connaissances et l'industrie d'un vieil Etat sont appliqués sur le sol fertile et libre d'un Etat neuf. Dans toute autre circonstance, il importe peu qu'un Etat soit jeune ou vieux. (1)

(1) La population mondiale civilisée n'a pas la nourriture totale nécessaire à son entretien. L'Europe civilisée, l'Amérique et le Japon ne produisent nas suffisan;mont de nourriture pour satisfaire aux besoins alimentaires slticls d)3 chacun de leurs habitants.

Cotte question d'importance primordiale a été envisagée en 1904, dans une brochure que j'ai publiée cur la Population et les subsistances. Très sincèrm'ent, en faisant la paît très large de la production agricoLe, très atténuée du nombre des consommateurs j'en arrive en me ibasant sur les statistiques, et comme simple indication, à cette convulsion : que la terre ne nourrit que les deux tiers de ies habitants, nue les hommes disposent de deux paris pour trois, que dans un partage égal des produits agricoles personne a'aurait le nécessaire.

En 1905, M. Yves Guyot, ancien ministre, reprenait la question et admettait celte conclusion que la production agricole en 'blé et en viande, en France, est insuiisanle pour sa population ; que la production du froment et de la viande dans le monde, est de toeaucoup inférieure à la ration nécessaire.

En 1908. M. Daniel Zolla, professeur à l'Ecole nationale d'Aariculture de Grignon, dans une conférence sur la Productivité du sol et les problèmes sociaux, faite à l'Ecjîe des sciences politiques, monlirait les illusions qu'on se fait généralement sur la productivité du sol, et après avoir comparé la production à la population disait : «La plus stricte égalité adoptée pour procéder au partage, ne saurait donner à tous l'aisance, le bien être, la vie large que nous promettent les réfoirmateurs sociaux. (Les Forces productives de la France, page 19.)

M Daniel Zolla répète cette assertion dans un volume récent sur le Blé et les Céréales (1909) G. II.

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Supposons un pays qui ne soit jamais envahi par un peuple plus avancé dans les arts, mais qui soit abandonné à ses propres progrès en civilisation. Depuis le moment où ce progrès pourrait être considéré con:me une unité, jusqu'à celui où on pourrait le regarder comme un million, c'est-à-diite pendant le cours de milliers d'années, il n'y aurait pas une seule époque où l'on pût dire que le peuple serait libre de misère, soit directemnt soit indirectement, et cela par suite du manque de nourriture. Dans toui les Etats européens, depuis les premiers moments historiques, des millions de vies humaines ont été réprimées par cette cause simple, quoique certains pays n'aient peut-être jamais subi de disette absolue.

L'observateur attentif de l'histoire est donc forcé de reconnaître que, dans tous les temps et dans tous les Eiats où l'iiomme a vécu ou vit dès à présent :

Vaugmentation de la vonulation est nécessairement limitée par les moyens de subsistance ;

La population augmente invariablement lorsque les moijens de subsistance s'accroissent, à moins giCil n'existe des obstacles évidents et forts;

Ces obstacles, qui maintiennent la population au niveau des moyens de subsistance, sont la contrainte morale, le vice et la misère'

En étudiant l'état moderne de la société, il me seml)le que, dans l'Europe contemporaine, les obstacles positifs à la population prédominent moins et les obstacles préventifs plus que dans les temps passés et dans les parties du globe qui sont moins civilisées.

La guerre, cet obstacle proéminent chez les nations sauvages, a certainement diminué, même si l'on tient compte des luttes de la Révolution et u-i l'Empire. Depuis qu'il y a plus de propreté, que les villes sont mieux bû.ties et mieux drainées, que les produits du sol sont, grâce à l'étude de l'économie politique, partagés d'une manière plus juste, — les pestes, les épi-

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demies ot les lainiaes ont été certaiiiemeul udouijies' et saut devenues moins fréquentes.

Quant à robstacle préventif à la population, il faut avouer que cette branche, qui tombe sous la rubrique de contrainte morale, n'est pas fortement pratiquée par la partie mâle de la population. Néanmoins, jf suis disposé à croire qu'elle est plus en vigueur qu'au sein des Etats anciens. On ne peut pas révoquer en doute, que dans l'Europe moderne, une bien plus forte proportion de femmes passent une grande partie de leur existence en observant la vertu de la chasteté, que cela n'était le cas anciennement, ou que cela n'est le cas au milieu des nations moins civilisées. Quoi qu'il en soit, si l'on considère que l'expression générale, qui implique surtout abstention du mariage par la crainte de enfants à venir,on peut dire que c'est le plus puissant des obstacles qui,dans l'Europe moderne, maintiennent la population au niveau des moyens de subsistance.

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